Et me voilà de retour avec le chapitre 25 ! J'ai pris très peu de temps à l'écrire, celui-là, et j'espère que mon enthousiasme se ressentira dans l'écriture =)

On approche bientôt d'un moment assez décisif dans les rapports au sein de l'équipage. Je sais que LPDCN est une histoire assez slow burn au niveau de l'intrigue, mais croyez-moi, je fais de mon mieux pour poser les fondations avant d'entrer dans le vif du sujet ! (eh ouais, t'as vu, on n'est pas encore au tiers de l'histoire et- comment ça je vous décourage totalement en disant ça)

Merle : merci d'avoir pris le temps de laisser une review, t'es choute :'D Mathieu et Ginger aimeraient beaucoup avouer à Antoine pour la carte, mais Victor, Bob et Links préfèrent garder le secret. Tu verras bien comment ça se terminera... 0:D
Pour Judith, c'est le grand Mystère de la ff, ce serait pas drôle si je te disais si elle finit par rentrer dans l'équipage... Réponse au chapitre prochain normalement ;)

Le chapitre 26 sera prêt (je l'espère) dans deux semaines également si tout va bien, et n'hésitez pas à me laisser une review pour me faire part de vos ressentiments sur l'histoire ! Je me suis aussi demandé si ça vous plairait que je vous passe les musiques qui m'ont énormément inspirée à écrire certains passages en mettant les liens sur mon profil. Ça vous dirait ? J'ai un répertoire assez varié mais ça pourrait plaire à ceux qui aiment les lectures musicales. C'est comme vous voulez !

J'ai la flemme de faire mon disclaimer mais normalement vous êtes au courant que rien ni personne ne m'appartient à part le scénario et l'univers, hein ? Allez, filez lire !


Chapitre 25 | De moins en moins

— Vers Saint-Malo ! Il faut nous rendre à Saint-Malo !

La voix remplie d'espoir de Charlie couvrit le pont et eut le mérite d'attirer l'attention. Tous les regards se tournèrent vers elle, debout à côté de Kriss qui l'écouta fanfaronner face au papier qu'il venait de lui donner. Aussitôt, la jeune femme se tourna vers Yéyé, de garde au gouvernail, avant de lui faire signe de garder le cap ; et François revint en hâte de la poupe d'un air revigoré :

— C'est leur réponse ?!

— Oui ! Ils se rendent vers Saint-Malo, tout va bien ! s'exclama-t-elle en sautillant presque sur place. On a juste besoin de tenir la distance !

Le Fossoyeur sembla libéré du poids imaginaire qu'il avait sur les épaules. Un soupir de soulagement franchit ses lèvres, et il échangea un regard galvanisé avec Tim, adossé contre le parapet de bâbord qui le lui rendit sans problème.

Nyo sourit depuis sa place à la vigie, qu'il avait échangée avec Kriss en voyant les cernes impressionnants sous les yeux du changeur d'âme. De là, il pouvait voir l'agitation qui parcourait chaque membre de l'équipage, et l'espoir qui se peignait peu à peu sur les visages de chacun d'entre eux. Sans leur capitaine, le Vol-au-Vent semblait avoir perdu un peu de son âme, et le dessinateur en était le premier à l'avoir aperçu. Pas étonnant, sachant qu'il était là depuis que l'équipage ne comptait qu'Antoine et lui…

Il s'inquiétait, parce que lorsque le capitaine était parti, celui-ci avait emporté une angoisse sourde dans son cœur, qu'il n'était pas arrivé à cerner. Depuis qu'Antoine avait retrouvé sa fameuse carte, la Marine semblait avoir mis les bouchées doubles pour les retrouver, et cela l'inquiétait plus que tout. Jamais ils n'avaient été l'objet d'une attention aussi grande, quand bien même ils s'y attendaient en devenant pirates. C'était étrange et effrayant de savoir que soudainement, les yeux de la milice s'étaient braqués sur eux, régime qu'ils défiaient sans cesse en fendant les flots, étendard au vent. En levant le regard pour croiser le drapeau caractéristique de leur équipage, Nyo se rappela de la fois où Antoine s'était ramené sur le pont avec le tissu noir, un sourire fier sur son visage et qu'il lui avait demandé de dessiner l'emblème de ce qui était devenu leur caractéristique commune.

Un soupir franchit ses lèvres, et pour la première fois depuis un long moment, le pirate réalisa qu'il s'agissait d'un soupir de nostalgie. Des flots de souvenirs lui revenaient en tête, sa vie d'avant, sa rencontre avec Antoine, les premiers jours sur le bateau, les premiers arrivants dans l'équipage… Nyo détourna les yeux du pont, où Charlie s'était à nouveau précipité vers la trappe menant au bureau sous la proue, pour regarder l'horizon à la place. Aucun oiseau ; ils étaient encore loin de terre, et si s'être éloigné des côtes de France leur avait semblé stratégique, il devait désormais s'en rapprocher.

Un autre soupir. Surpris lui-même par ses souvenirs absurdes, il hésita un instant à descendre pour demander le relais, mais il se réprimanda. Il avait une mission, il le faisait pour Kriss qui n'avait pas dormi, et aussi dans l'espoir d'apercevoir la terre où les attendait leur capitaine. Chassant ses pensées inquisitrices, Nyo se pencha sur le garde-fou de la vigie, sauta par-dessus avec l'agilité qui lui était propre, pour atterrir parfaitement sur le hauban du mât principal.

En souriant, il ferma les yeux, toujours debout, et se laissa porter un instant par le vent – mais il gardait toujours en tête sa position et l'agencement de ses pieds sur la poutre en bois. L'espace d'un instant, il s'imagina tomber, tomber pour se faire recueillir par les vents ascendants et s'envoler autour des voiles. Au bout de quelques secondes seulement, il fut forcé de rouvrir les yeux, rappelé à sa tâche, mais il resta sur le hauban de la grand-voile. À la place, il s'assit simplement, laissant ses jambes se balancer au-dessus du vide, et il aperçut Benjamin lui faire un signe de la main d'en bas. Il aurait bien aimé voler comme le maudit perroquet qui leur servait de messager.

Nyo n'avait jamais aimé être contenu. Il était bien mieux ainsi, perché sur une petite surface mais libre de ses mouvements ; et les remparts de la vigie, bien que simples, lui donnaient l'impression qu'il était enfermé en dépit de la hauteur à laquelle il se trouvait. Ils les avaient installés le jour où Links avait failli tomber du poste de sentinelle, leur occasionnant une peur bleue – et convainquant définitivement le navigateur qu'il ne remettrait pas les pieds en haut du mât. Il pensa brièvement que s'il avait emporté son carnet à croquis, il aurait pu dessiner la magnifique vue qui s'offrait à ses yeux, mais il se contenta de la garder en tête : avec un peu de chance, il pourrait la dessiner cette nuit. Instinctivement, son regard s'attarda à nouveau sur le drapeau, et plus particulièrement aux attaches qui le maintenaient en place. C'était lui également qui était monté l'accrocher sous les yeux enjoués d'Antoine.

Sans prévenir, et d'un geste qui aurait pu alerter les autres s'ils n'étaient pas déjà habitués à ses envies extravagantes, il se laissa tomber en arrière, ses genoux pliés et accrochés fermement à la poutre qui le maintenait à 250 pieds de hauteur. Ainsi pendu, il tendit les bras, et regarda en bas sans sentir le moindre malaise. De là, il voyait les membres d'équipage aussi gros que des billes de verre, et en bougeant les doigts, il avait l'impression de pouvoir les saisir et les déplacer comme un maître du jeu faisant bouger ses pions. Cette comparaison le fit sourire, mais encore une fois, il dut réprimer son comportement agité en se rappelant de sa mission première ; il devait faire attention, quelques minutes de distraction pouvaient les mener à leur perte si la sentinelle ne faisait pas son travail.

Pour la deuxième fois, il se reprit et remonta dans la vigie en se fustigeant moralement. En gonflant les joues d'ennui et en fronçant les sourcils, il refit le tour de l'horizon, mais évidemment rien ne lui sauta aux yeux. Dépité par sa propre erreur d'avoir accepté ce rôle qui ne convenait absolument pas à son caractère, il se prépara mentalement à passer plusieurs heures sans bouger, quand un cri le retient.

Il regarda en bas, pour voir que François l'observait depuis le pont, toujours avec sa fidèle pelle à l'épaule. Une main en visière pour ne pas blesser ses yeux à cause du soleil, le second d'Antoine l'avait interpellé, et continua d'une voix puissante :

— Tu vois quelque chose ? lui demanda le pirate à la pelle.

— Nan…

Il n'avait pas pu s'empêcher de répondre d'une voix atone mais forte pour couvrir la distance, démontrant son ennui le plus total. François sembla afficher une drôle d'expression, le genre de regard qu'un adulte aurait adressé à un gamin lui posant une question incongrue, mais Nyo n'en fut pas sûr au vu de la hauteur à laquelle il se trouvait ; puis, le pelletier reprit d'un ton conciliant :

— Si jamais tu es fatigué, n'hésite pas !

Il fut tenté de bondir sur l'occasion, mais sa fierté l'en empêcha. Qui descendait de la vigie au bout d'une demi-heure seulement ?

— Ouais, lâcha-t-il en ne prenant même pas garde au volume de sa voix.

François l'entendit quand même car il hocha la tête pour repartir.

Nyo souffla longuement avant de s'accouder au parapet, poings sur les joues d'un air ennuyé.

En repensant à la raison qui avait poussé Antoine à quitter le navire, il parla comme si le capitaine se trouvait en face de lui :

— J'espère vraiment que ta carte en valait le coup, Antoine.


Au bout d'une heure à peine de chevauchée, la jument de Links s'effondra au sol.

Couvert d'écume et à moitié asphyxié par l'effort surhumain qu'on lui demandait, l'animal s'écroula de tout son poids après avoir trébuché, et le navigateur fut projeté de sa monture à une allure vertigineuse ; Plectrum, qui les suivait en volant, émit un croassement sonore tandis que tous s'arrêtaient précipitamment dans leur course folle. Mathieu n'avait pas pu voir la scène, caché derrière Antoine, mais au vu des réactions de panique qu'il entendit devant eux, il craignit le pire, et sauta à bas de leur cheval dans un réflexe qu'il ne contrôla pas. Rapidement, il chercha le cartographe des yeux, et le trouva à une dizaine de mètres plus loin, étalé sur le flanc en plein milieu du sentier encore poussiéreux à cause de leur passage.

Sans réfléchir, il se précipita à ses côtés. Une fois accroupi, et avant même qu'il ne puisse toucher Links, il fut arrêté par la chose à laquelle il s'attendait le moins : Plectrum s'était interposé entre lui et son maître, le fusillant cruellement du regard au moment où Ginger criait dans son dos :

— Ne le touche pas !

Déboussolé, Mathieu se retourna, pour voir que sa camarade le rejoignait en courant – un air épouvanté déformait son visage d'ordinaire si calme :

— Links ! Links, tu m'entends ?!

Le navigateur leur tournait le dos et en voyant Ginger s'approcher, le perroquet s'écarta subitement – cette réaction vexa brièvement le changeur d'âme, qui se reprit aussitôt face à la gravité de la situation. La pirate se pencha pour voir son visage, en continuant de faire attention à ne pas le toucher ; un bref instant, son expression d'horreur s'accentua et elle blêmit subitement. Du sang coulait de son front, remarqua Mathieu, et son torse ne bougeait pas, ce qui poussa son amie à prendre précautionneusement le pouls de l'accidenté. Derrière le changeur d'âme et la combattante à la hache, Antoine s'était précipité pour vérifier l'état de son cartographe – en lui jetant un coup d'œil, il constata que Bob était à présent dans les bras de Victor, qui tentait tant bien que mal de le faire tenir en selle pour ne pas trop le brusquer en le faisant descendre. Judith restait en retrait, ne sachant visiblement pas quoi faire. Les chevaux, trop épuisés, restaient en place et profitaient de cet instant de répit.

— Ça… Va…

Le chuchotement était faible, presque inaudible, mais Mathieu l'entendit distinctement : il ne savait pas si c'était la panique qui exacerbait ses sens ou si le Primitif, malgré son bâillon, venait de lui donner un coup de pouce intentionné. Toujours est-il qu'il réalisa avec soulagement que Links était en vie, et le visage de Ginger s'éclaira subitement à cette révélation.

— Links ! Oh mon dieu, est-ce ça va ? Où est-ce que tu as mal ?!

D'autres questions semblaient vouloir franchir ses lèvres, mais Ginger se fit violence pour ne pas brusquer le navigateur. Celui-ci prit le temps de répondre, mais le changeur d'âme comprit que c'était moins par difficulté que dans le but d'évaluer chaque partie de son corps posément. Intérieurement, il fut impressionné par le sang-froid du pirate : à sa place, il ne doutait pas qu'il aurait fini par paniquer sous la gravité de la situation et des Six qui auraient eu tôt fait de hurler.

Puis, lentement, Links reprit :

— Je n'ai rien.

Une quinte de toux le prit subitement, et il cracha un peu de sang ; voyant aussitôt les visages inquiets de ses camarades, il esquissa un petit geste de la main destiné à les apaiser :

— Juste… Un peu de sang.

— Tu es sûr que tu n'as rien de cassé ? intervint Mathieu.

Il ne referait pas la même erreur : la culpabilité l'étouffait depuis que sa négligence envers l'état de Bob avait poussé ce dernier à l'évanouissement. Links le chercha du regard, et quand il le croisa, le changeur d'âme vit qu'il était presque détendu, serein, d'autant plus quand il déclara d'un ton reconnaissant :

— Non, tout va bien.

Un silence passa, le temps qu'il reprenne sa respiration d'un ton particulièrement sifflant :

— Où est… ?

Il n'eut pas besoin de finir sa question : Plectrum sautilla sur ses deux serres jusqu'au champ de vision de son maître, dont les yeux marrons se dardèrent aussitôt sur lui. Un message sembla passer entre eux, et Mathieu aurait juré qu'il voyait une réprimande dans le regard de l'oiseau.

— Et la jument ?!

Cette fois-ci, une inquiétude transparaissait dans sa voix. À la surprise de tout le monde, ce fut Judith qui répondit :

— Ici.

Mathieu tourna aussitôt la tête pour voir où la vagabonde se trouvait, et Links tenta faiblement de relever la tête d'un air affolé – en vain. Leur ancienne guide se trouvait aux côtés du cheval, étendu sur le côté, et dont le flanc était couvert d'écume. D'un geste doux, Judith avait posé sa tête sur ses genoux et lui caressait le chanfrein pour la rassurer. De là où il était, le changeur d'âme pouvait voir que l'animal respirait difficilement, et les chuintements dans sa respiration difficile leur indiquait son mauvais état.

— Est-ce qu'elle est… ? demanda Links qui n'arrivait pas à la voir.

— Elle est mal en point, mais c'est surtout dû à la fatigue, intervint Victor qui restait au chevet de Bob en veillant à ce qu'il aille bien.

Du coin de l'œil, le pirate aux colts surveillait l'état des autres chevaux, mais eux aussi respiraient lourdement. Si Links n'était pas tombé, l'un d'entre eux l'aurait été tôt ou tard.

Puis, un pressentiment saisit Mathieu aux tripes, tandis que son regard se précipitait vers Antoine avec angoisse.

Le capitaine n'avait pas prononcé un seul mot depuis l'accident de Links, et il le contemplait avec une lueur hantée dans ses prunelles. Ce dernier le remarqua soudainement alors que l'angoisse envers sa monture diminuait légèrement, et il lui rendit un regard désolé.

— Tu peux te lever ? demanda Ginger en posant précautionneusement ses mains sur ses épaules.

Le navigateur hocha la tête en regardant ses jambes, mais Antoine ne le lâcha pas du regard. Doucement, il se redressa, aidé par sa camarade, et une fois assis, il porta la main à son front. En sentant la substance poisseuse sur ses doigts, il la retira vivement pour observer le sang qui coulait d'entre ses cheveux d'un air mi-étonné mi-effrayé.

Sa première réaction fut de fixer son capitaine, toujours aussi pétrifié.

— Antoine, si j'avais su, je-

— Tais-toi.

Le ton du chef des Pirates du Cabaret Noir était ferme, mais bienveillant. Mathieu et Ginger n'osèrent pas intervenir, regardant l'échange qui se déroulait entre le capitaine et son navigateur, qui continua néanmoins :

— Je ne pourrais pas aller jusqu'à Saint-Malo, pas maintenant. Je suis désolé, je-

Sa phrase ne fut pas coupée par son supérieur mais par Plectrum, qui batifola à tire-d'aile pour se poser sur la cuisse de son maître en croassant. Il fusilla ce dernier du regard, et observa Antoine d'un air suspicieux. Mathieu ne comprit pas vraiment ce que ce geste soudain voulait dire, mais Links oui au vu de l'air offusqué qu'il afficha – avant même qu'il ne puisse ouvrir la bouche, Antoine le fit avant lui :

— Ne t'excuse pas. Ce n'est pas de ta faute…

Un silence plana suite au ton douloureux du pirate, et Ginger prit la parole :

— Qu'est-ce qu'on fait ? On ne peut pas laisser Bob dans cet état, et-

— Partez sans moi.

La voix faible de Links trahissait son esprit brouillé, mais sa volonté transparaissait tout de même ; aussitôt, sa camarade réagit :

— C'est hors de question ! On ne peut pas te laisser tout seul ici !

— Tu tiens vraiment à ce que Bob reste comme il est ? Il a besoin d'un docteur, pas moi. C'est superficiel, j'ai simplement besoin de repos, et mon cheval aussi…

— Je reste.

Mathieu releva la tête, soufflé par le timbre de voix qu'il venait d'entendre. Victor les regardait tous, tenant leurs chevaux éreintés par les rênes, un éclat déterminé dans ses prunelles d'ordinaire maussades.

— On ne peut pas te laisser seul. Je reste. Les autres amèneront Bob jusqu'à Saint-Malo, et nous les rejoindrons plus tard.

— Mais tu-

Ginger s'apprêtait à riposter, mais Victor la coupa sans vergogne :

— Tu t'occupes de Bob. Moi, je m'occupe de lui.

Links ne s'offusqua pas face au dénominatif – « Lui, il a un nom et c'est Links », aurait-il répondu en temps normal – et hocha la tête, reconnaissant du dévouement de son camarade qui reprit :

— Au moins, ça ralentira les retrouvailles avec le taré à la pelle… déclara-t-il d'un ton faussement enjoué.

— Ne l'appelle pas ainsi, le réprimanda Ginger par réflexe.

Victor s'en ficha royalement, et il continua :

— … Et le capitaine va s'occuper du reste de l'équipage. Hein, Antoine ?

Le dénommé semblait figé comme une statue de granit. Yeux écarquillés, bouche entrouverte face aux paroles de ses coéquipiers, il semblait perdu, avant de protester faiblement :

— Je ne peux pas…

— Bien sûr que si, tu peux. Je resterais ici et je ramènerais le navigateur jusqu'au navire. C'est ce qu'on avait prévu de toute façon, non ?

— On ne peut pas se séparer si près du but ! insista le capitaine en rajustant son tricorne.

— On ne les perd pas, ils reviendront.

Mathieu venait d'intervenir en ne quittant pas Victor du regard. Il se remémorait la scène dans les souterrains, tout juste sortis de leur altercation avec Master Yéyé, l'air grave qui avait aussitôt prit sa place sur le visage d'ordinaire fermé du pirate aux colts ; l'importance que semblait avoir Antoine à ses yeux – sûrement lié au fait qu'il l'avait sorti de prison comme le lui avait appris Kriss – et son éternelle gratitude pour ce geste. Suite à ses mots, il vit la reconnaissance éclairer les yeux de celui qu'il défendait, et Ginger lui jeta un drôle de regard ; mais il continua, ne serait-ce que pour se convaincre lui-même que tout irait bien :

— Qu'est-ce qui pourrait mal se passer ? On aura juste… Une longueur d'avance. On les attendra au bout, c'est tout.

— Mais si la Marine-

Ginger tentait désespérément de trouver une solution à leur problème, en écho au déchirement intérieur de son capitaine qui ne disait toujours rien face au discours de Mathieu :

— On sera cinq à entrer dans la ville, reprit ce dernier. Cinq personnes, dont un malade. Personne n'osera penser que nous sommes des fugitifs, surtout si nous demandons un médecin.

— On n'en sera que plus vulnérables !

— On n'en sera que plus discrets, corrigea le changeur d'âme qui priait pour ne pas avoir tort. Ce n'est qu'une affaire de quelques heures.

Il jeta un coup d'œil à Antoine, qui restait les yeux dans le vide. Puis, ce dernier releva le regard, croisa le sien, et un remous agita son Écho ; c'était imperceptible, mais les chuintements se firent un peu plus fort l'espace d'un instant, comme si la faiblesse du capitaine en cet instant permettait aux Six de se faire légèrement entendre à cette occasion. Bien vite, tout se calma, et Mathieu entendit son capitaine prononcer d'une voix écorchée :

— C'est d'accord.

Il fixa bien vite son navigateur puis Victor, qui lui tendit les rênes de leurs montures d'un air avenant.

— Soyez prudents, hein ?

— On l'est toujours, répondit sarcastiquement le cartographe en passant une main dans ses cheveux – y étalant un peu plus de sang au passage.

Mathieu s'autorisa à se relever en même temps qu'Antoine, et se dirigea vers Victor pour saisir les longes. Ginger se redressa également et se dirigea aussitôt vers Bob sur son étalon toujours plus vaillant face à l'effort considérable qu'on lui demandait ; d'un geste souple, elle monta sur son cheval et inspecta son camarade, dont les yeux roulaient encore derrière ses paupières. Le changeur d'âme observa alors le reste de la cavalerie, et constata qu'il leur restait une monture en plus : celle de Victor, le petit poney Pottock résistant et qui semblait être le seul à ne pas avoir souffert de leur longue randonnée. Il échangea un regard avec son capitaine, ne sachant pas quoi faire, et ce dernier évalua alors les animaux épuisés.

Le lourd cheval de trait que les deux pirates avaient partagé semblait lui aussi au bout de ses forces, respirant lourdement ; mais Antoine se dirigea quand même vers lui d'un pas hésitant, avant de se tourner vers sa recrue qui haussa un sourcil. Cette dernière comprit cependant ce que le capitaine attendait d'elle quand le capitaine joignit ses mains pour lui faire la courte échelle :

— Euh, je n'ai jamais-

— Ne t'en fais pas, c'est facile, l'interrompit Victor qui avait rejoint Links en s'accroupissant – il ne faisait pas attention au regard meurtrier de Plectrum juste à côté. Tu tires juste sur les rênes dans la direction où tu veux aller.

Il n'y avait pas de moquerie dans sa voix. Pour la première fois, il parlait sans le railler, et Mathieu retint sa surprise en hochant la tête. Il observa le cheval, qui lui rendit un regard fatigué tandis qu'il s'approchait d'Antoine toujours en place. Juste après avoir placé sa botte au sein de ses mains, il se retrouva propulsé en haut, les jambes entourant les flancs puissants de l'animal, et il s'agrippa aux rênes avec une nervosité palpable.

Un hennissement attira leur attention ; en tournant la tête, le changeur d'âme vit que Judith avait réussi à faire se relever la jument de Links, qui s'ébroua en renâclant. Soulagé de la voir sur ses quatre fers, le navigateur esquissa un petit sourire, et la vagabonde fit marcher le cheval sur quelques mètres pour donner ses rênes à Victor, qui se leva pour les saisir. D'un pas assuré, elle rejoignit alors l'autre groupe, et enfourcha sa monture en affichant un air prêt à continuer. Antoine se retrouvait sur le Pottock, et Links déclara d'un ton amusé en le voyant flatter l'encolure de l'animal :

— Je t'avais dit qu'on te trouverait un poney…

Le capitaine reporta son attention sur le navigateur ; malgré le sourire qui prit instantanément place sur son visage, il répondit d'une voix frêle :

— Si jamais vous-

— Tout ira bien, le coupa Links en souriant doucement.

Victor hocha la tête à ses côtés, et Ginger les observa avec un drôle d'éclat dans ses prunelles :

— Ne faites pas les imbéciles.

Le pirate aux colts esquissa un sourire en répondant railleusement :

— Promis, sergent.

Judith ne pipait mot, sûrement parce qu'elle pensait ne pas avoir sa place dans ce discours d'adieux ; mais Links l'interpella d'un ton sérieux :

— Une fois arrivés là-bas, prenez le temps de vous ravitailler. N'alerte pas immédiatement ton supérieur que tu nous as raccompagné. D'accord ?

— Et pourquoi ça ? demanda suspicieusement la vagabonde en plissant des yeux.

— Parce que le bruit que des pirates ayant voyagé jusqu'à Saint-Malo peut courir très vite.

Un silence passa durant lequel Judith sembla considérer l'option ; puis, le cartographe reprit :

— S'il te plaît. Juste quelques heures d'intervalle. C'est tout ce que je te demande.

— … D'accord, concéda-t-elle après quelques secondes.

Links prit une expression rassérénée, et expira longuement en fermant les yeux. Maladroitement, il se tira hors du sentier terreux, suivi de près par les sautillements de son perroquet qui ne le lâchait pas d'une semelle ; il finit par s'adosser péniblement contre un arbre en bordure du chemin avec un petit sourire, les paupières toujours fermées :

— Allez-y. On vous rejoindra.

Mathieu voulut dire quelque chose alors que Ginger talonnait son étalon, mettant en marche le reste de la cavalerie. Il restait en arrière, et du coin de l'œil, il vit qu'Antoine faisait de même, déchiré à l'idée de laisser deux membres de son équipage dans son dos. Links rouvrit les yeux une ultime fois pour regarder son capitaine, ne se départant pas de son sourire ; un message tacite sembla passer entre eux, et quelques secondes après, Antoine se retournait à son tour.

Malgré la nervosité de sentir sa monture se mettre au pas alors qu'il n'avait jamais fait d'équitation de sa vie, le changeur d'âme restait fixé sur les deux pirates laissés en arrière. Et alors qu'il allait finalement se détourner d'eux, la voix de Victor l'interpella, parlant si bas qu'il faillit ne pas l'entendre.

— Hé, le bleu.

Mathieu attendit la suite, hésitant même à faire arrêter son cheval pour ne pas confondre les bribes de mots entre elles. Victor le regardait d'un air sérieux et presque menaçant.

— Prends soin de notre capitaine, ok ?

Le changeur d'âme hocha la tête et se retourna en saisissant la gravité des propos du pirate aux colts.

Ginger s'occupait de Bob, Victor s'occupait de Links, Judith s'occupait de sa promesse.

Et lui s'occuperait d'Antoine.

— C'est promis.