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XXV : SOURNOIS COMME UN PITIPONK

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Prostré devant le plateau qui se trouvait juste sous son nez, Ernest regardait la partie d'échecs sorciers qu'il venait d'entamer contre Opale Bristympan avec autant d'atterrement que d'embarras. Il s'était toujours considéré comme un bon joueur mais la réalité venait de le frapper de plein fouet : face à la chanteuse, il ne faisait visiblement pas le poids. Malgré son apparente candeur, la jeune femme était une redoutable adversaire. Elle l'avait immédiatement acculé et bien que le jeu n'ait commencé qu'une dizaine de minutes auparavant, le médicomage était déjà en très mauvaise posture.

« Si vous ne faites rien, mon très cher Ernest, vous serez échec et mat avant même qu'on atteigne les vingt coups », lui signala poliment Opale, un rictus taquin au coin des lèvres.

Ernest réprima un geste de découragement et tenta de faire bonne figure. Après tout, se prendre la tête à deux mains en gémissant pitoyablement ne l'aiderait pas à sauver les meubles.
Gagner cette partie ne faisait plus partie de ses objectifs mais il ne se laisserait pas humilier sans réagir. D'autant plus qu'il avait eu la mauvaise idée de vanter ses compétences juste avant la partie, se targuant d'avoir gagné un tournoi amateur dans le club d'échecs de Poudlard. Y repenser l'embarrassait terriblement mais comment aurait-il pu deviner qu'il se trouvait face à une championne d'Europe en titre ?

« Pourquoi diable n'en ai-je jamais entendu parler auparavant ? s'était-il exclamé quand elle lui avoua avoir gagné le fameux tournoi l'année précédente. Vous êtes une star dans ce pays, un évènement pareil aurait dû être médiatisé ! Ces incapables de journalistes ne font-ils donc jamais leur boulot correctement ?
- Étrangement, ils préfèrent se demander quelle personnalité couche dans mon lit que de glorifier mes compétences aux échecs », avait-elle répondu avec un brin d'amertume.

Ernest fronça les sourcils en maudissant ces paparazzis incompétents. Leur manque de professionnalisme lui valait une très cinglante déconfiture. S'il avait su qu'Opale était aussi puissante, il ne l'aurait jamais provoqué en duel en se montrant aussi prétentieux.

« Ne vous inquiétez pas Ernest, lui glissa Basile d'un ton compréhensif. J'ai exactement cent-trente-sept défaites à mon actif et Abigaël dépassera bientôt la centaine.
- Nous n'avons pas la moindre chance de gagner, c'est un monstre », renchérit Abigaël en hochant vigoureusement la tête.

Opale leva le nez de ses pièces et les fixa avec arrogance.

« Que voulez-vous, j'ai de multiples talents », dit-elle avec superbe.

Puis, elle envoya sa tour démolir le fou d'Ernest. Le pion se déplaça d'un pas de conquérant jusqu'à sa malheureuse victime et écrasa ses créneaux sur la tête de celle-ci dans un craquement insoutenable. Le médicomage contempla les restes brisés de son pion avec tristesse, se demandant comment éviter la défaite magistrale qui s'approchait inexorablement. Opale ne lui ferait pas le moindre cadeau. Avec la chanteuse, il n'était pas question de paix ni d'armistice, elle piétinait consciencieusement quiconque osait se mesurer à elle. Les échecs étaient une guerre qu'elle gagnait toujours.
Ernest refusa pourtant de s'incliner et poursuivit l'hécatombe en grinçant des dents à chaque pion perdu.

« Faire une partie d'échecs contre Opale, c'est comme se mesurer à Barbe bleue. Il y a peu de chances d'en sortir intact, souffla Basile à Abigaël.
- Un peu comme lorsqu'on écoute ses chansons », ajouta la sorcière en pouffant.

Les deux sorciers ricanèrent sans remarquer les regards courroucés d'Ernest.

« Un peu de silence, j'essaie de me concentrer », grogna-t-il avec exaspération.

Cette remarque ne fit que redoubler les rires des deux spectateurs. Ils avaient subi assez de défaites pour pouvoir s'en amuser et le sérieux du médicomage leur paraissait cocasse.
Finalement, après vingt-cinq coups seulement, Opale déplaça un dernier pion en s'exclamant :

« Échec et mat ! »

Ernest s'écroula sur son fauteuil, dépité.

« Allons, ne vous inquiétez pas, vous ne vous sentirez même plus déçu ou humilié après une trentaine de cuisantes raclées, dit Abigaël en lui tapotant gentiment l'épaule.
- Le principal c'est de participer, ajouta Basile avec compassion.
- Vous pourrez tenter de prendre votre revanche quand vous voudrez », conclut Opale, satisfaite.

Ernest songea intérieurement qu'il n'avait pas très envie de renouveler l'expérience, mais il aurait préféré s'arracher la langue que d'admettre être un mauvais perdant.

« Je dois y aller, j'ai un patient à voir avant de rentrer chez moi, annonça-t-il finalement avec autant de dignité que possible.
- À demain Ernest, ne ruminez pas trop cet échec », lui dit Abigaël avec un clin d'œil.

Le médicomage acquiesça de mauvaise grâce et s'éclipsa du refuge pour pouvoir se téléporter directement devant Ste Mangouste.
Le hall d'urgence du bâtiment n'était plus accessible par transplanage comme auparavant. Par mesure de sécurité, il devait désormais passer côté moldu comme un simple visiteur et se soumettre à un contrôle d'identité pour pouvoir accéder à son bureau. Ernest observa la façade d'apparence anodine de l'hôpital avec anxiété et se recomposa un masque froid et professionnel avant d'entrer dans le bâtiment. Dans le hall, une demi-douzaine d'employés du ministère surveillait attentivement les patients et les médicomages qui traversaient les lieux. Ils s'assuraient qu'aucun fugitif ne cherchait à obtenir des soins et vérifiaient également fréquemment les stocks de filtres et de potions médicinales, les prescriptions, le matériel et le personnel. Heureusement pour lui, Ernest avait trouvé de quoi soigner Basile dans sa réserve personnelle. Il n'aurait jamais pu se procurer les potions ou les ingrédients à Ste Mangouste, il y avait trop d'yeux inquisiteurs autour de lui.

« Veuillez décliner votre identité », lui demanda sèchement l'un des gardes en s'approchant de lui.

Ernest lui tendit un parchemin officiel et se présenta succinctement.

« Ernest Auckland, résident du Département des urgences magiques, spécialisé dans les incidents liés aux sortilèges.
- Je vois que votre temps de travail s'est terminé cet après-midi à seize heures trente. Que faites-vous ici à vingt heures passées ? », lui demanda l'homme avec méfiance.

Ernest lui montra un nouveau parchemin.

« Je dois rencontrer un nouveau patient ce soir. Voici mon accréditation. »

Le garde examina soigneusement le morceau de papier et quand il fut certain que le médicomage avait effectivement le droit d'être ici, il lui fit signe de passer.

Ernest ne laissa pas l'irritation qu'il ressentait se manifester sur son visage inexpressif. Il récupéra ses autorisations et traversa le hall en direction d'une porte à double battant. Saluant d'un signe de tête le réceptionniste, il passa l'accueil sans un mot et poussa fermement les portes conduisant aux urgences.
L'endroit était inhabituellement calme, quelques sorciers peu rassurés se tassaient sur leurs chaises en jetant des coups d'œil anxieux en direction d'une sorcière à la carrure impressionnante. Celle-ci scrutait leur visage avec minutie et le médicomage nota avec agacement qu'elle portait elle aussi l'insigne ministériel sur sa robe de sorcier.

« Encore un de leurs espions », songea-t-il, exaspéré.

Le dispositif mis en place par Thicknesse lui paraissait grotesque. En supposant qu'un fugitif inconscient vienne vraiment ici, il n'y avait pas besoin d'embaucher une armée pour le neutraliser. Mais à en juger par le nombre de représentants du ministère présents sur les lieux, ils devaient s'attendre à voir débarquer Harry Potter en personne. Pourtant, le jeune homme avait certainement assez de jugeote pour ne pas montrer sa célèbre cicatrice ici, dût-il se vider de son sang.

« Ernest ! Te voilà ! », s'exclama une voix à l'autre bout du couloir.

Une femme d'une cinquantaine d'années se pressa dans sa direction et vint lui serrer la main avec enthousiasme. Elle portait une blouse blanche immaculée et ses petites lunettes rondes tenaient en équilibre précaire sur le bout de son nez. Elle avait attaché ses cheveux bruns en chignon et une plume avait été glissée derrière son oreille, prête à noircir de notes le petit calepin qui se trouvait dans sa poche.

« Ida ! s'exclama Ernest en lui serrant chaleureusement la main. Je ne t'ai pas beaucoup vue depuis que tu as pris la tête du département des pathologies permanentes.
- Désolée, j'ai été débordée ces derniers temps, s'excusa la sorcière en jetant un regard agacé sur l'employée du ministère qui se tenait à quelques mètres d'eux. On me fait remplir des paperasses à n'en plus finir et il y a des contrôles en permanence, c'est insupportable.
- Que puis-je faire pour toi ? Tu m'as dit qu'il y avait un patient dont tu voudrais que je me charge », lui demanda Ernest avec curiosité.

Ida s'occupait d'un service censé accueillir les victimes d'une pathologie durable. Elle n'avait pas souvent l'occasion de venir aux urgences.

« Nous nous sommes rendus compte qu'un de nos patients faisaient des progrès inattendus et j'aimerais que tu t'occupes de lui. Ce n'est pas une urgence en soi mais comme tu es spécialisé dans les incidents liés aux sortilèges, ce cas devrait t'intéresser », expliqua la sorcière.

Ernest sentit son intérêt s'éveiller. Il avait beaucoup de travail mais se sentait très flatté de la confiance d'Ida. D'autant plus qu'il venait de se faire lamentablement écraser aux échecs sorciers par une jeune chanteuse de rock aux cheveux verts. Son amour-propre avait été sérieusement ébranlé par cet évènement et la demande d'Ida flattait agréablement son orgueil blessé.

« Bien sûr, je serais très content de le rencontrer, assura Ernest avec ferveur.
- Parfait ! s'exclama la médicomage avec un large sourire. Viens avec moi, je vais te le présenter tout de suite et vous pourrez commencer à travailler ensemble dès que tu trouveras un peu de temps à lui consacrer. »

Elle le guida jusqu'au troisième étage et le fit entrer dans une chambre lumineuse et joliment décorée. Les murs couverts de tapisseries colorées et de tableaux, les rideaux aux motifs floraux et les meubles en acajou de la pièce lui donnaient une ambiance résolument différente des chambres austères de son propre département.

« Nous essayons de personnaliser les chambres de nos patients puisqu'ils restent longtemps ici », lui expliqua Ida lorsqu'elle vit son expression étonnée.

Ernest acquiesça en songeant qu'effectivement, rester plusieurs mois ou plusieurs années aux urgences aurait déprimé n'importe qui. Ici au moins, on pouvait avoir le sentiment de ne pas se trouver dans un hôpital, même si l'odeur des potions désinfectantes imprégnait désagréablement les lieux.
Ida conduisit son collègue auprès d'un lit et gratifia le patient qui s'y trouvait d'un sourire rassurant.

« Léonce, voici Ernest. Vous vous souvenez, je vous ai parlé de lui tout à l'heure », lui dit-elle gentiment en désignant le médicomage.

Le jeune homme pâle et maladif qui se trouvait sous les couvertures tourna un regard vide en direction du sorcier et l'observa avec indifférence.

« Ernest va vous aider Léonce, il faut lui faire confiance, c'est un excellent médicomage », insista Ida.

Le dénommé Léonce hocha la tête, l'air complètement déconnecté de ce qui l'entourait.

La sorcière se tourna ensuite vers Ernest et lui tendit la chartre du patient.

« Léonce a été victime d'un mauvais sortilège d'amnésie vers Noël, révéla-t-elle tristement. C'est sa famille qui l'a amené ici et ils n'ont pas la moindre idée de ce qui a pu lui arriver. Nous avons d'abord pensé qu'il n'y aurait rien à faire pour l'aider mais il a miraculeusement retrouvé quelques bribes de souvenirs ces derniers jours. Maintenant, nous espérons qu'il puisse se remettre tôt ou tard.
- Je vois, dit Ernest en lisant rapidement les détails notés sur le dossier. Je peux essayer de le stimuler, on a déjà vu des cas d'amnésie se résoudre alors qu'on ne s'y attendait pas. Mais mieux vaut ne pas donner trop d'espoirs aux proches, je ne peux rien garantir. »

Ida hocha la tête gravement puis elle le salua pour retourner à son propre travail.

Ernest resta un moment près du lit de Léonce et dévisagea le jeune homme avec un mélange de pitié et de colère. Qui donc avait lancé ce sortilège d'amnésie ? Le responsable se rendait-il compte des dégâts qu'il avait occasionnés ?

« Foi de médicomage, je le guérirai coûte que coûte ! », songea Ernest avec détermination.

Il ne pouvait pas laisser cet homme vivre le restant de ses jours ainsi.