Merci à Camhyoga pour sa correction, ainsi qu'à mes lecteurs et reviewers. Bonne lecture ! :)

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Mafia Blue – Chapitre 25

Ayoros avait des habitudes qu'il ne changerait pour rien au monde. Il avait son sandwich habituel, son chocolat noir, son magazine. Pourtant il n'était pas étroit d'esprit, loin de là. Mais ces petites choses du quotidien, qu'il répétait avec plaisir, le rendaient toujours de bonne humeur.

Comme tous les matins, en arrivant au siège des entreprises Gemini, il alla prendre un café dans la salle commune. Tout le monde venait bavarder avec animation avant l'heure officielle, à laquelle ils allaient rejoindre leur poste.

Ayoros avala une gorgée de café bien serré, faisant mentalement son emploi du temps de la journée.

"Vous avez des nouvelles de la filiale qui devait s'ouvrir à l'est d'Athènes ?" entendit-il soudain.

Il s'agissait d'un jeune gestionnaire, fraîchement diplômé, habillé en veston et cravate trop serrés pour lui. Ayoros fronça les sourcils et demanda :

"Quelle filiale ?"

Le jeune homme, surpris d'être interpellé par le bras droit de Saga Gemini, balbutia une phrase inintelligible.

"Quelle filiale ? répéta Ayoros avec un ton plus grave.

-Monsieur Gemini a signé un papier pour faire un virement, pour une filiale qu'il voulait ouvrir, parvint-il à expliquer.

-Quand est-ce que ce fond a été versé ?

-Il y a à peu près huit mois, mais je peux vous donner la date précise si vous le souhaitez, monsieur Fotia.

-Ça ira, merci Alvise."

Le gestionnaire rougit de plaisir : le secrétaire connaissait son prénom ! Perdu dans ses pensées, Ayoros ne remarqua rien et sortit de la pièce en oubliant son café. Pourquoi Saga ne l'avait-il pas prévenu de la création de cette filiale ? Son patron n'avait certes pas besoin d'une autorisation de sa part, mais ils discutaient toujours tous les deux avant de lancer un nouveau projet.

Sa curiosité piquée, il se dirigea vers les locaux des gestionnaires. Il avisa Gugliemo, le plus âgé d'entre eux mais aussi le plus malin. Il n'y avait pas meilleur économiste que lui dans toute l'entreprise, et son travail était absolument irréprochable. Ayoros l'aimait bien, en particulier à cause de son ventre proéminent et son sourire de requin. Gugliemo avait en outre un sens de l'humour qui se faisait rare.

"Tiens donc, qui voilà ! s'écria le gestionnaire en saluant Ayoros.

-Est-ce que tu es au courant d'une filiale qu'aurait lancé Saga ? demanda le grec de but en blanc.

-Ça ne me dit absolument rien, répondit Gugliemo avec un mouvement de surprise. Quand est-ce qu'il a décidé ça ?

-Plusieurs mois apparemment.

-Tu n'étais pas au courant ?"

Ayoros secoua la tête. Le gestionnaire fit la moue et déclara :

"J'irais bien jeter un oeil là-dessus... Tu m'accompagnes ?

-Évidemment."

Arrivé à son bureau, Saga se laissa tomber dans son fauteuil, indécis. Il ne savait pas si se confier à Ayoros était une bonne idée. Certes, ils se connaissaient bien et s'appréciaient beaucoup, mais de là à avouer au jeune homme qu'il soupçonnait son propre frère de le droguer...

On frappa soudain à la porte. Ayoros entra sans attendre que Saga ait donné son autorisation, une liasse de dossiers sous le bras.

"Saga, est-ce que vous avez signé ce document ?" interrogea-t-il sèchement en déposant une feuille sur la table.

Saga parcourut les lignes d'un regard alerte, et secoua la tête :

"Je n'ai jamais vu cette feuille avant aujourd'hui.

-Il y a votre signature, pourtant.

-Je n'aurais jamais permis de déposer un fond aussi important pour une simple filiale !

-C'est bien à cause de ça que Gugliemo et moi avons eu un doute, répondit Ayoros. J'ai l'impression qu'il s'agit bel et bien d'un détournement de fond. Mais qui a bien pu signer à votre place, enfin ?

-Il n'y a qu'une personne qui sait reproduire ma signature" fit sourdement Saga.

Il ferma les yeux et déglutit.

"Pourquoi... Mais Kanon, pourquoi ?" cria-t-il en frappant violemment son bureau.

Ébranlé un bref instant par l'éclat de son patron, Ayoros se ressaisit très vite et appela son adjointe, via l'interphone de Saga :

"Katerina, Saga ne recevra personne dans son bureau pour le moment, nous avons un problème urgent à régler.

-Entendu Ayoros. Avez-vous besoin de quelque chose ?

-Merci, ça ira."

Le secrétaire coupa la conversation et se tourna vers son patron.

"Maintenant, vous allez tout me dire. Qui sait imiter votre signature ?

-Mon jumeau, souffla Saga, visiblement à bout de nerf.

-Donc il a pu se faire aisément passer pour vous... Pas étonnant que personne ne se soit posé de question. Mais pourquoi aurait-il fait un détournement de fond ? reprit Ayoros.

-Je ne sais pas...

-Il y a autre chose, non ?" demanda doucement le secrétaire.

Saga hocha lentement la tête, le visage grave.

"Saga, je ne veux pas vous forcer à me révéler ce qui vous est arrivé, tenta le jeune homme. Mais là il faut que vous m'expliquiez ce qui se passe ! Il s'agit rien de moins qu'un vol en bonne et due forme !

-Je suis schizophrène."

La bombe était lâchée. Saga attendit quelle explose, raide dans son fauteuil.

"Je sais, et alors ?

-Comment ça, vous le savez ?" s'exclama Saga en écarquillant les yeux.

Ayoros parut soudainement gêné, et balbutia :

"Vous m'avez demandé une fois s'il y avait des micros dans votre bureau... De fil en aiguille, en discutant avec Katerina ou avec d'autres, nous avons remarqué que vous aviez des sortes d'absences... J'ai demandé à la fiancée de mon frère, qui fait des études de psychologie, si elle avait une idée de ce qui pouvait vous arriver."

Saga était sidéré. S'il n'était pas déjà assis, nul doute qu'il serait tombé sur son fauteuil.

"Et ça ne vous effraie pas ? demanda-t-il, perplexe.

-Non, répondit Ayoros avec sincérité. Vous aviez des hauts et des bas, mais jamais rien de dangereux pour vous... Ou pour nous.

-Donc vous me surveilliez, constata Saga.

-En quelques sortes. Maintenant, dites-moi ce qui se passe. Il n'y a qu'ainsi que je pourrai vous aider."

Saga acquiesça douloureusement et se mit à parler. Il raconta à Ayoros son enfance avec Kanon, l'injustice que subissait le cadet, la maladie, l'installation à l'appartement des années plus tard, leur réconciliation, la découverte des médicaments.

"Je ne sais plus quoi penser, termina Saga dans un soupir. Ni quoi faire, d'ailleurs."

Ayoros réfléchissait, sourcils froncés.

"Si Aiolia devait me droguer, je m'expliquerai avec lui, c'est évident. Mais je le connais et même s'il est impulsif, il reste quand même très professionnel. Mais je ne connais pas votre frère, et vous non plus apparemment. Ça serait dangereux de lui dire que vous savez tout.

-Kanon ne me ferait pas de mal ! protesta Saga.

-Est-ce que vous auriez imaginé qu'il vous droguait ? rétorqua Ayoros.

-Il doit... avoir une raison, reprit Saga en se levant.

-Saga, même si ça ne vous enchante pas, il faut aller voir la police. Ne serait-ce que pour leur dire que quelqu'un a fait un détournement de fond !

-Mais ils sauront que c'est Kanon !

-Saga, si vous n'y allez pas, moi j'irai."

Les deux hommes s'observèrent fixement. Le regard d'Ayoros était droit et décidé tandis que celui de son patron était hésitant et inquiet.

"C'est vous ou lui, Saga. Moi j'ai choisi."

Saga hocha la tête et soupira :

"Très bien, allons-y."

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Dokho frappa son réveil en maugréant, avant de pousser un soupir contrit. A côté de lui, Shion éclata de rire.

"Tu es toujours d'aussi mauvaise humeur, au réveil ? se moqua-t-il.

-Uniquement quand je préfèrerais rester au lit mais que le devoir m'en empêche, répondit le chinois en se tournant vers son amant.

-La vie est injuste, acquiesça l'atlante avant de se pencher pour embrasser son vis-à-vis. Et si tu te faisais porter pâle ?

-J'ai téléphoné à Egidio hier pour le prévenir, s'il ne nous voit pas arriver il va croire qu'on s'est fait attaquer et va rappliquer avec la cavalerie..."

Shion fit la moue, un peu déçu.

"Bien, puisqu'il faut y aller..."

Il écarta les draps et se leva avec souplesse, avant de se diriger vers la salle de bain, dévoré des yeux par Dokho. A croire qu'il avait fait exprès de ne rien enfiler avant de partir se doucher. Avisant le soudain clin d'oeil de l'atlante, le chinois sourit d'un air mutin : effectivement, ce n'était pas une coïncidence. Il se leva à son tour et rejoignit Shion, se demandant brièvement s'il avait mis le chauffage dans la salle de bain pour qu'il y fasse si chaud.

Se laver, se sécher et s'habiller se révéla difficile, mais ils y parvinrent néanmoins en riant joyeusement.

"Tu sais Shion, fit soudain Dokho une fois qu'ils se furent installés devant leur petit déjeuner. J'ai l'impression qu'on se connaît depuis longtemps... C'est étrange, non ?

-J'ai cette sensation aussi, reconnut l'atlante avant d'avaler une gorgée de thé. Mais ça prouve qu'on s'entend bien, toi et moi, non ?

-A croire que Platon disait vrai à propos du mythe d'Aristophane*..." rit doucement le chinois.

Shion acquiesça, esquissant un sourire. Le policier haussa un sourcil, surpris :

"Tu connais ?

-Je veux bien que tu me racontes" déclara Shion un peu trop rapidement.

Dokho hocha la tête et commença :

"Mes souvenirs datent un peu, j'ai vu ce mythe en cours de philosophie, au lycée. Mais en gros, chaque être vivant a été séparé en deux moitiés qui se complètent parfaitement. Quand on retrouve sa moitié, on peut alors redevenir un avec elle, en s'aimant.

-C'est une belle légende, reconnut l'atlante. Est-ce que tu y crois ? ajouta-t-il, curieux.

-Ce n'est qu'un mythe, riposta Dokho. Mais j'avoue que je commence à me poser des questions sur sa véracité ou non...

-Chaque légende est basée sur un fait réel, conclut Shion. Le héros de la chanson que je vous ai contée l'autre soir a réellement existé, mais une seule vie ne lui aurait pas suffit pour faire tout ce dont parle le chant."

Le chinois hocha la tête avant de jeter un coup d'oeil à sa montre.

"Il faudrait qu'on y aille... Dommage, cette conversation était intéressante. Tu as une fibre de professeur, Shion !"

L'atlante détourna les yeux, se contentant de finir son thé en silence. Le policier se rembrunit : saurait-il un jour tout sur son compagnon, et nouvellement amant ? Shion était d'une approche très facile : il était profondément gentil et, il ne fallait pas se voiler la face, très attirant. Mais à d'autres moments, il était soudain distant, inaccessible, comme s'il n'était plus vraiment lui-même mais quelqu'un de... supérieur. Dokho n'avait pas vraiment d'autre mot pour désigner cette impression : ils étaient séparés par une frontière qu'il ne parvenait pas à saisir complètement. La barrière de la langue avait vite disparu, mais il restait encore énormément de non-dits et de secrets. Après tout, lui-même n'avait pas raconté toute sa vie à Shion. Il se protégeait forcément un peu. Shion faisait-il pareil ?

Décidant finalement que ce genre de prise de tête ne méritait pas qu'on s'y attarde, Dokho éclata de rire et dit :

"Belle journée, non ? A ma pause je t'emmènerai dans l'un de mes café préférés, ils servent un thé extraordinaire. Même Shaka, mon collègue psycologue, a avoué n'en avoir jamais bu de meilleur, et pourtant il est très à cheval sur la qualité. Tu verras, je suis certain que ça va te plaire !

-Avec plaisir dans ce cas, accepta Shion.

-Alors allons-y."

En arrivant au commissariat, Shura avisa immédiatement le paquet de croissants déposé à l'accueil.

"Salut la compagnie ! s'écria soudain Egidio en entrant, suivi par Mu. Eh, sympa d'avoir pensé au petit-déj, ajouta l'italien en remarquant le sac.

-Remerciements acceptés, sourit Aldébaran en apparaissant devant eux.

-Tiens, Dokho est pas encore arrivé ? demanda l'espagnol.

-Shion a eu un accident hier, si ça se trouve on le verra pas aujourd'hui, répondit l'ancien tireur d'élite en saisissant un croissant. Je suis sûr qu'il a toujours eu une vocation de garde-malade.

-Et toi de vouloir battre le record du monde du nombre de croissants mangeables en cinq minutes, se moqua Aldébaran en regardant Egidio attaquer sa seconde pâtisserie. Rien de nouveau depuis hier ?

-Shion et Mu n'étaient pas destinés à la rue, intervint Shura. Mon indic a vérifié : rien n'a été prévu à cet effet."

Aldébaran fronça les sourcils et répondit :

"Bien, il va falloir creuser une nouvelle piste. Quels autres secteurs d'acitivité ont Hadès ?

-Drogue, clandestinité, travail au noir, énuméra Dokho qui venait d'arriver, Shion derrière lui. Bonjour tout le monde.

-Shion, tu vas bien ?" demanda Mu en s'approchant de son cousin.

Ce dernier acquiesça et déclara :

"Tu sais que j'ai la tête dure..."

Mu allait ajouter quelque chose lorsqu'il se figea. Shion se retourna, intrigué, et resta tout aussi immobile, avisant les deux personnes qui venaient d'arriver. Le premier était brun. Le second... Shion grinça des dents. Cette chevelure bleue, il la reconnaîtrait entre milles ! Il serra les poings et, avant que son cousin n'ait pu l'en empêcher, se rua sur l'homme en criant :

"Toi ! Tu vas me le payer !"

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*Ce mythe est tiré du Banquet, de Platon.