Après un mois d'absence, voici le chapitre 25. Pour ce qui est de la suite, je ne sais pas quand je la posterai, mais il y a des chances pour qu'à partir de maintenant le rythme soit plutôt d'un chapitre toutes les trois semaines/ un mois. Et oui, j'ai un planning très chargé en ce moment, et pas beaucoup de temps pour écrire. Mais je vous promets de faire de mon mieux. Voilà, merci encore de me suivre, laissez un commentaire si vous voulez. A la prochaine!


Chapitre 25

Dans une petite pièce, quelque part dans cet immeuble délabré servant de QG à Cartman, un homme imposant au teint olivâtre était en train de faire ses comptes. Sur la table devant lui se trouvait un assortiment hétéroclite de sachets de poudre blanche, de pilules colorées, de comprimés rangés dans des fioles plus ou moins grandes, et d'herbes d'origine douteuse. Plusieurs personnes se tenaient debout face à cet homme, pour la plupart de jeunes hommes n'ayant pas plus de vingt-cinq ans. Certains d'entre eux avaient l'air nerveux, d'autres tout à fait calmes, et quelques uns affichaient même une expression de parfaite satisfaction. Aucun d'eux ne disait le moindre mot, ils étaient tous là, à attendre d'être appelés, les yeux fixés sur l'homme massif en train d'écrire dans son livre de comptes.

L'homme s'appelait Ginelli, il était d'origine italienne, et c'était le plus gros bonnet de la drogue dans le secteur. L'achat, la vente, la coupe, l'organisation du business, tout passait par lui, et il gagnait chaque jour de véritables fortunes avec les bénéfices qu'il retirait. Un homme puissant, une des têtes pensantes de la criminalité à South Park, et un allié fidèle d'Eric Cartman. Les jeunes hommes autour de lui étaient ses dealers, tout juste rentrés de leur boulot, et venus apporter à leur chef leurs recettes de la nuit.

« Luke ? »

Un jeune homme blond s'avança et tendit une liasse de billets à son patron. Ginelli les compta soigneusement et hocha la tête, avant de s'emparer de son stylo. Il traça quelques lignes dans son livre.

« 500. Très bien, le compte y est. Terrence ? »

Un autre jeune homme, brun cette fois, fit un pas en avant et tendit à son chef quelques billets, ainsi que plusieurs sachets de poudre blanche. Ginelli haussa le sourcil.

« Quoi, tu n'as pas tout vendu ?

-Non monsieur. Je me suis fait repérer par les flics, et j'ai du courir pour ne pas me faire embarquer.

-Ah, je vois. Tu as bien fait. Ça nous fait combien alors ?

-300 monsieur. Avec les sachets qui me reste, ça fait bien le compte. »

Ginelli vérifia les dires de son sbire, avant de hocher la tête et de ranger les sachets restant dans un coin. Il nota la recette de Terrence dans son gros livre, avant d'appeler le dealer suivant.

«Kevin ? »

Un jeune homme d'une vingtaine d'années, aux cheveux d'un brun pisseux, s'avança vers son patron avec une épaisse liasse de billets verts à la main. Ginelli s'en empara, les compta, et ne put s'empêcher de lâcher un sifflement admiratif

« 1000 dollars ? Sérieusement ? Comment tu as fait ?

-Oh, j'ai eu quelques petits démêlés avec des mecs du côté de Maiden Street. J'ai du leur rappeler qui commandait dans ce quartier, et ils ont absolument tenu à se faire pardonner...

-Hmm...C'est bien joué de ta part, mon cher Kevin. Vraiment, de tous les types qui travaillent pour moi, tu es de loin le meilleur. »

Le jeune dealer sourit modestement. Les autres le regardèrent avec admiration, et une vague crainte respectueuse. Ginelli rangea l'argent dans un tiroir, et en profita pour attraper des sachets remplis de cristaux blanchâtres qu'il tendit à Kevin.

« Tiens, prends ça.

-Qu'est-ce que c'est monsieur ?

-Diméthyltryptamine. DMT plus familièrement. Ça se fume comme un joint. On en trouve de plus en plus dans les états du sud, ça a beaucoup de succès. J'aimerais que tu fasses quelque chose pour moi Kevin. Tu vas prendre ça et en donner à quelques uns de nos clients réguliers, histoire de voir si ça vaudrait le coup de se lancer dans le business. »

Kevin hocha la tête et s'empara docilement des sachets, qu'il rangea dans sa poche, en promettant de rendre compte à Ginelli dès le lendemain soir. Le patron lui jeta un regard approbateur, et lui fit signe de s'écarter, qu'il puisse continuer à amasser les recettes des autres dealers.

Ginelli aimait bien Kevin McCormick. Il était loyal, calme, courtois sans être lèche-cul, malin sans être fourbe, et possédait en prime des nerfs d'acier, une qualité indispensable à tout revendeur digne de ce nom. Durant les quelques mois qu'il avait passé au service du grand Italien, il avait su faire ses preuves, en gérant de main de maître la vente de drogue, les menaces des rivaux, l'agressivité des camés et la détermination des flics. Évidemment, Kevin restait un junkie, donc quelqu'un à qui on ne pouvait jamais faire entièrement confiance, mais Ginelli ne désespérait pas de le voir décrocher un jour ou l'autre, et il avait de plus en plus tendance à s'appuyer sur lui pour la gestion du business. D'ailleurs, ce fait était bien connu dans le milieu des drogués, et Kevin McCormick jouissait en conséquence d'un certain respect, pour ne pas dire d'une véritable autorité auprès de ses semblables. Et pourtant, jamais Kevin n'avait essayé d'en abuser. Au contraire, il était assez intelligent pour savoir où était sa place, et il était parfaitement conscient que tout ce qu'il avait, il ne le devait à personne d'autre qu'à Ginelli. Et cette lucidité lui valait encore plus de considération de la part du patron.

Par ailleurs, Ginelli songeait de plus en plus sérieusement à lui donner plus de responsabilités au sein de leur business. On avait toujours besoin d'hommes intelligents dans le milieu. Kevin avait déjà prouvé sa loyauté, et il avait su s'imposer auprès des autres camés. Peut-être même que Ginelli pourrait en faire son second...Ça valait peut-être le coup d'y penser...Il faudrait qu'il en parle à Cartman, un jour. Une décision de ce genre ne pouvait pas être prise sans en référer au grand patron, et Cartman voudrait sûrement rencontrer Kevin lui-même avant de lui accorder un rôle plus important au sein de leur organisation. Pour le moment, Kevin n'avait jamais rencontré Cartman, et il était même probable que le gros adolescent n'ait jamais entendu parler de ce junkie en particulier. Ginelli devrait y réfléchir. Mais il était sûr que ce n'était pas une mauvaise idée. Après tout, il n'y avait aucune raison pour que Cartman ne veuille pas de Kevin parmi ses fidèles, non ?

«Bon, tout s'est bien passé cette nuit ? Demanda t-il. Rien de spécial à signaler ?

-Non monsieur.

-Rien de mon côté.

-Aucun problème.

-J'ai juste croisé deux flics en patrouille, mais j'ai réussi à les semer.

-Si ce n'est que ça...Et Mysterion ? Vous ne l'avez pas vu ?

-Non.

-Non.

-Non, mais vous avez pas entendu la nouvelle ? Il paraît que Cartman s'est débarrassé de lui pour de bon ! »

Tous les regards se portèrent sur le dealer qui venait de parler.

« Attends, t'es sérieux ?

-Ouais, sérieux, vous l'avez pas vu tout à l'heure ? Il est rentré avec un grand sourire, et il a fait savoir tout le monde que Mysterion nous ferait plus jamais d'emmerdes. En plus il a ramené ce mec là, le juif. Comment c'est déjà son nom ?...Brovinski ?

-Broflovski ? Kyle Broflovski ? Le rouquin?

-Le mec qu'il veut choper depuis des mois ?

-Ouais, c'est ça ! Il l'a ramené ici, je les ai vus tout à l'heure ! S'il a fait ça, c'est qu'il doit être sûr de lui, non ?

-Tu déconnes ?

-Nan, je vous jure ! D'ailleurs Kevin était avec moi ! Hein Kevin, tu les as bien vu, Cartman et Broflovski, tout à l'heure ? »

Kevin McCormick acquiesça sans mot dire. Les autres dealers poussèrent des exclamations surexcitées.

« Putain, c'est vrai ? S'il a fait ça c'est qu'il a pas peur de Mysterion !

-Depuis le temps qu'il en rêvait de son juif !

-Ça veut dire qu'on est réellement débarrassés de Mysterion ? Mais c'est génial ça !»

Kevin McCormick ne participa que du bout des lèvres à l'enthousiasme général. Il gardait les yeux fixés sur ses sachets de DMT, comme s'il était en train de réfléchir à qui il allait les donner, mais toutes ses pensées étaient tournées vers cette scène qu'il avait vu tout à l'heure, celle où Cartman était rentré triomphant avec Kyle Broflovski. Il était un peu mal à l'aise. Non pas qu'il éprouvait le moindre regret pour ce juif, en réalité il n'en avait absolument rien à foutre de lui. C'était pour son frère Kenny qu'il s'inquiétait. Est-ce qu'il était au courant que son petit copain avait été enlevé par Cartman ? Et si oui, comment est-ce qu'il allait réagir ? Est-ce qu'il ne risquait pas...de faire une connerie ?

Kevin se sentit brusquement nerveux. Il n'avait dit à personne que Kenny se tapait Kyle Broflovski, et il était certain d'être le seul au courant, sinon on serait forcément venu lui en parler. Son petit frère avait eu la bonne idée de fermer sa gueule à ce sujet, encore heureux. Pourtant...Pourtant Kevin connaissait bien Kenny. Ils étaient du même sang après tout. Et s'il y avait bien un truc de récurrent chez Kenny, depuis qu'ils étaient tout petits, c'était sa manie de foncer tête baissée sans réfléchir aux conséquences, et parfois de finir dans la merde jusqu'au cou.

La satisfaction du devoir accomplie disparut aussitôt, et Kevin se ressentit alors rien d'autre qu'une inquiétude mal définie. La peur que son frère ne fasse quelque chose de stupide quand il apprendrait l'enlèvement de son petit copain. Par exemple, se frotter à plus fort que lui. Essayer de venir ici pour récupérer Kyle. C'était tout à fait son genre. On aurait pu croire que même Kenny ne serait pas assez bête pour venir seul ici dans l'espoir insensé de sauver son petit copain, mais Kevin McCormick savait que quand son frère avait quelque chose en tête, c'était impossible de l'en détourner, et que rien au monde ne pouvait l'arrêter. Même pas la menace d'une mort immédiate. Et ici, c'était un milieu sanguinaire, un monde où il fallait faire constamment attention à là où on mettait les pieds si on ne voulait pas y laisser sa peau. Kevin avait durement appris la leçon des années plus tôt, et il avait su s'adapter pour survivre. Kenny n'y connaissait rien. Il ne pourrait jamais s'en sortir s'il s'en mêlait.

Kevin réfléchit longuement, et prit brusquement une décision. Dès qu'il serait rentré chez lui, il irait voir son frère, et ils auraient une longue conversation tous les deux. Il devrait lui faire comprendre qu'il devait absolument abandonner l'idée de récupérer son juif. Maintenant, Kyle Broflovski était perdu, et si Kenny ne voulait pas d'ennuis, il ferait mieux de laisser tomber. Il n'y avait plus rien à faire pour le rouquin. Cartman ne le laisserait jamais partir, et si Kenny essayait de s'en mêler, sa vie risquait fort d'être courte et sa mort lente. Kevin était bien décidé à le lui faire comprendre. Sans doute que Kenny allait se mettre en colère, il allait sûrement vouloir faire des conneries, mais Kevin n'allait pas le laisser s'en tirer sans être certain qu'il avait saisi le message. C'était son petit frère après tout. Et le devoir de Kevin, c'était de veiller sur lui. Après tout, qui d'autre pourrait le faire ?

Sur cette pensée, Kevin s'empara d'une des nombreuses seringues qui traînaient sur la table, ainsi que du sachet de poudre blanche auquel il avait droit après chaque nuit de boulot. Il se prépara tranquillement son shoot, tout en écoutant d'une oreille distraite la conversation enthousiaste des autres dealers et de Ginelli. La disparition de Mysterion était une bonne chose, sans aucun doute, mais en cet instant Kevin avait l'impression qu'il serait incapable d'apprécier la nouvelle tant qu'il n'aurait pas eu une longue et sérieuse conversation avec son petit frère. Sa propre sensibilité l'étonna presque. En temps normal, Kevin ne pensait presque jamais à Kenny, et le considérait volontiers comme un petit branleur stupide. Mais bien entendu, d'habitude il tenait pour acquis que Kenny n'avait rien à faire dans son monde, et qu'il n'avait aucune raison de pénétrer cet univers de drogue, de violence et de lutte pour survivre. Cette fois, il en était autrement. Cette fois, Kenny avait vraiment besoin de l'expérience de son grand frère. Une étrange fierté s'empara de Kevin à cette pensée, et il esquissa un sourire tandis qu'il enfonçait l'aiguille dans son bras gauche.

Quand il se fut injecté sa drogue dans la veine, Kevin se sentit tout de suite mieux. Ce n'était pas une extraordinaire sensation de bien-être, comme la première fois, des années plus tôt ça faisait longtemps qu'il n'en était plus à ce stade. C'était un simple contentement, qui ne durerait même pas une minute, et dont le seul et unique intérêt serait de l'empêcher de faire une crise de manque. Kevin le savait, et il n'y pouvait rien. Pour que sa drogue lui fasse plus d'effet, il aurait fallu qu'il augmente la dose, mais il savait que Ginelli hurlerait s'il s'avisait seulement d'en parler. Sans parler du fait qu'il y laisserait très certainement sa peau. D'ailleurs, Kevin avait la conviction absolue que c'était comme ça qu'il passerait l'arme à gauche, tôt ou tard. Par accident, ou volontairement, peu importait. C'était comme ça. C'était la vie qu'il avait choisie, et à laquelle il ne pouvait plus échapper maintenant. De toute façon, pourquoi aurait-il voulu en changer ? Il avait du fric, de la dope, il était respecté, et il pouvait même ramener de l'argent chez lui pour aider un peu sa famille.

Kevin savait que Kenny le méprisait pour ce qu'il était. Petit con, avec des conneries de principes moraux de bourge. Qu'est-ce qu'il y connaissait ? Est-ce qu'il avait la moindre idée de la lutte quotidienne que son frère devait mener ? Qu'est-ce qu'il savait de la violence, des combats, des menaces, de la mort, même ? Il devait être content de lui, le sage, le gentil Kenny qui avait su ne pas céder aux mêmes démons que son junkie de grand frère, et qui à la place préférait se taper tout ce que South Park comptait de chattes, sans parler de quelques bites, pour faire bonne mesure ! Et bien, cette fois Kevin avait bien l'intention de lui parler un peu plus de cet univers qu'il détestait tant ! Qu'il comprenne bien ce que c'était, et qu'il sache ce qu'il risquait s'il s'avisait d'y pénétrer sans être préparé ! Peut-être qu'il arrêterait de juger Kevin après ça. Peut-être qu'il comprendrait que son grand frère méritait plus de respect que de mépris pour avoir pu réussir dans ce milieu sordide. Peut-être même...qu'il pourrait l'admirer. Au moins un petit peu...

« Il est où Will ? demanda soudain Ginelli en examinant son livre de compte. Il n'était pas censé vendre la came avec toi ce soir, Luke?

-Cartman l'a appelé tout à l'heure, répondit un des dealers. Je crois qu'il est encore dans son bureau.

-Vraiment ? Pour quoi faire ?

-Je ne sais pas monsieur. Cartman lui avait déjà confié une mission, il y a un mois, mais il a jamais voulu en parler.

-Oui, Cartman lui avait demandé de garder ça secret... »

La porte s'ouvrit soudain, et Will entra dans la pièce, un grand sourire aux lèvres. Les autres dealers le suivirent du regard, intrigués, tandis que Ginelli semblait quelque peu contrarié.

« Enfin tu daignes te joindre à nous ! Qu'est-ce que tu as foutu toute la nuit ?

-J'étais avec Eric Cartman, monsieur, répondit le junkie en s'avançant vers le bureau de son chef. Il avait quelque chose à me demander... »

Sur ces mots, Will sortit de sa poche une épaisse liasse de billets verts qu'il posa délicatement devant Ginelli, avant de s'emparer d'une seringue propre et de plusieurs sachets de poudre. Ginelli compta les billets, les yeux de plus en plus ronds, jusqu'à lâcher une exclamation de stupeur.

«Deux mille dollars ?

-Quoi ?

-C'est une blague ?

-Putain Will, mais qu'est-ce que t'as fait à Cartman pour avoir tout ce fric ? Tu l'as sucé ou quoi ?

-Pff, pour ce prix, je lui aurais carrément fait la totale ! Répliqua Will en ouvrant l'un de ses sachets de drogue. Mais non, je l'ai pas sucé. C'est le petit rouquin qui a morflé. Terrence, tu me prêtes ton briquet ? »

Le dénommé Terrence lui passa l'objet sans le quitter des yeux, interloqué. Tous les regards dans la pièce étaient posés sur Will, qui avait l'air ravi de cette attention, mais ne dit rien de plus. Il fallut qu'un autre dealer pose la question que tous avaient aux lèvres.

« Attends...Cartman t'a laissé jouer avec son juif ? Sérieusement ?

-Et ouais. Il avait besoin qu'on lui apprenne le respect. C'est qu'il se débat, le petit youpin ! Il a fallu qu'on s'y mette à trois avant de réussir à le calmer. »

Des éclats de rire graveleux saluèrent cette remarque. Will se fit son shoot sans cesser de sourire. Il respirait la béatitude post-baise par tous les pores. Kevin s'obligea à rire avec les autres, mais il se sentait de plus en plus mal à l'aise. Il lui tardait de retrouver Kenny. A chaque minute qui passait, il était susceptible de faire quelque chose de stupide, si toutefois il était au courant pour l'enlèvement de Kyle. Dans tous les cas, Kevin n'avait pas de temps à perdre, et il se demanda comment partir sans avoir l'air impoli. Chaque soir, c'était Ginelli qui leur donnait leur congé, et si n'importe lequel de ses dealers avait osé s'en aller sans son accord, il l'aurait très mal pris. Ginelli était un homme qui tenait beaucoup à la politesse.

«Hé Will, dis-nous...C'est vrai que Cartman s'est débarrassé de Mysterion ? Tout le monde parle plus que de ça maintenant.

-Il m'en a pas parlé, mais s'il a ramené son juif ici, c'est qu'il est sûr de lui !

-Mais je croyais qu'il était immortel ?

-Peut-être, et alors ? Je ne sais pas ce qui s'est passé avec l'autre emmerdeur, mais Cartman était très sûr de lui. Il me l'a même dit tout à l'heure, c'est une double victoire qu'il a remporté sur Mysterion !

-Une double victoire ? Comment ça une double victoire ? »

Will hésita, conscient d'en avoir peut-être trop dit. Cartman lui avait bien dit un mois plus tôt qu'il le tuerait s'il osait parler à qui que ce soit de la relation bien particulière entre Mysterion et Broflovski. Pourtant, en cet instant, Will eut la soudaine certitude que ça n'avait plus aucune importance. Pourquoi s'en faire pour ça ? Il avait bien baisé, il avait de l'héro plein les veines, il était riche, la vie était belle, et Cartman avait gagné ! Alors qu'est-ce que ça pouvait changer, maintenant, que les gens sachent ? Qu'est-ce qu'ils risquaient ?

« Putain Will, fais pas ta pute, dis-nous ! »

Même Ginelli dardait un regard insistant sur lui. Ils avaient tous très envie de savoir. Will ne put s'empêcher de sourire, enchanté d'être le centre de l'attention, et il céda donc à la demande générale. Sans se douter qu'il y avait quelque chose qu'il ne savait pas à propos de Mysterion, et qui concernait directement l'un des dealers présent dans la pièce.

« En fait...avoua Will dans un semi-murmure, Kyle Broflovski, c'est pas seulement le fantasme de Cartman.

-Ah non ?

-Non. Vous allez jamais le croire, mais en fait c'est aussi...la petite copine de Mysterion ! »

Kevin McCormick regarda son ami avec incompréhension. Les autres n'avaient pas l'air de réaliser plus que lui.

« Attends, quoi ?

-Je vous jure que j'invente rien ! Insista Will avec un sourire triomphant. Kyle Broflovski se tapait Mysterion ! Toutes les nuits, qu'il venait le rejoindre dans sa chambre et qu'ils s'envoyaient en l'air ! Cartman les a surpris une fois, et il était vraiment furax.

-C'est pas vrai ? Tu déconnes ?

-Ce petit bourge juif et roux ? Il couchait avec Mysterion ?

-Ça veut dire que Mysterion c'est un pédé ?

-Et comment ! S'exclama Will. Moi j'aime peut-être la bite, et j'en ai pas honte, mais franchement Mysterion, lui c'était vraiment une foutue tapette ! Il se contentait pas de le baiser, son juif ! Non non non, c'était des je t'aime à tout va, des regards énamourés, des grands baisers passionnés, trop mignon ! On se serait presque cru dans un roman Harlequin ! »

Les mots de Will éveillèrent alors un souvenir en Kevin, un souvenir qui l'avait beaucoup tourmenté les jours précédents. Il n'y a pas si longtemps...Dans la chambre de Kenny...Des bruits bien familiers...Des gémissements, des cris d'extase, des murmures et des rires...Kyle Broflovski sortant de la chambre de son frère en caleçon...Kenny, nu...Les deux garçons...qui couchaient ensemble...Une sacré surprise pour lui. Une source d'inquiétude aussi. Parce que Kyle Broflovski c'était la victime désignée de Cartman, tout le monde le savait. Pourtant Kenny...Couchait avec lui. Ça l'avait étonné, car Broflovski passait pour être un petit youpin coincé du cul, du coup pour qu'il accepte les avances de Kenny, il fallait vraiment qu'il...qu'il l'aime. Qu'ils s'aiment. Tous les deux...Mais pourtant si Broflovski couchait avec Mysterion...

Mysterion...

Kevin sentit son sang se glacer.

Oh bordel de merde, non !

« Kevin, ça ne va pas ? Demanda brusquement Ginelli. Tu es tout pâle. »

Le jeune homme prit conscience avec horreur que tous les regards étaient tournés vers lui. Pâle, lui ? Et comment qu'il était pâle ! Parce qu'il avait la trouille tout à coup, une putain de trouille à crever, et il y avait de quoi ! Parce que si ce que disait Will était vrai...Mais non, il ne fallait pas y penser. Pas ici. Surtout pas. Personne ne devait savoir. Personne ne devait se douter...

L'instinct de survie taillé à la scie par des années de mauvaises fréquentations poussa Kevin à prendre un air maladif, et à poser une main tremblante sur son front.

« Je me sens pas très bien...J'ai l'impression d'être complètement défoncé...Je crois que je fais un mauvais trip...

-T'as pris quelque chose, à part ta dose d'héro ?

-Ouais...un cacheton...mescaline...y a une heure.

-Ah, les trucs boliviens ? Ouais, c'est vraiment de la merde ceux-là...La dernière fois j'ai passé deux heures dans mon lit à fixer le plafond, j'avais l'impression de voir des rats géants partout.

-J'avais pourtant dit à l'autre chicano que je ne voulais plus voir ces saloperies sur mon territoire ! grogna Ginelli. S'il continue à en fourguer, il va m'entendre !

-Tu devrais peut-être rentrer chez toi Kevin, te reposer...De toute façon on a pratiquement fini. »

Kevin jeta un regard interrogateur à son patron, qui opina du chef.

« Oui rentre chez-toi, dit-il d'un ton paternaliste. Repose-toi, je n'aime pas te voir dans cet état. Mais essaye quand même d'être là demain.

-Oui...je vais essayer...merci monsieur.

-Tu as besoin d'aide ? Tu veux que je te raccompagne ?

-Merci mais non...faut que je prenne l'air...Je crois que marcher me fera du bien... »

Sans ajouter un mot, Kevin se leva, et sortit de la pièce en chancelant légèrement. Ses tremblements n'étaient qu'à moitié simulés, et son malaise était tout ce qu'il y avait de plus réel, aussi les autres n'eurent aucun mal à croire à son histoire de mescaline. Quand Kevin referma la porte derrière lui, il les entendit reprendre leur conversation sur Mysterion.

« Alors Will, tu sais qui c'est finalement ? Cartman te l'a dit ?

-Non. Je pense qu'il le sait, le connaissant il aurait pas laissé cette information lui passer sous le nez, mais il m'en a pas parlé.

-Je parie que le petit rouquin le sait, lui ! S'il se tapait Mysterion...

-Possible. Je lui ai pas demandé... »

La porte se referma, étouffant les voix des compagnons de Kevin. Le jeune junkie sortit aussitôt dehors, le cœur battant et les tripes nouées. Il se sentait tellement mal que pour un peu, il aurait vraiment cru faire un mauvais trip, sauf que la réalité était infiniment plus terrifiante que tous les effets négatifs que pouvait avoir la drogue.

Kenny...Kenny son petit frère, Kenny ce foutu accro au sexe, Kenny qui était un ami très proche de Broflovski depuis l'enfance. Kenny qui couchait avec lui. Kenny...qui était amoureux de lui...

Était-il possible...que Kenny...soit Mysterion ?

« Non ! S'affola Kevin. Non, c'est pas possible ! Putain, non ! Pas Kenny ! Kenny peut pas être Mysterion, c'est impossible ! Après tout, Kenny c'est juste mon petit frère...Un petit branleur, un idiot qui pense qu'avec sa queue. »

Idiot oui. Capable de se foutre dans la merde comme personne. Capable de toutes les conneries possibles. Parce qu'il était complètement inconscient. Mais jamais c'était pour faire du mal. Stupide, mais avec quand même un bon fond. Le genre le mec qui aidait les vieilles dames à traverser la rue. Ou qui rendait service à ses potes sans rien attendre en retour. Un petit con, mais gentil. Quoique des fois, il pouvait être une putain de teigne quand on l'emmerdait. Kevin se souvenait de certaines fois où ils s'étaient battus comme deux chiffonniers, et où ils s'étaient retrouvés tous les deux avec des bleus. Kevin était plus fort, mais Kenny s'en foutait. En fait, il avait jamais peur de rien Kenny. C'était le genre de mec capable de provoquer une bande de camés juste pour rigoler. Et avec ça, une chance pas possible, parce que malgré toutes les conneries qu'il avait pu faire dans sa vie, il arrivait à s'en sortir sans rien de plus que quelques bleus ! Alors que Dieu savait qu'il y avait eu plus d'une fois où il aurait pu se faire très mal. Voire même crever. Mais jamais il...Jamais...Jamais il était mort...

Les mains tremblantes, Kevin réussit tant bien que mal à sortir une cigarette de sa poche et à se la mettre dans la bouche. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour réussir à l'allumer, mais quand il y arriva, il la fuma jusqu'au filtre, sans y trouver le moindre réconfort. Il se sentait nerveux, et il s'éloigna de quelques pas pour essayer de se calmer, mais ça ne servit à rien. Aucune de ses dénégations intérieures n'arrivait à le rassurer, en fait c'était même le contraire. Quand on y pensait, Kenny avait le bon âge. La bonne stature. La même propension à se faire dans la merde. Le même caractère hargneux. La même putain de chance de cocu. Le même sens de la justice. Le même désir de venir en aide aux gens qu'il aimait. Le même petit copain roux et juif. Est-ce que ça pouvait vraiment être un hasard ?

Kevin s'empara de son téléphone portable et composa de mémoire le numéro de Kenny. Il colla l'appareil à son oreille, le cœur battant, espérant plus que tout que son frère ne décroche et ne l'insulte pour l'avoir réveillé. C'est que normalement, si on était logique, Kenny il devrait être encore au lit à cette heure-ci. Les lycéens de seize ans, ils étaient censés dormir, le matin. Du moins, ceux qui ne passaient pas leurs nuits à patrouiller en ville pour tabasser les criminels de tout poil !

« Décroche, allez...marmonna le dealer entre ses dents. Putain de merde, décroche, espèce de petit con ! »

Au bout de cinq tonalités, le répondeur se mit en route. Kevin raccrocha. Il fixa son téléphone pendant de longues secondes, le poing serré. Ça ne voulait rien dire. Kenny avait toujours eu le sommeil lourd. Il était sûrement en train de dormir...Sûrement...Kevin réessaya de le joindre une fois, puis une deuxième, puis une troisième, même si l'espoir était en train de disparaître comme neige au soleil. Kenny ne répondit pas. Bordel de merde, mais où est-ce qu'il était passé, ce petit enfoiré ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien foutre ?

Qu'est-ce que Cartman avait fait de lui ?

Kevin rangea son téléphone jeta son mégot à terre. Il l'écrasa rageusement, sans savoir quoi faire. Rentrer chez lui ? Ce serait sûrement le moyen le plus sûr et le plus rapide de voir si Kenny était à la maison, et en sécurité. Mais s'il n'y était pas ? S'il n'était pas dans sa chambre ? Qu'est-ce que Kevin allait bien pouvoir faire ? Le chercher ? Mais où ?

Kevin entendit soudain la porte s'ouvrir, à quelques mètres de là. Il sursauta, et saisi par un pressentiment, il se dissimula tant bien que mal derrière une vieille benne à ordure qui traînait par là. De sa cachette, il vit plusieurs personnes sortir, dont une silhouette massive et grasse qu'il n'eut aucun mal à reconnaître. Eric Cartman. Le petit binoclard à côté, c'était Leroy. Les autres, des hommes de mains haut gradés dans la hiérarchie de leur organisation, à qui Cartman semblait donner des ordres. Ils s'éloignèrent, heureusement dans la direction opposée à celle où se trouvait Kevin, et disparurent dans les ténèbres de la nuit. Le jeune dealer n'osa pas faire un geste, terrifié à l'idée d'être découvert. Mais c'était stupide. Il ne faisait rien de mal. Il avait parfaitement le droit d'être là. Pourtant, il préféra rester caché dans son coin, et n'en bougea plus, jusqu'à ce qu'il entende quelques minutes plus tard un bruit de moteur. Une voiture apparut brièvement dans son champ de vision avant de disparaître au loin, et il semblait bien que Cartman était à l'intérieur.

Kevin lâcha un soupir de soulagement. Rien d'inhabituel. Il était très tôt. Le big boss était rentré chez lui, comme il faisait chaque matin. Il reviendrait la nuit prochaine. Et Broflovski ? Il était encore là-haut ? Oui, sûrement...Où est-ce que Cartman aurait pu le garder, sinon ici ? Une idée folle traversa l'esprit de Kevin, qui hésita un long moment, avant de prendre son courage à deux mains et de revenir à l'intérieur du bâtiment. Cartman était parti. A cette heure-ci, beaucoup d'hommes étaient sûrement partis aussi, il ne devait rester que les gardes habituels et les quelques paumés qui n'avaient pas d'autre endroit où dormir. L'occasion était trop belle pour qu'il la laisse passer. Et de toute façon Kevin était tellement inquiet qu'il savait qu'il lui fallait une réponse, tout de suite, sinon il allait devenir dingue.

Kevin McCormick marcha tranquillement vers le bureau de Cartman. Les quelques personnes qu'il croisa ne lui posèrent aucune question. Le jeune homme espérait juste qu'il n'allait pas tomber nez à nez avec un de ses collègues junkies, ou pire, avec Ginelli. Sûr qu'il aurait à répondre à une ou deux questions sur son bad trip à la mescaline ! Heureusement, Kevin arriva jusqu'au premier étage sans encombre, et s'accorda une ou deux secondes pour souffler un peu. Son cœur battait très fort. Il prit une profonde inspiration, et parcourut les quelques mètres qui le séparaient encore de la pièce où Cartman gardait Broflovski prisonnier.

« Je suis cinglé de faire ça, se dit-il soudain. Et si je me fais surprendre ? J'aurai du mal à expliquer pourquoi je veux entrer dans le bureau de Cartman en son absence... »

Il songea une seconde à rebrousser chemin, mais il se donna une claque mentale pour s'obliger à se calmer. Il devait arrêter d'être aussi parano. De toute façon, il n'était qu'à trois mètres, il allait juste jeter un coup d'œil, pour voir et puis...il aviserait ! Kevin marcha droit devant lui, et bifurqua au moment convenu, jusqu'à se retrouver dans le couloir en face du bureau de Cartman. Il n'y avait qu'un seul garde. Armé, et l'air de s'ennuyer. Kevin reconnut alors en lui l'un de ses clients réguliers, avec qui il s'entendait bien, et il poussa un imperceptible soupir de soulagement. Les choses allaient peut-être être plus faciles qu'il n'avait pensé.

Kevin s'avança vers lui, décontracté et sûr de lui, comme il était d'habitude. Il héla le garde avec familiarité.

« Hé ! Salut ça va ? »

Le garde sursauta et pointa son arme sur lui, avant de l'abaisser en grognant.

« C'est toi Kevin ? Putain, j'ai failli te tirer dessus !

-Du calme mec, je suis pas venu pour te bouffer !

-Mouais. Pourquoi t'es là ? Me dit pas que tu traînes devant le bureau du patron sans arrière-pensées.

-Oh, c'est les gars qui m'ont dit que tu étais ici...J'avais un truc à te proposer.

-Quoi ? »

Kevin sortit de sa poche ses sachets de cristaux magiques et les montra au garde.

« Ça te dirait de participer à une petite étude de marché ?

-Comment ça ?

-On a reçu quelques échantillons de ce truc. C'est nouveau, ça se vend du feu de dieu dans les états du sud, à ce qu'on dit. Ginelli m'a demandé d'en donner un peu pour voir si c'est aussi bien que ça, et comme t'es un de nos meilleurs clients, je me suis dis que ça pouvait t'intéresser. »

Le garde le regarda avec méfiance. Kevin lui adressa son sourire le plus tranquille, même si son cœur était en train de battre très fort.

« Et t'es venu me voir uniquement pour ça ? T'avais personne d'autre à qui distribuer tes machins ? »

Kevin cilla, et après quelques secondes d'indécision, abaissa la main.

« Bon ok, j'avoue...Je suis pas là que pour ça. Will m'a dit qu'il était venu ici.

-Ouais, et alors ?

-Je voulais juste savoir...C'est vrai que Cartman a enfermé son juif là-dedans, et qu'il se le tape ?

-Ouais c'est vrai.

-Et...Ils étaient à trois ? Sur lui ?

-Ouais, Cartman, Will, et Leroy Jenkins. Il a pris cher le petit feuj. Je l'entendais crier d'ici, ça a du faire mal ! »

Le garde secoua la tête d'un air légèrement dégoûté. Kevin s'en rendit compte.

« T'en fait une tête. T'as mal pour le feuj ?

-Ouais, presque. Enfin...Je veux dire...C'est qu'un gamin ! Il a quoi, seize ans ? A son âge, moi j'avais même pas vu ma première chatte ! Je veux pas critiquer Cartman, hein, je sais bien qu'il est très fort, et qu'on trouvera pas meilleur que lui pour gérer notre organisation. Mais là...Nan je suis pas d'accord. Et à trois en plus...T'imagine Kevin, ce gamin, ça pourrait carrément être ton petit frère, quoi ! »

Il fallut toute la volonté de Kevin pour garder un visage neutre, et il acquiesça sans rien dire.

« T'es venu ici uniquement pour savoir ça ? Continua le garde.

-Je voulais juste être sûr que Will avait pas mythonné. Alors si Cartman a ramené son juif ici, ça veut dire qu'il a vraiment vaincu Mysterion ?

-Il paraît, ouais. J'étais là quand Cartman l'a dit, et il avait l'air sûr de lui.

-Et...T'en sais pas plus ? Genre...qui c'était par exemple ?

-Nan, je sais pas. Pourquoi, t'as une idée sur la question ?

-Hem...plus ou moins. Et ben si Mysterion est vaincu c'est vraiment...une bonne nouvelle ! C'est génial, hein !

-Ouais c'est clair.

-Et si on se faisait un petit trip pour fêter ça, toi et moi ? »

Kevin agita ses sachets de DMT avec un grand sourire. Le garde hésitait.

« Je ne sais pas...si Cartman apprenait que je prends des trucs pendant que je garde son bureau, il serait furieux.

-Oh, ça va, il est pas là Cartman ! Et puis, je vois pas qui pourrait te dénoncer, franchement, qui irait fouiller dans son bureau ?

-Mais y a aussi le juif à l'intérieur. Et s'il s'échappait ?

-Quoi, il est pas attaché ?

-Si, mais...

-Bah alors, arrête d'être aussi parano, mec ! Détends-toi ! Y a plus de Mysterion, tu crois pas que ça se fête, ça ? Et puis t'en fais pas, le trip dure pas si longtemps, c'est juste l'affaire de dix minutes... »

En vérité, pour ce qu'il en savait, les effets du DMT duraient plutôt une heure, mais Kevin préféra ne pas entrer dans les détails de peur que le garde ne refuse. L'homme hésita encore, avant de finalement céder.

« Bon d'accord. »

Le junkie hocha la tête d'un air approbateur et prépara tranquillement deux joints. Ses mains tremblaient, et il dut faire de gros efforts pour ne pas le montrer à l'autre. Il lui sembla qu'il mettait une éternité à les rouler, quand bien même c'était pour lui un geste quasiment quotidien. Le garde allait sûrement se rendre compte de sa nervosité. Il allait se poser des questions. Il allait sûrement refuser de fumer...Pourtant, quand Kevin lui tendit l'un des deux joints, l'homme sourit et fouilla aussitôt dans ses poches à la recherche d'un briquet. Il eut même l'amabilité d'allumer celui de Kevin.

« A la mort de Mysterion, dit-il.

-Ouais » répondit Kevin.

Le garde fuma aussitôt de grande bouffées enthousiastes. Kevin ne fit que semblant, et ne quitta pas des yeux l'homme, attentif au moindre signe indiquant qu'il avait commencé son voyage. Ça ne prit que quelques minutes avant que les pupilles du garde ne se dilatent, et que sa bouche n'esquisse un sourire absent.

« Ouah...le mur...trop beau... »

Il ne voyait même plus Kevin, trop occupé à fixer béatement le mur en face de lui. Il en aurait pour un bon moment avant de redescendre. Kevin écrasa son joint à peine entamé contre le mur, le rangea dans sa poche, et se précipita sur la porte en se félicitant qu'elle ne ferme pas à clé. Le moment était venu. Il fallait qu'il sache. Il devait absolument savoir si son frère était réellement Mysterion. Et si la réponse était oui, ce qu'il était devenu.

Kyle était en cet instant plongé dans une espèce de torpeur, entre le sommeil et l'évanouissement, due à la fois à son épuisement physique et à son désir profond d'oubli. C'était là le seul refuge qu'il possédait encore contre la cruauté de Cartman, et une part de lui même espérait bien ne jamais se réveiller. Pourtant, il lui sembla qu'il ne s'était écoulé que quelques minutes avant qu'il ne sente une main ferme le secouer dans tous les sens.

« Réveille-toi ! Allez, réveille-toi, bordel ! » dit une voix qui lui sembla loin, très loin, et en même temps bien trop proche.

Kyle gémit. Il ne voulait pas se réveiller. Il ne voulait pas retrouver la souffrance. Mais son tortionnaire insista, et le jeune roux se sentit peu à peu émerger des ténèbres, malgré son envie désespérée d'y rester. Il ouvrit à grand peine les yeux, et ne vit devant lui qu'un visage flou. Ce n'était pas Cartman. Sans comprendre, Kyle cilla, et sa vision devint plus nette. C'est alors qu'il reconnut la personne qui venait de le réveiller. C'était Kevin, le frère aîné de Kenny. Kyle mit un certain temps avant de le reconnaître, et le regarda avec perplexité. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Pourquoi est-ce qu'il venait l'emmerder ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Et...Et aussi...Pourquoi est-ce qu'il avait l'air aussi effrayé ?

Kyle se rendit alors compte qu'il n'y avait personne d'autre dans la pièce. Dehors, le soleil n'était même pas encore levé. Le jeune juif comprit qu'il n'avait pas du rester inconscient très longtemps, sûrement même pas une heure en fait. Devant lui, Kevin était très pâle, et ne cessait de jeter des petits coups d'œil inquiets en direction de la porte soigneusement fermée. Est-ce qu'il avait peur de se faire surprendre ? Mais pourquoi donc ? Kyle se réveilla alors tout à fait et regarda le frère de son ami avec indécision. Un vague espoir incertain commençait à naître en lui.

Kevin le regarda longuement, ses yeux s'attardèrent sur le visage tuméfié et sur les marques de coups partout sur le corps quasiment nu de Kyle. Il déglutit avec difficulté avant de poser la question qui le tourmentait tellement.

« Est-ce que c'est mon frère ?

-Que...Quoi ?

-Mysterion. Est-ce que c'est mon frère ? Est-ce que c'est Kenny ?

-Je...Pou...Pourquoi tu me demandes ça ? »

Kevin lâcha une exclamation de rage et saisit Kyle à la gorge. Il ne lui fit pas vraiment mal, mais ça n'empêcha pas le roux de le regarder avec effroi, le supplice qu'il venait d'endurer étant encore trop présent à son esprit.

« Putain de merde, réponds-moi tout de suite connard de juif ! Est-ce que Mysterion est mon frère ? L'autre là, Will, m'a dit que tu te tapais Mysterion ! Et je sais que...toi et Kenny...Bordel, dis-moi seulement si c'est lui ! Il faut que je sache ! »

Il y avait autant de supplication que de menace dans la voix de Kevin, et Kyle n'eut pas la force de chercher à protester. De toute façon, à quoi est-ce que ça aurait servi de nier ? Cartman était au courant de tout maintenant. Aussi, le jeune juif se contenta de hocher la tête, une seule fois, de haut en bas. Kevin devint très pâle et le lâcha. Ses mains tremblaient.

« Non...Non c'est pas vrai...C'est pas possible...Kenny...Putain de merde, mais il est complètement dingue ! Qu'est-ce qui lui a pris de faire ça ? Il tenait tant que ça à se faire tuer ou quoi ?

-Il...Il a fait ça pour aider les gens ! Répliqua Kyle. Tu es peut-être incapable de comprendre ça, mais ton frère est un héros !

-Un héros, lui ? Il a mis en danger la vie de notre famille ! La mienne, celle de Karen, celle de nos parents ! Nom de Dieu, j'ai toujours su qu'il avait rien dans le crâne, mais là il...Kenny est...C'est vraiment un...Et tous ces types qu'il a affronté, ils doivent...Oh merde ! »

Il y eut un long moment de silence. Kevin s'était relevé, et fixait Kyle sans le voir, plongé dans ses propres pensées peu réjouissantes.

« Où est-ce qu'il est ? Demanda t-il alors d'une voix faible. Qu'est-ce que Cartman lui a fait ?

-Il est prisonnier d'un malade mental, répondit Kyle sans prendre de pincettes. A la merci d'un véritable psychopathe. Son sort n'est probablement pas mieux que le mien. Peut-être même pire encore.

-Mais, il...Il n'est pas mort...Il paraît...On dit qu'il peut pas mourir...

-Son sort est encore pire que la mort ! S'écria Kyle de toute la force de son désespoir. Il a besoin d'aide ! Il ne pourra pas s'en sortir tout seul ! Il faut que tu l'aides !

-Hein ? S'exclama Kevin d'un ton ahuri, comme s'il ne lui était jamais venu à l'esprit de faire quoi que ce soit pour son frère. L'aider ? Mais...Comment ?

-Libère-moi ! Laisse-moi partir d'ici ! Je sais où il est, je suis capable de le sauver !

-Tu rêves, toi ! Si je fais ça, je suis mort, et toute ma famille avec moi !

-De toute façon Cartman te tuera tôt ou tard, alors tu ferais aussi bien de prendre les devants !

-Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes encore ? Pourquoi est-ce que Cartman voudrait me tuer ? »

Kyle sentit un profond énervement s'emparer de lui face au visage incrédule de Kevin. Il était vraiment trop con ce mec !

« Réfléchis un peu ! S'écria t-il. Tu crois sérieusement que Cartman va te laisser vivre maintenant qu'il sait que Mysterion c'est Kenny ? Tu t'imagines qu'il va te laisser continuer ta petite vie tranquille sur son propre territoire ? T'es le propre frère de Mysterion, au cas où t'aurais pas encore compris ! Cartman va te tuer, et il tuera sûrement aussi le reste de ta famille ! »

Kevin se décomposa. Kyle avait sans doute raison. Non, en fait, il avait totalement raison. Kevin était dans la merde jusqu'au cou. Il connaissait trop bien la réputation d'Eric Cartman pour douter de la justesse du raisonnement de Kyle. Il allait se faire tuer, c'était quasiment certain. Merde merde merde merde merde.

Kyle dardait sur lui un regard insistant. Il espérait encore que Kevin l'aide à s'enfuir. Mais ça il n'en était pas question, oh que non ! Kevin n'était pas fou. Il n'allait pas commencer à faire ce genre de conneries. C'était la mort assurée s'il osait seulement essayer. Cartman ne pardonnait jamais. D'ailleurs s'il savait que Kevin était entré dans son bureau...Le jeune drogué se tourna soudain vers la porte en sentant son cœur battre horriblement fort. Combien de temps il était resté là au juste ? Cinq minutes ? Dix ? Plus que ça ? Le garde était sûrement en train de déplaner maintenant ! S'il découvrait que Kevin lui avait offert un joint uniquement pour entrer dans le bureau du patron...Oh putain de merde, il ne fallait pas rester là ! Il devait partir, tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard !

« Tu dois sauver Kenny ! répéta encore le juif avec ce même regard pressant. Tu es la seule personne à pouvoir l'aider !

-Je...Je ne peux pas...Je...Merde...Je peux pas t'aider à t'enfuir.

-Alors va voir Stan Marsh ! Tu le connais, Stan, notre ami le brun ! Il habite Bonanza Street. Il est au courant de l'histoire, il saura quoi faire !

-Je veux pas d'ennuis...J'ai rien à voir là-dedans moi...

-Tu crois que Cartman en a quelque chose à foutre ? Tu sais ce qu'il fait aux gens qui se mettent sur sa route ? Arrête d'être une telle lopette, agis, putain de merde !

-Ta gueule petit con ! Tu...Tout ça c'est de ta faute ! »

Sur ces mots, Kevin se détourna et s'enfuit de la pièce. Il courut plus qu'il ne marcha vers la porte, poussa un bref soupir de soulagement en constatant que le garde n'avait pas encore déplané, et se sauva aussitôt sans demander son reste. Kyle le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue, inquiet et énervé à la fois. Mais au fond de lui, un minuscule espoir venait de naître. Kevin ne pourrait pas se voiler la face très longtemps. Il allait devoir prendre une décision tôt ou tard. Et peut-être qu'il possédait encore assez de courage pour sauver son frère des griffes de Jim McElroy.

Ou peut-être pas.