Epilogue
Elle ne se couche plus sur le sol, elle s'assoit juste par terre. Elle raconte son travail avec Sébastian, le succès de son exposition sur la Jungle et des portraits de tous ces gens qui ont jalonné sa route. Les séances de shooting avec la plus jolie des modèles et son difficile apprentissage de l'équitation. Elle confit avec simplicité sa tendresse, ses sentiments pour cette fille qui remplit ses jours et ses nuits.
Aujourd'hui, il fait doux, le ciel dégagé est d'un joli bleu.
Le cadre fixé avec soin sur la pierre protège la photo. En arrivant, elle l'effleure toujours des doigts.
Elle est bien dans ce cimetière. Elle sait maintenant qu'ils sont un lieu de paix. Apaisement, voilà le mot qu'elle cherchait. Elle est apaisée, heureuse et forte. A ses côtés, elle a toujours eu cette sensation, comment avait-elle pu l'oublier ? Comment avait-elle pu croire qu'elle la retrouverait dans la mort. Aveuglée par le chagrin, elle avait perdu ce qui rendait leur amour si fort, la passion de la vie.
« Comme le cœur humain est bizarre. C'est en revivant ces sensations auprès d'une autre, que je t'ai retrouvée. »
Alors que le jour décline, elle embrasse ce sourire que lui tend Naomi. « Je t'aime. »
Un an plus tard. Près de London Bridge.
Emily sent la main qu'elle tient, s'enfuir. « Tymara, qu'est-ce que tu cherches dans ton sac encore ? »
« Rien honny. »
« Ne me dis pas que c'est ton passeport ? »
Tymara baisse des yeux coupables.
« Pour une fille qui a vécu des années sans papiers, tu es devenu parano. » Sa voix s'adoucit. « Il ne va pas s'envoler. »
« Ne te moque pas. Tu as vu tous les documents qu'on a dû remplir pour l'avoir. » Tymara le sort et le serre contre elle comme pour le protéger.
« Amour même si tu le perds, on peut le refaire sans difficultés. Tu es émancipée, avec un contrat de travail et un revenu annuel à 6 chiffres. » Emily lui relève le menton. « Pour demain, tout est prêt, nous n'en avons pas besoin. » Elle plonge dans son regard. « Car demain tu seras … »
« … Je serai mariée à la plus belle femme du monde. »
Un bus à impériale passe devant elles. « Non, c'est moi qui épouse la plus belle femme du monde. La preuve. » La publicité sur son flanc montre une jeune fille éclatante de beauté et de joie, avec quelques gouttes d'un parfum qui lui coulent sur la gorge.
« C'est toi qui me rend comme ça. Toi et la maquilleuse. »
« Tu es bête. »
« Ça c'est vrai, tu es amoureuse de la fille la plus stupide du monde mais aussi de la plus affectueuse, non ? » Et là sur le « Pier », au milieu des touristes, deux jeunes femmes s'embrassent en riant.
« Tu crois qu'il est là ? » Tymara s'enfonce dans le sable.
« S'il n'est pas devant la station de métro, il est ici. » Répond Emily. Elle change de main le grand sac un peu lourd, qu'elle porte.
Elles se posent devant l'entrée du boyau. « Monsieur Gilbert Stuart est-il visible ? »
Une tête hirsute sort et s'éclaire d'un grand sourire.
« Emily, Tymara. Attendez, j'arrive.» Une toux sèche l'interrompt.
Gilbert descend les rejoindre. Il regarde Emily. « Je n'ose pas te prendre dans mes bras, tu es trop bien habillée. » Il cligne de l'œil à Tymara
« Arrête de faire l'imbécile. » Elle l'enlace. « Je t'ai porté des provisions. » Elle pose le sac sur le sol. Gilbert y jette un œil réprobateur. « Je crois que je préférais tes premiers sacs. »
Emily le toise avec suspicion. « Tu prends tes médicaments ? »
Gilbert se met à grogner. « Oui, je les prends. Tu me poses toujours la même question. »
Emily a un air sévère. « Parce que tu n'es pas sérieux. » Elle se radoucit. « Je tiens à toi. J'ai eu peur quand je t'ai retrouvé inanimé. Les médecins t'ont remis sur pieds mais deux mois d'hôpital c'est suffisant, tu ne crois pas ? Alors pas de bêtises, ok ? Pas trop d'alcool.»
Les yeux délavés de Gilbert s'embuent un peu. « Je ne supporte pas l'idée de te faire de la peine. Je vais faire attention, promis. »
Tymara les observe. Elle aime Gilbert, non pas parce qu'il fait partie des gens qui donneraient leur vie pour Emily, enfin si un peu quand même, mais surtout parce qu'il est un homme libre et fier. Il aurait du sang tsigane qu'elle n'en serait pas étonné.
Emily sort sa tablette de son sac à main. « Je vais te montrer quelque chose. » Elle fait apparaître les photos d'un petit cottage entouré d'un jardin déjà fleurie. « Qu'est-ce que tu en penses ? »
Gilbert siffle entre ses dents. « Mazette ! Une vraie baraque de bourge mais jolie et pas trop prétentieuse. Elle me plaît. »
« Donc tu crois qu'elle nous irait bien ? »
« Pourquoi ? » Gilbert la dévisage. « Non ! Vous voulez en faire votre nid ? »
Tymara rigole. « Pas tout à fait, nous ont vivra dans la roulotte qu'on mettra dans le champ derrière. Les toits en durs, c'est toujours aussi compliqué pour moi. Le cottage c'est pour inviter les amis. Et puis …» elle passe sur une autre photo qui dévoile deux écuries. « … je pourrai y mettre Sultan et le futur cheval d'Emily. »
Gilbert jette un regard à son amie. « Tu t'es améliorée ? »
Emily fait une grimace. « Disons, qu'une fois que j'ai réussi à monter dessus, ça va mieux. »
« Tu te débrouilles très bien. » Affirme Tymara en la prenant contre elle.
Emily lui jette un regard puis respire un grand coup.
« Gilbert, nous avons un service à te demander. Enfin, un grand service. »
« Accordé d'avance. Je ne peux rien vous refuser même si je ne vois pas ce qu'un clodo comme moi peut faire pour la grande photographe qui fait la une des journaux anglais et sa copine qui a sa trogne sur Time Square. »
Emily sait qu'elle doit être maline. « On est souvent en déplacement, tu le sais alors on aurait besoin de quelqu'un de confiance pour garder la maison. »
Gilbert se rembrunit. « Tu penses à moi ? Mais je ne sais pas faire ça moi. Je suis comme Tymara, les maisons c'est pas fait pour moi. Tu me vois vivre dans ton truc d'aristo. »
« Non pas dans le cottage. Mais il y a une petite maison qui jouxte le garage. Elle a juste deux pièces. Gilbert, je vais partir en reportage avec Peter Sébastian et Tymara va se retrouver seule à Londres pour préparer son spectacle. Je serai rassurée si quelqu'un de confiance est avec elle. La baraque est un peu isolée. »
Tymara s'amuse qu'on puisse penser qu'elle est une pauvre enfant sans défense.
Emily continue avec précaution. « Et même quand on sera toutes les deux. La présence d'un homme, c'est sécurisant, tu comprends ? »
Gilbert réfléchit. « C'est sûr laisser la petite toute seule n'est pas prudent. Y a tellement d'hyènes qui rodent. Et puis, elles sont épaisses comme du papier de soie. »
Après s'être gratté la tête puis la barbe puis la nuque, le cou et encore la tête, Gilbert finit par acquiescer. « D'accord mais je serai dans le truc que tu m'as dit là, au garage. Et je me débrouille, pas question que vous vous occupiez de moi. »
« C'est évident Gilbert. Aucune contrainte. » Emily est ravie. Le pneumologue a été très clair : « Il faut absolument qu'il vive dans un lieu moins humide et qu'il mange régulièrement. »
Tymara glisse sa main dans la sienne. Ensemble, elles crient dans leur tête. « Yes ! »
Gilbert est heureux. Il va pouvoir s'occuper d'elles. Il n'est pas dupe de leur stratagème. « Tu parles du besoin qu'elles ont d'un homme qui les sécurise …. Elles sont vraiment fortes toutes les deux pour t'embrouiller. » La liberté, c'est de choisir et il a choisi.
On dit aussi que l'on ne choisit pas sa famille, c'est sûr, mais on peut, en tout cas, s'en composer une.
« Bien, pour demain, les taxis viendront vous chercher. Nous voulons tout le monde. »
« Oui, Emily. Tous est prêts. Nous avons tous cherché comment nous habiller pour vous faire honneur. On a trouvé des costumes. Tu verras, nous serons beaux. Ils sont très flattés que vous soyez venues, toutes les deux, les inviter personnellement. »
« Il y a des nuits de Noël qu'on n'oublie pas. »
Gilbert lui sourit.
« Tu es rassurée ? » Tymara dépose un baiser sur la joue d'Emily.
« Oui, j'avais peur qu'il refuse. Il a vécu seul pendant tant d'années. »
« Il le fait pour nous et surtout pour toi Ems. Et il est heureux de ça. Je crois que tu es un peu sa fille.»
« Oui, je sais. » Elle s'arrête devant une vitrine de magasin mais ne s'intéresse pas aux robes présentées. « Sans lui, ce soir-là, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Et puis, un jour, il m'a parlé de Marseille, la ville où tout peut arriver. » Elle embrasse très fort Tymara et ne voit pas la vendeuse qui, de l'autre côté de la vitrine, les observe et soupire en rêvant.
Elles reprennent leur route. Tymara l'a déjà remarquée au coin de la rue, habillée d'une jupe marron ample et d'un tee-shirt blanc, elle tient un sac de plastique de supermarché. La petite fille s'approche, elle a dû voir qu'elles s'étaient embrassées.
« Un bouquet pour vous aimer encore plus. 2 livres. » Elle tend un petit bouquet de fleurs fraiches d'un peu toutes les couleurs attachées par une élastique.
Elle a un visage rond et des yeux pétillants. Tymara s'accroupit et lui parle en roumain. « Comment tu t'appelles ? »
« Lleana. » Elle a reconnu en Tymara une sœur. « Tu vis comme une gadjé ? »
« Oui parce que j'en aime une. »
La petite fille plisse son front.
« Tu as un joli prénom. Ma grand-mère avait le même. Tes bouquets sont très beaux et ils sentent bons. Tu en as combien ? »
« Je sais pas. J'en ai fait au moins dix, plus même. Tu les veux tous ? »
« Pourquoi pas ? »
« Mais ça fait cher. Combien tu me donnes ? »
Tymara sort des billets de son sac. Elle ne les compte pas. « J'ai tout ça. Ça ira ? »
Les yeux de la gamine s'agrandissent. « Bien sûr. Tu es riche ? »
« J'ai de la chance. »
« Mais tu n'es plus avec ta tribu. Je n'aimerai pas être sans les miens. »
Une ombre passe sur le visage de Tymara. « J'ai fait un choix. »
Elle lui donne les billets.
« Je te laisse le sac. J'en ai plein. »
Lleana fourre l'argent dans sa poche, pars en courant puis stoppe immédiatement. « Tu t'appelles comment ? »
« Tymara. »
« Je prierai pour toi. » Puis repart aussitôt.
Tymara se relève. Elle s'approche d'Emily, tire une fleur blanche et la lui glisse dans les cheveux. Emily sait sa tristesse. « Tu as vendu beaucoup de fleurs toi aussi ? »
« Oui, pas mal, comme elle quand j'avais son âge. Moi, c'était des roses.» Elle regarde les bouquets. « A mon avis, il y a des jardins publics qui ont moins de couleurs ce soir. »
Tymara se met contre Emily. « Ils me manquent parfois. »
« C'est normal. Tu as eu ton père dernièrement ? »
« Oui, Je l'ai eu hier. Excuse-moi, j'ai oublié de te le dire. Mais avec le mariage, je crois que j'ai un peu la tête ailleurs. »
« Ah bon ? C'est bizarre, je ne vois pas pourquoi. »
Elles se sourient.
« C'est réglé, il reçoit les mandats régulièrement pour Lucica. L'argent a servi à soigner sa mère. Et puis, il lui a acheté toutes ses fournitures scolaires. L'école se passe bien. Maintenant qu'elle va dans une classe normale, sa progression est rapide. Mais il est obligé de cacher la provenance de l'argent. Sinon, il sait que tout le monde va me solliciter. »
« Je croyais que tu étais exclue.»
« Les Rom ne sont pas parfaits.»
« Si tu veux, on peut faire venir Lucica. »
« Non, pas tout de suite. Elle a besoin du clan. Ici, ce n'est pas sa culture. Mais plus tard, à sa puberté, je le ferai. Enfin si elle le souhaite toujours. » Elle sourit à Emily pour lui montrer qu'il n'y a aucun nuage.
Elles repartent main dans la main. « Resto, fast-food, fish and chips? » Demande Emily.
« Pizza à l'appart. » répond Tymara.
« Avec beaucoup de fromage ? »
« Avec beaucoup de fromage qui fait des fils que je puisse venir les enlever sur tes lèvres avec ma langue. » Le regard de Tymara est brulant.
Le fond de l'air londonien est effectivement très chaud pour cette soirée d'été. « Je crois qu'on va rentrer tout de suite et la commander de l'appart. » Décide Emily
Tymara repère une petite pizzeria dans une ruelle. « On en prend une ici ? »
Emily fait la moue. « Elle va être froide le temps qu'on arrive. »
« Oui, mais j'en ai envie tout de suite. On peut la manger dans le parc. » Elle l'attire contre elle. « Comme avant. »
« Comme avant. » Lui répond Emily en l'embrassant.
Le type a le dos tourné, occupé à enfourner deux pizzas dans un four à bois. L'échoppe est petite, il y a juste trois tables dont une seule est occupée par un couple de touristes asiatiques fatigués. Un minuscule comptoir sépare la cuisine de la salle.
« Bonjour, vous pouvez nous faire une pizza 4 fromages, s'il vous plait ? » demande Tymara
« Oui, surtout avec beaucoup de fromage ! » rigole Emily
Le type s'arrête d'un coup, comme frappé par la foudre. Il pose sa pelle enfarinée. Cette voix. Il se retourne. Emily pousse un cri et se jette sur le comptoir. Autant dire que ni les clients ni Tymara n'ont compris.
Mohamed ne sait plus, il voudrait faire le tour du comptoir mais il ne veut pas la lâcher, alors il rampe dessus, s'embronche, glisse et tombe dans les bras de son amie.
Ils ne savent dire que leurs prénoms et pleurer.
« J'ai cru … » Emily a du mal à parler.
« Non, j'ai réussi, je suis passé. » Il essuie ses yeux. « Je suis si heureux de te revoir. »
« Pourquoi tu n'as prévenu personne ? Tu aurais pu envoyer un message à Thiago ou à Christiane ? Nous nous sommes tellement inquiétés. »
Mohamed baisse la tête, confus, mal à l'aise. « Je sais mais les premiers mois ont été très difficiles. Et j'avais besoin d'oublier toute cette période. Trop de choses s'étaient passées. »
« Je comprends. Excuse-moi, j'ai fait la même chose. Je pense souvent à la jungle et à … Shaker. »
« Moi aussi, il est toujours dans mon cœur. » Il hésite. « Comme toi, Emily. Pour toujours mon amie. »
Elle lui sourit et dépose un baiser sur sa joue. « J'ai une personne à te présenter. » Elle se tourne.
Tymara les observe. Bien entendu, elle connaissait l'existence de Mohamed mais elle n'imaginait pas les liens aussi forts qui les unissaient.
« Mohamed, voici Tymara, ma compagne. »
« Tu n'as pas changé alors ? » S'il y a une pointe déception, le ton plutôt jovial de sa voix ne le laisse pas transparaître.
Emily a une petite expression des lèvres assez coquine et moqueuse. « Non, je n'ai pas changé sur ce point, Mohamed. »
Il souffle en haussant les épaules. « Tant pis. »
« Shit, les pizzas. » Il se précipite sur le four. Elles ont une belle couleur dorée. Il met chacune dans une grande assiette et va servir les clients qui même s'ils n'ont pas forcément tout compris à ce qu'il se passait le remercient avec de grands sourires.
Mohamed retourne vers Emily. Il ne sait plus quoi dire, il la bade en restant immobile, ce qui fait rire les filles. Il se secoue. « Excuse-moi ! Je n'arrive pas y croire. Au fait, vous vouliez une pizza à quoi déjà ? »
« Aux 4 fromages. » répond Tymara.
« Oui, c'est ça. Avec beaucoup de fromage. »
Et pendant qu'il prépare la pizza, ils parlent. D'autre clients commandent, ils parlent encore. Des commandes par téléphone, ils parlent toujours. Elles mangent leur pizza debout, et ils parlent de leur vie, de ce qu'ils ont vécu de bien, de mal. Ils parlent du passé, ils parlent de l'avenir.
« Et comment un libyen devient-il pizzaiolo ? »
« Le libyen sait tout faire. Tu devrais le savoir. »
« La pizzéria est à toi ? »
« Non, je suis juste le gérant mais je mets de l'argent de côté. J'ai repéré un snack, le patron veut s'en débarrasser. J'attends qu'il soit suffisamment fatigué. » Il rigole. « Les arabes sont les meilleurs commerçants de l'univers. »
Emily est ravie. Tymara perçoit sa joie. Elle comprend que son amour, en retrouvant Mohamed, solde un moment important de sa vie.
« Mohamed demain, il faut que tu sois libre. »
« Bien sûr, pour faire quoi ? »
« Venir à notre mariage. » Emily pince ses lèvres, ses yeux plein de malice.
Mohamed fait de grands yeux ronds comme des boules de billards, vous voyez celles que l'on jette sur un parquet pour faire tomber des quilles. Et bien encore plus gros.
« Vous allez vous marier ? » La surprise passée, il tend sa main farineuse à Tymara. « Félicitations. Tu as beaucoup de chance. Emily est merveilleuse. » Il rougit. « Et tu es très jolie aussi. » Il regarde Emily. « Je n'aurais jamais cru dire cela à deux femmes mais vous faîtes un couple génial. » Il commence déjà à réfléchir à son costume. « Demain, je demanderai à un ami de me remplacer, pas de problème. C'est où ? »
Elles sont restées jusqu'à la fermeture à manger une deuxième pizza, à boire des bières sans alcool et à se battre pour que Mohamed accepte qu'elles payent au moins une partie de la note mais il resta inflexible.
Dans le taxi qui les ramène, Tymara lance un coup d'œil amusée à sa future femme. « Heureusement, que tu es totalement, que dis-je, irrévocablement gay et amoureuse de moi parce que sinon je me ferai du souci. »
« Oui, je sais, il m'a aimé. Il me l'a avoué un soir. »
« Non, non, il t'aime toujours. Mais surtout, il est canon. »
Emily la regarde, étonnée. « Comment canon ? » C'est la première fois qu'elle entend parler Tymara, d'un homme de cette façon.
« Mon amour, tu es tellement lesbienne que tu ne vois même pas quand un mec est beau. » Elle caresse sa cuisse.
Emily réfléchit. « Tu crois ? »
« Sûre ! C'est une bombe comme disent les minettes. »
Emily sur un air détaché se dit qu'elle aurait dû en profiter. « C'est vrai finalement, qui sait ? Je serai, peut-être devenue hétéro. »
Tymara se colle à elle et vient chercher ses lèvres. « Non, tu es une gouine irrémédiablement, comme moi. »
Emily se laisse faire. « C'est normal, je fais l'amour à la plus belle, comment veux-tu que je guérisse ? »
Les yeux du chauffeur se reflètent dans le rétro, elles s'en foutent.
Un mariage dans un centre équestre avec un cheval noir comme témoin n'est pas effectivement la chose la plus banale du monde.
Katie passe d'une pièce à l'autre pour vérifier que chaque pli tombe parfaitement et que rien n'a été oublié. » Sa nervosité croit à chaque passage.
« Elle ne change pas vraiment. » dit Effy confortablement assise dans un fauteuil et regardant Katie se démener.
« Non. Enfin, sur ce point non, elle ne change pas. » Répond Emily. Face à la glace, elle repasse son rouge à lèvres. « Je suis heureuse que tu sois là, Eff. »
« Je t'avoue que moi aussi. Malgré ce que l'on écrit, les jours en prison sont interminables. »
« Tu sais ce que tu vas faire maintenant ? »
« Pas vraiment. Je trouverai. » Elle fixe Emily avec son petit sourire.
« Dis-moi, je peux te poser une question indiscrète ? »
« Oui, bien sûr. »
« C'était si important de vous marier ? Cela ne te correspond pas vraiment. Enfin, pas à l'Emily rebelle que je connais.»
Elle sourit. « Tu te trompes, la Fucking Fitch, c'est Katie. »
Effy lui renvoie un sourire complice.
Emily plisse son nez. « Pour Tymara c'est important. Au-delà de son amour pour moi et de sa foi. Elle le fait pour son père, pour respecter les traditions de son peuple même si elle se marie avec une femme. Dès qu'elle a su que c'était possible en Angleterre, elle m'en a parlé. Pour être franche, j'en suis heureuse. Cela veut dire que ce n'est plus une simple liaison que je vis, mais une relation forte et durable. »
Les yeux bleus d'Effy sont comme des rayons x qui vous mettent à nu. « Parce que tu ne pouvais pas trahir le souvenir de Naomi pour une simple histoire d'amour. »
Emily triture son rouge à lèvres puis se tourne et fixe Effy « Parce que j'aime Tymara avec autant de force que j'aime Naomi. Sinon, je ne serai pas ici. »
Elle reprend sur un ton badin. « Et puis une demande en mariage c'est très, comment dire, agréable, surtout la nuit qui la suit. »
Elles se mettent à rire toutes les deux.
La tête de Katie apparaît à la porte. « C'est bon, tu es prête ? »
« Oui, ma sœur chérie. »
« Katie, je te félicite ces tenues sont magnifiques. Tu as du talent. Je sais où je vais venir m'habiller.»
« Merci, mais il faudra que tu viennes à Marseille. J'ai ouvert ma première boutique là-bas. »
« Pourquoi ? Tu ne livres pas sur internet ? Il va falloir développer ça sur Londres, créer une antenne. Tu n'as pas besoin d'une commerciale ? »
« Si elle accepte d'être rémunéré à la commission, on peut en discuter. »
« Ok, après la cérémonie. »
« Ça marche. »
Emily voudrait se pincer pour être sûre de ce qu'elle entend. Katie et Effy travaillant ensemble ! Effectivement les choses changent.
Un visage apparaît dans l'encadrement de la porte.
Le maquillage très léger met en valeur ses traits si fins. La ligne de l'eyeliner marque ses yeux amendes. Juste un peu de fard relève ses pommettes hautes. Son teint mat brille des milliers d'infinitésimales étoiles que la poudre a déposées sur sa peau. Tymara ne pouvait plus attendre, elle voulait voir la robe d'Emily que Katie lui à jalousement cachée.
De fine bretelles ouvragées retiennent un fourreau en dentelle blanche près du corps qui lui prend la taille. La robe dos nu, s'arrête juste au-dessus du genou pour mettre en valeur le galbe des mollets. Les escarpins à talon hauts affinent d'autant plus cette silhouette aux parfaites proportions. Un voile de tulle discret est posé sur ses cheveux en chignon qui dégagent son cou délicat. Ils sont parsemés de petites fleurs couleurs arc en ciel. Tymara tombe amoureuse à nouveau d'Emily.
Elle la voit dans le reflet du miroir, elle lit dans ses yeux son bonheur. Et pendant un instant, Emily profite de ce moment où, sans que Tymara s'en aperçoivent, elle peut jouir de l'amour que lui porte cette fille qui la fait renaître à la vie.
Emily se retourne doucement et comme si Tymara avait compris son désir, elle rentre dans la chambre. Pour une fois, même Effy est subjuguée.
C'est un tableau impressionniste, une superposition de voiles de soie colorés de toutes les teintes chaudes de la nature, qui rehausse le soleil que porte Tymara sur sa peau. Un bustier souple, couleur de flamme, vient épouser sa poitrine. Une jupe libre et fendue sur plusieurs longueurs, laisse deviner un très court short sur ses cuisses musclées. Sa jeunesse éclate. Les mouvements que l'ensemble forme quand elle bouge symbolisent son dynamisme, son énergie. Une couronne de fleurs vient retenir ses cheveux qui courent sur ses épaules. Emily reconnait celles de la petite vendeuse de la veille.
Tymara s'avance, pieds nues, puis elle esquisse quelques pas plus rapides qui s'accentuent et se transforme dans une langoureuse danse des sept voiles autour d'Emily. Elle est une enfant magnifique, un elfe magique, un djinn qui ensorcelle.
Jenna entre, encore plus surexcitée que Katie. Emily a maintenant la preuve qu'elles sont toutes les deux, plus angoissées qu'elle.
Elle marque l'arrêt devant Tymara qui a stoppé net son envoutement, à son apparition. Son regard inquisiteur balaye la jeune fille de haut en bas et de bas en haut. Elle avance sa main et frôle la joue de la future femme de sa fille. « Tu es splendide. » Jenna regarde Emily et se met à pleurer. Emily vient la prendre dans ses bras.
« Je suis tellement désolé Emily. Excuse-moi. » Jenna lève la tête. « Tu es heureuse, je le vois. Je vous souhaite du bonheur pour toute votre vie. » Elle écarte son bras pour attirer Tymara qui se laisse faire.
« Merci maman. Je sais que tu es sincère. »
« Est-ce qu'on peut embrasser les fiancées ? » Sean, en smoking blanc, fait 30 ans de moins.
Jenna s'écarte. Les démonstrations ne doivent pas durée trop longtemps. « Papa, tu ne pouvais pas attendre en bas avec les invités ? »
« Certainement pas. Je suis le grand-père et trop impatient de voir ces beautés. »
Son regard fait le tour de la pièce. En voyant, Emily, Tymara, Katie et Effy réunies, il lance : « 4 filles aussi belles ensemble, c'est dans ces moments que je regrette mon âge. »
« Papa qu'est-ce que tu racontes ? Enfin … » Jenna est horrifiée.
Sean a tout de même du mal à se détacher du regard bleu d'Effy. Il fait signe à Katie. « Je suis à nouveau très fier de toi. Ces ensembles sont exceptionnels. Tu vas réussir. »
« Surtout maintenant qu'elle a une associée à la hauteur. » Une légère ironie semble poindre dans la voix d'Effy.
« Ah bon ? On a dit associées ? » Katie plisse ses yeux. « Bon, après tout. »
Effy se lève et lui tend une main que Katie accepte avec le sourire.
Elle regarde par la fenêtre.
« C'est qui ce type ? »
« Lequel ? » demande Katie.
« Celui qui est à côté de l'arbre. »
Katie s'empourpre. « C'est mon mec. » Ses yeux sont couleurs enfer avec tous les tridents et autres crochets de fer qu'il faut pour passer un séjour agréable chez Lucifer. « Tu ne vas pas recommencer, c'est une maladie. Alors écoute-moi bien, le blond, tu le laisses tranquille. »
Effy la dévisage très calmement. « Je ne te parle pas du gringalet. Mais du brun à qui il parle. » Et reporte son regard sur l'extérieur.
Emily ne peut s'empêcher de rire. Elle s'approche et regarde également. « C'est Mohamed. Mon ami libyen. »
« Mohamed. » susurre Effy pour elle-même.
Tymara fait des signes à Emily. « Je te l'avais dit, il est canon. »
Katie rumine. « Jules n'est pas un gringalet, il est mince. » Puis à haute voix. « Bon, maintenant que nous avons toutes fait notre marché. On peut penser à commencer la cérémonie ? »
« Maman, je me mets dans le jardin. Quand Emily sort, tu me fais signe. » Tout doit être parfait pour ce mariage. Katie en a fait un objectif prioritaire. Elle s'est engagée à fond. Emily l'a compris et laisser faire. Ce n'est pas qu'elle ait encore quelque chose à solder avec sa twin, mais elle veut que cette journée soit pour les deux amoureuses un moment de bonheur et qu'elles n'aient rien à faire d'autre que s'aimer.
Elle descend retrouver Jules et Mohamed qui poursuivent leur discussion. « Ces deux-là sont des bavards invétérés. » se dit-elle.
Jules la voit arriver, « Putain, qu'elle est belle !» dans une robe plissée, au décolleté profond, jaune éclatant au reflet orangé, avec une jupe fendu qui dégage ses cuisses à chaque pas. Il s'écarte et l'attrape par la taille. Il sait qu'elle est stressée. « Tout va très bien, mon amour. Tu fais un super travail et les robes sont magnifiques. »
« Tu crois ? On verra quand la cérémonie sera terminée. »
Il approche ses lèvres. « Arrête, tu vas me décoiffer. »
« J'aimerais bien. » dit-il en la fixant. « Tu es très belle. »
Katie lui lance un regard de braise. « Il y a une grange un peu plus loin. Si tu es très amoureux, ce soir peut-être. » Elle se reprend. « Enfin, si tout se passe bien. »
« Ce sera le cas. Tout le monde est heureux pour Emily et Tymara. Et puis moi je trouve que ça fait une excellente répétition. »
Katie le dévisage. « Pourquoi une répétition ? »
Jules prend un ton badin. « On ne sait pas, s'il y avait un jour une autre cérémonie, on aurait l'expérience. »
Katie ne sait pas si elle a bien entendu. « Tu veux dire quoi ? Serais-tu en train de …. »
Jules tente à nouveau de l'embrasser. « On pourrait en parler ce soir dans la grange. » Katie ne résiste que pour la forme. Bien sûr, elle n'en montrera rien mais son cœur explose.
Jules se serre contre elle. « Je t'aime Katie. » Il met la main dans la poche de son costume. Il en sort une petite boite. « Elle est dans ma famille depuis très longtemps. J'aimerai que tu la portes aujourd'hui et … plus tard, si tu le souhaites. »
C'est une bague en vieil argent ouvragé sertie de tout petits diamants dont un, juste un peu plus gros illumine son centre. Un bijou simple, que s'offraient les pauvres une fois par génération.
« Tu n'es pas sérieux, juste maintenant. Je vais pleurer. »
« Moi aussi Katie. »
« Oui, mais toi, tu n'as pas de rimmel. »
Jules passe la bague au doigt de Katie. Ils fondent leurs regards. C'est dommage que la grange soit si loin.
Le portable de Katie vibre. Les sortables sonnent souvent au mauvais moment sauf si vous attendez l'appel de votre amour, bien entendu. C'est un message de Silvy qui félicite la future mariée. Elle n'a pas eu la force de le faire en direct.
Effy les rejoint. Elle a repéré la bague et sourit à Katie. Jules l'interpelle. « Effy, j'ai lu sur les faire part que tu t'appelles Stonem. J'ai connu un Stonem quand j'étais à Bristol. Un type plus jeune que moi mais fascinant. Intelligent, un peu manipulateur mais très attachant. » Effy commence à prendre son petit sourire. « Son prénom était Tony. Nous avons passé quelques soirées très sympas. »
« C'est mon frère. »
« Ton frère ? Le monde est petit. A vrai dire, tu as des expressions du visage qui me le rappelle. Et que devient-il ? Toujours avec Michelle ? »
« Qui peut dire avec qui est mon frère ? » Elle hoche la tête. « Tu as vécu à Bristol ? »
« Oui, un an. J'avais besoin d'un break. On aurait pu se rencontrer à cette époque. » Il fait un clin d'œil à Katie.
Katie au fond d'elle-même est heureuse que cela ne soit pas arrivé. « Il ne m'aurait même pas calculé. »
« Et devinez ? Il connait Roundview. » dit-elle
« Exact et son dirlo adjoint Doug. » Cela fait rire les filles.
Mais Katie d'un geste les faits taire. Elle a vu sa mère qui lève le bras. « Emily est prête. »
Un petit signe et un violoniste entame les danses hongroises de Brahms, inspirées des airs que Tymara écoutait la nuit devant un feu de camps.
Rob n'aurait jamais imaginé qu'un jour il amènerait Emily à un autel de mariage. Mais venant de sa fille, plus rien ne l'étonne. Sans pouvoir le dire ouvertement à Jenna, il a toujours pensé, même aux heures les plus déprimantes où ils n'avaient plus aucunes nouvelles d'Emily, qu'elle surmonterait les épreuves. Elle est de son sang, un Fitch ne baisse jamais les bras. C'est dans la douleur que l'on construit sa victoire, il est persuadé de cela.
Emily au bras de son père passe devant ses amis. Ceux d'hier, de Bristol, lui envoient des baisers. Ils sont venus, Panda toujours au cou de Thomas, JJ et Lara dont le petit Albert court partout. Lorsqu'ils se sont enlacés deux heures plus tôt, ils n'ont fait que se congratuler et exprimer leur joie de se retrouver mais tous sans avoir besoin de se parler, se sont tus au même moment pour penser quelques instants aux trois qu'ils leur manquaient tant. Pas besoin de verre pour porter un toast d'amour. Ils ont fait un cercle spontanément se tenant par les épaules, Effy, Panda, Thomas, Emily, JJ, Lara, Katie. Puis ce cercle s'est doucement écarté, Cook, riant, entraina Naomi à l'intérieur qui s'agrippa à Emily et tendrement Freddy prit Effy par le cou. Pendant un instant, la bande de Roundview se reconstitua.
C'est à ce moment que Gina et Kieran apparurent. La mère de Naomi s'approcha d'Emily et la pris dans ses bras.
« Gina, merci d'être venue. Je croyais que …»
« Tu croyais que je ne viendrai pas. Justement, je ne veux pas que tu penses que je suis en colère contre toi. Au contraire, je t'aime comme … ma fille. Je suis heureuse de ton bonheur. »
Gina voit les yeux d'Emily se brouiller. De son pouce, elle en essuie le bord. « Aujourd'hui tu ne dois verser que des larmes de joie. Et je sais que Naomi est heureuse de te voir ainsi. Tu lui fais le plus beau des cadeaux, tu as survécu et grâce à cela, elle peut vivre dans nos cœurs. »
L'autel de bois, recouvert d'un tissu blanc brodé, posé sous un arbre, sur de l'herbe fraiche juste coupé du matin, est sans ostentation. Une simple croix le décore et une image de la vierge noire, Sarah, l'icône de la grand-mère pour protéger la tsigane et celle qui va le devenir en l'épousant.
Thiago attend qu'Emily et son père le rejoigne. Il est fier qu'Emily et Tymara lui aient demandé de les bénir. Il a confessé les deux jeunes filles, et sans rien dévoiler, il peut dire que la foi de Tymara est profonde et leur sentiments sincéres. Dieu n'est pas sectaire, célébrer ce mariage d'amour est pour lui une preuve que l'Eglise peut dépasser les préjugés et les préceptes poussiéreux. Son Evêque, lassé par son insistance et son comportement, déjà très controversé en référence à ses actions en faveur des migrants de Calais, a cédé et l'a autorisé à partir en Angleterre. « De toute façon, la cérémonie se déroule à l'étranger, cela ne regarde pas l'épiscopat français. » a-t-il répondu à son secrétaire qui s'offusquait. « Par contre, c'est la dernière fois que j'accepte un sud-américain, apôtre de la théologie de la libération, dans nos diocèses. » Quant au clergé britannique, le prêtre étant français, il s'en est désintéressé.
Thiago accueille Emily en l'étreignant. Elle se retourne et voit distinctement l'émotion de Christiane. Elle a dû insister pour qu'elle accepte de se mettre au premier rang. Lorsqu'elle était retournée la voir à Calais pour lui présenter Tymara, elle lui avait pourtant dit qu'elle était plus qu'une amie, une protectrice, une grand-mère qu'elle aurait retrouvé mais Christiane est pudique.
Emily les yeux fixés sur l'entrée du jardin, attend son amour. Tymara a été très mystérieuse quand elle lui a demandé qui la mènerait à l'Autel. Un hennissement lui donne la réponse. Sultan arrive au trot du fond de l'allée. Les voiles chamarrées de sa robe lui font des ailes, Tymara sans selle, ni bride, mène son ami juste avec ses talons. Puisque son père ne pouvait être présent, c'est l'esprit de sa mère qui l'accompagne vers celle qui va devenir sa femme. La toison noire du cheval étrillée, brossée, brille. Ses sabots vernis luisent et leurs fers lancent des étincelles quand ils rencontrent un pavé.
Lucien admire l'aisance de Tymara. Elle accompagne naturellement les mouvements du cheval. Il ne s'en lasse pas. Il est venu avec Clément suivi de toute la troupe et surtout c'est eux qui ont amené Sultan. Tymara l'a acheté au club et le fait répéter. Ils préparent un spectacle et se produisent en Août dans un grand festival. Les producteurs ont vu l'exposition consacrée aux photos d'Emily sur Tymara et son travail avec Sultan. Ils veulent absolument qu'elle soit présente. La sœur de la Reine sera là.
Sultan ralentit, elle est rayonnante. Plus rien n'existe que le regard d'Emily. Il s'arrête et plis ses pattes pour que sa cavalière puisse descendre sans efforts.
Tymara s'avance, Emily lui tend sa main. Une main qui se saisit d'une autre main pour une éternité. Les témoins les entourent. Katie est émue, elle cherche la présence de Jules qui le comprenant lui caresse le dos. Effy souriante, par-dessus son épaule, lance une œillade à Mohamed qui est fasciné par sa beauté. Lucien gêné, a peur que ses grosses mains de palefrenier ne fassent tache mais pour Tymara, il irait en enfer. Gilbert en costume, certes un peu dépareillé, est acclamé par ses amis d'infortune. Christiane qui finalement a vaincu sa timidité, se dit que son amour pour Emily vaut bien une messe.
Thiago se met à parler, les regards sur lui d'Emily et Tymara le transportent. Son homélie sera la plus belle de tout son sacerdoce.
« Depuis toutes ces années, combien de larmes ont été versées, de joie, de bonheur, de peur, de chagrin et de détresse ? Combien seront encore versées demain ? Mais aujourd'hui, nous célébrons des larmes d'amour. Les mêmes que le Christ versa pour nous. Ce sont des larmes de Vie et d'Espérance. »
Les mains jointes pendant toute la cérémonie, ont-elles vraiment pris conscience du moment ? Ou l'ont-elles vécu comme un rêve ? Elles seules peuvent le dire. Ce temps leur appartient. Mais tous ont pu voir leur émotion lorsque les anneaux sont venus orner leur annuaire pour sceller leur union. Le baiser qu'elles échangèrent, Peter Sébastian, photographe auto-proclamé de la journée, en fit une image magique.
Emily devrait s'adresser à la famille, aux amis comme il se doit pour les remercier. Mais elle n'a pas la force de s'exprimer. Trop de chose s'entrechoquent dans sa tête. Elle a l'impression d'être un peu saoule. Alors c'est Tymara qui prend la parole.
« Nous vous voudrions vous remercier tous pour votre amour et votre soutien. Mais vous nous excuserez, Emily et moi avons un rendez-vous, il ne sera pas long une heure peut-être un peu plus. Ensuite vous pourrez nous embrasser, nous serons à vous pour toute la vie. Nous vous laissons au bon soin de Katie et Effy. » Celles-ci ne comprennent rien à ce que dit Tymara. Emily la regarde également avec surprise. Tymara appelle Sultan, le cheval porte une superbe selle en cuir. Il se baisse. Tymara monte devant la selle et tend la main à Emily. « En amazone avec ta robe se sera plus facile. » Emily obéit toujours sans comprendre.
Tymara imprime un léger mouvement, Sultan se lève et part tranquillement au trot, sous les regards ébahit des invités.
« Où va-t-on, Madame Fitch ? » Demande Emily en passant ses bras autour de la taille de Tymara.
« Là où nous devons être toi et moi aujourd'hui, Madame Serban. »
Tymara a repéré le parcours, il n'est qu'à 3 kilomètres. Ce n'est pas un hasard. Elle croit au destin. Elle accélère l'allure de Sultan.
Emily pose sa tête contre le dos de Tymara. « Tu sais que nous sommes mariées. »
« Je sais mon amour. J'hésite pour savoir si c'est le plus beau jour de ma vie. »
Emily la pince. « Comment tu hésites ? »
Tymara se tourne vers elle en souriant. « Oui, avec le jour où nous nous sommes rencontrées.»
Emily fait semblant de réfléchir. « On dit égalité ? Non, le plus beau jour sera demain car chaque jour qui passe sera de plus en plus beau. Tu en penses quoi ? »
« Proposition acceptée. »
« Tymara, ça ne fait pas très adulte de dire des choses comme cela ? Non ? »
« Je ne sais pas. Moi, j'ai le droit. Je suis encore mineure je te rappelle. » Et elle rit.
Emily a appris à se décontracter sur un cheval. Elle n'a plus peur, au contraire elle aime à la fois maîtriser l'animal et devoir s'abandonner pour le suivre.
Les promeneurs qu'elles croisent sur ces chemins de terre, leurs font des « coucous » amicaux surtout les enfants. Une petite fille s'écrit : « Maman, Maman, regarde des princesses. »
Elles débouchent sur une route. Emily reconnait le mur et au fond le portail.
Tymara prend sa main. D'un coup, elle n'est plus rassurée. « Je ne sais pas si j'ai eu une bonne idée. J'ai pensé que tu aurais aimé venir aujourd'hui, … pour partager. »
Emily la serre encore plus. Elle cache son visage dans ses cheveux qui se défont avec le vent. « Je n'aurais jamais osé te le demander. Merci mon amour. Merci de le faire pour moi. »
« Naomi fait partie de ton histoire et donc de la mienne, Emily. »
Devant la grille, elles descendent de Sultan. Un jeune homme souriant en uniforme vient vers elles. « Elles sont belles. » pense-t-il. Emily reconnait Jeffrey. Mais il va d'abord saluer Tymara. « Bonjour, mademoiselle, tout est prêt. » Puis il se reprend : « Je veux dire madame, enfin, … » Il regarde Emily. « Mesdames. » Il est toujours aussi intimidé quand il la voit. « Je vous félicite pour votre mariage. Tous mes vœux de bonheur.»
Emily vient l'embrasser. « Merci Jeffrey. » Il rougit. Puis elle les toise tous les deux. « Vous pouvez m'expliquer ce qui est prêt ? »
« Viens tu vas voir. » Tymara l'entraine.
Deux jeunes mariées, main dans la main, l'une en blanc étincelant, l'autre en couleurs flamboyantes, accompagnées d'un cheval noir, se tiennent devant une tombe couverte de fleurs. Une bouteille de champagne dans un seau en argent avec trois coupes les attendent.
Silencieuses, immobiles, sous le regard d'une jeune fille blonde qui leur sourit, des larmes coulent de leurs yeux ouverts et heureux. Elles lèvent leurs coupes : « A nous trois ! »
Emily verse les dernières gouttes sur les fleurs. « A toi ! »
THE END
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
Je dédie cette modeste histoire à Tymara. Puisse-t-elle toute sa vie, être libre comme le vent et aimer à perdre la raison.
