Les traits du policier changent du tout au tout en entendant ce nom. Ses yeux s'illuminent et il pose sa tasse, l'air soudain plus heureux que jamais. Il demande, passant de moi à White :

« Black ? Il est en vie ? C'est un miracle ! Où tu l'as emmené, toi, me demande-t-i, suspicieux. Tu ne lui a pas fait de mal au moins ? »

Il soupire, son visage pâlissant au fur et à mesure qu'il y réfléchi :

« Oh si, tu lui as fait du mal. Le contraire serait trop étonnant. »

J'esquisse une grimace contrite. Il a raison sur toute la ligne. Et Yann serait probablement dans un meilleur état si j'avais été plus … doux. Dès le départ. Notre balance commence à s'impatienter devant notre silence.

« Alors ?! Qu'est-ce qu'il vient faire dans cette histoire ? Il a été choppé aussi ? Il a rien à craindre non ? Il paraît qu'il y a même des gens qui sont venus témoigner au poste de police pour dire qu'un des gangster leur avait sauvé la vie après la fusillade en leur donnant les premiers secours. Et le portrait-robot effectué ressemble beaucoup à Black. Il va être bon pour quelques mois de prison, mais rien de gra...

- Il est hospitalisé en ce moment. Il est au bloc, entre la vie et la mort. » l'interrompt Larry.

Freddy perd tout son sourire. Il se prend la tête dans les mains, l'air shooté par la nouvelle.

« Mais… comment ? Qu'est-ce... (il relève des yeux incandescents sur moi) C'est TOI qui lui a fait ça, hein ?

- Non. Eddie lui a tiré dessus car il est allé lui raconter que c'était lui la balance, le coupai-je.

- QUOI ?

- J'ai eu la même réaction. » marmonnai-je.

Le jeune homme se laisse retomber sur ses oreillers, les yeux ébahis, la bouche ouverte, comme frappé par la foudre. Il lui faut une petite minute pour se reprendre. Ce qui est déjà bien trop long pour moi. Le temps tourne, tourne trop vite ! Freddy déglutit, ferme les yeux, respire bien fort et se redresse. Il se tourne vers moi, plus neutre qu'il ne l'a jamais été :

« Qu'est-ce que tu me veux, alors ?

- Je... commençais-je.

- Il veut que tu lui donnes une autorisation d'être présent en tant que proche auprès de Black pendant et après l'opération, répond Larry à ma place.

- Je refuse.

- Bien ! Je te l'avais dit, ça sert à rien d'insist... tente de m'entraîner Larry, satisfait de la réponse.

- Je t'en prie ! m'exclamai-je en tombant à genoux, tête contre le sol. Je dois le voir ! Il doit me voir ! C'est vital ! Je t'en supplie, fais une exception, juste pour cette fois-ci !

- Il est persuadé que Black est fou de lui... explique Larry en hochant bêtement la tête.

- C'est faux ! Il n'est pas du tout fou de moi ! Il a juste besoin de moi ! Et... (je détourne le regard, gêné) c'est la première fois que ça m'arrive. Je ne veux pas le perdre. Pas maintenant ! »

Ils se lancent des regards entendus. Puis Freddy soupire :

« Larry, file-moi du papier. J'vais vous laisser entrer tous les deux. Tu le gardes à l'œil, hein ? ajoute-t-il.

- T'inquiète. C'était prévu.

- Grouillez-vous ! On n'a pas toute la journée ! » piaffai-je à côté, déjà la main sur la clenche, tapant du pied.

Enfin, Orange lâche le bout de papier, et sitôt qu'il le tend à Larry, je le lui arrache des mains et me mets à courir, ignorant les infirmiers qui me crient que c'est interdit dans les couloirs. J'évite un, puis deux estropiés, et fonce vers le bloc.

Arrivé devant les portes je tends mon autorisation avec un grand sourire de vainqueur... et Larry me flanque une taloche à l'arrière du crâne pour ne pas l'avoir attendu. Le gars en charge de la sécurité nous regarde nous agiter, Larry me traitant de tous les noms et moi courbant les épaules en faisant une moue de persécuté, puis nous laisse passer.

Rapidement, nous retrouvons et obtenons l'autorisation d'aller dans la salle réservée aux visites, juste de l'autre côté d'une vitre où infirmiers, médecins, chirurgiens, et bien d'autres encore, luttent pour garder notre ami en vie. Celui-ci, pâle, sans réaction, voit son visage mangé par un masque d'oxygène qui avale ses pommettes et ses lèvres tendres, se couvrant d'une légère buée à chaque expiration. Des gouttes de sueurs infimes glissent sur son front. Il a l'air vraiment très faible.

Mon cœur se serre à cette vision cauchemardesque. Dire qu'il y a quelques minutes à peine, je le serrais passionnément dans mes bras et il soupirait sous moi avec sensu... Stop ! hurle ma conscience alors que je me transforme en centrale électrique fumante. C'est pas le moment !

Bref, incompréhensible. Totalement incompréhensible comme situation. Dire qu'il voulait mourir en "héros", quelque part... Ce dernier, cet ultime rêve n'a pas pu être réalisé à temps. Enfin, s'il se remettait, il y arriverait peut-être. Mais en raison de son état de santé et au regard des portraits-robots mentionnés par Fred, les juges seraient peut-être plus enclin à lui administrer la prison à vie. Et là-bas il deviendrait fou, sans aucun doute.

Mes poings tremblent de rage, mes ongles s'enfonçant dans ma paume, et en même temps, mon cœur et mon esprit n'ont plus envie de se battre. Juste de se précipiter jusqu'au lit d'hôpital et embrasser le jeune homme allongé là-bas jusqu'à ce qu'il se réveille. Pour de bon. Et l'empêcher de faire l'immense bêtise de se livrer avec des mensonges pleins les poches dans l'espoir de mourir.

Et puis, au milieu des blouses blanches, alors que le cardiogramme s'affole parmi les médecins soudain paniqués et tournoyant comme des toupies, ses yeux. Ses beaux yeux noirs, profonds, intenses. Fatigués. Sans lueur de vie. Qui ont déjà abandonnés la partie. Je me jette contre la vitre, dans une tentative désespérée de me rapprocher de lui, lui montrer que je suis là.

Une brève lumière passe alors dans les orbes ternes. Il me sourit, doucement, tendrement. Je sens les excuses qu'il m'envoie. Il reste accroché à mon regard, semblant un instant batailler contre son corps martyrisé, contre lui-même aussi. Puis sa tête retombe sur les oreillers, ses mains cessent de se crisper sur la table d'opération, son torse s'affaisse. Ses yeux se tournent une dernière fois, en dernier recours, vers moi. Ils ont peur. Et ils s'éteignent.

Le signal continu, lugubre, de la machine plonge mon corps dans une froide dimension. J'ai l'impression que le temps s'est arrêté. Ses yeux fixes me regardent. Mais il n'y a plus personne pour regarder avec.

Non.

NON !

Je frappe la vitre de mes deux poings, hurlant le nom du jeune homme à plein poumon, à m'en arracher la gorge. Je sens Larry et un autre homme me ceinturer pour m'écarter de la fenêtre, pendant que les médecins essayent encore, eux aussi, de faire repartir le cœur de mon amour. Mon amour. Mon amour !

Mes hurlements ne peuvent bientôt plus l'atteindre, alors que je me débats encore contre la poigne de mes tortionnaires. Je m'en fous. Où qu'il soit, s'il y a un infime espoir qu'il puisse m'entendre, je dois crier son nom. Crier pour le convaincre qu'il y a encore un futur pour lui ici, avec moi. Qu'il n'est pas seul. Que je ne le laisserai jamais seul.

Ce sont deux gifles puissantes, et un verre d'eau en pleine figure qui me sortent de cette transe. J'ouvre les yeux vers un Larry à la mâchoire serrée et au regard rempli de pitié. Qui me prouve que ce n'est pas un cauchemar. C'est la réalité. L'affreuse réalité.

Mon cœur se déchire, se répand dans tout mon corps, l'engourdissant dans une peau de tristesse et de mélancolie amère. Je me prends la tête dans les bras. C'est fou, complètement fou. On peut donc mourir si vite, si facilement ? Oui. Je le savais. Je le savais par Vincent. Ça peut arriver comme ça, n'importe quand, à n'importe quel moment, pour n'importe quoi. C'est imprévisible et terriblement redoutable. La mort est ma pire ennemie. Et elle m'a encore pris l'être le plus cher à mes yeux.

Ma colère gronde. A quoi bon pleurer ? Il voulait mourir. Il est apaisé maintenant. Il est mieux là où il est. Même s'il vient de me détruire le cœur. Je me relève, comme un robot. Je dois quelque chose à Yann. A sa mémoire. C'est à moi que revient sa tâche, puisque je n'ai pas su le protéger jusqu'à ce qu'il l'accomplisse.

Quand Larry me hèle, m'ordonnant de m'arrêter, je le fais. Le temps de me retourner et, dans la lumière basse de fin d'après-midi, murmure :

« Je vais me rendre au poste de police. Prends soin de son corps. »

Et je m'en vais sans me retourner, guidé à chacun de mes pas par l'illusion de mon sombre, mon bourru, mon sensuel et magnifique Yann, auréolé de la lumière des Biens-Heureux, me montrant le chemin de ma rédemption. Et à chaque pas, je me sens plus fort, plus grand, meilleur. Plus digne de lui.

...Et à l'hôpital...

« Non, sérieux, tu es sûr ?

- Sûr. Il est vivant. Les médecins ont réussi à le sauver in extremis. C'est un miraculé. Il est juste en coma artificiel, le temps que son corps se remette de toutes ses blessures. On pourra lancer la procédure de réveil d'ici cinq mois, d'après le médecin.

- Et Vic ?

- Il est au poste de police. Il a décidé de se rendre par lui-même.

- Qui l'aurait cru... Et Black, est-ce que ce coma aura des... séquelles importantes sur lui ?

- Les médecins disent qu'il y a une forte probabilité pour que les chocs émotionnels et physiques qu'il a reçus entraînent a minima une importante perte de mémoire et des tics nerveux. Au moins, perdre la mémoire serait une bonne chose pour lui.

- Vraiment ? Pourquoi ?

- Parce qu'il n'a pas besoin de se souvenir de cette vie-là. Elle ne lui a apportée que des malheurs. Tu as vu à quoi on l'a poussé, nous tous ?

- ... Tu as raison. C'est un cadeau du ciel pour lui.

- Un nouveau départ !

- On lui doit bien ça. Je m'occupe de tout. Faisons en sorte qu'il ait la vie qu'il mérite, cette fois-ci. "


Et voilà ! Qui croit en la rédemption de Vic ? Qui a envie de savoir si Yann va vraiment perdre la mémoire ? L'épilogue dès la semaine prochaine !