EPILOGUE
Maison des Eppes
Charlie entra en coup de vent dans la maison : « Papa, Donnie ! Vous êtes là ? » Sans attendre de réponse, il grimpa quatre à quatre les marches et se précipita dans la chambre de son frère : celui-ci n'était pas là. Pourtant, à cette heure-ci il était censé se reposer et il aurait été étonnant qu'Alan se soit abstenu de le lui rappeler : son père s'était transformé en véritable mère poule envers son aîné, lui cuisinant ses plats préférés pour stimuler son appétit encore un peu paresseux, lui interdisant tout effort et surtout veillant scrupuleusement à ce qu'il ait suffisamment de repos : nuits de dix heures au moins et sieste obligatoire.
D'ailleurs, Don commençait à ruer dans les brancards de ce régime auquel il n'était pas habitué, lui qui, depuis des années, se contentaient de six heures de sommeil maximum. La veille, son père avait dû transiger sur une sieste dans le salon plutôt que dans la solitude de la chambre. Cela n'avait pas empêché Don de dormir d'ailleurs, mais cette mini révolte présageait d'un retour imminent à une vie plus normale.
Le salon ! Il y trouverait sans doute à nouveau son frère. Mais celui-ci n'était pas là et Charlie eut un mouvement d'inquiétude tout en se demandant si, désormais, chaque fois qu'il ne pourrait pas retrouver son frère dans l'instant où il le cherchait, il ne pourrait se défendre de cette appréhension qui le saisissait aussitôt.
« Où est Don ?
- Pas dans la maison, heureusement. Avec tout le raffut que tu fais, il aurait bien du mal à se reposer !
- Mais il se repose où alors ?
- Dans le jardin. Il refusait d'aller faire sa sieste sous prétexte qu'il faisait bien trop beau pour rester enfermé. J'ai réussi à le convaincre de s'installer dans une chaise longue pour se reposer au moins une heure. Il dormait moins de cinq minutes plus tard, et il dormait encore quand j'y suis retourné il y a dix minutes. Je m'apprêtais d'ailleurs à aller voir s'il voulait boire quelque chose, au cas où il serait réveillé bien sûr.
- Laisse, j'y vais.
- Evite de le réveiller s'il dort encore. Je l'ai trouvé fatigué aujourd'hui. »
Charlie regarda son père avec affection. Il restait tellement attentif aux moindres signes de malaise chez Don. Le traumatisme qu'il avait subi ne semblait pas devoir disparaître de sitôt. Disparaîtrait-il jamais d'ailleurs ?
Alan allait pourtant devoir se résoudre à laisser repartir son fils. Charlie ne savait pas si son père était prêt à ça, pas plus que si lui-même l'était. Tant que Don était sous leurs yeux, ils arrivaient à se persuader que tout irait bien désormais mais ils ne pouvaient s'empêcher de s'inquiéter de lui à la première occasion : un éternuement, un froncement de sourcil semblant indiquer une souffrance, une pâleur soudaine les mettaient immédiatement sur le qui-vive. Et pourtant, l'un comme l'autre savaient bien que Don allait reprendre le cours de sa vie, et très bientôt sans doute, comme en témoignait la très longue visite de Robin la veille. La vie reprenait son cours et c'était très bien ainsi.
Tout en se laissant aller à ces pensées, Charlie était arrivé dans le jardin. Il s'arrêta un instant pour observer son frère assoupi. Depuis deux semaines qu'il était rentré, il avait repris des couleurs et du poids : ses joues n'étaient plus aussi creuses. On l'avait, petit à petit, débarrassé des divers pansements qui recouvraient ses plaies : d'abord ceux des cuisses, puis des chevilles, celui de la tempe et pour finir ceux des poignets, puis du torse et de l'épaule. Seul demeurait le plâtre qui emprisonnait son poignet gauche pour au moins une semaine encore et contre lequel il pestait régulièrement dans la mesure où il entravait sérieusement sa liberté : lui, si indépendant, devait accepter qu'on lui coupe ses aliments et qu'on l'aide à nouer ses lacets ; cela lui devenait insupportable.
Charlie s'attarda un instant sur la longue trace livide qui zébrait la tempe de Don. D'autres cicatrices marquaient son corps, aux jambes et aux poignets, qui, selon les médecins, mettraient un peu de temps à disparaître complètement. Mais elles disparaîtraient, contrairement à ces cicatrices, invisibles, que chacun d'eux avait récoltées durant cette épreuve, et qui, elles, s'atténueraient sans doute mais resteraient à jamais gravées au fond d'eux.
Don se laissait aller à la douceur de cet après-midi : la température était agréable, pas trop caniculaire, très chaude cependant. Mais il lui semblait qu'il n'arriverait pas à emmagasiner assez de chaleur après le froid dont il avait souffert. Il savait que ces jours de souffrance l'avaient marqué à jamais. Il savait aussi qu'il était désormais temps de reprendre sa vie en main.
Cela faisait plus de quatre semaines maintenant qu'il subissait d'abord la loi de ses ravisseurs, puis celle des médecins et enfin, celle de sa famille. Il sourit, attendri, en se remémorant toutes les preuves d'affection qu'il recevait quotidiennement de son père et de Charlie. La moins évidente d'entre elle n'était pas l'attention presque despotique que son père portait à son rétablissement complet.
Il mesurait par là à quel point les deux hommes avaient souffert de l'ignoble situation, à quel point ils avaient vécu l'enfer et combien ils tenaient à lui. Charlie n'osait même plus le contredire, sur quelque point que ce fut, et son père passait son temps à s'inquiéter de tout. Au moins, ne dormaient-ils plus dans la même chambre que lui, comme cela s'était produit la nuit de son retour. Mais il savait fort bien que l'un comme l'autre se relevaient encore parfois pour s'assurer qu'il dormait bien. Trois nuits auparavant, il avait fait un horrible cauchemar et il s'était réveillé dans les bras de son père accouru à ses gémissements d'angoisse, tandis que Charlie, les cheveux en bataille, arrivait à son tour dans la chambre, alerté lui aussi par l'agitation de son frère.
Il ne pouvait pas continuer à les laisser vivre ainsi, suspendus au moindre de ses gestes : ce n'était ni sain, ni juste, et pour eux, et pour lui. Il commençait, petit à petit à reprendre des forces et en profitait pour s'éloigner doucement : il ne voulait pas leur faire de mal mais ils devaient comprendre que, quel que soit leur besoin de le protéger, il fallait lui laisser vivre sa vie, aussi dangereuse puisse-t-elle être.
Deux jours auparavant, il était repassé au F.B.I. où toute son équipe l'avait reçu avec un enthousiasme qui l'avait touché : on l'attendait, il était temps qu'il revienne. C'était ce que chacun avait dit, à sa manière, y compris le directeur, croisé dans les couloirs. Et au contact de cette fourmilière humaine, il avait senti remonter l'envie de reprendre le chemin de son bureau, de retrouver ces heures, parfois difficiles, durant lesquelles ils unissaient leurs efforts pour résoudre ensemble le cas qui les occupait.
Et puis, la veille, Robin était venue : elle avait posé son après-midi pour passer du temps auprès de lui. Elle était assise dans le fauteuil, près du canapé, lorsqu'il s'était éveillé de la sieste qu'il avait obtenu de faire à cet endroit plutôt que dans sa chambre. C'était un premier pas : il comptait bien supprimer bientôt la sieste elle-même, mais il savait qu'il en avait toujours besoin pour se ressourcer totalement, et c'est pourquoi il ne protestait pas trop encore. Chaque chose en son temps, comme aurait dit sa mère.
Robin lui apprit que son frère était à l'université et que son père profitait de sa présence à elle pour vaquer à d'autres occupations. Cela aussi serait à régler : cette impossibilité que semblaient avoir Alan et Charlie a le laisser totalement seul, comme s'il avait été un nourrisson incapable de prendre soin de lui-même. Sans doute était-ce dû à cette sensation qu'ils avaient eu alors qu'il était entre la vie et la mort, puis si malade ensuite et qu'ils avaient l'impression que sa vie dépendait d'eux, comme celle d'un nouveau-né dépend de ses parents.
Mais là encore, les choses avaient évolué et ils devaient s'en rendre compte. Il avait peu vu sa fiancée depuis son admission à l'hôpital : elle avait été totalement accaparée par son procès et n'avait pu venir le voir autant qu'elle l'aurait voulu. Elle passait pourtant tous les jours, parfois quelques minutes seulement, jamais plus de deux heures, faute de temps et elle s'en voulait. Mais c'était lui qui l'avait rassurée en lui disant qu'il comprenait et qu'il n'était pas question que le pervers qu'elle poursuivait s'en tire parce qu'il avait quelques bobos, c'était ses propres mots.
Le pervers en question avait été condamné à trente ans de réclusion la veille et elle avait enfin le loisir de passer du temps auprès de l'homme qu'elle aimait. Le baiser qu'ils échangèrent alluma instantanément leur désir : il leur semblait qu'il y avait une éternité qu'ils n'avaient pas fait l'amour. Ils étaient montés dans la chambre alternant caresses et baisers et leur première étreinte avait été rapide, presque douloureuse tant elle était intense : le plaisir était venu très vite et les avait rejetés enchevêtrés sur le lit, épuisés mais pas encore rassasiés l'un de l'autre.
La deuxième étreinte avait été sublime, pleine de tendresse, les délivrant de la peur, de la culpabilité, de la souffrance qu'ils avaient pu ressentir durant ces quatre semaines. Ils avaient atteint le paroxysme du plaisir dans un même élan et s'étaient endormis enlacés.
Revenu de ses cours, Charlie, toujours à la recherche de son frère lorsqu'il rentrait, les avait surpris dans cette position et un sourire attendri avait fleuri sur ses lèvres : il n'était même pas gêné de voir ainsi son frère et son amie dans la plus totale nudité. Pour lui, c'était simplement le signe que Don était définitivement guéri même si cela impliquait qu'il ne tarderait vraisemblablement pas à repartir. Il se félicita d'avoir, pour une fois, été discret en ouvrant la porte, permettant ainsi aux amoureux de n'avoir aucune idée qu'ils avaient été surpris. Il savait qu'ils en auraient été terriblement gênés. En effet, ni Don, ni Robin n'eurent jamais le moindre soupçon sur le spectacle dont ils avaient été les acteurs inconscients.
Le réveil les avait à nouveau emmenés aux rives d'un désir qu'ils n'avaient eu aucun scrupule à assouvir une fois encore : il leur semblait que leur entente n'avait jamais été aussi parfaite. En début de soirée, ils avaient enfin quitté la chambre pour une douche commune durant laquelle ils s'étaient adonnés à certaines privautés qui avaient enfin fini par rassasier leurs sens.
Ils avaient alors rejoint Alan et Charlie dont les sourires complices prouvaient qu'ils avaient leur petite idée sur la manière dont le convalescent avait passé l'après-midi. Le « Alors fiston, tu as passé un bon après-midi ? » d'Alan voulait tout dire.
Robin était partie vers vingt-deux heures, rappelée par son bureau sur les lieux d'un homicide et Don s'était senti terriblement frustré de ne pouvoir se joindre à elle. C'est à ce moment-là qu'il avait pris la décision d'aller voir le médecin avant la fin de la semaine pour lui faire signer sa réaffectation, même si, dans un premier temps, il savait qu'il serait cantonné au bureau, ne serait-ce qu'à cause de son poignet qui n'était pas encore guéri : pas d'agent blessé sur le terrain, c'était la règle. Mais il pouvait être utile dans bien d'autres domaines, et de toute façon, en tant que chef de la section des crimes violents, il aurait du pain sur la planche à son retour : quatre semaines d'absence avaient sans doute amené une tonne de paperasses sur son bureau !
Lorsque son père était venu lui rappeler qu'il devait rentrer se reposer, il avait refusé, arguant du beau temps et de son envie de profiter du jardin. Alan avait alors proposé qu'il s'allonge sur un transat dans le jardin et il avait cessé de protester : non qu'il ait vraiment sommeil, mais il devait réfléchir à la manière de lui apprendre, ainsi qu'à Charlie, qu'il comptait reprendre son travail dès la semaine suivante, si le médecin lui signait son habilitation, et qu'il était aussi temps pour lui de regagner son appartement. Et puis il s'était malgré tout endormi en quelques minutes.
Depuis son réveil, il songeait à nouveau à son dilemme. D'un autre côté, cette petite sieste lui avait prouvé qu'il avait encore besoin de ce repos, ce qui sous entendait qu'il n'était peut-être pas prêt, autant qu'il le pensait, à reprendre les longues heures d'un travail exigeant et pénible. Il serait peut-être plus judicieux de commencer par reprendre à temps partiel ? Et puis, tant que la fracture de son poignet le handicapait dans certaines tâches, il pouvait peut-être rester ici où il trouvait toute l'aide dont il avait besoin ? C'était sans doute ça la solution : y aller progressivement.
La sensation d'être observé lui fit ouvrir les yeux et il aperçut alors son frère qui le scrutait intensément. Il lui sourit :
« Hello Charlie, je ne savais pas que tu étais rentré.
- Oh ! Ça fait quelques minutes seulement. Alors comme ça, tu as réussi à échapper à la sieste ?
- Pas tout à fait, tu vois. Disons qu'on a transigé !
- Tout va bien ?
- Bien sûr, tout va bien. Qu'est-ce qu'il y a Charlie ? »
L'intuition de Don lui soufflait que son frère avait besoin de lui parler. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il le sentait : Charlie venait le voir pour lui parler de tout et de rien, s'interrompait, comme cherchant ses mots, puis repartait sur un autre sujet. Et durant tout ce temps là, Don avait l'impression qu'il voulait lui parler de toute autre chose. Déjà, lorsqu'il avait commencé à aller mieux, à l'hôpital, il avait eu cette impression. Et depuis, elle ne l'avait pas lâché.
Il ne s'était jamais senti aussi proche de son petit frère : ils parlaient ensemble des heures, ou restaient silencieux, chacun absorbé dans sa tâche : lui dans un livre quelconque ou devant la télé, et Charlie devant ses équations ; il apportait souvent un bloc notes pour s'installer auprès de lui et travailler en silence, heureux simplement de le sentir si proche. C'était la première fois qu'il voyait Charlie faire ses calculs sur un bloc plutôt que sur ses tableaux !
Quelquefois, il sentait le regard de son frère fixé sur lui, songeur, indécis mais, lorsqu'à son tour il levait les yeux, Charlie se replongeait dans sa tâche sans qu'un mot ne passe ses lèvres, ou il se levait et lui proposait une boisson, lui demandait s'il avait besoin de quoi que ce soit. Mais jamais il n'abordait ce qui semblait le miner. Aujourd'hui, Don sentait que son frère était enfin prêt à se livrer.
« Allons, je sais que tu as quelque chose à me dire.
- Ah oui ! Et comment le sais-tu ?
- Je suis du F.B.I. tu vois. Je sens très bien lorsqu'un criminel est prêt à passer aux aveux.
- Merci de la comparaison !
- Alors… Charlie !
- Et bien…
Il hésita encore puis lâcha, comme s'il se jetait à l'eau.
- Je voulais simplement te demander pardon Donnie.
- Quoi ? Oh non ! Tu ne vas pas recommencer Charlie ! On en a déjà parlé ! Tu n'es absolument pour rien dans ce qui vient de se passer. Quand allez vous cesser, toi et papa, de vous excuser pour un événement contre lequel vous ne pouviez absolument rien ? Qu'est-ce que je dois dire pour te faire comprendre que…
- Ce n'est pas de ça que je veux m'excuser Don. C'est bon, j'ai compris que je n'aurais rien pu changer à tout ça.
- Quand même ! Il t'aura fallu du temps !
- Je reste cependant convaincu que j'aurais pu être un peu plus vif à la détente.
- Charlie, tu veux que je te dise ?
- Vas-y !
- C'est maintenant que j'aimerais que tu sois plus vif à la détente : tu n'es pour rien dans tout ça !
- Oui, oui, ça je sais !
- Donc le sujet est clos !
- Celui-là oui. Mais ce n'est pas pour ça que je te demandais pardon.
- Pour quoi alors ?
- C'est simple, je te demande pardon d'être le pire frère qui puisse exister.
- Mais enfin Charlie, ça ne va pas ? De quoi tu parles ?
- Don, je t'ai pourri la vie depuis le jour de ma naissance. J'ai attiré sur moi l'attention de tout le monde, comme un petit roi, sans me soucier de ce que tu pouvais ressentir.
- Charlie, tu n'as rien fait du tout. C'était comme ça et c'est tout.
- Oui, mais tu as souvent dû te sentir tellement seul et abandonné de tous. Tu n'as même pas eu droit à ta propre fête de fin d'étude : je me suis arrangé pour être diplômé en même temps que toi et te voler ce moment inoubliable dans la vie d'un homme.
- Ça c'est sûr : tu as sans doute fait exprès d'avoir ton diplôme juste cette année-là n'est-ce pas ? Je me demande même si tu n'as pas soudoyé les professeurs pour ça ?
Mais l'humour de Don tomba à plat : Charlie était lancé, il avait besoin de vider enfin ce trop plein de culpabilité qui le hantait depuis trop longtemps. Et Don le ressentit si violemment qu'il décida de le laisser aller au bout de son discours avant de lui répondre.
- Et puis, je t'ai volé maman.
- Comment ça ?
- Lorsqu'elle m'a accompagné à Princeton. Toi aussi tu avais besoin d'elle.
- Arrête Charlie. J'avais dix-huit ans !
- A peine…
- Il n'empêche ! J'étais tout à fait capable de m'occuper de moi ! On n'aurait pas pu en dire autant de toi ! Tu n'étais qu'un bébé !
Il s'attendait à ce que son frère proteste bruyamment, mais Charlie, poursuivant son idée, n'avait même pas l'air d'avoir entendu le sarcasme.
- N'empêche qu'à cause de moi, tu n'as pas pu profiter d'elle autant que tu en avais le droit. Et maintenant qu'elle est morte…
- Alors là, je t'arrête tout de suite ! Tu ne vas pas me dire que tu es coupable de la mort de maman non ?
- Non, bien sûr que non ! Mais je t'ai laissé tombé là encore. Je me suis contenté de fuir la réalité, une fois de plus, en m'enfermant dans le garage avec ce satané problème. Comme un égoïste que je suis, je ne me suis pas soucié de ce que tu pouvais ressentir, du poids que ce pouvait être pour toi de devoir tout gérer et d'avoir en plus à t'occuper de papa. Je ne me suis occupé que de moi.
- C'était peut-être parce que tu n'étais pas capable de t'occuper de quelqu'un d'autre Charlie. La seule façon pour toi de faire face. Et de réussir à te relever.
- Si je n'avais pas été ce que je suis, tu n'aurais pas eu la même vie. D'abord, tu aurais pu faire des études à Fresno et jouer au base-ball dans l'équipe des Pioneers.
- Où es-tu allé chercher ça ?
- Je vous ai entendu l'autre jour, papa et toi.
- Oh non !
- S'il avait pu te payer tes études, ta vie aurait peut-être été totalement différente.
- Ma vie me plaît telle qu'elle est Charlie, ça suffit maintenant !
- Et puis, sans moi, on ne t'aurait pas enlevé, ni torturé. Tu n'aurais pas eu à vivre cette horreur !
- Tu dis n'importe quoi Charlie !
- Non, tu sais très bien que j'ai raison. Si ces ordures t'ont enlevé c'est parce qu'ils voulaient que je résolve des calculs pour eux. Si je n'étais pas ce que je suis, ça ne serait pas arrivé et ça, tu ne pourras jamais dire le contraire. J'ai vraiment été le pire des frères qu'on puisse imaginer !
- Ça y est ? Tu as terminé tes élucubrations ? Alors maintenant tu vas m'écouter ! Si tu n'étais pas ce que tu es, je ne serais pas non plus ce que je suis, c'est clair ? C'est vrai, le monde tournait autour de toi durant notre enfance : je n'ai pas pour autant été mal aimé ou abandonné. Les parents ont toujours été là pour moi et tu le sais, et toi aussi tu étais là ! Je me souviens de toutes ces fois où je t'entendais hurler au bord du terrain de base-ball, des conseils que tu me donnais après avoir fait tes calculs…
- Conseils que tu ne suivais d'ailleurs quasiment jamais.
- Exact ! Je n'allais pas laisser mon petit frère décider pour moi non ? Et je te rappelle que je l'ai eu ma fête de fin d'études : les parents m'ont laissé inviter mes copains dans la maison de la plage qu'ils avaient louée !
- C'est vrai, j'étais furieux de ne pas être invité et de ne pas avoir le droit d'en faire autant. Ils trouvaient que j'étais trop jeune !
- Et ils avaient raison. Donc, si l'un de nous a privé l'autre de sa fête, ce serait plutôt moi ! Quant à mes études, si tu nous as entendu papa et moi, ce qui en passant est parfaitement indiscret, et je devrais me fâcher que tu aies écouté aux portes, tu sais très bien ce que j'en pense et je ne reviendrai pas dessus. Comme je te l'ai dit, comme je lui ai dit, je n'ai aucun regret : ma vie me plaît comme elle est et je crois que je suis là où je devais être. Pour ce qui est de mon enlèvement et tout ce qui s'en est suivi, puisque, bien que le sujet ait été clos, tu veux vraiment revenir dessus : crois-tu vraiment que tout cela ne peut arriver qu'à la famille d'un génie ? Imagine que je sois devenu un grand joueur de base-ball : n'aurai-je pas été exposé au même risque avec cette fois-ci l'argent pour motif ?
- Tout ça, ce ne sont que des mots Don.
- Et tes questions ? C'était quoi ? Des idéogrammes ? Charlie, tu vois, si j'avais dû choisir mon petit frère, et bien…
- Quoi ?
- J'aurais voulu qu'il soit plus petit que moi par la taille : ben oui, ainsi c'était plus facile de lui flanquer des roustes lorsqu'il m'embêtait ; je l'aurais choisi brun, avec les cheveux bouclés, comme maman. Et surtout, je l'aurais choisi supérieurement intelligent, bien plus que moi en tout cas, pour qu'il puisse faire son chemin sans craindre personne. Bref, j'aurais choisi Charlie Eppes et personne d'autre, parce qu'il est le meilleur petit frère qu'on puisse imaginer ! Et que, quoi qu'il en pense lui-même, il n'y a pas une once d'égoïsme en lui !
- Tu parles sérieusement ?
- Tu m'as déjà vu parler autrement ? Et puis réfléchis un peu Charlie, si tu en es capable ! Si toi tu es le pire des petits frères, que dire de moi en tant que grand frère ?
- De quoi tu parles ?
- Ben oui, qui t'a saboté tes années de lycée ? Qui refusait systématiquement que tu l'accompagnes lors de ses sorties ? Qui ne s'interposait pas quand d'autres se moquaient ou te brimaient ? Qui jouait de sa popularité sans chercher à la partager avec son frère ? Tu ne crois pas que tu aurais aussi bien des griefs contre moi ?
- Mais non voyons ! Tu vivais ta vie d'ado, c'était normal. Tu n'allais pas t'embarrasser d'un mioche non ? Je n'aurai jamais voulu d'autre grand frère que toi !
- Alors, si je ne suis pas coupable, pourquoi le serais-tu ? »
Charlie regarda longuement ce frère qu'il adorait, et la vérité lui apparut d'un seul coup. C'était vrai, il y avait eu des moments difficiles entre eux, mais rien n'avait jamais été irrémédiable. Et puis c'était du passé. Don avait raison : s'il n'avait pas été ce qu'il était, toute leur relation en aurait été changée. Cela impliquait-il qu'elle aurait été meilleure ou pire ? Pourquoi se projeter dans l'invérifiable ? Pourquoi se torturer avec de faux remords plutôt que de profiter du moment présent ? Et le moment présent c'était ce lien si fort qui s'était tissé entre eux depuis cinq ans, qui se renforçait de jour en jour et que les derniers événements avaient rendu indestructible.
Désormais il savait qu'entre Don et lui il n'y aurait plus d'ombre, plus de malentendu. Des disputes ? Oh sans doute qu'il y en aurait, violentes parfois, c'était inévitable étant donné leurs caractères respectifs, mais il n'y aurait jamais plus de brouille.
Il eut un sourire radieux, le sourire qu'adresse un petit frère au grand frère qu'il idolâtre et qui vient de lui annoncer qu'il l'emmène avec lui.
« Je crois que j'ai été un peu idiot non ?
- Un peu ? C'est à se demander pourquoi on estime que tu as du génie !
- D'accord, on n'en parle plus. Ah si ! Juste une dernière chose !
- Quoi ?
- Je te signale que j'avais treize ans quand je suis parti pour Princeton. Je n'étais donc plus un bébé !
Don sourit : ainsi son frère avait relevé la moquerie.
- Ah non ? Pourtant à voir ton comportement à l'époque, j'aurais juré du contraire !
- Don, tu es… tu es…
- Oui ?
- Tu es impossible !
- Fichtre ! Quelle éloquence ! Me voilà habillé pour l'hiver ! se moqua l'aîné feignant l'effroi.
Puis il s'aperçut que son frère le regardait avec dans les yeux un pétillement qui ne le trompa pas :
« Toi, tu as quelque chose à me dire…
- Qu'est-ce qui peut te le faire penser ? objecta Charlie, tentant de prendre l'air innocent.
- Arrête ! Je te connais par cœur. Et tu sais très bien que tu ne peux rien me cacher.
- Je te trouve bien sûr de toi, monsieur l'agent spécial du F.B.I.
- Je te trouve bien mystérieux monsieur le professeur de mathématiques appliquées… Allez, vas-y, accouche ! finit par prier l'aîné.
- Et bien, je suis allé voir ton patron ce matin et…
- Et ?
- J'ai récupéré mon accréditation !
- Quoi ? C'est vrai ?
Don n'en revenait pas.
- Enfin, ils te l'ont rendue comme ça, sans enquête, sans rien ?
- Juste pour mes beaux yeux mon cher frère ! se vanta alors le mathématicien.
Puis il reprit :
- Non, sérieusement, j'ai entamé les démarches quand tu étais encore à l'hôpital. Il y a eu une enquête, tout le tremblement et puis ils ont décidé que je n'étais finalement pas une menace pour la sécurité nationale. Donc, voilà, depuis ce jour, je suis officiellement réintégré au sein du F.B.I. en tant que consultant. Et quand tu retourneras au boulot, tu me trouveras à nouveau sur ta route.
- Tu es sûr de toi Charlie, vraiment sûr ?
Charlie planta ses yeux droits dans ceux de son aîné :
- Je n'ai jamais été aussi sûr de toute ma vie, Don.
- Alors je suis content.
- Et moi donc ! Et puis comme ça je vais pouvoir veiller sur toi !
- Avise-toi seulement d'essayer de le faire et tu verras… protesta l'aîné feignant l'indignation.
Puis ils se regardèrent, de l'affection plein les yeux et ils éclatèrent de rire.
Alan qui venait à leur rencontre s'arrêta pour les regarder : ses deux enfants, si semblables et si différents ! A ce moment précis, il savait que Margaret et lui avaient bien fait les choses : ils avaient fait de ces deux petits des hommes accomplis qui mettaient toute leur énergie au service des autres et surtout ils en avaient fait deux frères qui étaient avant tout des amis.
Il avait envie de figer le moment présent définitivement, de les garder là, tous les deux, dans son giron, protégés à jamais de ce que le monde pouvait avoir de laid et de violent.
Il savait pourtant que c'était juste une parenthèse. Les signes de ces derniers jours ne trompaient pas : Don allait bientôt reprendre son travail, rentrer chez lui et il savait qu'il ne ferait rien pour l'en empêcher. Son devoir de père ce n'était pas de le retenir contre son gré mais, au contraire, de l'encourager à déployer ses ailes, comme il l'avait déjà fait lorsque lui et son frère étaient devenus adultes. Il se devait avant tout de lui cacher ses peurs pour ne pas l'entraver : sa liberté était à ce prix. C'était à lui de combattre l'inquiétude qui avait toujours été présente depuis que son fils était entré au F.B.I mais dont il savait que, dorénavant, elle serait encore plus obsédante. En aucun cas il ne devait l'afficher.
Ses deux fils étaient adultes et ils devaient mener leur vie à leur gré, lui ne devait être là que pour les épauler et les encourager, les guider aussi s'ils le lui demandaient et c'était tout.
Il se dirigea vers ses garçons et déposa près d'eux les boissons et les gaufres qu'il venait de préparer. Il s'assit avec eux et ils se mirent à discuter à bâtons rompus, simplement heureux d'être vivants, d'être réunis tous les trois en cette fin d'après-midi ensoleillé. Simplement heureux que le cauchemar soit enfin terminé.
FIN
Merci à tous ceux qui ont eu le courage d'aller jusque là et surtout à ceux qui m'ont fait part de leurs impressions: c'est important de savoir ce que pensent les lecteurs...
A bientôt pour une autre histoire... peut-être...
