PARTIE IV CHAPITRE 1

Juin 1663 (Edward 23 ans)

Juin 1663 (Edward 23 ans)

Installé aux côtés de Bella à la tribune des notables, nous assistons à l'exécution des naufrageurs sur la place publique. Mais ce qui se déroule sur l'échafaud ne m'intéresse pas, la seule cause qui me préoccupe est ma fiancée. Qu'il m'est agréable de pouvoir la nommer ainsi, j'aimerai pouvoir enfin le dire à haute voix, que tous puissent connaître notre lien. Tous nos secrets ont été dévoilés et plus aucune ombre ne se dresse entre nous deux. Pourtant, elle reste encore marquée par tous ces évènements, d'ailleurs elle est aussi pâle que la mort, toute couleur a quitté ses joues. Tout en vérifiant que personne ne nous observe, je m'empare de sa main et la ramène dans l'espace entre nos deux sièges. Elle tourne son visage vers moi et m'adresse un faible sourire. Je garde ses doigts fermement crochetés aux miens et reporte mon attention sur l'exécution.

Une personne se lève en bout d'estrade mais je n'y prête aucune attention, trop concentré sur les caresses que mon pouce prodigue au dos de la main de Bella pour tenter de calmer ses tremblements.

Alors que les bourreaux commencent à hisser les condamnés à la potence, je sens sa respiration s'accélérer, devenir même plus chaotique. Elle est en train d'écrire les dernières lignes de cette sordide affaire et maintenant qu'elle a pris la claire mesure de ce qui l'attend par la suite, elle expire ses derniers actes douloureusement. Une fois que tous les naufrageurs seront morts et enterrés, il ne lui restera plus que le compte rendu dont elle devra se fendre auprès du Roi : une formalité dérisoire comparée à ce qu'elle a accompli.

Cette exécution la trouble bien d'avantage que je n'aurais pu l'imaginer, et alors que tous les condamnés sont pendus et se débattent, elle se lève précipitamment. Sans attendre mon reste, je lui emboîte le pas : elle tourne à l'angle d'une ruelle adjacente, à l'abri des regards. Debout dans la lumière du soleil, respirant violemment, les yeux fermés et le visage dirigé vers le ciel : Bella « qui beauté eut trop plus qu'humaine », pour paraphraser Villon. Elle est belle, magnifique, surtout dans cette robe bleue, sans fioriture, avec pour seuls bijoux sa chevalière et ma médaille.

N'y tenant plus, je m'approche d'elle en marquant mes pas pour ne pas la surprendre et entoure sa taille de mes bras. Sans hésiter, elle pose ses mains sur les miennes et bascule sa tête sur mon épaule malgré son feutre. J'enclenche un mouvement de balancier pour la bercer tendrement. Son souffle s'apaise, elle se détend alors que je resserre mon étreinte autour d'elle. Nous restons dans cette position un certain temps avant que je ne prenne la parole :

- Il ne te reste qu'à présenter ton rapport au Roi. Après cela, nous pourrons tourner la page, ensemble.

- Je ne veux pas oublier, Edward.

- Je ne t'ai pas parlé d'oubli, Bella, mais de passer outre. Nous n'oublierons jamais tout ce qui nous est arrivé ces dernières années. Nous avons souffert séparément, mais toi et moi, unis, nous allons pouvoir vivre et avoir la vie qui nous était promise, il y a cinq ans.

- Tu crois que nous pourrons avoir une vie ayant un semblant de normalité après toutes nos épreuves.

- Nous ne serons jamais un couple normal aux yeux des biens pensants. Mais ce sera notre normalité, et peu m'importe ce qu'ils en diront, du moment que nous sommes mariés. Nous aurons la vie que nous voulons et qui nous conviendra tout en faisant fis des convenances.

Elle relève ses yeux noisette et tourne son visage vers moi. N'y tenant plus, je lui enlève son chapeau qui me gène et capture ses lèvres. Depuis que nous nous sommes re-dévoilés nos sentiments, l'embrasser est devenu un besoin nécessaire et permanent à ma survie. Elle se détache lentement et pose son front sur ma joue tout en soupirant de contentement. Je ne peux m'empêcher de lui murmurer mes rêves qui sont sur le point de se réaliser :

- D'ici la fin août, tu seras Lady Cullen.

- Cela est vraiment dommage, je crois que je préfère Masen.

Elle me le dit avec un grand sourire, je crois qu'elle se souvient de ses facéties d'enfant. Sans tenir compte de sa remarque, je poursuis :

- Tu entras escortée par Alméric dans la chapelle du château de Seich, resplendissante, parée des joyaux des Mountbatten et du voile de dentelle de ta mère. Tu ressortiras, triomphante, accrochée à mon bras et moi me tenant tout contre toi, fier comme un gascon. Tu seras alors mon épouse, ne répondant plus qu'à l'appellation de Milady, et non plus celle de Mademoiselle.

- Tu peux toujours te bercer d'illusion, Masen.

La voix qui m'a interrompu est pleine de fiel et d'agressivité. Tournant la tête vers l'entrée de la ruelle, je vois Black, l'ire déformant ses traits. D'un geste protecteur, je resserre d'avantage l'étau de mes bras autour de la taille de Bella. Il ne m'inspire aucune confiance, capable de commettre une folie, j'en suis persuadé. Voyant clairement mon geste, il reprend :

- Isabelle et moi sommes déjà engagés et tu ne peux rien contre sa parole.

- Black, je vous en prie, ne faites pas d'esclandre. Lui demande ma promise. Nous avions passés cet accord dans un moment d'égarement.

- Vous pouvez invoquer tout ce qui vous semble judicieux, vous avez donné votre parole, Isabelle.

- J'étais ivre ce soir là, Black, vous auriez pu me soutirer presque n'importe quoi.

- Non seulement vous manquez à toutes les règles de bienséance mais en plus, vous tirez profit d'une personne en position de faiblesse. Lui lance-je rageusement.

- Pourtant ma chère Isabelle nous avons un marché et vous devriez reprendre vos esprits si vous ne voulez pas que je révèle à ce bâtard votre incapacité à faire une bonne épouse. Dit-il avec moquerie.

- Vous pouvez lui dire ce que vous voulez, il me connait bien d'avantage que vous. Lui répond Bella.

- Allons, vous savez aussi bien que moi l'importance du rôle qui est octroyé à la femme mariée. Réplique-t-il. Or j'accepte de vous épouser sachant que vous êtes incapable de me donner un fils, en contre partie de quoi je bénéficie de votre rang et votre fortune.

- Votre contre partie n'était pas de m'épouser mais de ne pas me toucher après le mariage. Rage ma fiancée.

- Déjà que vous ne pouvez pas me donner de fils, vous croyez vraiment que je renonce au devoir conjugal. M'offrir votre vertu marquera mon entrée dans les couloirs de la cour.

Comment ose-t-il être aussi injurieux et ordurier ? Heureusement que je suis un gentilhomme et que je connais les lois concernant les duels, sinon, je l'aurais déjà embroché. Il n'éprouve rien pour Bella si ce n'est l'attachement qu'on peut avoir au plus beau trophée de sa collection. Il ne la veut que pour monter dans la hiérarchie nobiliaire, jouir de tout ce qu'elle pourra lui octroyer et lui arracher ce qu'elle lui refusera, cet être est vraiment méprisable. Je m'apprête à lui répondre une réplique cinglante mais Bella, toujours dans mes bras, m'arrête en posant ses doigts sur mes lèvres.

- Je veux le faire. Me murmure-t-elle avant de poursuivre à voix plus haute. Pour votre gouverne, Monsieur, je ne suis plus propriétaire de ma vertu. Lord Cullen en est le détenteur et ce depuis plusieurs années.

Là, elle me laisse pantois. Jamais je n'aurais imaginé qu'elle puisse converser d'un tel sujet avec autant d'aplomb et sans aucune gêne apparente. Ses années passées chez les cadets lui ont enlevé quelques inhibitions normalement dévolues aux dames.

- Quand à notre soi-disant engagement, il est caduc du simple fait qu'il n'a pas été entériné par mon frère. Ce dernier a d'ailleurs donné son consentement à Edward et nous nous marierons dès notre retour chez nous. Je suis navrée que vous l'ayez appris de la sorte mais nous avons été camarades suffisamment longtemps pour que je puisse espérer que vous ne me gardiez pas rancœur et que vous acceptiez ce choix qui est celui que tout mon être désire.

J'ai l'impression qu'il ne va pas en rester là. Une veine saillante dans son cou fait ressortir sa rage. Lentement, je fais passer Bella derrière moi : il va sortir son épée, je le sais, je le sens. Cela ne manque pas, une fois sa lame hors du fourreau, il se précipite sur moi heureusement que j'ai anticipé sa réaction et ai sorti la mienne. Nos rapières s'entrechoquent, il n'a même pas salué, trop aveuglé par sa colère. Je bouscule Bella pour qu'elle recule, je ne l'ai pas entendu réagir mais je ne peux m'en inquiéter pour le moment.

Je pare la pointe lancée vers mon poitrail et avance faisant reculer mon adversaire. Ce combat ne sera pas loyal, un duel pour un pirate en somme. Je cherche à le désarmer alors que lui veut me tuer mais il en est hors de question. Je touche du doigt tous mes rêves, ils ne peuvent pas m'échapper. Battement sur son bras, je me retrouve derrière lui mais habile et rusé, il a anticipé ma manœuvre. Je réamorce une attaque en essayant de le pourfendre grâce à une tierce qu'il parvient à contrer. À son tour, il engage en ouvrant la ligne, me laissant une faille béante mais je sens le traquenard et évite cette facilité en m'occupant de sa lame et non de torse mal protégé.

Grand bien m'a pris, il tente de me larder dans le flanc gauche, j'esquive et repars à la charge sans pour autant trouver un angle d'attaque satisfaisant. C'est un mousquetaire, cela se sent, la lame est le prolongement naturel de son bras. Mais heureusement pour moi, j'ai moi-même été formé par un cadet du Roi, d'Artagnan en personne alors qu'il n'était encore que lieutenant. Il venait à Seich en tant que cousin de feu le Marquis. Nous nous tournons autour quelques instants, nous observant attentivement. J'entraperçois ma fiancée qui se tient à l'écart les yeux rivés sur moi, pour elle, je dois le battre, lui laisser aucune chance.

C'est lui qui enclenche la nouvelle offensive et alors que je réponds habilement, il me lance rageusement :

- Tout est de ta faute, sale coupe jarret ! Isabelle est à moi, tu n'as aucun droit de te mettre en travers de mon chemin. Tu n'es qu'un assassin sans vergogne, comment oses-tu revendiquer une telle alliance ?

Je ne réponds pas à ses injures, me contentant de parer ses coups, attendant toujours le bon moment pour l'attaquer à mon tour. Mon absence de réponse verbale le rendrait d'avantage furieux si cela était encore possible. Ses coups sont plus violents, mais précis et moins rapides, là est ma chance. Il reprend alors la parole :

- Tu n'es qu'un chien galeux, j'aurais du te tuer dès que j'ai vu le trouble que tu as provoqué chez elle. Elle est ma récompense. Tu ne l'auras pas !

L'ouverture est là, sans plus attendre, je quarte du pied et profite de son inattention pour lui mettre un coup de poing sous la mâchoire : la botte d'Isabelle. Décontenancé par ce geste, je peux le désarmer en lui appliquant un choc violent sur sa lame, pour enfin l'escarmoucher au niveau de la gorge : ma pointe posée sur sa pomme d'Adam. Nous nous affrontons encore du regard, mais je l'ai vaincu, il le sait, je le lit dans ses yeux. Tout en gardant ma position menaçante, je lui dis froidement :

- Tu n'as aucune remarque à nous faire, ni à Isabelle, ni à moi. Tu ne connais pas notre histoire, et les émotions qui nous lient au-delà de toute raison. Si tu étais un temps soit peu gentilhomme, tu prendrais en compte les sentiments d'Isabelle. Mais rien dans ton attitude ne peut te qualifier comme tel, tu es certainement un bon soldat mais un piètre homme et tu ferais honte à l'ensemble de tes ancêtres. Alors ne t'approche plus d'elle, ne lui adresse plus un regard, n'ais plus aucune prétention à son égard car tu n'en mérites aucune.

Je détache mon épée de son cou et me recule lentement jusqu'à arriver à hauteur de ma fiancée qui me prend dans ses bras, soulagée. Je me laisse aller à son étreinte quand je la sens se figer. Dans un mouvement brusque, elle m'écarte et je manque de tomber. Ma voix réagit avant même de comprendre ce qu'il se passe, je hurle un « non » de désespoir. Sous mes yeux, Black, manquant à toutes les règles de loyauté et d'honneur, a tenté de me prendre en traître par derrière, sauf que Bella l'a vu et c'est elle qui se retrouve avec une épée transperçant son flanc.

Black recule, horrifié, mais je n'en ai cure. Je la réceptionne dans mes bras alors qu'elle s'effondre et j'accompagne son mouvement, me retrouvant à genoux. Le sang coule de son côté droit, j'essaye de comprimer la blessure de mes mains tout en serrant son corps contre le mien. Voyant ses paupières papillonner, je lui dis :

- Bella, reste avec moi. Je t'en prie. Ne m'abandonne pas, Bella. Je t'aime, j'ai besoin de toi.

- Ça fait mal. Me répond-elle dans un gémissement.

Du bruit me parvient, des personnes s'approchent mais je ne les vois pas, seule Bella compte. Je n'ai de cesse de répéter son nom. Ma main gauche continue à presser son côté ensanglanté, alors que mon bras droit passe derrière sa tête et que cette main se pose sur sa joue. Elle repose sur mes genoux, elle respire doucement quand elle me dit :

- Ne pleure pas Edward. Ca va aller, je vais m'en sortir. Nous allons nous marier, il ne peut en être autrement.

Je pleure ! Je ne m'en étais même pas rendu compte. Des voix s'élèvent autour de nous, je crois reconnaître Alméric. Je remarque alors que Théobald est à côté de moi caressant les cheveux de sa sœur. Black hurle derrière moi, mais je n'en ai rien à faire pour le moment, je m'occuperai de lui une fois que Bella sera soignée. Mon jeune cousin crie « qu'il crève » à l'intention du soldat avant que le marquis ne s'affaisse à son tour et tente de réconforter son petit frère. Je continue à parler à la femme que j'aime et qui souffre dans mes bras, elle doit rester éveillée. C'est alors qu'un homme s'agenouille devant nous. À l'aide d'un couteau, il coupe autour de la blessure les tissus des différents vêtements qu'elle porte, et l'examine :

- Elle ne crache pas de sang. C'est une bonne chose.

Il continue à regarder son flanc et presse la blessure. Bella gémit de douleur, je lui caresse la joue pour la soulager un peu.

- Vu l'endroit de la blessure, seuls les poumons auraient pu être touchés mais comme elle ne recrache pas, c'est que la lame n'a entamé que des chairs.

Il se relève et m'incite à faire de même. Serrant fermement ma fiancée contre moi, je me mets debout alors que le médecin reprend :

- Il faut cautériser la blessure. Il ne devrait pas y avoir de complication mais il faut tout de même faire vite.

D'un pas précipité, je retourne vers le logis du gouverneur, Bella gémissante dans mes bras.


Nous retrouvons donc ce très cher Edward. Cette partie IV sera plus courte que les précédentes.

Vous savez enfin ce qu'avaient conclu Bella et Black au terme d'une soirée bien arrosée. On reverra Black dans le prochain chapitre.

Sur ce « Se sous-estimer c'est favoriser la réussite des médiocres ! » (Audiard)

Cok de Bruyère


Petitefilledusud : Supporter Jacob « that is the question ». Merci pour ton commentaire.

Isabelle : Soufflée, il est vrai que si beaucoup s'attendait à un duel entre Black et Edward, le fait que ce soit encore Bella qui trinque était moins prévisible. Bise.

Aurélie : Merci pour ton compliment. Il ne reste pas grand-chose dans cette histoire. En refaire une, je ne sais pas. Celle-ci était depuis si longtemps dans mon esprit… Peut-être mais encore faudrait-il que je trouve un sujet original.

Petitesfrimousses : Merci pour ton commentaire. Je t'aurais bien répondu plutôt mais sans adresse cela est plus compliqué. Je publie le samedi matin. La moue Alice ne fonctionne pas avec moi, ni celle du Chat Potté (ils m'agacent tous les deux !) « Notre sœur rien ne la fatigue, rien ne l'énerve, tout l'agace. » (dixit mes frères) Embrasse tes enfants et fait leur rêver des Mousquetaires, cela développe l'imaginaire. Bisou.