Chapitre 25 : Piqués au vif
Logeant toujours au palais avec les autres, Yuta déambulait dans les couloirs. Revoir Astel aussi vite après sa confession... il ne pouvait s'empécher de se sentir gêné. Et coupable. Car il était la raison de l'expression de tristesse qu'arborait la princesse chaque fois qu'ils se retrouvaient dans la même pièce. Celle-ci ne quittait plus sa mère, la seule qui semblait pouvoir la faire sourire à présent. Et lui évitait la jeune fille le plus possible. Afin de ne plus sentir cette impression de regret. Il avait fait ce qu'il devait faire.
- Yuta, l'appela Kora en voyant son frère passer devant lui sans le voir.
- Hum ? S'étonna Yuta en tournant la tête vers lui. Ah... c'est toi.
- Oui, c'est moi. T'as vraiment pas les yeux en face des trous.
- Je ne suis pas d'humeur Kora, soupira-t-il en se souvenant de leur dernière dispute.
- Tant pis pour toi j'ai à te parler.
- Si c'est au sujet de... dit Yuta d'une voix menaçante.
- Oui, c'est au sujet d'Astel, confirma Kora en le coupant. Je l'ai vue venir seule à l'église il y a plusieurs jours. Et elle est rapidement repartie sans venir me saluer. Ce qui arrive rarement, pour ne pas dire jamais. J'ai donc supposé que c'était toi qu'elle était allé voir en premier. Et pour qu'elle reparte aussi vite, j'ai peur de deviner le contenu de votre conversation. Sans parler de l'humeur triste qu'elle arbore depuis qu'on est arrivés ici.
- Je n'ai pas envie d'en parler.
- Hé bien, tu vas te forcer. Parce que je ne supporte pas de la voir comme ça.
- Tu crois que ça me fait plaisir ! S'énerva Yuta.
- Pour lui avoir brisé le coeur intentionnellement, oui !
- Intentionnellement ?
- Yuta, tu devrais arrêter de te mentir à toi-même. Tu aimes Astel. Mais pour une raison bidon, tu l'as repoussée quand elle est venue te faire part de ses sentiments !
- Une raison bidon ? S'écria Yuta furieux.
- BIDON ! cria Kora plus fort que lui. A cause de ton soit disant sens du devoir ! C'est ton devoir de la protéger, c'est ton devoir de la servir... mais c'était aussi ton devoir de ne pas lui briser le coeur !
- C'est à moi d'en juger ! Je ne dois pas laisser la princesse s'attacher à moi ! Et je n'ai pas de sentiments amoureux pour elle !
- C'est ton dernier mot ?
- Oui !
Ils reprirent un instant leur respiration. Puis Kora croisa les bras et dit :
- Très bien. Dans ce cas plus rien ne me retient.
- Pardon ? Demanda Yuta décontenancé.
- Tu as eu ta chance Yuta. Maintenant c'est à mon tour.
- Qu'est-ce que tu...
- Puisque tu n'as aucun sentiment pour elle, je peux me déclarer à Astel sans problème de conscience.
- Tu te moques de moi ? Demanda Yuta incrédule.
- Pas du tout, répondit Kora sérieusement. Je suis amoureux d'Astel et je vais tout faire pour qu'elle soit mienne. Ça ne devrait te poser aucun problème.
Il se retourna pour partir, mais Yuta l'attrapa par le col et s'exclama :
- Tu ne peux pas faire ça !
- Et pourquoi je te prie ?
- Parce que... c'est immoral ! Tu n'as pas le droit...
- Tu es le seul à t'imposer des règles. Je ne considère pas qu'aimer la princesse est contraire à mon devoir. Et elle m'aime déjà aussi suffisament.
- Non Kora, Astel est...
- Elle est amoureuse de toi, concéda son frère. Mais je l'aiderai à t'oublier. Elle sait déjà qu'elle n'a plus aucun espoir avec toi. C'est moi qu'elle aurait dû choisir et c'est ce qu'elle va faire ! Maintenant lache-moi !
Yuta serra les dents, puis relacha Kora. Celui remit ses vêtements en ordre, puis sur un dernier regard à son frère, il partit en laissant Yuta seul. Celui-ci serrait les poings. Kora avait raison, il n'avait plus rien à dire dès lors qu'il avait repoussé Astel. Mais il ne pouvait non plus s'empécher de se sentir trahit. Comment avait-il fait pour ne pas remarquer les sentiments de son frère pour la princesse ? Et à présent ? Comment alléger le poids de ses regrets devenus écrasants ? Il avait l'impression que son coeur s'était fait piétiner. Etait-ce qu'avait resssentit Astel quand il l'avait repoussée ?
oOo
Le soir même de sa "libération", Elaine reçut la visite d'Eichi. Angoissée, elle attendit qu'il parle le premier.
- Vous vous sentez bien ? Demanda-t-il en la voyant si agitée.
- Si je...? Vous le faites exprès ! Qu'a dit votre père ?
- Ah oui, dit-il avec un demi sourire en faisant semblant que le sujet lui soit complètement sortit de la tête. On a beaucoup parlé. Enfin... il a surtout crié.
- Et ?
- Et vous allez pouvoir vivre encore un peu plus longtemps.
- Vraiment ? Dit-elle en s'avançant vers lui heureuse.
- Mais je ne saurais dire combien de temps, la réfréna-t-il. Il n'a pas abandonné l'idée du sacrifice.
- Qu'est-ce que c'est au juste ? Qu'est-ce que ça lui rapportera ?
- C'est une chose qui n'est connue que de la famille royale. Vous vous souvenez quand je vous ai parlé du sanctuaire ?
- ...
- Vous ne m'écoutiez vraiment pas ! S'exclama-t-il furieux en levant un poing menançant.
- A... attendez, dit Elaine en se reculant. Heu... c'est de là que vient l'eau de la fontaine ?
- Oui, dit-il en se calmant. Peu de gens ont le droit d'entrer dans le sanctuaire. Et certainement pas les femmes.
- Pourquoi pas les femmes ? Vu qu'elles sont sacrées chez vous...
- Puisqu'elle sont sacrée, elles doivent être protégées du pouvoir du sanctuaire.
- Comment ça ?
- Il y a eut un cas autrefois. Une femme a été retrouvée morte dans le sanctuaire. Elle n'avait aucune blessure, aucune maladie. C'était comme si la volonté de Nithael l'avait tuée. On dit qu'il loge tout au fond du sanctuaire.
- Il y loge ? Nithael est une personne vivante ?
- Ai-je dit cela ? Notre dieu est en sommeil. La légende veut qu'un sacrifice le ramènerait à la vie. Mais il faut sacrifier la bonne personne. Et jusqu'ici aucun sacrifice n'a porté ses fruits.
- Alors je vais peut-être me faire sacrifier pour rien ?
- Vous ne m'avez pas écouté ? Demanda-t-il en se contenant pour ne pas lui doner un coup derrière la tête. Aucune femme ne peut rentrer dans le sanctuaire !
- Alors... s'il veut me sacrifier dans le sanctuaire... de toute façon je mourrai avant le sacrifice !
- Bravo princesse, vous pouvez être très perspicace.
Il sourit après lui avoir renvoyé la pique qu'elle lui avait lancé quelques heures plus tôt.
- Vous êtes fier de vous ? Dit-elle vexée. Ne vous imaginez pas être plus malin que moi. Vous êtes Valmarien, il est normal que vous sachiez tout cela mieux que moi.
- Je me trompe ou vous êtes aussi Valmarienne ? Vos yeux...
Il n'en dit pas plus, plongeant son regard dans le rouge brillant des yeux d'Elaine. Puis il leva le regard sur le foulard bleu et se demanda ce qu'il cachait. Avait-elle aussi les cheveux aussi argentés que les siens ?
- Quoi ? Demanda-t-elle génée de le voir la dévisager.
- Rien.
Elaine soupira puis attrapant la veste qu'Eichi lui avait laissé, elle la lui tendit.
- Tenez, c'est à vous.
Eichi observa la veste un instant, puis levant de nouveau le regard vers elle, il dit :
- Gardez-la. Elle est abimée maintenant.
Derrière cette phrase cinglante, Elaine su reconnaitre une bienveillance cachée. Les nuits étaient très froides. C'est pourquoi elle dit tout de même :
- Merci. Valérian en avait une similaire.
Il la vit sourire en pensant à son frère jumeau. Cela l'enragea légèrement.
- Etes-vous stupide ?
- Pardon ?
- Votre frère vous a abandonnée. Il est tranquillement au palais impérial pendant que vous souffrez ici.
- Non. Vous vous trompez, dit-elle calmement.
- Je me trompe ! Il se cache derrière sa soeur. Votre frère est un lâche.
Il y eut soudain un claquement et sa joue rougit sous la douleur cuisante de la giffle que venait de lui donner Elaine.
- N'insultez pas Valérian ! S'exclama la princesse hors d'elle la main toujours levée. C'est tout sauf un lâche ! Sachez qu'il doit être en ce moment même attaché dans les cachots afin d'éviter qu'il n'accours jusqu'ici pour me secourir ! La seule différence entre nous, c'est le genre de torture que nous subissons. Moi les mauvais traitements de votre père, et lui le désespoir de ne pas pouvoir m'aider !
Se tenant la joue, Eichi la fixait avec des yeux ronds. Puis fronçant les sourcils, il s'avança vers elle, menaçant. Elaine ne bougea pas d'un pouce. "Il peux me frapper autant qu'il le veux, je ne lui pardonnerai pas ce qu'il vient d'oser dire !" Eichi l'attrapa par le col et la souleva presque de terre, son regard de nouveau plongé dans celui d'Elaine. Mais il était rageur à présent.
- Frappez ! Dit sèchement Elaine. Je ne me considère pas comme Valmarienne. Vos règles ne s'appliquent pas à moi.
L'affrontant encore un instant du regard, Eichi la relacha et se dirigea vers la grille. Insatisfaite, Elaine se jeta sur lui et le poussa contre le mur qu'il cogna avec le dos. Bien que le choc ne fut pas très rude, le prince laissa échapper un gémissement de douleur. Elaine resta stupéfaite de sa souffrance qui semblait bien réelle. "Je ne l'ai pourtant pas poussé si fort..." Reprenant sa respiration, Eichi lui lança un regard furieux et se redressa lentement.
- Vous allez rester tranquille maintenant. Ou je jure que je vous tue !
Effrayée, elle acquiesça. En soupirant de fatigue, Eichi sortit de la cellule. Elaine se plaqua contre la grille et le regarda s'éloigner lentement dans le couloir. "Qu'est-ce qu'il a ?" Puis elle se tourna vers le mur qu'il avait heurté, vérifiant qu'il n'y avait pas de clou ou quoi que ce soit qui aurait pu le blesser. Mais rien, le mur était parfaitement lisse. Elle allait s'en détourner quand elle remarqua des petites taches sombres marquant la pierre. Passant les doigts dessus, elle se rendit compte que les taches étaient encore humides. Puis elle écarquilla les yeux en voyant le bout de ses doits devenus aussi écarlates que ses prunelles. "Du sang..." réalisa-t-elle en retourna vers la grille. Jetant un oeil dans le couloir, Elaine ne vit plus personne. Eichi avait disparu, elle n'entendait même plus le bruit de ses pas. Puis elle s'affaissa contre la grille et s'assit au sol, contemplant sa main ensanglantée. "Il est blessé. Son dos est blessé. Est-ce que le roi aurait...?" Elaine sera le poing en imaginant ce que le roi avait fait subir à Eichi pour le punir de l'avoir secourue.
oOo
Eisu était en train d'appliquer un ongent sur le dos nu de son frère assis devant lui.
- Il n'y est pas allé de main morte.
- Le fouet, c'est le fouet. Ça fait toujours autant mal.
- Tu ne l'as pas dit à Elaine au moins ? Elle s'en voudrait.
- Non, je ne l'ai pas dit à ta princesse, dit Eichi sarcastique. Ça ne la regarde pas. J'ai agit seul, j'ai été puni, point barre.
- J'arrive toujours pas à croire que tu l'ai fait.
- Moi non plus. Quand je vois comment elle me traite ! J'aurais mieux fait de la laisser se dessécher !
- Comment elle te traite ? Demanda Eisu curieux.
- Je la sauve deux fois, j'arrive à convaincre père de la laisser en vie, je lui laisse ma veste qui lui rappelle son idiot de frère... et elle me...!
Eichi se tut soudain, peu désireux de dévoiler l'humiliation que lui avait infligé Elaine en le gifflant.
- Elle quoi ? Demanda tout de même Eisu.
- Elle me tape sur le système ! Cette fille n'a aucune reconnaissance, elle est... elle est tellement... bornée !
Cela fit doucement rire Eisu.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Demanda son frère perplexe.
- Elle a dit exactement la même chose à ton sujet.
- Vraiment ?... Oh ! Arrête de rire !
oOo
Au palais, Astel tournait en rond dans ses apartements. Aujourd'hui, Kora avait eut un comportement très étrange. Il l'avait suivie toute la journée, la prenant par l'épaule ou l'embrassant sur le front. Cela ne l'aurait pas dérangé s'il ne choisissait pas à chaque fois le moment où Yuta était dans les parages. Celui-ci se détournait et partait dans une direction opposée dès qu'il les croisait. Et ils s'étaient étrangement croisés toute la journée ! C'était comme si Kora faisait tout pour qu'ils se rencontrent. Mais un problème bien plus grave l'empéchait de rester calme. Un problème qu'elle n'avait encore pas osé dévoiler aux autres. "Comment vont-ils réagir ? Et maman ? Je ne peux pas le lui dire tant qu'elle portera le bébé... c'est trop dangereux." la jeune fille sursauta en voyant justement sa mère entrer.
- Tu étais là, dit Kira en souriant. Aide-moi à m'asseoir.
Astel lui tendit aussitôt la main et l'aida à s'asseoir sur le canapé. Kira soupira en posant sa main sur son ventre énorme.
- Tu vas bien ? S'inquiéta Astel.
- J'ai hâte qu'il sorte. Faire quelques pas est devenu un vrai défi.
- Mais tu n'étais pas seule, n'est-ce pas ?
- Non, ton père était avec moi. Mais il est dans le bureau d'Anri maintenant.
- Bon. Parce que tu sais que c'est dangereux de te promener seule.
- Oui, je sais. Mais il faut quand même que je bouge. Mais et toi ? Qu'est-ce que tu fais seule ici ? Tu n'étais pas avec Kora ?
- Oui ! Répondit Astel en soupirant. J'étais avec Kora. Il ne m'a pas lachée de la journée. Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond.
- Tu lui as manqué, c'est tout. Et Yuta ?
- Ne me parle pas de lui s'il te plait, dit sa fille en refaisant les cent pas. Je te l'ai dit, il m'a repoussée. Point final.
- Tu lui as parlé depuis ?
- Non ! Comment je pourais lui faire face après... après ça ?
- Il t'as repoussée mais ce n'est pas une raison pour...
- Je n'y arrive pas ! Et visiblement, ce n'est pas non plus ce qu'il veut ! Il m'évite tout autant que je l'évite !
- Astel...
- Non, je ne veux rien entendre ! Tu m'as dit de lui dire pour ne pas avoir de regrets, je l'ai fait et ça s'est mal passé. Maintenant, il faut que je passe à autre chose.
- Astel...
- ça va être difficile, mais il le faut. Je ne peux rester comme ça indéfiniment.
- A... Astel...!
- Pour ce qui est de Kora, je finirait bien par savoir ce qu'il a derrière la tête. Il a toujours des idées bizarres mais...
- ASTEL ! cria Kira pour capter l'attention de sa fille.
- Quoi ! S'exclama Astel en se tournant enfin vers sa mère.
La jeune fille se figea en voyant l'expression de souffrance qu'arborait sa mère, se tenant le ventre et respirant avec difficulté. Puis ses yeux se posèrent sur une tache humide aux pieds de Kira.
- Va... réussit à articuler la reine. Va chercher ton père... vite !
- Oui... dit Astel dans un souffle en ouvrant la porte à la volée.
