Chapitre 24
Elle tremblait.
Elle errait sans but à travers les rues de la ville qui ne dort jamais. Elle se rendait là où ses jambes voulaient bien la porter. Elle n'avait que faire de la destination.
Elle pleurait.
Elle ne cherchait pas à dissimuler ses larmes. A quoi bon ? Que pouvait-on lui reprocher ? De laisser éclater au grand jour les tourments qui hantaient son cœur ? C'était humain ! Si faute il y avait, ce n'était pas sur elle qu'il fallait la rejeter…
Elle grelottait...
Lentement elle se dirigea vers Central Park. Elle esquissa un triste sourire à la vue du magnifique spectacle qu'offrait le jardin, recouvert d'un épais manteau immaculé. Malgré l'heure matinale, quelques personnes patinaient déjà en riant aux éclats sur le lac gelé.
Elle s'assit sur un banc, face au lac, remonta un peu le col de son manteau. Les yeux perdus dans le lointain, comme fixés sur un point invisible, elle laissa ses pensées vagabonder, les souvenirs remonter à la surface. Tant de choses qui n'auraient jamais dû être, tant de choses qu'elle aurait pu éviter…
Elle ferma les yeux en sentant un flot de larmes arriver. Elle repensait à ce reportage, quatre jours auparavant... Lorsque le médecin avait allumé la télévision, elle avait désespérément prié mais le pire était bel et bien arrivé. Elle pouvait encore entendre les paroles de la journaliste résonner à ses oreilles…
« … Revenons à présent sur l'affaire qui a ébranlé New York la semaine dernière. Une enquête a été ouverte aujourd'hui pour tenter de déterminer la culpabilité du procureur Stevenson dans l'enlèvement et la séquestration d'une ou plusieurs jeunes filles au cours des dernières années. Nous vous rappelons que le procureur a été tué il y a maintenant quinze jours lors d'un échange de coups de feu avec la police, après avoir abattu Anaïs Baker qui a depuis été confirmée coupable de la mort d'une religieuse, d'un agent de police et du propre fils du procureur Stevenson durant les dernières semaines… »
Thaïs…
Abattue…
Morte…
Stella refusait d'y croire, mais elle n'avait guère le choix. Elle revoyait le corps de son amie gisant sur cette neige blanche, son sang s'échappant par la plaie béante qui s'ouvrait dans sa poitrine…
Elle était encore en vie ! Elle était vivante, à ce moment-là…
Stella attrapa un mouchoir et essuya ses yeux noyés de larmes. Elle ne pouvait y croire et pourtant elle devait accepter la réalité… Thaïs était morte à présent. Et malgré les crimes qu'elle avait pu commettre, malgré la distance qu'elle avait soigneusement gardée durant les cours moments où elles avaient pu discuter, sa disparition faisait à la scientifique l'effet d'un coup de poignard en plein cœur.
Stella rouvrit les yeux, jeta un coup d'œil aux alentours. Ces arbres, ces buildings, ce paysage familier…
Refoulant ses pleurs, elle inspira profondément. Elle avait pris sa décision. Les médecins l'avaient autorisée à quitter l'hôpital. Elle retournait à la Nouvelle-Orléans par le premier avion et elle y resterait. Elle ne remettrait plus les pieds à New York. Il n'y avait plus rien pour elle ici ! Lindsay lui en voulait toujours pour son départ, dix-huit mois auparavant, et elle ne pouvait pas le lui reprocher. Danny et les autres auraient toute liberté de venir la voir en Louisiane mais elle ne reviendrait pas leur rendre visite ici. Quant à Mac… Il valait mieux éviter d'y penser.
La mort de Thaïs avait été la goutte d'eau faisant déborder le vase. La scientifique savait maintenant que sa place n'était plus à New York…
Lorsqu'il rentra chez lui, ce soir-là, Mac ne put s'empêcher de faire un détour par l'hôpital. Laissant l'Avalanche sur le parking visiteurs, il se dirigea vers le bâtiment principal en toute hâte mais ralentit le pas, soudain, alors qu'il allait entrer. Il s'arrêta, hésita. Il repensa à ce que lui avaient dit Danny, Flack et même Hawkes lorsqu'ils s'étaient rendus à l'hôpital eux-mêmes. Ils n'avaient pas pu voir Stella ! Depuis son réveil, la jeune femme avait refusé de voir qui que ce soit. Elle avait insisté auprès des infirmières pour qu'aucun d'eux ne puisse entrer dans sa chambre. Elle ne voulait pas les recevoir…
Mac avait longtemps réfléchi à tout cela durant la journée. Il s'en voulait… Il s'était d'abord laissé envahir par la colère, cette même sourde colère qui grondait toujours depuis deux ans. Il ne comprenait pas que la jeune femme puisse refuser leur visite alors qu'ils s'étaient tous tant inquiétés pour elle ! Et puis il s'était montré plus raisonnable. Il avait fini par réaliser qu'il fallait bien un jour que chacun y mette du sien si on voulait toujours espérer une réconciliation ! Alors il avait pris sa volonté à deux mains et fait route vers l'hôpital.
Et il était là, à présent. A seulement quelques pas d'elle et bien décidé à parvenir jusqu'à elle, quoi qu'il arrive !
Il s'avança donc jusqu'à l'accueil, demanda à la voir.
Il ne s'attendait tout simplement pas à ce qu'elle ait quitté l'hôpital le matin-même…
Alors Mac se remit au volant de sa voiture et reprit la route en se morigénant lui-même. A trop attendre, il était arrivé trop tard… Où pouvait-elle bien être à présent ? Un hôtel ? Des amis ? Peut-être n'était-elle déjà plus à New York… Pourtant cela ne le désespéra pas. Soudain envahi d'un besoin irrésistible de l'avoir près de lui, il se jura de mettre dès le lendemain tous les moyens en œuvre pour la retrouver dans les meilleurs délais. Lorsque ce serait fait, il la rejoindrait sans plus attendre et la forcerait à l'écouter, qu'elle le veuille ou non ! Enfin, ils pourraient avoir la discussion qu'ils auraient dû avoir dix-huit mois plus tôt. Enfin les choses seraient mises au clair. Ce serait sans doute la plus violente altercation qu'ils aient jamais eu mais Mac avait confiance en leur vieille amitié. Jamais querelle n'avait duré bien longtemps entre eux… Il n'y avait pas de raison que ce soit différent cette fois-ci ! Le seul problème, dans cette histoire, venait du fait que jamais la dispute n'avait explosé, se contentant de couver et de s'auto-entretenir…
Mais lorsqu'il rentra chez lui, ce soir-là, l'expert fut pris d'un mauvais pressentiment en découvrant cette enveloppe, sans timbre, sans adresse, glissée dans sa boîte aux lettres. Il monta les escaliers quatre à quatre jusqu'à son appartement, posa son manteau à la hâte avant de déplier la feuille qu'il tenait entre les mains.
A la vue de l'écriture familière qui courait sur le papier, il se laissa tomber sur un fauteuil en soupirant. Il sentit les battements de son cœur se faire irrégulier cependant que ses doutes revenaient en flèche. Il tenta bien de se calmer, ferma les yeux un moment en essayant de se raisonner mais rien n'y fit. Comme si souvent depuis ce jour où Stella était partie, il ne parvenait plus à contrôler les sentiments contradictoires qui l'envahissaient. Alors il entama, tremblant, la lecture de la lettre.
Elle était longue, et complète. Elle contenait toutes les réponses…
Mac…
Vous vouliez savoir pourquoi, pourquoi je suis partie aussi soudainement voilà dix-huit mois, pourquoi je ne vous ai laissé aucune chance de me retenir, ni à vous, ni à Lindsay ou aux autres…
Si seulement j'avais pu faire autrement…
Lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a près de quinze ans, Claire était encore en vie. Vous me l'avez présentée et très vite nous sommes devenues d'excellentes amies. C'était quelqu'un de formidable, je l'aimais beaucoup et la respectais profondément. Lorsqu'elle est tragiquement décédée, j'ai été effondrée. Mais je vous ai vu, vous. Vous étiez si seul, si désemparé… Vous n'étiez plus que l'ombre de vous-même… Alors je me suis juré de vous faire sourire à nouveau, de vous redonner goût à la vie, et je crois y avoir assez bien réussi. Vous êtes redevenu le Mac Taylor que j'avais connu, avant. Peu à peu, vous avez accepté de renouer avec les plaisirs simples de la vie et il n'y avait rien qui me mettait plus en joie que de vous entendre rire ou plaisanter à nouveau. Mais ce que vous avez toujours ignoré, c'est que mes sentiments à votre égard avaient été dès le début bien plus forts que ce que l'on éprouve pour son meilleur ami…
Ne soyez pas surpris Mac… Je vous ai longtemps aimé, sincèrement, et si j'ai eu des liaisons avec d'autres hommes, ce n'était rien tant que pour me rassurer moi-même quant à mes atouts de séduction, pour me permettre d'espérer qu'un jour, peut-être, vous et moi… Si vous saviez combien j'ai eu mal en apprenant votre relation avec Peyton ! Puis Aubrey, et maintenant Kathleen…
Je vous en ai voulu. Je vous en ai tellement voulu...
Vous vouliez tout savoir ? Très bien. Je suis partie car je ne pouvais plus supporter de passer mes jours à vos côtés en sachant pertinemment que jamais vous ne porteriez sur moi un autre regard que celui d'un ami ! Je n'ai rien contre le lieutenant Jansen. J'ai entendu dire que vous étiez en couple avec elle depuis près d'un an à présent et je vous souhaite d'être heureux ensemble. Vous le méritez et Kat me semble être quelqu'un de formidable. Mais vous souvenez-vous de ce jour où vous aviez revu Peyton, par hasard ? J'avais bien remarqué, alors, que votre cœur balançait entre elle et Aubrey ! Quant à moi, j'étais de trop dans cette équation…J'ai toujours été de trop. Qu'étais-je donc réellement pour vous Mac ? Votre meilleure amie ? Ne vous mentez pas ! Nous étions plus que cela en vérité et c'était là que se situait tout le problème… Alors je suis partie, j'ai laissé la voie libre. Certains diront que c'était idiot. C'était complètement fou, j'en conviens. Mais je n'ai fait qu'écouter mon cœur… Je n'en pouvais simplement plus d'être chaque jour un peu plus mise à l'écart, moi qui ne rêvais que de vous sentir me prendre dans vos bras ! Vous savez aussi bien que moi que cette promotion à la Nouvelle-Orléans n'était qu'un prétexte. Elle n'a fait qu'accélérer les choses. Un jour serait venu, de toute façon, où je n'aurais plus supporté notre proximité pudique, notre intimité ambigüe… Lorsque je suis partie, ce jour-là, je ne demandais rien de plus que de me libérer de l'emprise inconsciente que vous aviez sur moi.
J'ai refait ma vie Mac. Ailleurs. A la Nouvelle-Orléans, loin de New-York. Là où votre souvenir cesserait peut-être de me hanter, là où quelqu'un m'aimerait pour ce que je suis. Je suis partie loin de vous et Mia est devenue ma raison de vivre ! Je lui ai trouvé un père acceptable. J'ai enfin pu fonder une famille !
Si seulement tout avait été autrement… Il aurait mieux valu, sans doute, que nous ne nous rencontrions jamais, mais l'on ne revient pas sur son passé. Je ne vous demanderai qu'une chose Mac, une seule : ne cherchez pas à me revoir, ni vous, ni les autres ! Je suis désolée qu'ils aient souffert de mon départ précipité il y a un an, Lindsay surtout, d'autant que j'aurais voulu être là pour elle… Je le regrette amèrement, mais je n'avais pas le choix.
Vous leur transmettrez à tous mes amitiés. Adieu.
Stella
TBC...
