Joyeux Noël !
J'espère que vous avez passé des bonnes fêtes avec votre famille, et que vous avez reçu les cadeaux que vous vouliez ! et pour ceux qui fêtent pas Noël, j'espère que vous passez de bonnes vacances !
Moi tout va pour le mieux en tout cas, ça fait une semaine que je souris non-stop et que je suis heureuse. /
Je vous souhaite une bonne lecture !
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Zereph faisait les cent pas en haut de sa tour perdue au fin fond des Limbes. Ses grands habits noirs claquaient avec force à chacun de ses demi-tours, et l'eau dans la fontaine tourbillonnait avec toujours plus de puissance, imitant le flot de pensées qui inondait l'Esprit.
Mavis avait appelé le Dieu. Le Démon Maudit n'osait même pas imaginer quels sacrifices elle avait dû faire pour mener à bien son incantation, mais la venue de Palaos sur cette terre était bien la dernière chose qu'il souhaitait. Les perturbations qu'il ressentait bouleversaient tous ses plans, et il détestait que les choses ne se déroulent pas comme il l'avait prévu.
Une présence étrangère lui fit brusquement relever la tête. Debout sur le balcon, derrière les grandes portes vitrées aux arabesques de fer, se tenait la Strigoi, immobile. Zereph eut un frisson en sentant les yeux vides de la morte-vivante le fixer, le fouiller, le scruter de haut en bas. Quel paradoxe d'être mal à l'aise en face de la créature d'outre-tombe qu'il avait lui-même créée ! Mais regarder la Mort en personne dans les yeux, alors qu'il pensait que ça ne lui arriverait jamais, était extrêmement déstabilisant.
Yukino Aguria poussa les battants transparents et s'avança à l'intérieur de la pièce, laissant la porte claquer dans son dos. Ses pieds nus glissèrent sur les dalles glacées, la longue blouse blanche qu'elle portait ondulant à chacun de ses pas. Ses cheveux en bataille avaient poussé : les mèches bleutées frôlaient à présent ses coudes, formant une masse capillaire impressionnante sur le sommet de son crâne. Ses yeux d'aveugle analysèrent chaque détail de la grande salle circulaire, pour revenir se poser sur son créateur. L'Esprit du Pôle la dévisageait, l'air à la fois admiratif et dubitatif. La fille de la Neige esquissa un rictus dégoûté. L'odeur qui se dégageait du Démon était insupportable. Son sang devait être à vomir. Rien que pour cette raison, Yukino n'aurait jamais imaginé se retourner contre son maître.
Elle continua à arpenter la pièce de long en large, sa démarche légère donnant l'impression qu'elle volait au-dessus du sol. Elle s'approcha lentement de la fontaine qui trônait au milieu de la salle, et observa l'eau ruisseler sur la céramique immaculée.
Dire que dans sa vie antérieure, ce liquide translucide était essentiel à sa survie. La Strigoi eut un reniflement méprisant en songeant qu'elle était dépendante à une substance aussi fade. Elle préférait de loin le sang, certainement le meilleur euphorisant au monde.
Elle sentit le Démon Maudit s'approcher d'elle grâce aux perturbations dans l'atmosphère. Sa puanteur envahit brusquement ses sinus, chassant l'odeur agréable du froid qui l'envahissait d'habitude. Heureusement, son créateur resta à quelques mètres d'elle.
Ni l'un ni l'autre ne parlait. Un silence étrange s'installa, seulement troublé par le glougloutement de l'eau dans la fontaine. Yukino attendait, les paupières mi-closes.
- Le dieu est là.
- Je sais.
S'il fut surpris, Zereph n'en laissa rien paraître. Le ton de la Strigoi était étonnamment clair et sa voix n'avait plus grand-chose à voir avec les grognements égarés qu'elle poussait lors de son combat contre le Chevalier Bixrow. Il pouvait sentir qu'elle récupérait peu à peu toutes ses fonctions intellectuelles, ce qui était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Si Yukino venait à se rappeler des événements précédant sa transformation, il la perdrait définitivement. Or, la morte-vivante était probablement l'arme la plus puissante qu'il ait jamais tenue entre ses mains.
- Que voulez-vous que je fasse ?
Le Démon réfléchit un instant. Un sourire cruel étira ses lèvres, tandis qu'il s'approchait de l'oreille de la femme-vampire pour lui souffler, jubilant :
- Je veux que tu tues Mavis Vermillion.
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Yukino courait. Elle courait à travers les steppes, elle courait, portée par le vent, elle courait, ses cheveux formant une traînée bleue à son passage.
Courir était sans doute aucun ce qu'elle préférait dans sa nouvelle forme. La puissance incontrôlable qu'elle sentait couler dans ses veines et sa faculté de régénération quasi infinie n'étaient rien comparé au bonheur de courir plus vite que jamais, laissant ses pieds frapper le sol à une telle vitesse qu'ils la brûlaient. Elle se rappelait de son corps d'avant comme une enveloppe chétive et faible, incapable de parcourir de petites distances sans finir essoufflée.
Oh oui, elle était définitivement plus heureuse désormais. Et tant qu'elle courrait, rien ne pourrait lui faire du mal.
ooOoo
Le jour s'était levé une bonne fois pour toutes sur la Chaîne. Le siège de la Rébellion n'avait connu que quelques heures de répit avant que l'effervescence ne reprenne. Il fallait installer les troupes fioriennes, aménager de nouveaux dortoirs, de nouveaux appartements pour les généraux, il fallait cacher les vaisseaux alexandrins au fond de crevasses sans endommager les appareils, préparer les plans d'attaque, entraîner les soldats, réparer armures et lances abîmées, et tant de choses qui enfiévraient les grottes dès l'aube.
Cela faisait trois jours que Kalir n'avait pas dormi. Il sortit lentement de sa pièce privée, où était restée la Citacienne qu'il retenait prisonnière, et fit un vague salut de la tête à miss Cuberios qui s'en allait à son tour. Le général s'appuya à la paroi rocheuse, pris de vertiges. Il devait délivrer son rapport à sa Reine, il devait délivrer son rapport à…
Il tomba avant d'avoir pu penser un seul mot de plus. S'écorchant les genoux à travers son pantalon de toile grossière, le Guerrier Ecarlate bascula en avant, les mains tendues par réflexe. Sa chute dut faire du bruit, puisque l'étrangère décala le panneau de bois qui servait de porte et s'avança dans le couloir.
- Restez… dans la chambre, articula Kalir avec difficulté.
Sans se préoccuper de son ordre, Tara s'approcha et s'agenouilla à côté de l'officier. Elle observa en détail ses traits tirés, ses joues creusées et ses yeux cernés, et s'il n'avait pas eu des nerfs en acier, le haut gradé aurait rougi d'être dévisagé d'aussi près et avec autant d'attention que celle qu'elle lui portait. Il tenta de la repousser mais elle s'empara de sa main et la passa sur ses épaules, faisant en sorte que tout le corps du général repose contre elle. Puis elle se releva, avec la force tranquille de ceux qui sont habitués à aider les autres, et emmena l'homme dans la pièce. Elle l'aida à s'allonger sur la couchette de cuir élimé où elle le rejoignit deux minutes plus tard, après s'être battue pour rabattre le panneau sur son emplacement premier.
Kalir la regarda faire, épuisé. Il la sentit s'asseoir au bout de la banquette, puis le silence remplit la pièce. Il n'y avait plus que leurs deux respirations, qui se répondaient dans l'air humide.
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Erza était nue face au miroir. Ses longs cheveux rouges flottaient doucement dans son dos, de faibles décharges d'énergie animant les mèches écarlates, crépitant dans l'atmosphère paisible de la chambre. Ses yeux noisette dévalèrent lentement les courbes voluptueuses de son corps guerrier, passant sur ses épaules solides et carrées, ses clavicules bien dessinées, sa poitrine imposante, son ventre plat et musclé, ses hanches larges, ses cuisses robustes, ses mollets fermes, ses pieds calleux.
Il faisait froid dans les grottes, comme partout au Pôle, mais Erza ne sentait pas le froid. Elle avait peint ses lèvres en un rouge violent, accordé à la couleur de ses cheveux, et c'était comme si sa bouche saignait.
Ses joues étaient fardées de rose, son teint couvert d'une poudre cristalline, ses yeux lourdement soulignés de khôl noir et ses cils recouverts d'une épaisse pâte sombre. Malgré tout… elle se sentait toujours terriblement laide.
Qu'est-ce qu'un homme comme Gerald pouvait bien encore lui trouver ? Tandis que lui était beau et fort, elle entamait sa lente déchéance physique. Ses belles années étaient derrière elle, elle le savait. Lorsqu'elle avait rencontré le mage, de visite à Fiore, elle était au crépuscule de sa vingt-cinquième année tandis que lui-même avait à peine dix-neuf ans. Malgré leur différence d'âge, ils étaient tombés amoureux, et cet amour avait fait naître une fontaine de Jouvence en elle.
Fontaine qui à présent s'était tarie, comme un amour qu'elle croyait immortel.
Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues d'albâtre, charriant avec elles les fards et le khôl qu'elle s'était appliqué maladroitement, la main rendue tremblante par le manque d'habitude. Elle ne fit aucun geste pour les chasser, les laissant mourir à la commissure de ses lèvres, lui laissant un goût de sel et de plâtre sur le bout de la langue.
Elle leva lentement le bras, amorphe, et attrapa le linge imbibé d'eau qui reposait sur le bord d'une cuvette en porcelaine. Brusquement, elle frotta vigoureusement le tissu sur son visage maquillé, détruisant ses efforts laborieux avec une telle frénésie qu'elle s'en écorcha la peau. Lorsqu'elle retira sa main, son visage sculptural était zébré de traces sales et de plaques rouges.
Devant le piètre reflet qu'elle offrait, Erza laissa échapper une plainte, puis une deuxième. Puis elle s'effondra en sanglots.
Recroquevillée devant son miroir en pied, serrant dans son poing le linge trempé, elle pleurait toutes les larmes de son corps. Peu à peu, le sort qui cachait toutes ses imperfections s'évapora. La Reine Rouge hoqueta en voyant les cicatrices enlaidir sa peau blanche, graver ses membres de manière irrémédiable. La guerre avait laissé des séquelles. Et maintenant qu'elle laissait tout tomber, tous ces artifices qui la recouvraient comme un bouclier, chacune de ces marques indélébiles la blessait un peu plus, comme des coups de poignard.
Le cœur et l'âme déchirés, elle se roula en boule, les genoux serrés contre sa poitrine, cherchant à disparaître dans le froid de la pierre.
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Erza. Erza, réveille-toi.
Elle ne voulait pas se réveiller. La glace avait engourdi ses membres, figé son visage dans une gangue de gel, mais comme ça au moins le temps n'œuvrera plus sur ses traits vieillissants. Elle resterait immuable, éternelle, à jamais.
Erza, je t'en prie.
Toutes les prières du monde ne la pousseraient pas à ouvrir ses yeux aux cils givrés. Elle refusait de céder, elle refusait de revenir à un monde qui la verrait dépérir et s'éteindre, comme la flamme d'une bougie qu'on aurait soufflé.
Erza, mon Erza, ma Reine, je t'aime !
Même cette voix… même ces mots d'amour… même la promesse de chaleur qu'ils susurraient à son oreille… ne pourraient la réveiller.
Erza… c'est moi, Gerald. Je t'aime, tu m'entends ? Je t'aime et je t'aimerai toujours. Je serai à toi pour l'éternité, mon aimée, alors ouvre les yeux, je t'en supplie.
Elle s'exécuta. Lentement. Ses paupières battirent une fois, deux fois, puis s'ouvrirent délicatement sur une vision qu'elle aurait aimé garder à jamais en mémoire. Deux yeux verts, des mèches bleues, des traits fins et un visage juvénile, enluminé par un tatouage rouge et sinueux. Quelle image de beauté ! Quel tableau de maître ! Quelle gravure sculpturale !
Deux larmes vinrent se nicher au creux de sa gorge dénudée quand elle réalisa que cette beauté, elle ne pourrait jamais l'approcher.
- Tu vas prendre froid… murmura la voix chaude de Gerald à son oreille.
Il la releva péniblement et enveloppa son corps nu de son long manteau bleu nuit. Il nouait fermement le cordon de cuir quand sa femme laissa échapper un gémissement. Aussitôt, ses yeux verts revinrent se poser sur le visage qu'il chérissait depuis toujours.
Son cœur se morcela en voyant l'état dans lequel la souveraine incontestée de l'Arche du Paradis, la terrifiante Reine Rouge, Erza Scarlett, se trouvait. La dame aux cheveux rouges était épuisée, tant moralement que physiquement. Gérer une armée rebelle de plus de quinze mille hommes, ce n'était pas donné à tout le monde. Gerald s'étonnait même qu'elle ait pu tenir jusque-là.
- Est-ce que tu m'aimes ? souffla son épouse.
Estomaqué, il la dévisagea. Ils ne s'étaient jamais dit « Je t'aime ». Ils n'avaient pas besoin de mots, de ces mots, pour être sûrs de l'amour qu'ils se portaient. Leur dévotion à l'autre était d'une évidence, d'une clarté, d'une certitude telle que Gerald n'avait jamais éprouvé le besoin de l'exprimer à voix haute.
Alors pourquoi lui posait-elle cette question ?
- Pourquoi tu restes avec moi ? sanglota Erza. Je ne suis plus rien. Je ne suis plus que le fantôme de ce que j'étais avant. Je ne prends plus les bonnes décisions, je ne me bats plus au nom de l'Honneur mais pour la Victoire. Je ne suis même plus belle. Alors pourquoi es-tu toujours ici ?
Muet, le bleu observa les traits ravagés de sa compagne. Il passa délicatement le doigt sur son front ridé, sur ses pommettes, sur l'arc tendu de sa mâchoire, sur la courbe de sa gorge. Il s'arrêta au creux de son sternum, où il déposa un baiser, puis souleva la rousse et la porta sur leur lit conjugal. Ses mains redessinèrent les contours de ce corps qu'il aimait tant, malgré les années, malgré les batailles. Brusquement avide, il fondit sur la bouche de sa femme et s'empara violemment de ses lèvres.
Puisqu'il n'était pas doué pour lui dire avec les mots, il allait lui montrer comment il l'aimait.
ooOoo
L'évacuation de la Citacielle aurait lieu dans trois jours. Trois jours qui laissaient amplement à Mavis Vermillion, Igneel et Erza le temps de préparer leur offensive.
Il fut décidé que les forces conjuguées des Guerriers Écarlates et des soldats fioriens s'occuperaient de l'escorte du convoi des Citaciens, composée de draques du clan Dragon, de Loups du Nord et de miliciens. Les armées avaient pour ordre de faire la distinction entre soldats ennemis et civils. Erza avait espéré que Gerald reviendrait de leur côté après que cette décision soit approuvée par tous les chefs rebelles, mais le prince consort n'avait pas cédé. Les mages de l'Arche du Paradis n'aideraient pas leur Reine dans ce conflit.
Quant aux Dragons rebelles et à la Reine Rouge, ils se chargeraient des adversaires les plus dangereux, c'est-à-dire Metallicana, Weisslogia et Acnologia, et mèneraient l'assaut sur le palais en lui-même. Wendy avait comme tâche de délivrer Grandine et Rogue, qui seraient sans doute à même de les rejoindre sur le champ de bataille. La future souveraine avait insisté pour participer à l'attaque. Elle refusait de rester dans les grottes tandis que sa famille irait au-devant de la mort.
Les Choisies, elles, étaient forcées d'attendre le retour des troupes à la Chaîne. Luxus et Lucy s'étaient violemment affrontés : la blonde persistait à vouloir les accompagner, son principal argument étant qu'elle pouvait se transformer en Dragonne et leur serait donc d'une aide précieuse. Le dux bellorum avait cependant réfuté ses dires en avançant qu'elle ne savait pas se battre et qu'Acnologia pourrait à tout moment utiliser son pouvoir d'Alpha afin de la retourner contre eux. L'héritière des Heartfillia, à court d'arguments, s'était résignée.
Quant à Levy, elle avait participé à l'élaboration de la stratégie d'attaque mais n'irait pas sur le champ de bataille. Outre le fait que, à l'instar de sa meilleure amie, elle ne savait pas se battre, son esprit était sous le contrôle du Roi Dragon. Plus loin de lui elle serait, mieux elle se porterait.
Ni Lisanna, ni le Guerrier au Heaume n'avaient repris connaissance. Tara ayant veillé sur eux jusqu'à ce que Kalir les retrouve, les dirigeants rebelles décidèrent de lui laisser leur surveillance. La Citacienne n'avait aucune famille à la capitale, du moins selon ses dires, et elle ne semblait pas particulièrement partisane de la cause d'Acnologia. Elle avait même avoué lors d'une réunion des chefs de la Rébellion, en évitant soigneusement de croiser le regard des Dragons présents, que le clan qui régnait sur le Pôle n'était pas vraiment aimé de tous. Au contraire, beaucoup de citoyens les considéraient comme des monstres ne méritant pas leur trône. Les Héritiers n'avaient rien laissé paraître face aux révélations de la jeune femme, mais Igneel et Luxus s'étaient brièvement regardés. S'ils gagnaient la guerre, il faudrait régler ce problème au plus vite.
Bixrow serait également un moyen de pression sur l'armée du Roi. Le capitaine des Loups du Nord était un otage précieux : tous les moyens étaient bons pour gagner cette bataille.
En ce qui concernait la conquête du Sud, les bonnes nouvelles arrivaient à la chaîne. Après Góra et Vitalia, Santorella, le dernier bastion de la région, était tombé aux mains des rebelles. Toute la partie inférieure du Pôle était désormais sous leur contrôle, et, renseignement encore plus intéressant, la route des zeppelins-cargos qui approvisionnaient l'Arche nordique avait été coupée. Bientôt, la capitale viendrait à manquer de vivres comme de munitions.
Les plans étaient tous achevés. A présent, il restait trois jours à la Rébellion pour s'organiser.
La machine de guerre était en marche.
ooOoo
Kinana avait désormais récupéré tous ses souvenirs. L'un des plus douloureux avait été celui de sa confrontation avec les deux personnes qui s'étaient révélés être ses parents, Erza Scarlett et Gerald Fernandez, mais la violette avait décidé de ne plus y penser. Elle savourait sa nouvelle liberté d'esprit, et appréciait à sa juste valeur de ne plus être assaillie de visions de mort et de désolation en permanence.
Elle avait repris du poids et dormait à nouveau. Ses cernes s'étaient estompés, son visage émacié avait retrouvé ses rondeurs et ses cheveux leur éclat habituel. Même si elle se sentait perdue au milieu de tous ces soldats, elle avait son fiancé et les autres Choisies pour la soutenir. De plus, Lisanna était enfin retournée à ses côtés.
La jeune femme avait cependant du mal à se faire à l'idée que bientôt, très bientôt, Erik partirait à nouveau en guerre et qu'elle risquait de ne plus jamais le revoir. Cette simple éventualité lui était inconcevable. Si le Dragon ne revenait pas, elle avalerait le poison qu'elle gardait caché au fond d'une de ses malles. À quoi bon continuer à vivre si la personne qu'on aimait de tout son être n'était plus ?
Kinana observait les reflets scintillants du liquide moiré à l'intérieur de la fiole. C'était Wendy qui la lui avait donnée. La future Reine Dragon l'avait regardé avec beaucoup de sérieux, le petit flacon niché dans ses mains en coupe, et lui avait dit :
Si jamais nous ne gagnons pas, si jamais Acnologia parvient jusqu'à vous avant que vous ne puissiez vous enfuir, avalez ceci. Ce poison vous terrassera sans douleur. Il vous épargnera la torture.
Des mots si crus, dans une bouche si jeune, avaient frappé la violette qui s'était contentée d'accepter ce « cadeau » avec un hochement de tête. Et depuis, elle ne cessait de regarder le fluide toxique, comme si les gouttes purpurines pouvaient apporter une solution à tous ses problèmes.
- Kinana ?
La violette sursauta et referma brusquement son poing autour de la fiole. La tête d'Erik apparut dans l'encadrement de la porte, et son fiancé sourit en la découvrant assise sur le lit.
- Viens avec moi, je veux te montrer quelque chose.
- J'arrive, répondit la jeune femme avec un faible sourire, la voix tremblante.
Le brun fronça les sourcils.
- Tout va bien ? s'enquit-il.
- Oui, oui ! lui assura sa promise. Attends-moi dehors, je te rejoins tout de suite.
Le Dragon obtempéra, un air dubitatif placardé sur le visage. Dès qu'il disparut dans le couloir, la Fiorienne se leva dans un froissement de jupons et se précipita jusqu'à son coffre à vêtements. Elle ouvrit lentement sa main, qui avait serré si fort le flacon qu'elle en avait imprimé la marque, et déposa délicatement le récipient sur un manteau de laine, qu'elle enroula ensuite autour de la fiole de poison. Son cœur battait trop vite. Si jamais Erik avait découvert ce qu'elle tenait… Kinana le connaissait. Même si elle lui avait expliqué, il n'aurait jamais accepté qu'elle se suicide après sa mort. Il aurait voulu qu'elle refasse sa vie loin du Pôle, loin de tous ses souvenirs de lui, sans comprendre qu'il était sa vie. Et que s'il mourrait, elle mourrait avec lui.
Elle inspira profondément pour se calmer. Les sens aiguisés de l'Héritier ne mettraient pas longtemps à détecter son trouble, et Kinana était une piètre menteuse. Elle s'emmêlerait les pinceaux, bafouillerait, et il finirait par éventer son secret.
Une fois qu'elle fut sûre que son pouls ne la trahirait plus, elle se saisit de sa cape et sortit de leur chambre. Erik attendait, adossé au mur de pierre, les yeux dans le vague. Dès qu'il sentit son odeur familière, il se redressa et lui adressa son éternel sourire chaleureux. La violette eut un pincement au cœur en le voyant si joyeux. Réalisait-il que dans trois jours, il la quitterait peut-être à tout jamais ? Ou laissait-il ces tourments à Cobra, son alter-ego assoiffé de sang ?
La violette était si absorbée par ses questions qu'elle ne remarqua pas tout de suite que la pente s'accentuait sous ses pieds. Ce ne fut que lorsqu'elle ressentit une brûlure dans les mollets qu'elle fronça les sourcils et demanda à son compagnon où ils se rendaient.
Erik lui fit un clin d'œil sans pour autant lui répondre. Sa curiosité éveillée, Kinana accéléra, provoquant un rire chez le brun qui l'enjoignit à la patience, et rapidement, ils atteignirent une crevasse qui se prolongeait à l'extérieur. Le dos collé à la paroi rocheuse, ils traversèrent la coursive naturelle et la jeune femme sentit la caresse du vent jouer dans ses cheveux. Les yeux grands ouverts, elle pivota vers son futur mari, et s'exclama :
- Tu m'emmènes dehors ?
Le Dragon esquissa un sourire doux et se pencha sur sa fiancée. Il savoura le contact de ses lèvres un instant, les paupières closes, puis il la fit basculer en arrière et la souleva, un bras passé sous ses genoux, un autre sous ses épaules. Ignorant ses protestations, il la porta comme une jeune mariée jusqu'à ce que le soleil apparaisse derrière l'éperon rocheux, et gravit les derniers pas qui les mèneraient au sommet.
Kinana avait la respiration hachée. Ses yeux dévoraient tout ce qu'elle voyait, se gorgeant de cette vision qui lui avait tant manqué. La vue était à couper le souffle.
Tout autour d'eux, les montagnes de la Chaîne déployaient leur immense panorama, fait du vert brillant des arbres, du bleu irréel du ciel, et du gris pâle de la pierre. La lumière était si vive que la jeune femme dut détourner les yeux un instant. Ses iris noisette scintillaient comme deux joyaux précieux.
Ils marchèrent quelques instants, jusqu'à trouver un rocher assez large et plat pour s'asseoir. Kinana replia ses jambes sous elle, encore ébahie de ce qu'elle voyait. Cela devait faire deux semaines qu'elle n'avait pas vu la lumière du jour, et l'éclat des torches lui paraissait bien terne à présent. Elle s'imprégnait toute entière de la liberté qui lui avait fait défaut, respirant l'air de la montagne comme pour la dernière fois.
Lorsqu'elle se retourna vers Erik, elle eut un hoquet de stupeur. La chaleur qui d'habitude animait ses traits avait disparu, et son regard sombre fixait ses pieds. Elle se demanda un instant si ses iris n'avaient pas viré du vert au rouge, mais quand il releva la tête, elle put constater que ce n'était pas le cas. Erik était toujours Erik. Cobra n'avait pas – encore – pris le dessus.
Il prit une profonde inspiration. Elle se doutait qu'il ne l'avait pas amenée ici juste pour admirer la vue – même s'il y avait de quoi – mais à présent, elle redoutait ce qui allait suivre.
- Je sais ce à quoi tu penses. Tu crois que je risque de ne pas revenir, et tu as raison. Nous allons tout jouer dans cette bataille. Nos vies, nos espoirs, notre famille, nos soldats, mais plus important encore, notre pays. Si jamais Acnologia remporte la victoire, je… le Pôle sera livré à l'anarchie la plus complète. Et je ne sais pas qui viendra porter secours aux hommes et aux femmes qu'on aura laissés derrière nous. Je refuse cette idée. Je refuse de penser, ne serait-ce qu'une seule seconde, que je vais abandonner ma patrie.
Erik reprit son souffle et poursuivit, sur sa lancée :
- Mais il y a de fortes chances pour que ce soit ce qui se passe. Et si Zereph gagne, il n'y aura même plus de Dragons pour gouverner cette Arche. Je… je ne veux pas que ça arrive.
Il regarda Kinana, les yeux brillants de larmes, le visage perdu.
- Je ne veux pas te perdre.
La gorge nouée, la violette le contempla. C'était la deuxième fois depuis leur rencontre qu'il lui disait une chose pareille. Elle savait qu'elle devait répondre, elle devait dire quelque chose… mais quoi ? Un « moi non plus » ne serait jamais à la hauteur de ce qu'elle ressentait. Aucun mot ne serait jamais à la hauteur.
- Quand j'étais toute petite, commença-t-elle avec un filet de voix hésitant, je faisais des rêves… étranges. J'étais toute seule dans une grande pièce aux murs noirs, assise sur une chaise. Je portais une robe marron, toute simple, et j'avais les mains croisées sur mes genoux. Et je restais là, des heures et des heures, à observer les murs de cette pièce. Quand je me réveillais, j'avais l'impression d'avoir été éveillée tout ce temps, et je ne me sentais jamais reposée. Il y avait des fois où je ne voulais pas fermer les yeux, de peur que le sommeil ne m'emporte à nouveau dans cette pièce noire. En soi, il n'y avait là-bas rien d'effrayant, mais la simple idée d'y passer toutes mes nuits me terrifiait. Je refusais de dormir. Je ne voulais pas y aller. Mais à chaque fois, Morphée m'y emmenait à nouveau.
« Et puis un jour, alors que je gardais obstinément les yeux ouverts, j'ai entendu quelqu'un me souffler des mots à l'oreille. Je ne connaissais pas cette voix, je ne l'avais jamais entendue auparavant. Pourtant, elle avait quelque chose de définitivement familier. Au début, j'ai cru qu'il s'agissait du père que je n'avais jamais connu. J'avais absurdement confiance en cette voix, et je me suis laissée emporter.
« J'étais de retour dans la pièce noire. Quelque chose avait changé. La lumière était toujours aussi sombre, les murs toujours aussi noirs, la chaise toujours aussi figée. Mais l'atmosphère s'était réchauffée. Et il y avait cette voix, chaleureuse, réconfortante, qui m'enveloppait comme une couverture.
- Tu as découvert à qui appartenait cette voix ? demanda Erik doucement.
Kinana sourit à travers les larmes qui avaient roulé sur ses joues. Elle tourna la tête et embrassa son fiancé, sa poitrine secouée de sanglots.
- C'était la tienne.
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Un chapitre assez court, j'en suis désolée :') mais c'est l'accalmie avant la tempête
J'ai été un peu déçue par le manque de reviews sous mon dernier chapitre... je comprends que vous n'ayez pas forcément le temps de lire en ce moment mais ça m'a un peu découragée x)
Merci en tout cas à ceux qui étaient là, fidèles au poste !
Bonnes vacances :')
