— XXIII —

Hong Kong

15 août

Jour 70

Une bouffée de chaleur humide et étouffante accueillit Gregory Lestrade qui grogna de suffocation. Il se débarrassa rapidement de sa veste avant de l'enfoncer dans sa valise à roulette. Il avait décidé d'investir dans une vraie valise avec le temps passé à voyager. Son vieux sac ne tenait plus que par quelques fils.

— Gregory, voici le dossier que vous devez lire avant de rencontrer son Eminence, dit Eva, son intendante, en lui tendant une tablette numérique.

Ils traversèrent rapidement la piste d'atterrissage puis les couloirs sur-climatisés de l'aéroport d'Hong Kong, zigzaguant entre les passagers ravis d'avoir enfin pu quitter l'avion. Le vol commercial avait duré des heures interminables, et malgré le confort inégalable des vols reliant l'occident à l'orient, il était éreinté.

— Merci, Eva. Comment vas-tu?

— Comme toujours avec Bai Long dans les parages.

L'A Alpha rit à la remarque. Il ne pouvait qu'être d'accord avec son intendante.

— Il faut que j'aille au HKPF (Hong Kong Police Force) au préalable. Je verrais Bai Long plus tard. Cela ne te dérange pas?

— Nullement! Je suis ravie de te voir au meilleur de ton mental.

Greg lui lança un grand sourire.

Eva le mena rapidement en direction des stations de taxi. Lestrade accentua la cadence, traînant sa valise à roulette derrière lui, les yeux occupés à parcourir la tablette.

Je deviens Kalyn Keller, ma foi!

Effectivement, l'A Alpha pressé arrivait désormais à se faufiler dans la foule tout en traînant une valise et une tablette numérique contenant nombres de dossiers confidentiels et importants qu'il parcourait à l'aide de son pouce.

— Kalyn est actuellement à la recherche de Mycroft Holmes.

Gregory Lestrade releva les yeux, alerte.

— Que s'est-il passé?

Eva se tut et ils s'engouffrèrent dans un véhicule du service de sécurité rapproché de Bai Long déguisé en taxi.

— Il a disparu des radars. Ce n'est pas impossible. Le connaissant, il réapparaîtra du jour au lendemain comme si de rien n'était. Mais plus important encore, Filibert s'est coupé de nos ondes. Je pense qu'il vaudrait mieux que tu ne cherches pas à le contacter avant un certain temps.

Lestrade acquiesça en silence, tendu.

— Félicitation pour ton double jeu d'ailleurs, je vois que tu as appliqué mes leçons à la lettre. Ils sont à priori tous convaincus de ton retour à Hong Kong pour retrouver Mycroft, hein?

— Oui, mais pas que…

— Bien sûr. Je suis désolée, mais tu ne pourras pas rester longtemps ici.

— Je dois rester au moins une journée, le temps de rendre mon rapport sur les disparitions au Commissionner, saluer Bai Long et voir si Mrs. Hudson et Meredith n'ont pas transformé Chiara en démon.

— Aucun souci là-dessus. Son Eminence a jugé préférable de commencer sa formation. Elle est peut-être gâtée, mais ce sera une agent exceptionnelle.

Gregory sentit sa bouche s'ouvrir et son cerveau bouillonner.

— C'est pas possible! Elle n'a même pas un an! s'écria-t-il.

— Sherlock Holmes approuve les intentions de son Eminence. Lui-même parlait déjà trois langues avant ses trois ans. Du moins, il les comprenait et balbutiait des mots dans trois langues.

— C'est une Holmes après tout… il se pinça l'arcade sourcilière.

— Le Commissionner est plutôt satisfait de tes états de services à la HKPF. Mais il te trouve trop opérationnel pour un Superintendent.

— C'est normal, je n'étais que DI au Met, grogna Greg.

— On ne t'a pas assigné en tant que Commissionner ou Chief Superintendent, pourtant… Ce qui aurait été bien pire pour toi. Tu n'es pas fait pour rester derrière un bureau de toute manière. Mais tu devrais déléguer plus.

— J'ai beaucoup délégué lorsque j'étais à Paris.

— Certes, et tes résultats sont excellents. Je ne peux rien te reprocher là-dessus. Son Eminence ne va pas trop apprécier cela. Il voulait te former davantage au management.

— Je manage Sherlock Holmes, John Watson et Sally Donovan à plein temps. Si je suis capable de cela, je pense bien pouvoir manager des équipes plus grandes. Je comprends l'implication de Bai Long et ses intentions envers moi. J'ai saisi l'opportunité et augmenté le taux de réussite des DI et DS sous mes ordres au HKPF. Cette affaire de disparitions résolue s'ajoute à cette liste.

— C'est vrai que tu as fait un excellent travail avec ces disparitions. Et maintenant qu'on a pu tout relier au Circus, l'AIS et surtout la SSA peuvent assurer la relève.

— Ce qui veut dire que je suis toujours sur cette affaire, mais du côté SSA. Bon sang comme ma vie est un tourbillon infernal.

— Cela te poussera à déléguer davantage.

— Je n'ai pas le choix. Je comptais en parler à mes équipes au siège tout à l'heure.

— Cela rendrait son Eminence ravi.

— Mais pas mes supérieurs. Ils préféreraient me voir au bureau tous les jours pour parler avec eux. Je n'aime pas la politique…

— Ils cherchent à te mettre dans leur poche.

— Évidemment, comment un blanc-bec occidental et simple DI aurait pu accéder au poste de Superintendent de la HKPF sans passer par le gouvernement et donc Bai Long lui-même? Je ne suis pas si dupe encore.

— Je pense que c'est parce qu'ils te respectent. D'après ce que j'ai entendu, le Silver Fox fait des ravages auprès de la gente Oméga dans les bureaux de la HKPF non seulement pour son physique A Alpha mais aussi pour ses excellents états de services. Et la réussite de cette affaire s'ajoute à la longue liste des barons de la drogue capturés.

Gregory s'empourpra. Eva lui lança un clin d'oeil taquin.

— Coup de chance. Si je n'avais pas croisé le chemin de Raf Sullivan, je serais encore en train de patauger. Il connaissait pas mal de victimes. Elles servaient de matière première à ses expérimentations, fit-il pour se redonner une réputation.

— Hm… Sherlock devrait bien s'entendre avec lui, non? Ils ont au moins cela en commun…

— Au contraire, il le trouve trop scolaire. Raf voue un culte bizarre à Sherlock et le suis partout. Il l'imite même parfois.

— Je ne pense pas que c'est du goût de tout le monde.

— Non, et sa curiosité maladive n'aide en rien. Il sais déjà presque tout sur nous.

— Nous le surveillons de près.

— Oi! Il n'est pas méchant, juste… jeune et enthousiaste. Et il se sent mal pour ce qu'il a fait lors de ses recherches.

— C'est le risque des recrues trop enthousiastes que de tomber dans les filets de l'ennemi.

— Anna veille sur lui. Elle a un don pour lire les états d'âmes des gens. Tu aurais dû la prendre sous ton aile, plutôt que moi.

— Oh, comme je te l'ai déjà dit, j'ai de bonnes raisons de t'avoir choisi.

— Mycroft.

— Pas que.

Eva lui prit la main et la pressa. C'était un geste habituel. Son intendante passait trop de temps à le réconforter et lui booster le moral. Elle l'avait guéri de la cigarette et prenait un soin particulier à lui rendre le sourire, chose qu'elle savait très bien faire.

— Heu… et quoi d'autres quand on y est?

— Un vol privé t'attend pour le Vatican.

— Quoi?

Gregory grogna.

— Il te faut récupérer des informations au Vatican.

— Et la SSA n'est pas foutue de garder tout ceci en sécurité dans la résidence de Bai Long? Je pensais qu'elle était la plus sécurisée au monde avec tout ce qui trame autour de lui.

— Parfois, certaines choses doivent être gardées loin de l'homme en question.

— Le Vatican…

Gregory se frotta le visage avant d'éclater de rire.

— Vous ne cesserez jamais de me surprendre!

— Disons que le Pape aime particulièrement les énigmes. Tu dois encore faire des progrès là-dessus, Gregory. Il ne faut jamais juger un livre sur sa couverture.

Eva lui tendit un jus d'orange, une enveloppe noire et un exemplaire du Nouveau Testament.

*xXx*

Inde, Mumbai,

15 août

Jour 70

— Je ne payerais pas un roupie de plus pour ce trajet, monsieur! cria Kalyn au chauffeur du rickshaw.

Certains chauffards prenaient un plaisir malsain à arnaquer les touristes. Comme si elle était touriste! Ce n'était pas la première fois qu'elle venait en Inde. Elle pouvait même débiter des injures en hindi.

— C'est bon? Ok!

Elle sortit précipitamment du véhicule jaune et vert et manqua de se prendre une moto.

Elle jura une énième fois.

Ce n'était décidément pas sa journée. Elle avait pourtant si bien commencé. Victoria de Suède venait d'accéder à ses fonctions officielles. Son père ayant tout juste abdiqué pour prendre une retraite bien méritée selon les confidences de sa fille, elle était donc la nouvelle reine, sa Majesté Victoria de Suède. Pour la première fois dans l'histoire du pays, une Alpha femelle obtenait cet honneur.

Et comme une bonne nouvelle ne venait jamais seule, Victoria fit une annonce révolutionnaire. La Suède se retirerait du Protocole de Londres dans les prochaines semaines. Cela annonçait un retrait en masse des pays d'Europe du Nord, habitués à suivre l'exemple du pays d'Ikea. Kalyn avait réussi sa première mission.

Ce qui expliquait maintenant sa présence en Inde. Elle enquêtait sur les bases scientifiques disséminées dans le monde du Circus. Le Pape venait tout juste de lui envoyer des informations importantes. Et son instinct la poussait en cette direction.

Malheureusement, la suite de sa journée fut un calvaire. Kalyn Keller n'appréciait pas particulièrement la chaleur. Et il faisait affreusement chaud. Elle tolérait les aliments épicés, mais sans plus. Elle eut seulement la malchance d'avoir mangé quelque chose de bien trop épicé et son ventre lui faisait un mal de chien. Enfin, trois des bases sur lesquelles elle enquêtait avaient explosé.

Elle se jeta dans la foule et traversa plusieurs rues aux couleurs chatoyantes. Il lui fallait aller à la gare centrale. Elle regretta d'avoir perdu son calme et quitté le rickshaw. Mais l'absence de compteur et les demandes insistantes du chauffeur l'avaient poussés à sortir rapidement du véhicule. Elle détestait la mauvaise foi. Et pourtant, Mumbai était une ville relativement saine et paisible en Inde, loin des tumultes de New Delhi. Et c'était justement à New Delhi qu'elle se rendait. Plus par nécessité que par envie. En effet, comble pour un agent surentraîné et en mission, elle avait perdu ses papiers lors d'une soirée… agitée.

Son portable vibra. Vérifiant ses arrières par réflexes et se dirigeant vers un coin discret, elle sortit l'appareil de la poche de son short et ouvrit le message.

Je suis désolée. Heleen B

Elle ne comprenait pas le sens du message. Heleen n'avait pas à être désolée, pour rien. C'était une Alpha formidable, celle qu'elle tenait pour père, mentor, exemple. L'agent et garde du corps personnel de sa Majesté la Reine Elizabeth était un des éléments les plus fiables et loyaux de Bai Long.

Kalyn secoua sa chevelure, incrédule, et reprit le chemin vers la gare. Elle ne pouvait pas éternellement courir derrière des bandits et des ennemis. La SSA était grande, nettoyée et plutôt bien gérée par une Anna Ulanov inexpérimentée mais très intelligente et volontaire. Et son regard dévia vers un visage familier.

Mais personne n'était encore en mesure de remplacer Mycroft Holmes, Heleen Banaart, et les autres généraux, comme elle aimait se les appeler. La liste n'était pas bien longue. Elle commençait par son Eminence, puis Heleen Banaart, Mycroft, Filibert, Sasha, Aden et elle-même. Ils se voyaient rarement mais contribuaient à faire avancer les choses.

Enfin, elle put distinguer l'entrée de la gare. Celle-ci débordait de gens qui allaient et venaient. Des porteurs érigeaient des valises et sacs en trophée sur leurs crânes, précédant de riches voyageurs encombrés que de leurs vêtements. Le joyeux méli-mélo de couleurs et d'odeurs plus ou moins nauséabondes se déversait dans et au dehors de la gare. Kalyn Keller leva les yeux vers le plafond, lisant les différentes destinations indiquées sur un panneau électrique. L'anglais se succéda à l'hindi et elle put lire sans grande difficulté sa destination, l'heure de départ et le numéro du train.

Trouver la plate forme était plus difficile, mais l'avantage d'avoir réservé sur Internet, était qu'elle n'avait pas à chercher un ticket. Les files indiennes atteignaient des longueurs inhumaines, plus encore que devant les bornes d'achats de cartes de métro à Shanghai ou pire… Pékin.

Elle repéra rapidement le quai correspondant.

Mais avant cela, il lui fallait éliminer la proie qu'elle suivait depuis peu. L'A Bêta n'était qu'à quelques pas. Il se dirigeait également vers le même quai. C'était un professeur. Il visitait l'Inde que pour un projet de recherche. Une bonne couverture pour un agent du Circus.

John Riddler, quarante-six ans, professeur d'anthropologie à l'Université de New-York, divorcé. Agent confirmé du Circus, coupable des meurtres en séries de C Bêtas. Il travaillait sous l'ordre directe de Jim Moriarty, s'occupant des opérations quotidiennes.

Elle changea légèrement sa démarche, déroulant ses pieds au lieu de les poser. Son souffle se fit plus posé, moins saccadé. Elle se vida la tête.

Le terrain n'est pas sa spécialité. Il fait parti des têtes pensantes. Nous sommes au courant de son identité depuis huit mois. Le retrouver n'a pas été simple. Il s'est fait discret depuis la mort de Moriarty. Il est encore en mission, mais a des difficultés à agir seul.

Elle se mêla adroitement à la foule. Des pas de danses l'aidèrent à faire corps avec le flux de personnes pressées. On ne la voyait plus, et pourtant elle n'était pas invisible.

Ce n'est pas une carte maîtresse. Moriarty était le cerveau. Il n'était que son assistant. Je ne pensais pas le retrouver en Inde, ici-même.

Le regard perçant, elle accéléra la cadence, une main nonchalamment enfouie dans une poche. Elle attrapa un stylo. Elle chargea le poison en activant un bouton dissimulé.

Deux corps armés dans l'enceinte du hall. Trois soldats positionnés en face des quais, tous armés. Ils guettent de potentiels terroristes. La cible suit toujours son itinéraire. C'est ici ou jamais.

Elle se redressa légèrement et rajusta son sac à dos. Elle passait pour une touriste avec sa chemise à manches longues nouée au niveau de la taille et un short de randonné. Des chaussures de marches terminaient l'ensemble. Peut-être que si elle était accoutrée comme une locale, elle n'aurait pas eu à se disputer avec un chauffard de rickshaw.

Cinq soldats de l'autre côté. Ils se sont barricadés derrière des sacs de sable, mitrailleuse chargée.

Elle ne devait surtout pas risquer de se faire découvrir. Il lui fallait tout faire en silence. Heureusement que le silence était sa spécialité, et le hall bondé bouillonnait.

La cible est classe C, contrairement à Moriarty qui était classe A. Mais autant s'en débarrasser. Une pierre, deux coups. C'est ma veine aujourd'hui… finalement. Je ne pensais pas le trouver ici!

Ce genre de situation était très rare, mais chaque occasion était à saisir. C'était également une excellente raison de provoquer davantage le Circus et l'amener à déclarer une guerre souterraine à la SSA.

La Roseraie serait ravie de voir que nous recommençons nos éliminations depuis la mort de Moriarty.

Elle se rapprochait dangereusement de sa proie.

Le train en partance pour Pune ne va pas tarder. Au coup de sifflet, l'attention sera détournée. Agir à ce moment là.

Elle attendit, se positionnant juste derrière sa proie à distance raisonnable. Elle ne devait surtout pas réveiller son instinct de survie, même si les Bêtas étaient peu sensibles de ce niveau-là.

Un soldat en vue. Il me dévisage.

Kalyn fit mine de chercher son train du regard, affichant une moue perplexe. Le soldat détourna rapidement son regard.

Le sifflet retentit. Le brouhaha augmenta à ce moment précis.

Un homme s'étouffait.

Personne n'y porta attention.

L'homme s'écroula à terre.

Des cris jaillirent, les soldats n'osèrent pas tirer, la foule était trop dense et pas de terroriste en vue. On se précipita sur le corps inerte. Une marée humaine se densifia autour du point fixe qu'était la proie.

Kalyn observa tout ceci avec un intérêt particulier, confortablement installée dans un fauteuil du train express en partance pour New Delhi. Elle faisait mine d'être choquée.

— Beau boulot, hein? fit une voix en mandarin.

Elle sursauta et regarda en face d'elle.

— Salut, toi!

Devant elle: Daiyu Li, cheveux crépus mi-longs, sourire maniaque aux lèvres et immense gobelet de cola à la main.

— Je t'ai suivi jusqu'ici, et tu ne m'as même pas remarqué. Pas mal pour une handicapée du terrain, hein?

Et lui fit un clin d'oeil, sirota bruyamment et lui montra fièrement ses papiers perdus.


Ah! enfin un peu de bonne humeur et d'actions ;)

Ce chapitre est important pour la suite de l'histoire. Vous comprendrez pourquoi rapidement. Et pour ceux qui se demandent ce qu'est l'affaire des C bêtas, je vous invite à relire une Affaire sans Nom! :P

Bonne lecture et bon voyage à Melusine-Chan (oui, je suis paresseuse parfois pour les reviews!)