CHAPITRE XXV

41.

Bien que cela heurte le sens de l'esthétique du majordome, il n'avait pu que se plier aux désirs de son jeune maître !

Les tables avaient été poussées, les fauteuils rapprochés et un drap sombre avait été tendu pour faire comme une moitié de tente près de la cheminée du salon principal du Manoir.

Son nid ainsi constitué, Aldéran avait pu confortablement s'y installer quand il voulait être au cœur de la demeure.


- Je t'ai apporté du thé glacé, fit Albator en posant le verre près du fauteuil-banquette où son fils se trouvait, allant s'asseoir avec le sien dans le divan en face. Ca va ?

- Lentement… Je ne sais même pas monter d'une traite les marches du grand escalier du hall, à part ça, tout baigne !

- Allons, Aldéran, ce n'est que normal, fit doucement son père. Tu as subi une lourde et longue intervention ! Il va falloir du temps à ton corps pour s'en remettre.

- Difficile de l'oublier, ma cicatrice du nombril à la gorge quasi, me la rappelle à chaque fois que je sors de la douche… Enfin, elle disparaîtra totalement, je dois patienter, en effet !

Le jeune homme but quelques gorgées de son thé glacé.

- Un jumeau… Je ne l'ai jamais soupçonné. Il n'y a jamais eu ce lien si souvent détaillé, des pensées communes ou l'ombre d'une autre présence même si on était diamétralement opposés ! Pourquoi la Magicienne Blanche devait-elle nous séparer ?

- Elle ne pouvait vous élever, vous de vrais petits Humains. Elle a voulu donner une chance à l'un de vous. Et je te rappelle que la malédiction imposait que vous ne vous croisiez jamais ! Logique incompréhensible de ce monde surnaturel… Si j'avais pu, tous les deux…

- Et tu l'as abattu, de sang-froid, sans l'ombre d'une hésitation, alors que…

- Génétiquement, oui, c'était mon enfant mais comment aurais-je pu concevoir autre chose que l'horreur du serial killer qu'il était ? Mais, ce ne fut pas facile, je te l'assure, avoua alors le pirate. Je ne suis pas à un crime près, certains sont cependant plus lourds à supporter, après.

- Tu le regrettes ? insista Aldéran.

- Pas un instant ! Tu sembles soucieux, Aldie ? Ne me dis pas que tu aurais préféré… !

- J'aurais juste vraiment voulu savoir lequel de nous deux, quelle face nous représentions ! Après tout, désormais, tu ne saurais jamais si tu n'as pas au final donné une seconde chance au jumeau démoniaque ! ?

- Quelle importance ? rétorqua alors légèrement Albator. C'est à mon fils que j'ai permis de vivre, c'est tout ce qui importe, la seule réalité ! Je suis fier de toi, mon grand, tellement fier !

- Merci… Je reconnais que tu m'as épaté aussi ! J'espère que tu comptes rester un peu, que j'apprenne à te connaître un eu ?

- Si ça te sied, sourit son père.

La montre d'Aldéran bipant, il fit glisser les médicaments avec une gorgée de thé glacé.


- Mlle Thyvask, annonça une bonne.

Illuminant la pièce de sa courte chevelure multicolore, la jeune femme s'avança vers Aldéran toujours blotti près de la cheminée, ordinateur sur les genoux. Torko vint la renifler puis retourna se coucher.

- Pardonnez-moi de ne pas me lever…

- Plus vous vous ménagerez, mieux vous vous rétablirez, Inspecteur Skendromme.

- Vous avez rendu votre rapport ? questionna-t-il alors qu'elle prenait place.

- Oui, sinon je l'aurais entaché de doute en venant voir en privé un de mes suspects ! Je n'ai pas trouvé de brebis noire au AZ37. Votre Colonel demeure cependant sur la sellette. Et à la moindre anomalie, un autre expert reviendra !

- Pourquoi avez-vous fait le trajet jusqu'ici ? Je pouvais faire une demande d'une copie de ce rapport sur le site des Polices !

- Comme si vous l'ignoriez ! Vous avez été direct, lors de cette soirée des donateurs. Je sais que vous savez que vous me plaisez également ! J'attendrai que vous ayiez retrouvé la forme…

- Et, à quoi vous a-t-on affectée, à présent ? s'enquit le jeune homme.

- Je repars user de mes compétences de Criminologue auprès de ma propre équipe de Profileurs. Il est fort à parier, Aldéran, que nos routes se croisent autrement que dans un pieu !

- J'espère bien !

Ayvanère se leva pour venir s'asseoir près de lui, ne pouvait s'empêcher de glisser un œil vers l'impressionnante cicatrice qu'elle apercevait entre les premiers boutons non fermés de sa chemise.

- Qu'y a-t-il, Clio ? questionna Albator alors que la jurassienne avait tressailli et presque tremblé ! Ce ne sont que les nuages noirs annonciateurs d'un bon orage.


- Un orage, un ouragan, il va tout dévaster… gémit-elle en lâchant sa harpe. Quelque chose a provoqué un déséquilibre dans le monde surnaturel et ça va se répercuter sur nous, notre monde !

- Mais, de quoi parles-tu ?

Clio secoua la tête, semblant retrouver ses esprits et elle ramassa son instrument de musique.

- Je ne sais pas… Je crois que j'ai divagué, l'espace d'un instant. Ne t'inquiète pas, tout va bien. C'est toi au contraire, qui a rétabli l'équilibre de notre tout petit monde.

Et les deux amis échangèrent un petit sourire complice.


Face au miroir, n'ayant pas allumé dans la salle de bain, le halo de la lune pleine jetant des reflets blafards sur son visage, Aldéran fixait l'image qui lui était renvoyée alors qu'une lueur rouge brillait dans ses prunelles bleu marine.

- Si seulement tu avais idée de ce que tu as fait, vieux croûton de pirate dépassé ! Tu nous as fait fusionner, Kwendel et moi – exactement ce que la malédiction voulait en réalité éviter en faisant mourir l'un de nous, quel qu'il soit ! Ce côté maléfique qui a toujours dormi en moi, bientôt je ne pourrai retenir ses sautes d'humeur, et je n'en ai d'ailleurs aucune envie ! Je sens que je vais bien m'amuser désormais… Et si tu te dresses sur mon chemin, je te balaye ! Le fils qui tue son père, c'est une vieille et intéressante coutume !

Et Aldéran ne put retenir un petit rire sardonique.

FIN