Débauche d'écriture, phase deux. J'ai tellement écrit ces temps-ci, en plus dans des circonstances particulières de trouble émotionnel et d'état fiévreux (au sens strict), que je finis par sacrément manquer de recul sur l'ensemble. Vœu pieux, donc : enjoy :)


CHAPITRE VINGT-QUATRE : Coming Home

Don't want to close my eyes
To be away from here
Despite the memories in my mind
The pain is always near
I don't need many reasons
To be hurt enough to cry
The changing of the seasons
Another year goes by
There's no place upon this land
Take me with you, take my hand
Fly me to a better place
Need to know how angels embrace

I intend to believe everyone
Not to die, while they carry on
Drown in sorrows, life passes by
As the first snow falls from the sky

As I dream of what to come
I fear my desires
Maybe they're too strong
Life already expires
Thicker than blood
The pain weakens my dreams
It gains and looses not
It's stronger than it seems
Wishfull strokes upon the candles
Is the only chance I've left
Let me be inside you
Warm, loved and at rest

Persephone, Immersion

I

Quand il discerna les hautes silhouettes des gratte-ciels rassemblés dans la brumes, noirs et définitifs comme des barreaux de prison, il se retourna pour regarder la route qu'ils étaient en train de quitter : un ruban de feu dans le crépuscule, encadré par des poteaux électriques penchés que personne n'avait jamais pris le temps de redresser, et il vit toute l'étendue du monde libre et sauvage qu'il quittait pour rentrer dans la cité noire.

Quelque chose se referma en lui. Il se cala tout au fond du siège et mit ses écouteurs. Il baissa les yeux pour ne pas voir la ville qui approchait à toute vitesse, la gueule ouverte. Cette gueule noire boufferait même les flammes de la Regalia. Elle les emporterait tous en enfer.

Mais avant l'enfer, il y avait encore quelques étapes à passer. Dont le dîner que son père voulait absolument. Il ne pouvait pas l'en blâmer. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux mois. Mais Regis avait insisté pour qu'ils y soient tous les quatre. Et Noctis n'était pas très sûr d'en avoir envie. Son père ne savait pas qu'il était avec Prompto. Et ils n'avaient pas dîné ensemble depuis... une éternité. La dernière fois, c'était avant sa liaison avec Ignis, avant sa tentative de suicide, avant que son père ne découvre qu'il était homo et qu'il était probablement incapable d'affronter la vie qu'il avait planifiée pour lui.

Mais enfin, peu importait ce dont il avait envie ou non. Ils y allaient. Ce soir.

Quand ils pénétrèrent dans la ville proprement dite, Noctis eut la sensation d'entrer dans un sous-bois, sans l'impression apaisante qu'il y associait d'habitude : ici, la forêt était de béton, d'acier et de verre, faite d'indifférence centenaire, forgée d'une détermination implacable à laquelle il s'était toujours senti étranger. Cette ville était fière de son identité, c'était la capitale d'un pays libre qui avait su repousser une guerre impériale, un bastion de résistance, la dépositaire des espoirs de millions de gens.

Noctis songea soudain à Ravus et pour la première fois, il admit parfaitement pourquoi le prince de Tenebrae le haïssait : il était exactement tout ce qu'il pensait de lui. Immature, réticent, lâche, et probablement incompétent. Il n'avait jamais voulu du destin qui était le sien, et avait toujours fait tout ce qu'il pouvait pour retarder toutes les échéances de sa vie. Monter sur le trône ne lui répugnait pas seulement, ça le terrifiait. Alors oui, il était un prince indolent. Et c'était encore un joli mot. Paresseux et procrastinateur correspondraient davantage.

Les rues défilaient, les croisements. La familiarité même de la circulation dense, les lumières des feux qui clignotaient, les hordes de passants pressés... accentuait son impression d'étrangeté. Comme s'il n'appartenait pas à cet endroit.

Il n'y avait jamais appartenu. Son foyer se situait sous les étoiles dans les vastes étendues vides du Lucis sauvage. Pas dans sa capitale étouffante.

Et pourtant le moteur ronronnant de la Regalia, aussi rassurant qu'il soit à ses oreilles, ses vibrations familières et douces se communiquant à son corps à travers la banquette, le ramenait au palais. Il sentit un petit poignard de glace se glisser entre ses côtes à la vue des deux tours qui flanquaient le corps du bâtiment, désespérément immenses dans la lumière mourante.

Comme d'habitude, ce fut un soulagement que de contourner la façade autoritaire pour prendre l'itinéraire privé qui menait à l'intérieur du dédale, là où se trouvaient les appartements privés, sa vie, son passé, et son avenir. Tout concentré dans ce gros sarcophage qu'il haïssait, mais qu'il devait pourtant considérer comme son foyer.

Ignis se gara à l'endroit habituel. À contrecœur, Noctis rangea ses écouteurs et son smartphone, sortit de la voiture et regarda autour de lui. L'endroit était calme, personne ne faisait spécialement attention à eux. Puis, il observa la façade aveugle et pourtant dotée de centaines d'yeux noirs, observateurs. C'était comme s'il y avait quelqu'un derrière chaque fenêtre. Il frissonna, et contourna le véhicule pour aller prendre ses affaires dans le coffre. Puis, il se dirigea vers la porte dérobée qu'il utilisait d'habitude, pressé de regagner sa chambre pour y poser son sac et reprendre ses esprits. Il sursauta quand Prompto le rattrapa et posa une main sur son épaule en s'exclamant d'un ton paniqué :

« Hé, attends-moi ! T'as oublié que je connais pas du tout cet endroit ?! »

Il s'arrêta net.

« Oh... T'as raison, excuse-moi. J'étais plongé dans mes pensées. »

Il le regarda, puis dansa d'un pied sur l'autre.

« Ok... Bon, bah... C'est l'heure de la visite guidée, alors. »

II

Il emmena Prompto à travers le dédale familier des couloirs tapissés de gris et des sols de marbre noir, prit un ascenseur absurdement rehaussé de moulures dorées, appuya sur le bouton numéroté '6', et s'adossa au miroir dans le fond, déjà épuisé.

« Ça va aller ? demanda Prompto d'un air un peu inquiet.

— Faudra bien », répondit Noctis en se forçant à sourire.

Prompto le rejoignit au fond et lui donna un petit coup de coude dans les côtes.

« Je parie que ta chambre, elle est over-luxueuse. J'ai tellement hâte de la tester.

— La tester ?

— Tu vois ce que je veux dire... Les draps de satin, de soie ou je sais pas quoi ? T'as peut-être même un miroir au-dessus du lit... Ou un lit à baldaquins ? T'as un divan en velours ?! Une cheminée ? »

Noctis éclata de rire en dépit du nœud d'angoisse dans sa gorge.

« Tu verras bien... »

Juste après, l'ascenseur émit son petit « ding » agaçant, et les portes s'ouvrirent sur un corridor toujours aussi austère, mais dont le sol était cette fois recouvert par un épais tapis moelleux couleur bleu nuit.

« Wow ! » s'émerveilla Prompto en regardant les luminaires en métal représentant des dragons dont les ailes enveloppaient les ampoules circulaires émettant une lumière dorée, ainsi que les tableaux de maîtres se succédant sur les murs. Le plafond était recouvert d'un trompe l'œil de ciel étoilé drôlement convaincant.

Noctis regarda des deux côtés du couloir, et, ne voyant personne, il prit Prompto par la main et l'entraîna derrière lui tandis qu'il accélérait le pas, pressé de retrouver le seul endroit du palais où il se sentait à peu près à sa place.

Sa chambre était à l'autre bout du couloir, absurdement loin, et comme toujours quand il traversait ce long corridor peint aux couleurs de la nuit, il avait l'impression de traverser les limbes, chaque porte sur le côté représentant des cellules d'âmes damnées... Or, les gens qui vivaient à cet étage étaient soit des invités, soit les membres les plus proches de la famille royale... Ignis et Gladio avaient des appartements ici. Est-ce que Prompto aurait un jour le sien ? La perspective fit frissonner Noctis, et pourtant, c'était probablement ce qui allait arriver. Son père, en revanche, avait délaissé les appartements dans lesquels il avait vécu avec sa mère après sa mort, et déménagé dans une autre aile du palais. Noctis le comprenait : trop de souvenirs...

Enfin, il arriva à sa chambre. Il poussa la porte, puis poussa Prompto à l'intérieur, se dépêcha de fermer derrière lui et s'adossa au battant.

« Enfin », soupira-t-il.

Prompto ne l'entendit pas, trop occupé à enregistrer le moindre détail de la chambre pompeuse dans laquelle Noctis avait grandi. Certes, les détails avaient changé. Quand il avait eu quatorze ans, son père lui avait laissé carte blanche pour la redécorer. Du coup, les tons bleus de son enfance avaient cédé la place à un tableau bicolore noir et rouge. Il ne l'avait guère personnalisée au-delà des couleurs, parce qu'il ne s'était jamais senti complètement chez lui dans cette pièce. Sa véritable personnalité se trouvait dans son appartement de lycéen, pas dans sa chambre princière.

Tout au fond de la pièce, une immense porte-fenêtre laissait pleuvoir la lumière de la lune dans la pièce, encadrée par d'épais rideaux de velours noir. Sur la gauche, une cheminée massive condamnée supportait un gros écran de télé auquel était reliés les câbles de sa console. En face, une table basse et un canapé rouge délimitaient l'espace de ses loisirs vidéoludiques. Sur la droite, il y avait, comme l'avait deviné Prompto, un lit à baldaquins. Dans les mêmes tons rouges que son canapé. Les rideaux étaient relevés, révélant les draps de satin (encore une fois, le photographe avait vu juste) d'un blanc immaculé. Le reste de l'espace était occupé par diverses bibliothèques, commodes, et un bureau à droite à côté de la fenêtre.

« Oh... Woah... murmura Prompto.

— Désolé, dit Noctis par réflexe.

— Pardon ?

— Enfin, je veux dire... Je sais que c'était pas pareil pour toi, là où tu as grandi... Mais j'ai pas demandé tout ça. »

Prompto éclata de rire.

« Bah j'espère bien... » Il se tourna vers lui et se gratta l'arrière de l'oreille. « Mais, Noct, c'était pas un reproche... Je te juge pas...

— Tu me trouves pas horriblement snob ?

— Ben disons que de fait, t'es un aristocrate, personne pourra le nier... Mais c'est pas comme si tu te comportais comme si t'étais au-dessus du commun des mortels, donc moi, ça me va. »

Noctis hocha la tête.

« Ok... »

Il éluda une possible suite à la conversation en se dirigeant vers une commode et en entreprenant d'y ranger les fringues de sa valise.

« Noct ?

— Quoi ?

— T'as pas allumé la lumière...

— Ah... Pardon. »

Il se serait repéré dans cette pièce même aveugle. Il n'avait pas remarqué.

Il se dirigea vers sa table de nuit et alluma une lampe d'appoint, dont l'abat-jour rouge diffusa une lumière chaude et tamisée.

« C'est mieux ! » approuva Prompto.

Noctis revint à son déballage, puis s'immobilisa, un t-shirt à la main. Il s'accorda une seconde de réflexion, puis lança à son ami :

« Tu sais, y a de la place là-dedans, si t'as besoin...

— Oh-oh ! On emménage ensemble ? »

Noctis sourit malgré lui.

« C'est ça, tu peux rêver... murmura-t-il. En attendant, y a de la place. Pour tes affaires. »

Prompto eut le tact de ne rien ajouter, et traîna sa valise vers la commode. Et commença à empiler ses fringues à côté des siennes.

Noctis s'arrêta dans son rangement, fixant les nouveaux vêtements qui trônaient à côté des siens. C'était la première fois que quelqu'un utilisait sa commode pour y ranger ses affaires. Il ne sut pas vraiment pourquoi, mais sa gorge se noua. Il ignora la sensation et se tourna vers Prompto avec un sourire.

« T'as pas encore vu le meilleur, annonça-t-il.

— C'est vrai ?! s'enthousiasma le blond.

— Viens voir », dit Noctis en le conduisant à la porte à droite de son lit, l'ouvrit, et laissa Prompto admira sa salle de bain en marbre dotée d'un jacuzzi et d'une douche à l'italienne.

« Woah ! s'exclama Prompto.

— Je t'avais dit que ça te plairait. D'ailleurs... On n'a pas le temps pour le jacuzzi, mais ce serait pas plus mal de prendre une douche avant le dîner. »

Prompto lui fit un grand sourire.

« Ok, tu m'accompagnes ?

— Ok... »

III

Prompto et Noctis arrivèrent en retard au dîner. Ignis et Gladio prenaient l'apéritif avec Regis quand ils débarquèrent dans le salon/salle à manger intimiste que le roi avait choisi pour la soirée. Quand il vit son fils, Regis se leva, un sourire illuminant son visage.

« Noctis... Je suis content de te voir.

— Moi aussi, papa... »

Son père s'approcha et posa une main sur son épaule, puis l'examina attentivement.

« Tu as bonne mine. Mais tu devrais peut-être penser à passer chez le coiffeur...

— Papa...

— C'est bon, je n'insiste pas, dit-il en souriant, avant de se tourner vers Prompto. Toi aussi, tu as bonne mine.

— Merci, euh... monsieur.

— Je t'en prie, fais comme tout le monde ici et appelle-moi Regis. »

Prompto rougit et acquiesça.

« Asseyez-vous. Je veux que vous me racontiez tout de votre voyage. »

Les adolescents s'exécutèrent.

« Oh, j'allais oublier, dit soudain Regis. Noctis, je t'avais dit que j'avais un cadeau pour ton anniversaire... »

Il s'éclipsa dans une pièce attenante et revint presque aussitôt avec un objet qui avait tout l'air d'être une épée.

Noctis la tira de son fourreau et remarqua aussitôt l'inscription gravée sur la lame :

« Libertas, lut-il à haute voix.

— Je l'ai faite forger pour toi. Parce que je n'ai pas à t'imposer un héritage : il t'appartient de choisir le tien. Et parce que la liberté est la chose que j'aime qui te ressemble le plus. »

Noctis leva les yeux vers son père, ému.

« Merci...

— Tu peux choisir tes propres symboles et ta propre façon de vivre. Même en étant mon fils. Cela ne dit presque rien de toi, en réalité. Moi, je le sais, et tous ceux qui sont là ce soir le savent aussi. Je voudrais simplement que toi, tu ne l'oublies pas...

— Je... j'y penserai. Merci, papa.

— Mais de rien. Va t'asseoir. Je te sers quelque chose ?

— Euh... juste une bière.

— Bien. Et toi, Prompto ?

— Pareil. S'il vous plaît. Euh... Regis. »

Le roi sourit devant son embarras.

Quand ils furent tous installés, Gladio détendit l'atmosphère en se lançant dans un récit humoristique de leur dernière chasse au monstre en date.

Je veux que vous me racontiez tout votre voyage, avait dit Regis.

Par les Six, pensa Noctis, s'il en savait la moitié...

Il sursauta en sentant la main de Prompto se poser sur sa cuisse. Vraiment ? Il allait officialiser ça comme ça ?! Son ami le sentit tressaillir et retira aussitôt sa main. Leurs regards se croisèrent, et Noctis comprit qu'il avait fait ça sans y penser... La spontanéité de Prompto ne cesserait jamais de l'étonner. Et, dans une certaine mesure, de l'inquiéter...

Il ne voulait toujours pas officialiser les choses. Et encore, si c'était auprès de son père, il pensait pouvoir le gérer... Mais que se passerait-il si Prompto avait ce genre de réflexe au lycée ? C'était absolument hors de question. Il allait falloir qu'ils en parlent, même si Noctis n'avait aucune idée de la manière dont il devait aborder le sujet. Il avait honte... d'avoir honte. Il ne comprenait pas très bien pourquoi l'idée que les gens sachent le mettait aussi mal à l'aise, mais c'était le cas. Personne ne devait savoir, point barre.

Il regarda son père, puis ses compagnons. Est-ce qu'il était le seul à se sentir aussi nerveux, ce soir ?

Non.

Ignis avait une façon très discrète d'exprimer son anxiété, mais Noctis le connaissait bien et savait reconnaître les signes. D'une, il buvait un peu trop vite, de deux, il lissait régulièrement son pantalon à la recherche de plis imaginaires, et le prince l'avait déjà vu faire ça à plusieurs reprises. Il chercha son regard et lui sourit pour le rassurer. Si quelqu'un devait passer sur le grill ce soir, ce ne serait pas lui. Son père avait décidé, malgré tout ce qui s'était passé, de continuer à lui faire confiance. Il ne reviendrait pas sur sa décision, parce que ce n'était simplement pas dans son caractère. Ignis le savait probablement, et ça ne l'empêchait pas d'être nerveux, et Noctis ne le comprenait que trop bien. Ignis et lui se ressemblaient à bien des égards. Ça faisait partie des choses qui les avaient attirés l'un vers l'autre.

Ignis esquissa un sourire en réponse et hocha la tête, comme s'il savait parfaitement ce que Noctis essayait de lui dire... Et c'était probablement le cas.

Noctis se sentait un peu parano : il avait l'impression que son père avait vu le geste de Prompto, et qu'il avait vu aussi cet échange entre Ignis et lui. Son père avait toujours été observateur... Bien sûr qu'il l'avait vu !

Arrête de psychoter, Noct ! Ton père veut juste passer un moment avec toi. C'est trop demander ?!

Non... Bien sûr que non.

Il se fit violence pour revenir au moment présent, écouter ce qui se disait, et participer. En plus... Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu son père aussi calme, aussi bienveillant. Ou plutôt, réalisa-t-il, cela faisait simplement longtemps qu'il ne l'avait pas vu tout court.

Alors, sur le point de terminer sa bière, il lui demanda directement :

« Et toi, papa ?

— Et moi quoi ? lui demanda-t-il en clignant des yeux comme si la question était absurde.

— Est-ce que ça va ? continua Noctis. Je sais que t'as pas exactement pris des vacances, mais... L'été, c'était comment ? »

Regis resta un instant interdit, et Noctis ne lui en voulut pas pour ça : lui avait-il seulement jamais posé ce genre de questions ?

Certainement pas, vu que t'es un gros con narcissique.

Ferme-la.

Je peux faire ça, mais ça n'en restera pas moins vrai.

Ferme-la !

Regis sourit.

« Les dernières semaines ont été calmes, Noctis. Merci de demander. Il n'y a pas grand-chose à signaler, à part les habituelles remontrances de Clarus... Je ne fais jamais assez bien les choses pour lui. Je me demande si je ne vais pas finir par le renvoyer. »

Noctis ne put pas s'en empêcher : il éclata de rire.

« Sans blague... Je me pose souvent la même question à propos de mon propre Amicitia... »

Gladio grogna pour la forme, mais il souriait.

Le lien qui unissait leurs deux familles était aussi profond qu'ancien, et génération sur génération semblait reproduire un schéma assez similaire : le bouclier protégeait et tyrannisait le roi, le roi adorait son bouclier tout en le détestant et en le lui faisant sentir quotidiennement de toutes les manières possibles.

Il y avait encore plus, dans le cas de Gladio et Noctis : ils avaient tous les deux perdu leur mère jeunes, et ils en portaient chacun le deuil à leur manière. La seule chose – et pas la moindre – qui les séparait, c'était la fierté que Gladio tirait de son héritage, du rôle que sa famille avait toujours joué auprès de la royauté. Noctis, lui, aurait préféré abandonner toute prétention au trône et se faire embaucher comme mécano assistant au garage de Sid, et cela, Gladio ne pourrait jamais vraiment le comprendre.

IV

Pendant ce temps, à Tenebrae...

Ravus avait congédié Lucius et Hadrien une vingtaine de minutes plus tôt et fumait une cigarette dans un fauteuil près de la fenêtre, vêtu d'un peignoir de soie blanche. Dehors, le crépuscule creusait des ombres profondes entre les pins qui entouraient sa demeure, et leur parfum résineux lui parvenait, légèrement piquant, à travers la brume bleue de sa cigarette. Un calme profond régnait à l'intérieur comme à l'extérieur de la maison, et Ravus flottait encore dans un état second où ses pensées étaient vagues et douces, ses muscles détendus, et son corps chaud.

Un sifflement admiratif fit voler sa tranquillité en éclats. Il tourna la tête et sursauta en découvrant Nyx sur le seuil de sa chambre, qui examinait d'un œil amusé les reliquats épars de sa dernière session de domination – des courroies de cuir traînant dans les draps froissés aux divers fouets et dildos encore luisants.

Il se leva brusquement.

« Nyx ! Mais qu'est-ce que tu fiches ici ? Comment tu es entré ?! »

Le garde sortit un badge et lui adressa un clin d'œil.

« J'ai juste dégainé mon laissez-passer et dit à tes gardes que j'étais en visite officielle. Ils avaient pas l'air très réveillés. Et pas très nombreux, non plus. Maintenant, je comprends mieux pourquoi... »

Ravus soupira et traversa la pièce à grandes enjambées. Il prit Nyx par les épaules et le poussa hors de la chambre. Il ignora ses protestations amusées, ouvrit une porte sur sa droite dans le couloir et le fit entrer sans ménagement.

« Attends-moi là, ordonna-t-il en lui adressant un regard noir.

— À vos ordres, votre Altesse ! » se moqua Nyx en faisant la révérence.

Ravus leva les yeux au ciel et claqua la porte avant de retourner dans sa chambre en vitesse, espérant que Nyx n'avait pas remarqué que ses mains tremblaient.

Il claqua la porte derrière lui, regarda son lit transformé en antre de débauche et lâcha un « Merde ! » étouffé. Puis, il se dirigea vers la salle de bain, se nettoya sommairement, et refit son bandage sur son avant-bras droit. Il espéra que Nyx ne poserait pas trop de questions à ce sujet. Enfin, il revêtit une chemise blanche et un pantalon noir, et se prépara à rejoindre Nyx dans le petit salon où il le faisait patienter. Il se sentait anormalement nerveux, et ce simple constat contribua à accroître ladite nervosité. Certes, il s'attendait à la visite de Nyx... Mais pas à l'improviste, et pas dans ces circonstances-là.

Il redressa le menton et se regarda durement dans le miroir. Tant pis, il faudrait faire avec. C'était juste Nyx, après tout...

Il inspira, expira, puis quitta la pièce avec une assurance renouvelée, du moins en apparence.

En entrant dans le salon, il jeta un coup d'œil au garde, qui avait pris ses aises sur le divan rouge sang, puis se dirigea vers la cheminée de marbre où trônaient une bouteille de cognac hors de prix ainsi que des verres en cristal. Il leur servit deux verres, les posa sur la table basse, et sortit son paquet de cigarettes de la poche avant de sa chemise. Il tira quelques bouffées avant de se tourner vers Nyx, qui le dévisageait en esquissant un sourire. Il haussa un sourcil en une question muette.

« Tu es magnifique », dit Nyx. Son sourire s'élargit.

Ravus ne répondit rien, préférant se rabattre sur le cognac. Nyx l'imita et après une gorgée, poussa un grognement de satisfaction.

« Ça, c'est une sacrée gnôle ! » commenta-t-il, provoquant un claquement de langue agacé de la part de Ravus. « Oh, pardon, votre Altesse, je voulais dire : ce spiritueux flatte le palais au plus haut point. »

Ravus se mordilla la lèvre, en vain : il ne put pas s'empêcher de sourire.

Nyx le regarda d'un drôle d'air, lui prit son verre des mains et le posa sur la table à côté du sien. Puis, sans prévenir, il pivota sur le divan et s'assit à califourchon sur ses cuisses. Puis, il l'embrassa avec une précipitation qui prit d'abord Ravus au dépourvu, mais à laquelle il céda très vite – trop vite, jugea-t-il.

Cela ne faisait que quelques semaines, mais ça avait été comme une petite éternité. Nyx avait envahi ses pensées et il avait consacré la majeure partie de ses journées et de ses nuits à imaginer ce moment. Et c'était encore plus intense que dans son esprit.

« Est-ce que tu t'es touché en pensant à moi ? » demanda Nyx, en écho à ses pensées.

Il hocha la tête en silence.

« Moi aussi... trop souvent... Je suis venu aussi vite que j'ai pu. »

Ravus prit son visage entre ses mains et l'approcha du sien pour goûter à nouveau à ses lèvres. Nyx se décala sur le haut de ses cuisses, pressant son entrejambe contre la sienne. Ravus abandonna sa bouche pour poser les lèvres sur son cou, qu'il explora du bout de la langue avant lui mordiller la jugulaire. Nyx se crispa en resserrant ses cuisses sur ses hanches, et Ravus glissa une main sur ses fesses, noyé dans son odeur déjà familière de musc, de tabac et d'après-rasage qui l'enivrait comme l'un des millésimés de sa cave... La puissance de son désir pour lui le déconcertait autant qu'elle l'envoûtait. Il ne pouvait pas s'arrêter de le toucher, il éprouvait le besoin profond, radical, de sentir sa peau contre la sienne, de garder son corps tout près de lui. Confusément, il pensa que ce moment avec Nyx serait trop éphémère et songea qu'il devrait peut-être l'attacher à son lit pour l'empêcher de regagner sa foutue patrie de traîtres, l'abandonnant ainsi à sa solitude. Cette pensée suscita une montée de désir qui déferla en lui comme un raz-de-marée. Il renversa Nyx sur le divan et ses mains s'activèrent pour lui arracher son blouson de cuir, sa chemise, avant de passer directement à sa ceinture. Il acheva de le déshabiller avec des gestes brusques et pressés, et quant à lui, il ne prit pas la peine ni le temps de s'adonner à cet exercice contraignant. Il se contenta de baisser son pantalon et ses sous-vêtements, avide de sentir la peau nue de Nyx contre la sienne.

« On passe les préliminaires, ça ne te dérange pas ? demanda-t-il.

— J'ai le choix ? » répliqua Nyx dans un sourire.

C'était formulé sur le ton de l'humour, et pourtant, ça arrêta Ravus. Il réalisa avec un sentiment glaçant que oui, Nyx avait le choix. Et bien plus que le choix, en fait. Nyx était entré dans sa tête et dans son corps. Il voulait juste lui donner ce dont il avait envie, et peut-être ce dont il avait besoin, même s'il n'était sûr de rien à propos de l'un ou l'autre sujet.

Comme il ne répondait rien, Nyx ajouta :

« Je te demande juste d'utiliser du lubrifiant... »

Ravus acquiesça et alla chercher ce qu'il fallait. Il fit en sorte de ne pas lui faire mal, il s'assura de juguler le désir qui le rendait fou, juste assez longtemps pour être sûr que Nyx en ait envie autant que lui, et surtout, qu'il y prendrait autant de plaisir.

Il ne sut pas s'il obtint l'effet escompté. Mais pour lui... Ce fut comme se perdre dans les plus profondes ténèbres, et en ressurgir lavé des mauvais souvenirs et des fantômes qui s'accrochent à la peau et à l'âme. Faire l'amour, et trouver à travers le corps la réalisation, la libération et la consolation de l'esprit : tout se mélangea dans sa tête, une confusion de sentiments refoulés et de sensations exacerbées, une musique intérieure qui pulsait dans ses oreilles et dans son sexe, une agitation dans les strates profondes de son être, comme la colère géologique qui gronde dans les entrailles de la terre... Et son corps traduisit en termes de plaisir, ou même plutôt d'extase, ce fantasme volcanique. Il resta étourdi, ce qui lui arrivait plutôt rarement.

Il demeura quelques secondes suspendues, couché sur le corps de Nyx, sa bouche posée sur son épaule, les muscles parcourus de frémissements presque douloureux, comme de la glace pilée dans ses veines.

Cette métaphore le fit sourire, dissimulé sous sa chevelure, tout près de la chaleur pulsante de la gorge de Nyx. Il avait toujours considéré qu'il s'était arrêté de vivre comme une rivière qui gèle en hiver. Et ce qu'il sentait maintenant... C'était probablement le printemps.

Quelques minutes plus tard, Ravus offrit une cigarette à Nyx, puis reprit son verre, le corps saturé d'endorphines qui lui faisaient tourner la tête.

« T'étais vachement avide pour un mec qui a laissé en plan un tel arsenal dans son lit... » fit remarquer Nyx d'un ton à peine moqueur. Comme Ravus ne répondait pas, il ajouta : « Je ne peux pas à m'empêcher d'imaginer la scène, mais je n'arrive pas à savoir si tu joues le rôle du dominant ou du dominé... »

Ravus s'étrangla avec son cognac.

« Oh ! » s'exclama Nyx, en retrouvant tout l'éclat de son sourire moqueur. « Vu ta réaction, l'une ou l'autre des positions est impensable pour toi... Dans ce cas, j'opte pour la domination.

— Tu penses vraiment que je suis du genre à laisser quiconque avoir le dessus sur moi ? » demanda Ravus avant d'avoir pu s'en empêcher.

Nyx haussa les épaules.

« À mon avis, ça te ferait du bien.

— Si tu avais dans l'idée d'essayer ça avec moi, oublie ça tout de suite, dit Ravus d'un ton glacial.

— Oh, des idées, j'en ai des tonnes... » Nyx se rapprocha et lui mordilla l'oreille, puis chuchota : « Je me fous bien de ce que tu préfères, pourvu que tu ne le fasses qu'avec moi... »

Ravus se raidit.

« Ce qui signifie ? demanda-t-il, se forçant à la neutralité.

— Je ne veux pas savoir avec qui tu le fais, mais je veux que tu arrêtes. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre que moi te touche.

— Ce n'est pas à toi d'en décider », murmura Ravus, saisi malgré lui par la détermination de Nyx, une détermination qui ne semblait souffrir d'aucun doute.

« Ça l'est si tu veux me revoir. »

La chaleur familière de la colère flamboya dans sa poitrine.

« Du chantage, maintenant ? fit-il d'une voix sourde.

— Pas exactement. » Nyx le prit par le menton pour le forcer à le regarder dans les yeux. « Je ne supporte pas l'idée que tu t'envoies en l'air avec d'autres types. C'est tout. »

Ravus en resta déconcerté quelques secondes.

« Je ne veux pas faire ça avec toi, dit-il à contrecœur.

— Pourquoi ?

— Ça ne te concerne pas !

— Pourquoi ? répéta Nyx avec une inflexibilité qui le déstabilisa une fois de plus.

— Je n'ai pas à me justifier devant toi.

— J'ai demandé une explication, pas une justification.

— La différence ?

— Une justification impliquerait que je te demande des comptes, ce qui n'est pas le cas. Une explication m'aiderait seulement à comprendre, et j'ai besoin de comprendre.

— Alors à mon tour de poser la question : pourquoi ?

— C'est évident, non ? Je veux savoir pourquoi quelqu'un d'autre que moi te touche. Je veux savoir pourquoi tu trouves du plaisir avec quelqu'un d'autre. Je veux savoir ce que ce que je suis incapable de t'apporter, et pourquoi tu acceptes quelque chose de la part de quelqu'un que tu es incapable d'accepter de moi. »

Ravus repoussa Nyx et reprit une solide gorgée.

« Ça fait beaucoup de questions, constata-t-il.

— Ravus ! » s'exclama soudain Nyx.

Il tressaillit. Ce n'était pas exactement de la colère qu'il entendait dans sa voix... Alors qu'est-ce que c'était ?

« Ravus, reprit Nyx, un ton en dessous. Je suis fou de toi. Si tu couches avec d'autres types, je vais péter un câble. »

Ravus esquissa un sourire, malgré le choc provoqué par le choix des mots de Nyx. Lui non plus ne pouvait pas supporter l'idée que son amant aille voir ailleurs. Et pourtant...

Par les Six, dans quelle situation s'était-il encore fourré ?!

« Nyx. C'est quelque chose dont j'ai besoin. N'insiste pas.

— Alors dis-moi au moins pourquoi. »

Ravus s'apprêtait à protester, mais Nyx reprit :

« Je suis désolé que ce soit comme ça, mais tu ne sais rien de moi, tandis que moi, je sais des trucs sur toi. Y compris des trucs que je suis pas censé savoir. »

Malgré lui, Ravus posa une main sur le bandage sur son bras que Nyx n'avait pas pu manquer de remarquer au cours de leurs ébats, même s'il portait toujours sa chemise.

« Pas ça, dit Nyx. Je sais pourquoi tu hais mon pays, et je sais aussi que c'est pas la première fois que tu craques pour quelqu'un comme moi.

— Nyx... » Sa voix était à peine davantage qu'un grondement de fauve. « Ne me pousse pas.

— C'est pour ça que je suis là et c'est ce que je fais depuis qu'on s'est rencontrés !

— Il y a un mois...

— Ça change que dalle et tu le sais. N'importe qui d'autre que moi, tu l'aurais foutu dehors avec le nez pété depuis des plombes ! »

Ça, Ravus ne pouvait pas le nier. C'était vraiment agaçant, cette faculté de Nyx à avoir toujours raison.

« Qu'est-ce que tu veux de moi ? demanda-t-il finalement.

— Des réponses à mes questions. »

Ravus se leva, fit le tour de la pièce, lentement, le verre à la main. Il s'arrêta près de la fenêtre, l'ouvrit, et s'alluma une cigarette.

« Très bien, dit-il à voix basse. Je pratique la domination depuis une dizaine d'années, toujours avec les mêmes personnes.

— Les mêmes personnes ? » répéta Nyx dans son dos.

Ravus ne se retourna pas pour le regarder.

« Ils sont deux. Ils appartiennent à ma garde personnelle. On a un arrangement. Je ne veux pas faire ce genre de choses avec toi parce que j'ai besoin de le faire avec des gens que je...

— Que tu quoi ?

— Des gens avec qui je n'ai pas ce genre de conversation. »

Un silence succéda à cette affirmation chargée de non-dits.

« Alors dis-moi pourquoi tu en as besoin.

— Il paraît que tu sais plein de choses sur moi, et tu es intelligent. Je suis sûr que tu peux trouver tout seul.

— Je veux l'entendre de ta bouche. »

Cette fois, Ravus se tourna pour regarder Nyx dans les yeux.

« Pour survivre », lâcha-t-il d'une voix basse, mais ferme.

Nyx écarquilla imperceptiblement les yeux, puis détourna le regard et but plusieurs gorgées d'affilée.

« Alors c'est ça, ta manière à toi ? dit Ravus, légèrement amusé. L'alcool hors de prix ? »

Nyx rigola.

« Pour survivre ? Pas besoin d'alcool hors de prix. Mais ouais, t'as compris.

— Alors tu vas cesser de me harceler de questions ?

— Je ne promets rien. Ce que je t'ai dit reste vrai. Je ne supporte pas l'idée que quelqu'un d'autre te touche. »

Nyx l'observait avec ses yeux sombres, luisants dans la pénombre.

Quelque chose céda dans sa poitrine et il se sentit envahi d'une émotion incompréhensible.

Comme si quoi que ce soit qui s'est passé avec Nyx était compréhensible...

Il se rapprocha et l'embrassa avec cette maudite passion qui le dévorait.

Leur « histoire » était foutue d'avance.

Et pourtant, il ne pouvait pas se passer de lui.

V

Ils passèrent à la salle à manger pour le dîner. Prompto ne savait pas où mettre ses mains et où regarder, il avait tellement peur de faire un faux-pas qu'il en multipliait les maladresses. Noctis trouvait ça à la fois craquant et exaspérant, et s'efforça de ne pas trop le regarder. En présence de son père, il n'arrivait pas à savoir comment se comporter, et il se sentait perdu et esseulé... Comme ça avait été le cas à peu près tous les foutus moments qu'il avait passé entre ces murs.

C'est faux, tu n'étais pas comme ça, quand tu étais petit.

Ça se peut, mais c'était il y a longtemps.

Ça, tu peux le dire... Et ça va, t'arrive encore à te reconnaître dans le miroir ?

Non... C'est ça que tu veux entendre, pas vrai ?

Moi ?! Oh, non, je ne veux rien... Je m'amuse seulement de te voir faire exactement tout ce que tu crois que je veux que tu fasses, sans que je doive lever le petit doigt...

Et ça veut dire quoi, ça ?

Ça veut dire qu'en plus d'être un gros con narcissique, tu es complètement cinglé.

Il détourna le regard de l'assiette qu'il avait à peine touchée et se rabattit sur le verre de vin. Il sentit le regard interrogateur d'Ignis, mais cette fois, il avait épuisé son capital « sourire » pour la soirée.

Après le dessert, Regis plia soigneusement sa serviette, et annonça de cette voix grave et modulée que Noctis pensait ne jamais avoir entendue trembler :

« Messieurs, je vous laisse profiter du restant de votre soirée comme bon vous semble. Si vous voulez bien nous excuser, j'aimerais parler à mon fils. »

Les trois autres s'empressèrent d'acquiescer et s'éclipsèrent en un clin d'œil, et Noctis resta figé à table, le cœur battant et l'estomac noué. Il évita le regard de son père.

« Dis-moi la vérité, dit celui-ci d'un ton à la fois tendre et solennel.

— À propos de quoi ? murmura Noctis, voyant que son père ne poursuivait pas.

— Comment est-ce que tu vas ? »

Noctis avait des limites. Nouvelles, certes. Mais des limites quand même. Il ne pouvait pas – plus – lui mentir effrontément.

« Ça m'angoisse d'être ici, lâcha-t-il en regardant la glace fondre dans sa coupelle.

— Je comprends... Cela fait longtemps que tu n'es pas revenu. Tu dois certainement penser à la rentrée et à toutes ces choses... »

Noctis eut un petit rire étranglé.

« À tout ça, ouais...

— Noctis, si je peux...

— Maman me manque », interrompit-il son père avant d'avoir réalisé ce qu'il s'apprêtait à dire.

Regis marqua un temps d'arrêt.

« Elle me manque à moi aussi », murmura-t-il.

Un lourd silence succéda à cet échange, puis Noctis reprit dans un souffle : « Je n'ai pas besoin que tu fasses quoi que ce soit. Ce sera pire si tu t'inquiète tout le temps. Je peux y arriver. Mais si tu t'inquiètes... Ça me fout la pression, t'imagine pas...

— Je crois qu'au contraire, je l'imagine. »

Noctis leva les yeux.

« Comment ça ?

— Tu sais ce qu'on dit : les enfants reproduisent les erreurs de leurs parents... J'ai... J'avais, corrigea-t-il, une relation assez similaire avec mon père.

— La même que nous deux ?

— En bien des points, confirma Regis.

— Désolé...

— Noctis, non ! Tu n'as aucune raison d'être désolé.

— Mais c'est un reproche, non ?

— Non.

— Alors c'est quoi ? »

Regis soupira.

« C'est... juste une confidence. Quelque chose que je te dis parce qu'on peut se comprendre là-dessus, parce que toi et moi, on n'est pas si différents. »

Au fond, Noctis comprenait où il voulait en venir, mais la moindre tentative de comparaison entre lui et son père le tétanisait. Parce qu'il sentait au fond de lui qu'il ne serait jamais la moitié de l'homme qu'était son père, et aussi parce qu'il avait l'impression, chaque fois qu'il entendait ce genre de discours, que ce qu'il ressentait ne comptait pas, parce que d'autres l'avaient déjà vécus, en d'autres époques, à d'autres endroits, et que tout le monde s'en était bien sortis. Bref, c'était normal. Tout le monde est dans la même galère, comme aurait dit sa mère.

Tout le monde y est... et s'en sort. S'améliore. Surmonte. Apprend.

Que se passerait-il s'il ne réussissait aucune de ces choses ?

« Noctis, je ne suis pas là pour te juger, évaluer toutes tes actions. Je suis ton père. Tu sais ce que ça signifie ? »

Noctis secoua la tête.

« Que je t'aime. Sans conditions. »

Le prince déglutit.

« Ok... murmura-t-il.

— Je veux juste te dire que tu peux me parler. Je sais que tous les deux, on n'a pas été très doués pour ça... Mais rien n'est gravé dans le marbre. »

Cette dernière phrase ébranla l'adolescent. Rien ? Pas même son foutu destin de roi ?

Il aurait voulu demander à son père s'il avait jamais désiré le trône. C'était ça, au fond, la question qui le taraudait le plus. Mais les mots ne parvenaient simplement pas à franchir ses lèvres.

« D'accord, papa... J'ai reçu le message.

— Vraiment ? »

Noctis hocha la tête.

« Je comprends, oui. Je ferai de mon mieux.

— Sois simplement toi-même, mon fils. J'aime ce que tu es, qui tu es. »

Ça, c'est parce que tu ne me connais pas assez bien.

« Merci, papa. »

Il baissa les yeux et le silence s'éternisa quelques secondes.

« Va rejoindre tes amis », dit doucement son père.

Noctis se leva, fit quelques pas vers la sortie, puis se retourna.

« Papa, tu sais... Toi aussi, tu peux me parler. Je ne vais pas me briser en mille morceaux parce que tu me parles des affaires du royaume. J'ai pas envie... J'ai jamais voulu... que tu portes tout ça tout seul. »

Dans chaque fraction de secondes qui succéda, Noctis entendit clairement le moindre bruit, du plus léger craquement du feu dans la cheminée aux pulsations sourdes de son cœur dans ses oreilles.

« Message reçu, Noctis. Merci. »

Le prince ne s'attarda pas davantage.

VI

Deus dormit Et liberi ignem faciunt Nunquam extinguut Ne expergisci possit Omnia dividit Tragedia coram Amandam quae Et nocte perpetua In desperatione Auroram videre potest Mane tempus expergiscendi

Somnus, Yoko Shimomura (musique), Testsuya Nomura (paroles)

Nyx et Ravus s'étaient assoupis dans la baignoire en marbre du prince, étourdis par la chaleur, les vapeurs épicées des sels de bain, et les verres d'alcool qu'ils avaient enchaînés. La nuit était tombée et seules surnageaient les lueurs intermittentes de bougies alignées au bord de l'eau, qui tremblotaient dans la brise fraîche passant par la fenêtre entrouverte. Le bras bandé de Ravus reposait sur le rebord de la baignoire. Une simple blessure d'entraînement, avait-il dit à Nyx sans que celui-ci ne le croie, mais ils s'étaient temporairement mis d'accord sur ce mensonge.

Et pourtant, ça pesait lourd entre eux. Plus que ça n'aurait dû. Ravus ne se justifiait pas, jamais, devant quiconque. Mais chaque fois que Nyx posait le regard sur son bras, il se sentait coupable.

Tout avait commencé avec le souvenir de Daphné qui hurlait son nom alors qu'il était paralysé au sol, avec cette drôle de sensation de froid. Tout avait commencé avec la guerre. Celle qui avait tué son père, qui s'était propagée aux portes de la capitale, aux portes de son foyer. Il était entré dans l'armée impériale avec un seul et unique objectif : se ranger du côté des gagnants, pour protéger les siens.

Et assurer sa vengeance contre les gens qui avaient promis de protéger Tenebrae.

Entre le Lucis et sa patrie, on avait pu, autrefois, parler d'alliance. Le Lucis devait, et aurait dû, leur venir en aide. Mais il avait vu, de ses propres yeux, le roi fuir avec son fils. Leur palais était assez bien pour lui quand sa petite sœur se saignait pour guérir le cher petit héritier, mais dès que les ennuis étaient arrivés... Regis avait fui. Avec son armée, avec sa garde, avec tous les espoirs de Tenebrae.

Bien sûr, si Ravus avait voulu être complètement honnête avec lui-même – ce qu'il ne souhaitait pas – il aurait fallu préciser que l'empereur l'avait pratiquement forcé à se faire ces maudites injections. L'empereur avait perdu la tête, Ravus en était maintenant presque convaincu. Mais il ne renoncerait pas pour autant. Il était bien trop tard pour cela et il n'était pas homme à revenir sur sa parole. L'empereur avait proféré des menaces absurdes, mais il était assez fou pour les exécuter. Et si Ravus avait voulu – ce qui encore une fois, n'était pas le cas – se montrer encore plus honnête, il aurait reconnu que les menaces à l'encontre de sa famille ne constituaient qu'une partie des raisons qui l'avait conduit à accepter l'inoculation de cellules daemoniques dans son système : il ne désirait rien davantage au monde que de devenir plus puissant. Ce qu'il souhaitait réellement, ce désir lancinant qui le hantait aux heures les plus noires de la nuit n'avait qu'un seul visage : celui de son père. Ravus voulait devenir l'homme que son père n'avait pas eu le loisir d'être, fauché en pleine jeunesse avant d'avoir pu défendre son pays. Ravus n'était pas un nouveau Nox Fleuret, il n'était pas un fils, il était la continuation de la vie de son père. Sa mère le pensait, du moins, et il avait fini par penser de la même façon. La seule chose qu'il ne parvenait pas à comprendre, cependant, c'était pourquoi elle n'était toujours pas satisfaite...

Il était un fantôme et personne ne le savait, pas même Luna. Il n'était pas réel. Il incarnait la volonté de son père. Il était son épée, pas son fils.

Il n'avait jamais entretenu une quelconque rancœur à ce sujet. Il était la vengeance, la haine, les ténèbres. Tout ce qui avait changé dans sa vie, à mesure qu'il devenait adulte et qu'on lui confiait des responsabilités, c'était que les ténèbres étaient entrées dans ses veines. Les dieux avaient quitté ce monde depuis des siècles, sinon plus. Les dieux dormaient, d'un sommeil inaltérable, indifférent, paisible. Luna lui avait confié, une fois, que si un jour le besoin s'en faisait sentir, elle serait capable de les réveiller. Non seulement il ne l'avait pas crue, mais si elle pouvait réaliser une telle chose, il refusait de toute son âme qu'elle le fasse. Les dieux étaient des figures certes tutélaires, mais leur faire confiance était aussi sot que de remettre une épée dans les mains d'un ennemi quand on est désarmé.

« Ils se jouent de nous ! » lui avait-il dit à de nombreuses reprises. « Aucun 'dieu' ne vaut la peine que tu meures pour eux eux ! Ils sont indifférents à nos souffrances. Nous sommes seuls. Nous l'avons toujours été. »

Il ne se souvenait même pas du moment où il avait eu cette conversation avec Luna. Cela aurait pu être il y avait une semaine, des mois, ou même des années. Depuis sa première injection, sa notion du temps et sa mémoire avaient tendance à lui jouer des tours.

Et comme tout le reste, il l'avait accepté. Parce que personne ne viendrait les sauver. Luna se croyait peut-être sous la protection des dieux, mais Ravus, lui, savait que rien n'arrête la haine et le désir humains, l'ambition, et la nécessité de protéger les siens. Il était bien placé pour le savoir : parce que lui, rien ne l'arrêterait. Et il serait heureux de mourir pour chacune de ses choses. Après la guerre, après les litres de sang sur le marbre, après le regard vide de sa mère, après des années à couver sa haine envers Regis et le Lucis... C'était la dernière forme de dignité qu'il lui restait. Il vivait sous un seul credo : « plus jamais tu ne seras le témoin impuissant des farces des dieux. Plus jamais tu ne seras réduit à supplier. » L'empereur pouvait bien être fou : il lui donnait le pouvoir nécessaire, et ça lui suffisait. Bien trop de gens en ce monde croyaient à tort que le pouvoir n'était bon qu'à corrompre. C'était faux, et Ravus le savait : le pouvoir était un bouclier. Le pouvoir était ce qui sépare un homme, aussi ordinaire qu'il soit, de la mort. Et Ravus n'avait pas l'intention de laisser les dieux, le destin, ou il ne savait quoi, se jouer de lui et de sa sœur. Il les ferait tous les deux sortir des griffes de l'Empire, et au fond de lui, il espérait aussi qu'un jour, il aurait sa chance d'enfoncer une lame dans le cœur de l'empereur. Et dans ses rêves les plus fous, dans celui des six Divins. L'un après l'autre.

Il finit par s'endormir réellement et ne se réveilla que parce que Nyx le secouait. Enfin, cela il ne le comprit pas tout de suite. Il ne réalisa pas immédiatement qu'il n'était plus en train de rêver, pris Nyx à la gorge et le projeta contre le rebord de la baignoire, cherchant un objet tranchant.

« C-C'était... un... un cauchemar ! balbutia Nyx. Ravus ! »

Le rêve se dissipa soudainement. Il retira sa main d'un geste brusque.

« Excuse-moi...

— Wow, dit Nyx en se tenant la gorge. Tu fais des rêves sacrément intenses. »

Ravus se réinstalla dans l'eau chaude et s'empara de son verre à moitié vide pour le terminer cul sec.

« Je t'ai réveillé parce que... t'avais l'air de souffrir, expliqua Nyx.

— Oublie ça. C'était juste un cauchemar.

— À propos de quoi ?

— Rien. Désolé de t'avoir agressé. C'était pas voulu, ce coup-ci.

— Tu veux pas me raconter ?

— Non. »

Il grimaça, tandis qu'une douleur fulgurante, aveuglante, lui vrilla le bras. Les cauchemars revenaient de plus en plus souvent. Des daemons qui cherchaient – et parfois réussissaient – à le mettre en pièces.

« Ravus, ton bras... »

Le prince suivit le regard de Nyx.

« C'est rien. Ça me lance un peu, c'est tout. »

Sur ce mensonge là aussi, ils choisirent de se mettre d'accord. Temporairement.

VII

Quand Noctis entra dans sa chambre, Prompto était en train de tester un jeu auquel il était apparemment complètement nul, mais qui semblait l'amuser au plus haut point. Noctis alla s'asseoir à côté de lui dans le canapé et le regarda jouer un moment.

Prompto finit par mettre pause et abandonna sa manette.

« Ça a été, avec ton père ? » demanda-t-il d'un air un peu suspicieux.

Noctis haussa les épaules.

« Ça a été, dit-il en continuant bêtement à fixer l'écran figé.

— Noct ?

— Quoi ?

— Tu as changé. Depuis que tu as franchi le seuil du palais.

— Ça t'étonne ? fit Noctis, toujours sans le regarder.

— Non. Mais là, c'est juste toi et moi. Laisse tomber le masque.

— Comme si j'en étais capable.

— Bien sûr que tu l'es.

— Non.

— Je ne vais pas chercher à argumenter, Noct.

— Il ne vaut mieux pas...

— Noct, ne me fais pas ça. Tu m'inquiètes vraiment, quand tu te comportes comme ça. »

Noctis se secoua enfin et regarda son ami.

« C'est vrai... Je... Je suis désolé. Je voulais pas t'inquiéter. C'est juste... Ça fait vraiment bizarre de rentrer.

— Tu vas paniquer ? »

Noctis sourit.

« Là tout de suite, non. J'aurais plutôt tendance à déprimer. »

Prompto haussa les épaules.

« De toute façon, la solution que j'allais proposer fonctionne pour les deux problèmes.

— Vraiment ? fit Noctis en esquissant un sourire. Je me demande de quelle solution tu peux bien parler... Voyons voir... Les mots fléchés ! Ma mère disait toujours que ça la détendait. »

Prompto éclata de rire.

« Eh bien... Il se trouve que je suis plutôt d'accord avec elle, mais ce n'était pas ce que j'avais en tête.

— Oh... Alors... De la muscu.

— Nan ! »

Noctis se leva.

« Si, si, maintenant que je l'ai dit, je trouve que c'est un super idée. Je suis sûr que Gladio est pas encore couché, et comme tu le sais, y a pas meilleur coach que lui, alors... »

Prompto se leva à son tour et poussa Noctis sur le lit, puis s'allongea sur lui et l'embrassa sur les lèvres.

« Ah ! s'exclama Noctis. Tu veux parler de ça ?! Pourquoi tu l'as pas dit avant ?

— Ferme-la », répliqua Prompto en rigolant.

Noctis repoussa doucement son compagnon.

« Tu sais que ce serait la première fois que je ferais ça dans ce lit ?

— Pourquoi le conditionnel ?

— Je me sens bizarre...

— Ça m'est égal, je t'avais pas demandé ton avis, de toute façon. » Il reprit un air plus sérieux : « Laisse-moi faire. S'il te plaît ? »

La gorge nouée, Noctis acquiesça. Il lui faisait confiance. Pour ça, et pour tout le reste. Il se sentait en sécurité avec lui, davantage qu'il ne l'avait été avec n'importe qui auparavant. Il trouvait avec lui une forme de lâcher-prise qu'il ne pouvait comparer à aucune de ses expériences antérieures, parce que Prompto ne cherchait pas à obtenir quelque chose de lui, à le faire changer ou même à la guérir, comme il avait parfois l'impression que ça avait été le cas avec ses proches. Prompto ne voyait pas en lui un problème à régler, mais juste... Juste lui. C'était gratifiant, rassérénant, et plus que ça... Il en avait désespérément besoin.

Alors il se laissa aller, et pour la première fois de sa vie, prit la pleine mesure du degré absolu de confort offert par son lit. C'était comme s'ils auraient pu y disparaître tous les deux. Ç'aurait été bien, ça. Ou bien extraire sa chambre de la réalité, l'envoyer dans une dimension parallèle, et y rester jusqu'à la fin du monde. Mais si aucune de ces choses n'était possible, il pouvait en tout cas arrêter le cours normal du temps et faire comme si rien d'autre n'existait au-delà de ces murs. C'était même très facile à faire, tant qu'il sentait la chaleur de la peau de Prompto contre la sienne...

Dans quelques jours, ce serait la rentrée. Tout recommencerait comme avant. Enfin, pas exactement comme avant. Du moins, il l'espérait. Parce que si ça recommençait comme avant, il ne survivrait probablement pas à cette nouvelle année scolaire. Et si la donne était différente... Est-ce que lui avait suffisamment changé pour y croire ? Pour « s'adapter », comme disaient les adultes ? Ici, ce n'était pas « marche ou crève », mais « adapte-toi ou crève ». « Choisis ton héritage » avait dit papa. Et toutes les voix se brouillaient dans sa tête.

À tel point que parfois, il n'était pas sûr de savoir lesquelles de ces voix lui appartenaient vraiment.

« Ça y est, je vais flipper, annonça-t-il à Prompto, alors que celui-ci avait une main dans son boxer.

— Sérieux ?

— Désolé, c'est indépendant de ce que tu fais.

— Ouais, c'est ce qu'on va voir... »

Noctis lui en fit infiniment reconnaissant. De simplement essayer. Et il se surprit à laisser Prompto miner ses voix intérieures... À lui laisser le faire oublier, complètement. Et il s'autorisa, ou plutôt les autorisa, à tout effacer. Au moins jusqu'à la prochaine fois...