Hm, encore un chapitre important. L'orientation de la suite des événements se dessine... mais je n'en dis pas plus, et je vous laisse lire, en espérant que vous apprécierez ce chapitre ! Bonne lecture !
Chapitre 25 : Alliances
– Comment pourrais-je croire que ton récit est vrai ?
– Je n'ai pas de preuves à vous apporter.
L'insistance d'Odin dans la voie du doute provoquait le ton ferme de Loki depuis plusieurs échanges. Inévitablement, leur conversation s'était tendue entre des questions précises et leurs réponses qui perdaient au fur et à mesure leur patience.
– Et pourquoi m'informerais-tu à ce point, maintenant ? Persista Odin.
La marche silencieuse que Loki avait entamée autour du roi s'interrompit à cette question tandis qu'il collectait ses pensées. Ses plans devaient intervenir maintenant, à la suite des explications qu'il avait fournies.
– Parce que le temps est venu, annonça-t-il finalement. Je l'ai senti en perdant tout contrôle de ma magie : Thanos approche. Les Neuf Royaumes vont devoir se jeter dans une guerre qu'ils ont entrevue sur Midgard, et qu'ils continuent de nier, songeant à leur toute puissance, et la comparant à celle qu'ils estiment médiocre des Midgardiens… Mais ils ont tort.
Loki redressa et croisa l'œil unique d'Odin. Il avait chuchoté la dernière phrase comme une confession.
–Sous la colonisation des armées de Thanos s'étendra la haine et la mort. Il n'y aura ni vie, ni survie, ni pardon, ni alliance, ni grandeur. De mon existence entière je n'ai jamais vu pareille magnificence, pareille perversité alliée à une sinistre puissance. Thanos sera le Crépuscule des dieux, des géants, des alfes, des Nornes et d'Yggdrasil même. Si je crois que Ragnarök n'est pas la fin de l'Arbre-Monde, Thanos l'est.
Odin écoutait le régent, c'était chose avérée tandis que s'étendait dans son regard l'ombre, la réelle crainte de ce qui lui était conté.
– Tu as peur de lui, finit-il par dire.
Loki lâcha un rire cinglant et étendit les mains légèrement devant lui, poussant un soupir presque amusé comme s'il trouvait cette remarque stupide.
–J'ai vu son regard tandis qu'il méditait sur les pierres de l'infini, tandis qu'il me confiait ce sceptre qui est la vie autant que l'extinction, tandis qu'il torturait celles qu'il nomme ses filles. J'ai vu Thanos anéantir des civilisations… J'ai vu son plus fidèle et aliéné sujet me promettre qu'échouer dans la quête du Tesseract m'abaisserait à supplier son maître pour une chose aussi douce que la souffrance, souffla-t-il enfin. Le flux brisé de ma magie n'est rien comparé à l'éternité entre les mains du Titan.
– Est-ce pour cela que tu le poursuis ? Gronda violemment Odin, surprenant le Jötunn. Es-tu ici, devant moi et en ces lieux, revêtant l'habit noble de régent et de prince, pour me convaincre de lever les forces d'Asgard face à un ennemi dans le but d'assurer ta seule survie ? Tu as mené Thanos à Yggdrasil !
– C'est faux ! Cracha vivement Loki. Rien ne l'aurait empêché de parvenir jusqu'à nous, ni de me soumettre à sa volonté !
– Oses-tu prétendre que tu n'avais pas le choix ?
– Je n'avais pas le choix, hormis si vous considérez que la torture en est un, corrigea-t-il. Mais cela ne change rien au discours que j'ai tenu sur Midgard. Il est impensable de laisser aux Midgardiens la liberté qu'ils ont aujourd'hui... Leur arrogance et leur ignorance les divisent et détruisent leur propre planète, épuisent ses ressources pourtant plus abondantes et variées que celles de n'importe quel autre royaume. Ils sont un point faible et une plaie en habitant la seule terre qui existe dans l'univers comme dans la dimension d'Yggdrasil. Ils sont le portail qui mène aux autres royaumes et ils seront annihilés, laissant le champ libre à nos ennemis s'ils trouvent comment apercevoir les Mondes, résuma Loki en secouant la tête, furieux et méprisant. Nous devons coloniser Midgard et y concentrer nos forces pour éviter que cela n'arrive.
Odin soupira lourdement. Il comprenait pourtant les arguments du second.
– Non, Loki. L'ignorance des Midgardiens justifie à leurs yeux de ne laisser ni Thanos, ni les dieux, les géants ou les alfes décider de leur vie, tout comme leur fuite de la mort si singulière les rend combattifs. Regarde les autres royaumes, Loki, et trouve la même volonté de perdurer, pour des raisons différentes, néanmoins encourageant la même peur. Les Midgardiens ne sont pas si différents de nous, et leur manque de connaissance, s'il les handicape, les pousse pourtant à une lutte féroce contre l'inconnu. Colonise-les, et tu n'auras jamais leur coopération.
– Je ne veux pas de leur coopération. Ils ne naissent pas pour affronter de tels ennemis et se montreront inutiles.
– L'armement nucléaire guidé par Anthony Stark a-t-il été inutile ? Demanda sincèrement Odin. S'il n'avait pas détruit le vaisseau des Chitauris, qu'aurais-tu fait ?
A cela, Loki se mura dans le silence, outré et blessé dans son orgueil. La fin des Chitauris avait été une bénédiction pour lui, certes temporaire mais l'empêchant de choisir entre trahir Thanos ou le laisser attaquer les autres royaumes. Et il en était pertinemment conscient.
– Nous ne devons pas écraser les humains pour positionner sur leurs territoires nos propres armées. Nous devrons être leur aide inespérée lorsqu'ils comprendront que les forces du Titan Fou les anéantiront.
– Sauver Midgard ? Souffla Loki, alors étonné face à Odin qui semblait si sûr de lui.
– C'est aussi dans ce but que les dieux ont toujours existé aux yeux des humains.
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Après une demi-heure supplémentaire de débat, la conversation laissa Loki pensif, presque convaincu, mais loin d'être complice du plan de son père adoptif. Il se doutait pourtant que Freyr, qu'il présageait enthousiaste en entendant l'idée du Père-de-toute-chose, finirait d'anéantir ses projets initiaux.
Épuisé par sa longue délibération avec Odin, Loki récupéra la lettre que Freyja avait laissée à l'intention de son frère, et partit à la recherche de Midran pour repartir au plus vite, malgré tout nerveux à l'idée de laisser son mentor blessé aux mains des nains. Certain qu'être remarqué ne jouerait pas en sa faveur, il prit l'apparence d'un pêcheur – individu parmi les plus communs à Vanaheim.
Il retrouva le guerrier arrêté sur l'une des allées qui menaient aux Chutes de Nervures du palais royal, figé dans un regard perdu qui rasait le sol, et se fit prudent en abordant un sujet neutre.
– Une fois à Nidavellir… Commença-t-il en faisant sursauter le concerné quand il reprit son apparence, il faudra qu'un nain vous examine pour déterminer si votre exposition au seidr noir n'a pas laissé de traces de magie ou de blessures.
L'alfe plissa juste les paupières. Son régent perçut clairement qu'en s'adressant à lui, c'était le Vane rancunier qui s'exprimait :
– Il n'y en aura pas.
Midran suivit instinctivement l'Ase qui prenait la direction des Chutes de Nervures et secoua la tête légèrement, en proie à une profonde réflexion que Loki n'osa pas interrompre avant qu'il ne veuille bien l'éclairer :
– J'aimerais que vous m'autorisiez à quitter la Garde Royale pour me retirer de la capitale.
– Je ne prendrai pas cette décision sans Freyr, justement parce qu'il s'agit de vous, répondit calmement le Jötunn. Depuis combien de temps le connaissez-vous ?
– C'est notre roi, répliqua Midran, dubitatif quant à la nature de la question du régent.
– Ce n'est pas ce que je veux dire. Je pense que Freyr vous a enseigné ces dernières années.
– Pour être honnête, je croyais qu'une telle attitude venant d'un roi reflétait plutôt une stratégie incroyablement poussée pour coucher avec moi.
Loki rit discrètement.
– La même pensée m'a traversé l'esprit à ce propos.
– C'était donc ça. Votre attitude.
– Ne poussez pas, Midran, prévint le mage.
Il vit un sourire menu, un peu abattu, étirer le coin des lèvres de l'alfe.
– Une vingtaine d'années, pour vous répondre, dit-il finalement.
–Et je ne crois pas que vous puissiez nier la portée de son comportement au cours de ces années, loin de celui qu'il adopterait avec un prince bâtard qu'il mépriserait. Il vous a menti pour obéir à son père mais ne vous considère pas moins comme l'un des siens, avoua Loki, certain de ce qu'il avançait. Ne pensez-vous pas qu'il y a mieux que l'exil pour vous ?
Le Vane ricana brusquement et répondit vivement :
– Vous croyez que je peux me présenter comme son frère et le devenir. Vous ne comprenez pas.
– Je comprends mieux que vous ne le soupçonnez.
Au ton plus bas que Loki avait employé, Midran se tourna vers lui, sourcillant, persuadé qu'il devait comprendre quelque chose derrière ces mots.
De son côté, Loki se maudissait, tout comme il se sentait soulagé que de tels propos aient passé la barrière décidée de sa mâchoire resserrée. La situation le propulsait de nouveau face aux désillusions auxquelles la vision de sa peau bleue l'avait confronté, et il était sans doute fatal qu'il finisse par l'admettre à demi-mot dans cette conversation. Restait à déterminer s'il devait poursuivre ou se taire.
Mettre Midran dans la confidence, c'était lui montrer qu'il n'était pas seul à subir une telle trahison, et essayer d'apaiser sa colère en conséquence. Mais c'était aussi risquer pour Loki de voir sa vraie nature divulguée si l'alfe ne gardait pas le silence, et donc, d'observer les conclusions sur la mort de Laufey et plusieurs de ses sujets ainsi que l'attaque "accidentelle" du Bifröst être revisitées selon sa vraie identité. Sans aucun doute, il serait très dangereux pour lui qui cela arrive.
Néanmoins, si lui-même se réinsérait progressivement dans une autre vie sans trop d'arrière-pensées, c'était justement grâce à la confiance que Freyr lui témoignait en lui donnant Álfheim, et qu'il ne voulait surtout pas briser.
Il s'arrêta brutalement au milieu du chemin. Freyr ne supporterait probablement pas la perte de Midran qu'il avait fréquenté souvent ces dernières années, en plus d'un grand nombre d'autres choses auxquelles il avait renoncé par la force du destin.
– La trahison fait de ce que nous pensons être tout ce qu'elle désire, céda alors Loki en attirant le Ljósálfar à l'écart, sous le couvert des arbres qui bordaient leur route. Il a fallu seulement son arrivée pour briser l'équilibre, certes précaire, que j'avais trouvé à Asgard en me résignant à voir le trône donné à mon frère, qui était un guerrier bien plus qu'un stratège ou un politicien.
Il dressa une main entre eux, face au regard curieux et sonné de Midran devant une telle confession.
– Vois comme la haine ronge et transforme. Si j'ose vivre encore après ce que j'ai fait, c'est parce que je suis bien plus élevé dans le sang que tu ne l'es.
Il fit apparaître cette peau de glace qu'il redoutait toujours, sans tenir compte de l'exclamation étranglée du Vane, tant il était éprouvé par l'importance de la révélation que cette couleur rendait encore terrible à vivre.
– Tu ne pourrais assumer des actes comme les miens. La souffrance et la colère, certainement, ne sont pas faites pour toi.
Il dissimula la paume azurée immédiatement, ne s'infligeant pas plus longtemps sa vision.
– Aujourd'hui, seul Freyr peut endurer à longueur de journée mon sentiment de trahison qui en engendre tellement d'autres. Tu ne devrais pas penser à partir quand il t'offre bien mieux que l'oubli et la frustration.
Pour la première fois de la conversation, Midran le regardait, intensément, clairement choqué par ce qu'il venait de voir. Loin de des affaires tumultueuses et sombres des familles royales, il ne s'imaginait sûrement pas qu'un tel mensonge pouvait être entretenu si haut et si longtemps.
– Qui êtes-vous ? Demanda-t-il donc sans retenir un regard pour la main qui était redevenue pâle.
– Il est inutile de préciser que si tu révèles cela à quiconque, Freyr ne pourra rien pour m'empêcher de te le faire regretter amèrement, avertit le régent très sérieusement. Je suis un fils légitime de Laufey.
Encore plus abasourdi par cette annonce, Midran ne retint pas plus longtemps une exclamation réellement extatique en continuant :
– Vous êtes un héritier de… Parvint-il à articuler avant que son aîné ne plaque vivement une paume contre sa mâchoire, portant un index devant ses lèvres et désignant d'un coup d'œil un groupe de Vanes qui passait.
– A ce rythme, tu subiras ma vengeance aujourd'hui, souffla l'Ase une fois les Vanes éloignés.
– Désolé, répondit le Vane quand Loki retira sa main.
– Nous allons à Nidavellir. Maintenant, ordonna le Jötunn en jugeant qu'ils avaient bien trop discuté à son goût. Tu ne pourras pas parler à Freyr aujourd'hui, mais probablement dans quelques jours.
– Est-il si mal en point ? Demanda doucement Midran.
Loki se recula en changeant leur apparence.
– Physiquement, oui. Pour le reste, je ne peux et ne veux t'éclairer.
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– Alors ?
Le ton assuré de Frigga, nécessaire pour interrompre la conversation de deux Asgardiens particulièrement sérieux, surprit Odin et Thor qui se tournèrent d'un seul mouvement vers la reine. Celle-ci, en apercevant leurs regards perplexes, précisa :
– L'entrevue avec Loki, et l'état de Freyr.
– Il est vivant, répondit juste Thor à propos du Vane. Et Loki a demandé l'exécution de notre guerrier, ajouta-t-il, encore plus sec.
– C'était prévisible.
– Mais il nous met dans une position terrible face à Asgard entière ! S'emporta le prince encore une fois. Il joue à réveiller un conflit pour lequel peu ont payé !
– Ton frère n'a pas le choix, posa calmement la Mère-de-toute-chose en s'interrogeant silencieusement sur le mutisme de son époux. Il régit Álfheim et doit punir ceux qui l'attaquent d'une manière aussi sauvage.
– Il ne songe pas au chaos qu'il va apporter sur nous, et même sur lui ! Persista l'aîné, figé dans sa colère. Il est indifférent à cette vague haineuse qu'il va engendrer et qui sera notre préoccupation...
– Il protège les siens, répéta Frigga sous l'œil attentif d'Odin qu'elle remarquait cette fois-ci s'agacer quelques mètres plus loin.
– Il protège Freyr.
– Ils sont alliés et doivent faire face à cette crise ensemble. De plus Freyr est son maître par cœur et par magie, tout comme son roi.
– Si ce n'est plus...
– Thor, ça suffit ! Siffla la reine avant d'entendre une fois de plus l'animosité maintenant mauvaise de son fils.
Le Père-de-toute-chose, tout aussi usé par l'attitude de son aîné et plus généralement par la situation très délicate dans laquelle les avait plongé leur Einherjar quelques heures plus tôt, finit par prendre le relai :
– Loki s'aligne sur les mêmes positions que celles de Freyr, et sait qu'arrêter un conflit entre la famille royale et les Asgardiens est bien plus aisé qu'enrayer une guerre de l'ombre, faite de vengeances entre Ljósálfars et Ases. En revanche, toi, mon fils, se raffermit-il avec une évidente irritation, tu contredis ta propre famille, qui dirige ou dirigeait Asgard, face à ceux qui servent Asgard. Tu nous a divisés devant nos sujets et il n'y a aucune excuse pour une telle action, qui, en des temps si instables, peut nous coûter très cher. Tu crains la colère d'Asgard, et pourtant, tu nous dévalorises déjà à ses yeux.
De cette remarque découla le silence le plus complet.
– Va préparer notre départ auprès de nos guerriers, Thor, ordonna alors le roi en profitant immédiatement de l'amer sentiment qu'avait laissé son intervention à son fils.
– Bien, Père, souffla le prince, la colère subsistant dans son ton.
Il quitta la salle comme une tempête sous le soupir las du souverain, que sa femme rejoignit avec un sourire tendre.
– Il a le sentiment de trahir les siens, murmura-t-elle malgré son énervement précédent.
– Moi de même.
La reine posa une main réconfortante sur l'épaule d'Odin et observa un instant Gungnir, pleine de cendre et de poussière, qu'il avait gardée serrée entre ses doigts toute la matinée après une ou deux heures d'un sommeil léger et méfiant.
– Comment trouves-tu Loki ? Demanda-t-il soudainement.
Une étincelle joyeuse passa dans le regard de Frigga. Si son mari lui posait une telle question, elle en déduisait qu'il avait vu chez leur cadet une amélioration. Mais que le roi la remarque était peut-être aussi appréciable que l'amélioration en elle-même.
– Je le trouve plus raisonnable. Et amoureux, ajouta-t-elle avec un rire léger.
Odin leva son œil valide vers le ciel.
– C'est un bien grand mot pour les divers caprices qu'il nous a déjà montrés sur ce terrain.
– Freyr n'a jamais été un de ses caprices. Il l'admire et le considère comme un égal, et tu le sais. Sa compagnie le calme et lui donne certainement une raison de revenir dans le droit chemin.
– Peut-être, admit le souverain. Mais cela signifierait qu'il dépend de de Freyr et demeure donc instable et dangereux.
La Mère-de-toute-chose acquiesça difficilement.
– Il n'est pas prêt pour trouver un intérêt autre que son mentor pour l'instant. Mais je suis persuadée qu'il y parviendra.
– Il le faudra, prévint le dieu à voix basse.
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– Bonsoir, Freyr, murmura Loki en passant une main sur le front tiède de son mentor, endormi sans doute depuis des heures, tandis qu'il entrait dans les appartements réservés aux invités royaux : le Vane en avait hérité après un passage par les peu nombreux mages blancs guérisseurs de Nidavellir.
L'Ase déposa des ouvrages qu'il était allé chercher à la bibliothèque du royaume des Svartálfars et ses affaires sur un fauteuil, jusqu'à porter un modeste haut vert sombre avec son pantalon de cuir. Ainsi, il s'installa sur un canapé dans un coin de la pièce, peu enclin à quitter Freyr, autant par crainte de ce qui pourrait advenir de lui dans une telle situation que par simple envie de rester à ses côtés.
Les derniers événements le poussaient à le veiller, et à le suivre. Il se sentait étrangement plus proche du roi après avoir réussi à survivre avec lui à une épreuve dont personne n'avait été témoin.
Loki entama un ouvrage de magie noire qui lui était inconnu et remarqua qu'il s'était assoupi son livre à la main lorsqu'une exclamation étouffée perça l'ombre de la chambre de Freyr. Brusquement réveillé et alerté par ce son, il accentua la flamme qui avait éclairé sa lecture pour illuminer la pièce et se leva précipitamment en remarquant les griffures profondes et sanglantes qui parcouraient l'avant-bras du Vane.
Sans aucune délicatesse, Loki plaqua Freyr qui se débattait dans l'horreur de ses songes contre le matelas teinté de sueur et de sang en le surplombant, ses genoux retenant les bras du roi. Puis, attrapant ses poignets au bout desquels ses ongles laissaient suinter l'épais liquide sombre, il lia fermement ses avant-bras à la tête de lit d'une suite de runes prononcées distinctement dans leur tumultueux affrontement, libérant ses propres paumes qu'il déposa finalement contre la gorge de Freyr. Ce dernier lâcha alors une expiration étranglée, comme gêné, en proie à la crainte d'être coupé d'air.
L'ancien élève, sonné par la fatigue et son utilisation de sa magie à peine restaurée, détailla alors le mouvement brutal des muscles sous la peau, leurs spasmes incontrôlés, et l'air égaré de Freyr, inconscient. Ses yeux dérivèrent rapidement sur les blessures qu'il s'était lui-même infligées dans son sommeil, avant de tomber sur un biceps qui formait un creux à la lumière des flammes, sur le bras inverse à celui lésé. Loki devina rapidement un claquage qui n'était pas là avant, et bien vite, il conclut à un scénario plausible, et classique dans les abus de capacités magiques : la magie du Vane revenait déséquilibrée. Elle avait sûrement été malmenée lors du combat contre Nerthus, fait très probable puisque celle-ci avait réussi à bloquer Freyr dans une forme de loup, et donc, à interrompre le flux de son pouvoir. La faible quantité de magie du roi, alliée à son déséquilibre certain et à l'état d'inconscience, rendait chaque émotion ressentie lors d'un cauchemar ingérable en éprouvant l'instabilité de la magie.
L'angoisse avait probablement suscité cette réaction involontaire et violente, dépassant Freyr, le faisant user la force d'un homme désinhibé pour se lacérer le bras en déchirant un muscle sollicité dans le même temps.
Loki se pencha et passa une main entre les lanières de ses bottes pour en tirer un couteau acéré.
- Ne bouge pas, souffla-t-il plusieurs fois, doucement, patientant jusqu'à ce que la respiration du Vane soit celle d'un homme attentif.
Puis, progressivement, il approcha la lame entre les clavicules de son mentor, la glissant légèrement sur la peau plusieurs secondes durant pour vérifier qu'il ne réagirait pas trop violemment à la suite. Le voyant presque immobile, Loki inscrivit à la base de sa gorge avec le couteau, faisant perler le sang sans jamais changer de rythme, de nouvelles runes qu'il reporta sur sa main en plaquant sa paume contre la peau brûlante du roi.
- Freyr, murmura le Jötunn délicatement, laissant la syllabe rouler sur sa langue distinctement. J'ai besoin que tu me laisses te séparer de la magie.
Il défit le col du Vane pour glisser une paume contre sa poitrine secouée de battements puissants et rapides. De sa seconde main, il porta le couteau contre son propre cou et l'entailla superficiellement. Puis, jetant l'arme hors du lit, appliqua les runes du sang de Freyr sur sa paume contre la coupure qu'il s'était infligée.
Les paupières du Vane s'entrouvrirent légèrement et Loki bloqua purement et simplement le fonctionnement du rappel spontané de la magie, enfermant le sort clé qui pourrait rétablir ce processus dans l'Essence même de sa propre magie. Il laisserait Freyr récupérer ses pouvoirs quand son état physique le permettrait.
La vision de l'Asgardien resta floue un moment après cette nouvelle dépense d'énergie et il bascula sur le dos à côté du Vane pour reprendre ses esprits un moment.
– Je ne sens même plus ta présence, chuchota alors l'aîné, redevenu conscient, surprenant Loki.
– C'est normal, répliqua celui-ci en se redressant progressivement pour atteindre la salle de bain. Je reviens.
Après avoir passé sur son visage une eau glacée, il ramena des compresses et de l'alcool, qui n'étaient pas choses rares dans les armoires de royaumes guerriers, et s'assit en tailleur sur la literie, près du flanc gauche blessé du roi. Il saisit son avant-bras lacéré et le désinfecta sous ses yeux un peu hagards qu'il peinait à garder ouverts.
Repoussant la fatigue qui les avait mués dans le silence, Freyr grimaça en soulevant légèrement son autre bras, dont le muscle s'était déchiré, pour poser une main sur le coude du prince qui était penché vers lui, attirant son regard vert. Il sembla pourtant hésiter à parler.
– Je suis assez honteux que tu doives jouer un tel rôle, avoua-t-il après l'avoir longuement observé.
Loki secoua la tête en réponse.
– J'ai été aussi blessé par le passé, Freyr. Je t'ai moins vu l'être car tu avais le choix de participer ou non aux combats asgardiens.
– Oui, tu as été blessé, regretta le Vane. Face à Rinhrus. Et ma réaction a été de laisser éclater ma colère à Vanaheim.
– Tu devais quoi qu'il en soit te rendre à Vanaheim pour ordonner la traque de Nerthus, rappela Loki. Et je t'en prie, pas d'excuses ce soir.
Il acheva de nettoyer les blessures de l'aîné avec l'alcool et replia les couvertures afin de soulever son haut et de laisser apparaître son abdomen brûlé, dépourvu de bandage – l'action du feu éliminait le risque infection. Il détailla avec attention la plaie cautérisée en réprimant un nouveau malaise à cette vision qui était son œuvre.
– Tu fais encore moins confiance aux nains que moi, rit doucement Freyr.
– J'ai trop accordé ma confiance aujourd'hui, soupira-t-il en se levant pour aller chercher un pot de graisse, dont il étala le contenu sur les brûlures.
– Comment s'est passée ton entrevue avec Odin ?
– Plutôt bien, nous devrons en parler de toute manière. Et j'ai pu voir Freyja, comme Njörd.
– Comment vont-ils ? Demanda le Vane, soulagé sur ce point.
– Ils tiennent debout, et Freyja est effrayante. Sif l'adorerait.
Freyr sourit à cette remarque et observa attentivement le travail minutieux de Loki, qui semblait pourtant supplier pour quelques heures de sommeil. Il ne l'arrêta pas, cependant, comprenant que l'Ase tenait à terminer ce qu'il avait commencé.
En revanche, le poids de ses pupilles concentrées sur Loki finit par troubler ce dernier, dont les orbes émeraude dérivèrent finalement pour s'attarder sur son mentor. Au même instant, il remarqua que le collier qu'il avait offert à Freyr était abîmé au niveau de la chaîne, comme fondue.
– Nerthus l'a visé, expliqua le Vane, désolé en devinant ce qu'il regardait avec une telle intensité. La magie contenue dans l'erghen l'a protégé de dégâts plus importants.
– Je le ferai réparer, assura Loki en reprenant sa tâche.
Il passa sur les zones les plus douloureuses en prenant son temps.
– À quoi penses-tu, Freyr ? Demanda-t-il finalement en sentant le regard bleu toujours sur lui.
– À rien de particulier, répondit le roi en détournant les yeux.
Loki s'interrompit encore une fois pour se pencher vers lui, jusqu'à ce qu'il daigne le regarder à nouveau.
– À quoi penses-tu ? Répéta-t-il.
– Il y a des centaines de choses auxquelles penser dans cette situation, soupira l'aîné. C'est agaçant.
Quand le dieu du Chaos fronça les sourcils, Freyr se sentit obligé d'expliciter :
– Même si c'est mon rôle, je n'ai aucune envie de retourner régir Vanaheim dès que mon état le permettra, murmura-t-il. J'ai l'impression d'avoir des problèmes autrement plus profonds à régler que ceux de mon royaume, mais pour nous, seule l'action de régner existe et compte. Je ne me demande plus pourquoi les princes sont tellement déséquilibrés ou arrogants s'ils sont élevés par les rois campés dans leurs obligations que sont leurs pères, qui décompressent eux-mêmes par l'autorité, le luxe, l'alcool ou les femmes, pour la plupart. Parfois, je pourrais donner énormément pour un peu plus de normalité.
Le Vane ferma les paupières avec un soupir de lassitude.
– La situation actuelle est étonnamment plus reposante et appréciable.
– Je ne savais pas que le pouvoir te pesait, admit Loki, comprenant l'idée que développait Freyr, sans toutefois penser que ce sentiment pourrait autant l'affecter.
– Il n'est pas recommandé de l'afficher lorsque c'est le cas, sourit-t-il. Mais être confronté à tout un ensemble d'individus qui ne te voient pas comme tu es, font preuve d'hypocrisie ou d'hostilité, et jouer entre la diplomatie, l'agressivité et l'autorité, devint vite usant. La stabilité est ce que je recherche de plus précieux, très souvent. Tu verras que ceux que tu connais, et qui te connaissent vraiment, en sont la seule source, et t'aideront à ne pas céder à une sévère névrose.
– Tes pensées menaient à l'idée que m'occuper de ces blessures t'aidait sur ce point ? L'interrogea avec curiosité le brun.
– Plus ou moins, avoua Freyr. Tu fais partie des rares personnes sur lesquelles je ne règne pas.
– Heureux que tu ne te méprennes pas sur ce dernier point, ronronna le prince.
Déposant le pot de graisse sur les draps, il porta une paume au cou du Vane, le poussant à rouvrir les yeux.
– J'ignorais réellement que tu désirais voir autre chose que le pouvoir, et à quel point cela pouvait te rendre nerveux, déclara-t-il en effleurant sa carotide au pouls accéléré.
– Si je veux régner correctement, j'aurai besoin d'un monde dans lequel je ne serai pas constamment acteur, justifia-t-il. J'ai besoin d'isoler ce qui est sincèrement mien des mensonges du pouvoir.
Loki croisa le regard azur qui l'avait détaillé plus tôt. Après quelques secondes de silence, il inspira fortement, concentré, capturé par la vision qu'avait développé le Vane, par la perspective qu'il ne soit pas son roi, et comme son confident et disciple, qu'il soit lui-même l'un de ceux échappant au titre suprême pour peupler l'univers que son mentor affectionnait vraiment. Il vit alors le regard de l'aîné changer sous la lumière ténue de la pièce.
Freyr leva son bras strié de sang pour poser ses doigts sur sa tempe avec beaucoup d'attention. Contre la sensation presque cuisante de la peau du dieu, l'Ase ferma les yeux, percevant la tonalité personnelle de l'échange avant même qu'elle ne transparaisse dans la voix prudente du Vane.
– Loki, parmi tous, murmura doucement le roi, sois mon secret.
Loki rouvrit immédiatement les paupières. Ils s'observèrent à peine une seconde d'une totale compréhension et reconnaissance, conscients du sens à peine dissimulé de ces mots, avant qu'une pulsion intense n'amène Loki à embrasser le Vane. Une pulsion, certes, mais probablement plus sincère que toutes ses paroles auraient pu l'être.
Sans hésitation, Freyr dont les termes chuchotés avaient été loin de l'innocence la plus pure, dessina un chemin du bout des doigts sur le crâne de l'Asgardien, en serpentant le long de ses mèches encre, pour le retenir. De son côté, le jeune dieu décida rapidement de se stabiliser en passant au-dessus de son mentor d'un habile mouvement de jambes, prenant garde à ne pas frôler ses blessures. Ses paumes pâles trouvèrent les épaules recouvertes d'un fin tissu bleuté de l'aile médicale du palais et les parcoururent, caressant la peau exposée, parfois écorchée, avec minutie, jusqu'à ces bras qu'il avait vu exercer la magie la plus complexe en gestes précis et fascinants dignes des plus expérimentés.
Il alla saisir la main de Freyr, qui s'était déposée contre sa nuque, dont la peau chaude de Vane rongeait la sienne, en évitant sur son avant-bras les malencontreuses plaies de ce soir. Entourant les doigts pâles, resserrés derrière sa tête avec conviction malgré l'épuisement, Loki relâcha ses lèvres en se réjouissant de percevoir contre son menton un souffle satisfait.
Il se recula peu, inspirant profondément tandis qu'il détaillait le regard enchanté du souverain, qui lui arracha un sourire presque apaisé. Il avait enfin saisi celui qu'il convoitait depuis si longtemps, et voyait avec plaisir le Vane éprouver cette même sensation agréable qui le laissait plus comblé qu'il ne l'avait été depuis des années. Être le secret d'un roi qu'il admirait tant en dehors de son titre, oui, il le pouvait sans doute.
– Je le serai, promit-il. Je porterai derrière toi le savoir de ce que tu es vraiment, pendant que tu seras le roi de tous.
– C'est le titre d'Odin, sourit Freyr en glissant affectueusement ses doigts sur les cervicales du brun.
– Non, non, gronda Loki. C'est le tien. Odin n'est adoré ni des Ljósálfars, ni des Vanes, ni de moi.
Freyr laissa échapper un rire discret et parcourut du pouce un sourcil de l'Ase.
– Dors ici, ordonna-t-il presque.
– Bien sûr. Et maudis ta mère, j'aurais fait bien plus si tu n'étais pas dans un tel état, ricana Loki en basculant sur le flanc à côté de Freyr, face à lui.
– Patience, jeune prince. Tu dors toujours sur le flanc, remarqua alors l'aîné.
– Ou sur l'estomac.
– Comme les chats, compara-t-il immédiatement.
– Oui, j'ai toujours été obsédé par l'idée qu'on m'assassine en m'ouvrant le ventre, ironisa Loki qui avait du mal à comprendre d'où venait cette réflexion.
Mais plus sincèrement, il savait quels ressentis créaient leurs propos désinvoltes : la nervosité, et l'excitation, bien que ce second terme lui paraisse décalé.
Freyr leva les yeux au ciel et les ferma, épuisé. Bien vite, et sans emmêler leurs pensées dans des sujets plus inintéressants encore avec pour seule fonction d'évacuer la tension qu'ils avaient accumulée – et qui avait sans doute encouragé leur échange – les deux dieux constatèrent leur intérêt mutuel dans le silence pour trouver le repos au milieu de la nuit de Nidavellir. Ce fut avant que Loki ne sente malgré tout un toucher imprécis frôler ses doigts sans aller jusqu'à les saisir.
Note sur la désinhibition (je n'ai pas mis une étoile dans le chapitre pour ne pas risquer de vous spoiler la fin du chapitre si vos yeux vagabondent...) : l'état instable de la magie de Freyr et son propre état émotionnel la crée. Ses émotions deviennent incontrôlables et le désinhibe totalement : il est alors capable d'utiliser une force dont même le corps "humain" ne se sert pas car elle pourrait léser le corps de l'individu lui-même. C'est aussi ce qui peut se produire chez une personne saoule ou droguée, qui deviendrait durant cet état plus forte physiquement. La désinhibition peut aussi lever les barrières de bien d'autres choses (toujours identiquement à une personne saoule ou droguée), dans son dialogue par exemple (absence de pudeur, soudaines confessions, etc...). Inutile de préciser que cet état peut-être très dangereux pour la personne en elle-même.
NdA : FINALLY.
Non, plus exactement, ce n'est qu'une étape parmi tant d'autres. Mais elle marque un vrai tournant (que je crève de prendre depuis un millard de chapitres bordel-).
J'ai eu de nombreuses occasions de placer ce moment, puisque les personnages ont depuis longtemps fait varier le scénario sans me laisser complétement maître de ce qui arriverait aux chapitres suivants (même si maintenant, j'ai tout ce qui suivra en tête). C'est une des raisons pour lesquelles les chapitres sont venus assez lentement récemment, car je me suis toujours ravisée, trouvant une telle scène décalée à chaque fois. Je dois avoir au moins 10 000 mots de passages bazardés sur mon disque dur concernant ce rapprochement entre Freyr et Loki.
Pourtant, ce moment-là pour qu'ils brisent leur relation platonique si longue m'a paru idéal, Loki ayant eu très peur de perdre Freyr et nécessitant ainsi d'avoir une prise sur lui, voire de se montrer protecteur. Le rendu aussi m'a convenu, même si j'espère sincèrement que vous n'avez pas été surpris (je ne voulais pas que vous soyez étonné par l'arrivée de ce passage, mais je ne pouvais pas non plus vous l'annoncer clairement avec de nombreux indices qui auraient tué la scène).
Quoi qu'il en soit, gardez en tête que ces deux personnages ne sont pas ordinaires et que je ne vais pas en faire un petit couple kawaii soudain très à l'aise. Les deux traînent des casseroles franchement handicapantes et devront trouver comment vivre ensemble à leur façon, parce qu'ils ne peuvent pas simplement se câliner toute la journée, qu'importe leurs sentiments. Le chapitre 21 intitulé "Comment aimer" rentre d'ailleurs parfaitement dans leurs interactions futures (et si vous ne vous en souvenez plus, il aborde les relations de Loki adolescent/jeune adulte).
Voilà voilàà... Bonne journée/soirée ?
