CHAPITRE XXV
Il entra dans la chambre qu'il partageait avec son épouse, et la trouva assise dans un fauteuil, perdue dans ses pensées. Darcy se dirigea vers elle, et Elizabeth ne le vit pas avant qu'il soit à son côté. Il était résolu à la prier d'être sincère avec lui, et lui dise tout de son état de santé. Il craignait réellement qu'elle souffre d'une grave affliction, et qu'elle le lui cache. Il se positionna face à elle et lui prit les mains, l'invitant à se lever. Elizabeth lui adressa un sourire, mais il y avait du chagrin dans son regard. Sans relâcher ses mains, Darcy lui demanda :
« Lizzie… Je veux que tu sois honnête avec moi. Quel que soit le secret que tu gardes, tu peux me le confier. Tu sais que tu peux compter sur moi. »
Les yeux d'Elizabeth s'emplirent de larmes, et elle appuya la tête contre la poitrine de son mari. Cette réaction alarma Darcy davantage.
« Je t'en supplie, dis-le moi, ou je vais devenir fou…
- Pardonne-moi, je sais que j'aurais dû te le dire bien plus tôt, mais je t'en voulais tellement. A présent, je crains… je crains que tu ne te fâches à nouveau, - lui dit-elle en sanglotant.
- Non ! Je ne me fâcherai pas, je te le jure, - promit-il sincèrement. – Mais s'il te plaît, s'il te plaît dis-moi ce qu'il y a… »
Son épouse l'interrompit abruptement.
« Je… J'attends un bébé, » dit-elle en le regardant dans les yeux, guettant sa réaction à cette annonce.
Darcy l'étreignit avec force, la soulevant presque du sol. Il se sentait soulagé et heureux. Il la relâcha pour trouver son regard, caressa son visage et embrassa son front, respirant la douce odeur de lavande de ses cheveux.
« C'est… Ce sont de merveilleuses nouvelles ! – s'exclama-t-il en riant.
- Oui, en effet, - dit-elle en lui rendant son sourire.
- Depuis combien de temps le sais-tu ? Qu'a dit le médecin ? Quand naîtra-t-il ? »
L'interrogatoire fébrile de son époux ne permettait pas à Elizabeth de répondre.
« Shhh… Une question à la fois, veux-tu ? – lui reprocha-t-elle gentiment, amusée par la situation. – Primo, je l'ai appris peu après que tu sois parti à Londres. Secundo, le médecin a dit que tout allait bien, et tertio, il naîtra en février. »
Darcy prit son visage entre ses mains et l'embrassa avec douceur. Elizabeth, plus hardie, agrippa les revers de son gilet pour lui rendre son baiser avec passion, jusqu'à en perdre le souffle.
« Elizabeth… - se reprit-il. – Aujourd'hui… je ne savais pas… tu aurais dû m'avertir.
- T'avertir de quoi ? Qu'as-tu fait aujourd'hui, que tu n'aies pas fait auparavant ? – demanda-t-elle, profitant clairement de l'embarras de son époux.
- Tu sais bien… Le savoir m'aurait retenu… »
Elizabeth le regarda avec l'effronterie qui la caractérisait, riant avant de lui répondre.
« Je le savais, et il ne m'est pas venu à l'idée de te retenir, - et se pendant à son cou, elle se remit à l'embrasser. – De plus, je n'ai pas l'intention que tu te retiennes. »
Darcy rit de son commentaire. Ils s'embrassèrent durant un moment, et Elizabeth porta la main de son mari à son ventre. Elle ne pouvait effacer son sourire de son visage.
« Je crois qu'il est temps de descendre. Je n'ai pas encore vu Georgiana ni ton père, - suggéra Darcy, notant qu'il était tard.
- Ils seront ravis de te voir, mais pas tant que moi. »
Ils s'embrassèrent encore brièvement avant de rejoindre leurs compagnons. Comme ils se dirigeaient vers la salle à manger, Darcy demanda :
« Georgiana et Thomas sont-ils au courant ?
- Mon père l'a deviné, j'imagine qu'avoir tant de filles a fait de lui un expert. Mais Georgiana ne sait rien encore.
- Te semble-t-il opportun de leur annoncer ce soir ? »
Elizabeth se sentait si heureuse qu'elle croyait ne rien pouvoir lui refuser.
« Je te laisserai le privilège de leur dire.
- Il nous faudra aussi prévenir les domestiques, - dit-il encore en lui baisant la main.
- Tu voudrais des espions aux quatre coins de la maison pour me surveiller ? – le taquina-t-elle.
- Tu as deviné mon intention, » répondit-il sur le même ton.
Dans la salle, on les attendait depuis un bon quart d'heure, et c'était la première fois depuis longtemps que le maître tardait autant.
Le bonheur sur le visage des deux époux se lisait aisément. Après s'être salués, tous s'installèrent à table. Après ses éprouvants trajets, Darcy faisait preuve d'un appétit vorace, tandis qu'Elizabeth tentait de deviner ce que le bébé la laisserait avaler.
Le repas était animé, et Mr Bennet engagea la discussion avec son gendre sur les affaires à la capitale, les femmes se contentant d'écouter. De temps en temps, Darcy saisissait sous la table la main de sa femme et lui adressait ce regard tendre dont elle était tombée amoureuse. Quand ils eurent fini, plutôt que d'aller prendre un brandy avec son beau-père, tandis que les femmes se dirigeaient vers le salon, il prit le bras d'Elizabeth pour l'accompagner. Une fois dans la salle, Darcy les pria de s'asseoir, précisant qu'il avait une annonce à faire. Avant de parler, il demanda doucement à son épouse si elle se sentait bien. Son père regardait Elizabeth avec un sourire, très fier de la femme qu'était devenue sa petite Lizzie.
Darcy choisit de ne pas s'asseoir mais, en un geste public d'affection rare chez lui, il prit dans la sienne la main d'Elizabeth.
« Nous voulons vous annoncer que… Elizabeth attend un enfant. »
Georgiana laissa échapper un cri de joie, et courut embrasser l'heureux couple.
« C'est merveilleux ! Je vais être tante ! » s'exclama-t-elle avec allégresse.
Mr Bennet se leva et félicita Darcy avec courtoisie, pour ensuite étreindre sa fille.
« Quand naîtra-t-il, Lizzie ? – demanda Georgiana.
- Vers la mi-février, je crois.
- Oh, je suis si heureuse pour vous !
- Merci, Georgie, » répondit son frère.
Durant le reste de la soirée, il n'y eu pas d'autre sujet de conversation entre les deux dames. Jusqu'à ce que Darcy remarque qu'il était temps pour Elizabeth d'aller se reposer. Ne voulant pas discuter, elle rejoignit docilement leurs appartements où sa femme de chambre l'aida à se préparer pour la nuit. Elle s'endormit dans un fauteuil, attendant la venue de son époux, et se réveilla dans ses bras, quand il la souleva pour la porter dans leur lit.
« Bonsoir, - le salua Elizabeth, la voix ensommeillée.
- Bonsoir, - répondit Darcy tandis qu'il se dirigeait vers le lit. – Pourquoi ne t'es-tu pas couchée ?
- Je t'attendais.
- Tu dois te reposer. Je suis resté à discuter avec Thomas.
- Je crois plutôt que tu essayais de m'éviter.
- T'éviter ? Jamais je ne ferais cela, - se défendit-il en la bordant, puis il l'embrassa sur le front : - Dors, à présent.
- Tu t'es débarrassé de moi… pour l'instant, » dit-elle en se rendormant.
Darcy se coucha peu après, mais le souvenir des évènements de la journée l'empêchait de dormir. L'idée d'être père ne l'effrayait pas autant que la pensée qu'il puisse arriver quelque chose à Elizabeth. Il la contempla dormir, si belle et tranquille. Il se remémora la mort de sa mère, survenue à la naissance de Georgiana, et ne voulu pas envisager la possibilité de perdre son épouse. Non, il ne devait pas y penser. Elizabeth avait besoin de lui, il devait l'appuyer, la satisfaire, l'aimer de toutes ses forces. Il caressa son visage et l'enlaça avant de fermer les yeux et s'endormir enfin.
###
Darcy se réveilla à la sensation d'une caresse dans le cou. Sa femme l'embrassait et jouait avec son oreille.
« Mmm… Elizabeth, que fais-tu ?
- Rien du tout, - dit-elle en continuant d'embrasser chaque coin de son visage.
- Elizabeth… Je ne crois pas que nous devrions… » Il ne put finir, Elizabeth avait trouvé ses lèvres.
Il saisit le visage de son épouse entre ses mains et l'éloigna légèrement du sien.
« Lizzie… Je crois que tu devrais consulter le Dr Gibson avant de continuer ainsi… - parvint-il à dire avant qu'elle ne l'embrasse encore.
- Pourquoi ? Crains-tu que je tombe enceinte ? – fut la réplique espiègle d'Elizabeth, qui ajouta aussitôt : - Si tu te sens mal, vois donc un médecin, mais pour ma part je me sens mieux que jamais, » dit-elle insolemment. Elle poursuivit ses attentions, descendant vers sa poitrine. Darcy se rendit finalement à la raison de son épouse, mais sans abandonner l'idée de consulter le médecin… plus tard.
Au déjeuner, Elizabeth apparut radieuse aux yeux de sa belle-sœur et son père qui s'enquirent de sa santé.
« Vraiment, je me sens bien et satisfaite, » leur répondit-elle, en jetant un regard taquin à Darcy, qui manqua de s'étouffer avec son thé et lui retourna un regard de reproche.
Elizabeth sourit, avant de s'adresser à Georgiana :
« As-tu quelque-chose à faire aujourd'hui ? Que dirais-tu de profiter de cette magnifique journée et m'accompagner pour une promenade ? »
Darcy intervint avant que sa sœur ne réponde.
« Elizabeth, je ne crois pas qu'il soit prudent que tu sortes dans ton état.
- Une petite promenade ? Pas au-delà des jardins, et en compagnie de Georgiana… - insista-t-elle avec des yeux suppliants.
- A la condition que je vous accompagne également.
- Je pensais que tu aurais beaucoup de travail ce matin. Mais bien sûr, tu es le bienvenu.
- Thomas, désirez-vous nous accompagner ? – proposa Darcy à son beau-père.
- Non, je préfère passer mon temps dans votre admirable bibliothèque. Ne vous préoccupez pas de moi. »
Sur le point de sortir, Elizabeth s'aperçut qu'elle avait laissé son chapeau sur son écritoire, dans leur chambre. Son époux se proposa d'aller le chercher. Les domestiques qui nettoyaient alors la pièce s'inclinèrent en le voyant entrer. Darcy se dirigea vers l'écritoire et, saisissant le chapeau, découvrit une lettre à son nom. Il s'en empara, et remarqua qu'elle n'était pas scellée. Reconnaissant l'écriture d'Elizabeth, il ouvrit la missive.
Cher Fitzwilliam,
Je ne suis pas sûre de ce que je devrais dire dans ces lignes, si ce n'est que je me débats entre espoir et agonie. A chaque lettre qui arrive, j'espère qu'elle vient de toi – je ne peux plus supporter cette angoisse. J'espère seulement qu'il n'est pas trop tard.
Un mois a passé depuis cette terrible discussion, et je regrette ce que j'ai dit alors. Je crois que nous nous sommes montrés tous deux butés et orgueilleux. Mais tu dois avoir la certitude que mes sentiments pour toi demeurent fervents et inaltérables. Je t'aime plus que ma vie. Rien de ce qui s'est passé ne pourra rien y changer.
Reviens vers moi, j'ai besoin de toi à mes côtés.
Elizabeth.
Darcy glissa la lettre dans son gilet et descendit les escaliers. Près de la porte l'attendaient sa sœur et son épouse. Il planta son regard dans celui d'Elizabeth, tandis qu'il se dirigeait décidemment vers elle. Arrivant à son côté, il la saisit à la taille, en même temps qu'il agrippait sa nuque pour l'embrasser. Il ne se soucia pas que Georgiana soit témoin de cette démonstration d'affection inappropriée, convaincu seulement qu'il fallait qu'il l'embrasse.
« Mon amour, à quoi dois-je cela ? – demanda une Elizabeth béate.
- Tu m'as manquée, » fut la simple réponse, et il lui tendit son chapeau.
