CHAPITRE 10 - partie 4
Amelia
Amelia se réveilla en sueur, le souffle court. Sur les rideaux tirés de son lit à baldaquin, dansaient en ondulant de longues silhouettes noires et distordues dans un silence à peine altéré par le bruit de sa respiration haletante.
Elle tenta de se souvenir du rêve qui l'avait fait si brutalement sortir de son sommeil. Des images apparurent dans sa tête. Sa mère, son père – du moins un homme qui ressemblait au portrait de son père accroché dans le bureau d'Adrian – et une mare de sang répandue sur le sol de sa chambre à Poudlard. Un sang qui étincelait d'une couleur d'argent. Elle se dit que ça n'avait aucun sens, alors elle effaça instantanément ces images absurdes de son esprit.
Elle se redressa sur son lit, en position assise. Elle porta sa main à son visage pour essuyer les quelques gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Mais paradoxalement, elle tremblotait de froid et sous son épais édredon, ses pieds étaient gelés.
Elle se recroquevilla sur elle-même, posa sa tête sur ses genoux pliés et elle tendit l'oreille. Ce silence était si angoissant, alors elle voulait au moins percevoir le bruit des respirations de ses trois camarades de chambres pour se rassurer.
Elles dormaient toutes les trois à poings fermés, totalement assommées par la potion de sommeil que l'infirmière leur avait donné avant l'heure du coucher. Elles s'étaient résolues à l'avaler, sans se poser de question, sans même s'assurer de la nécessité de boire un remède aussi puissant pour trouver le sommeil. Pourtant, après leurs toilettes, lorsqu'elles avaient regagné leur chambre vêtues de leurs chemises de nuit pour se mettre au lit, cette mystérieuse musique ne s'était pas encore fait entendre. Même Alice Bulstrode – qui n'avait pas entendu une seule note de ce maudit piano la nuit dernière – avait bu d'une traite le jus de citrouille de Madame Pomfresh sans se faire prier. Décidément, les gens ne manquaient jamais une occasion pour s'anesthésier le cerveau avec toutes sortes de breuvages. Alcool, potions, peu importe le moyen ou la finalité, tout était bon pour perdre délibérément le contrôle sur son esprit.
Amelia ne comprenait pas les raisons d'un tel consensus sur cette question. Peut-être parce qu'elle connaissait trop bien cette horrible sensation de ne plus être maître de son propre corps et de ses propres pensées.
Toujours recroquevillée dans l'obscurité de son baldaquin, elle avait une terrible envie de sortir de son lit et de filer dans la salle de bain pour se rafraîchir le visage.
Mais Amelia était confrontée à un problème de taille. Quelque part autour d'elle, le dispositif de sécurité installé par Dumbledore, et destiné à prévenir le professeur Snape en cas de sortie involontaire l'empêchait de mettre un pied à terre.
Amelia ne savait véritablement ni où, ni comment ce procédé avait été mis en place dans cette pièce. D'ailleurs, personne à part Dumbledore et son directeur de maison n'avait connaissance de ce détail.
Pourtant, Amelia avait tout de même sa petite idée sur la question. En toute logique, Dumbledore avait dû probablement enchanter un élément quelconque de la pièce, le transformant ainsi en sentinelle. Elle pensait d'ailleurs que la descente de lit et sur laquelle elle posait irrémédiablement ses pieds lorsqu'elle sortait de son baldaquin devait émettre un signal chez son directeur de maison à chaque fois qu'elle la foulait.
Elle ne voyait pas comment il en serait autrement, puisqu'elle partageait cette chambre avec trois autres filles qui se levaient parfois la nuit pour aller aux toilettes, marchant forcément sur le même parquet qu'elle et empruntant la même porte pour sortir de la pièce.
Ce tapis s'étendant sous son lit dans le sens de la largeur, dépassant de quelques centimètres sur les bords, elle était obligatoirement la seule occupante de cette chambre à entrer en contact physique avec lui. Dans ce cas, si c'était bien sa descente de lit qui faisait office d'alarme, Amelia devait admettre que Dumbledore avait de la suite dans les idées.
Donc, en analysant rapidement sa situation, Amelia en conclut qu'elle se trouvait en quelque sorte prisonnière de son propre lit jusqu'au lever du soleil. Car, si elle venait à marcher sur ce fichu tapis, elle réveillerait à coup sûr le professeur Snape qui ne lui pardonnerait certainement jamais d'avoir perturbé son si précieux sommeil pour une histoire de cauchemars. Quel dilemme !
Pourtant, la salle de bain était si proche et la sensation de l'eau fraîche sur son visage aurait été si délicieuse. Et d'ailleurs, si elle prenait un peu d'élan, elle parviendrait sans aucun problème à enjamber la descente de lit ! Alors, à quoi bon hésiter ?
Sans attendre une seconde de plus, Amelia se délesta de ses couvertures pour s'accroupir sur son matelas. Puis, elle ouvrit sans bruit les rideaux de son baldaquin. La pièce était plongée dans une épaisse obscurité verdâtre. Mais dehors, le ciel devait être dégagé, car de pâles rayons de lune filtrés par l'eau du lac et les carreaux de la fenêtre lui offraient un peu de visibilité.
Alors, Amelia enfonça ses pieds dans le matelas pour prendre de l'élan et bondit comme une grenouille entre les rideaux. Son saut produisit un petit « PAM » lorsqu'elle se réceptionna sur la pointe des pieds, les orteils en éventail sur les lattes du parquet. En jetant un coup d'œil sur le sol, elle constata qu'elle n'avait pas touché à un seul fil du tapis.
Debout, dans le noir, elle tendit à nouveau l'oreille pour s'assurer que ses camarades dormaient toujours. Leurs douces respirations, pareilles à des soupirs, rythmaient toujours le silence de la chambre.
Sans attendre, elle contourna son lit et marcha à pas feutrés jusqu'à la porte. Par chance, elle put l'ouvrir sans faire aucun bruit, alors elle se glissa au-dehors et s'engagea dans le couloir qui menait à la salle de bain.
Dans le noir total, Amelia posa une main contre le mur pour se guider et chemina ainsi, presque à l'aveuglette, jusqu'à l'entrée de la salle de bain. Une petite lanterne suspendue à un mur éclairait la pièce d'une faible lueur bleutée qui se réfléchissait sur le vieux carrelage irisé.
Amelia s'approcha d'un des lavabos en porcelaine et se passa les mains sous l'eau froide, avant de s'asperger le visage. Comme elle l'avait espéré, la sensation de fraîcheur sur sa peau était des plus agréable. Ensuite, elle s'essuya le visage et les mains avec une serviette brodée d'un beau serpent d'argent et s'examina dans le miroir qui lui faisait face. À la lumière de la lanterne, le contour de ses yeux et le bout de son nez étaient légèrement violets, mais rien de très alarmant. Elle passa ses doigts dans ses cheveux défaits pour les démêler grossièrement. Puis, elle souleva sa chevelure, l'enroula autour de sa main pour former un chignon. Elle vérifia le résultat dans la glace : ces yeux gonflés, ces cheveux d'un blond blafard, rien ne la satisfaisait, c'en était exaspérant. Les cheveux attachés ou détachés, coiffés, décoiffés, en crête ou en pétard, quelle importance ? Ça ne faisait aucune différence, de toute façon. Elle retira sa main de ses cheveux pour les laisser retomber sur ses épaules.
Sur ces entrefaites, elle décida finalement qu'il était temps pour elle de retourner au lit. Et c'est à cet instant précis qu'elle entendit des notes de musiques résonner dans ses oreilles.
– Bon sang… grogna-t-elle aussitôt.
Dans le miroir, elle pouvait voir le reflet de son propre visage grimaçant de colère.
La musique qu'elle percevait provenait de toute évidence des étages supérieurs, car Amelia avait l'impression que le son traversait le plafond de la salle de bain. Mais d'où exactement ? De la salle de cours de musique ? Mais comment était-ce possible ? Comment les professeurs pouvaient-ils laisser quelqu'un jouer du piano dans cette salle de classe, à cette heure de la nuit ? Non, ce n'était pas logique.
Et puis surtout, comment parviendrait-elle à se rendormir avec cette maudite musique dans les oreilles, maintenant ?
Il était hors de question pour elle d'avaler une seule goutte de cette potion de sommeil. Elle préférait encore veiller une seconde nuit plutôt que toucher à cette mixture.
Mais très vite, Amelia se souvint de ce que lui avait dit Ursula Bulstrode dans cette salle de bain, quelques heures auparavant, à sa sortie de la douche. Cette dernière avait planifié avec Rosier une séance d'entraînement de Quidditch pour le lendemain. Comme la neige ne tarderait sûrement pas à faire son arrivée, Ursula avait pensé qu'il serait judicieux de réserver le terrain demain soir, après les cours, ne serait-ce que pour une heure ou deux. Comment Amelia parviendrait-elle à voler correctement sur son balai avec deux nuits blanches dans les pattes ?
– Bon sang ! pesta-t-elle à voix basse.
Amelia était au pied du mur. À cette heure, elle devait être la seule occupante de ce château à ne pas dormir d'un sommeil de plomb, bien au chaud sous ses couvertures. Et malgré son naturel optimiste, son cerveau tournant à toute vitesse commençait déjà à anticiper la tournure désastreuse de sa journée du lendemain si elle devait passer une autre nuit debout.
Par conséquent, elle n'avait pas vraiment d'autre choix que de prendre les choses en main et de partir à la recherche de ce piano de malheur pour le faire taire au plus vite.
Bien décidée à en découdre, elle quitta sur-le-champ la salle de bain et parcourut en sens inverse le chemin qui menait à sa chambre. Elle entrouvrit la porte et se glissa à l'intérieur de la pièce pour se diriger aussitôt vers son lit. Dans un premier temps, elle se saisit de sa baguette magique posée sur sa table de chevet.
– Lumos, imprononça-t-elle.
Comme Amelia l'avait prévu, le sommeil de ses trois camarades de chambre ne fut aucunement perturbé par la lumière.
Alors, elle contourna à nouveau son lit pour s'accroupir devant la grosse malle qui renfermait ses vêtements. Elle s'empara d'un pantalon épais, d'un gros gilet de laine et d'une cape d'hiver en feutre gris.
Le vent glacial qui avait soufflé toute la journée de la veille augurait du froid terrible qui devait certainement régner dans les couloirs du château, en ce moment même. Amelia devait donc se vêtir en conséquence.
Mais alors qu'elle fouillait à tâtons dans sa malle pour mettre la main sur une paire de grosses chaussettes en laine, ses doigts glissèrent le long d'un objet froid et métallique. Elle plongea la main plus avant dans le coffre en bois pour s'emparer de ce mystérieux objet et à sa grande surprise, elle en sortit aussitôt un couteau.
– Mais qu'est-ce que ça fait là, ça ? se dit-elle à elle-même.
C'était son couteau d'argent, qu'elle utilisait habituellement en cours de potion. Il avait dû probablement glisser de son cartable par inadvertance.
En vérité, Amelia n'avait aucun mal à admettre qu'elle n'avait rien d'une fille très ordonnée. Chez elle, son elfe de maison assumait l'intégralité des taches ménagères et l'entretient de sa chambre, si bien qu'à Poudlard, Amelia rencontrait quelques difficultés à garder ses affaires en ordre. D'ailleurs, l'indicible bazar que renfermait cette malle était une belle illustration de son savoir-faire en matière de rangement.
Ses vêtements étaient pliés sans aucun soin et se mélangeaient à toutes sortes de choses diverses et variées, comme des manuels scolaires, des pinces à cheveux ou des fiches de révisions datant de plusieurs années en arrière. Et le sortilège d'extension qui augmentait considérablement l'espace dans cette malle contribuait largement à décupler le désordre qu'elle renfermait.
De cette façon, Amelia était très loin d'être surprise de retrouver son couteau d'argent au milieu de ses chemises de nuit, qui étaient elles-mêmes rangées en boule dans le fond du coffre.
Finalement, à force de patience, elle parvint à mettre la main sur une paire de chaussettes dépareillées dont elle estima parfaitement convenir à la situation.
Debout, devant son tas de vêtements répandus sur le sol et avec sa paire de chaussettes à la main, Amelia marqua un temps d'arrêt. Une idée venait tout juste de lui traverser la tête.
C'était une idée très stupide, qui lui vaudra à coup sûr de terribles remontrances, mais elle devait bien l'admettre, c'était une idée des plus amusantes ! Dans le silence de sa chambre, à quelques mètres de ses trois camarades endormies, elle s'amusait déjà de la tournure que prendrait la suite des événements si elle succombait à son envie. Et maintenant qu'elle s'imaginait tout ce qui était susceptible de découler de sa brillante idée, l'envie de la mettre en œuvre en devenait bien trop forte.
Alors, Amelia glissa sur le parquet pour faire face à son lit. Elle leva légèrement sa jambe, le pied tendu au-dessus de la descente de lit, à la manière d'une danseuse de ballet. Et, du bout du pied, elle enfonça soigneusement son gros orteil dans la laine épaisse et moelleuse du tapis.
– On verra bien ce que ça donnera… se dit-elle à elle-même.
Après cet acte d'une redoutable perfidie, elle se hâta d'enfiler ses chaussettes et son pantalon par-dessus le bas de son pyjama en soie. La baguette dans la bouche et à moitié aveuglée par la lumière qui jaillissait de son extrémité, la tâche ne fut pas aussi aisée qu'elle l'avait espéré. Une double épaisseur de vêtement ne serait probablement pas du luxe compte tenu du froid glacial qui l'attendait à l'extérieur de sa chambre, alors Amelia boutonna son gros gilet par-dessus le haut de son pyjama et se drapa enfin dans la cape. Elle enfila une paire de petites bottes en cuir de dragon et une fois correctement vêtue et parée pour faire sa sortie, elle marqua un nouveau temps d'arrêt.
Elle prit quelques instants pour compter dans sa tête jusqu'à dix et une fois parvenue à la fin de son décompte, elle se précipita vers la sortie.
Dans un même élan, elle franchit la porte de sa chambre et la referma précautionneusement derrière elle. Puis, à la lumière de sa baguette magique, elle longea le couloir des dortoirs des filles qui débouchait sur la salle commune. Mais une fois parvenue au bout du couloir, elle éteignit la lumière de sa baguette et elle prit une grande inspiration avant de s'élancer dans la grande pièce totalement déserte et plongée dans l'obscurité. Pour ne pas attirer l'attention des portraits endormis, elle marcha sur la pointe des pieds, jusqu'à la sortie. Tapie dans l'ombre, elle abaissa la poignée et poussa la porte du bout des doigts.
Et c'est en passant la tête à travers la porte entrouverte qu'elle découvrit une longue silhouette noire dressée dans la pénombre du couloir.
Il était là, les bras croisés, la tête et l'épaule appuyées contre le muret, avec ses longs cheveux noirs lui retombant sur la figure. Le visage légèrement incliné vers le bas et les yeux fermés, il avait l'air de somnoler et en le voyant pratiquement dormir debout, Amelia ne put s'empêcher de le prendre un peu en pitié. Pourtant, elle était résolument très heureuse de constater qu'il avait accouru, même au beau milieu de la nuit, pour venir la réceptionner à la sortie de la salle commune.
– Le pauvre… dit-elle d'une voix douce.
Alors, il ouvrit lentement les yeux, sans doute alerté par la voix d'Amelia et se redressa légèrement.
Quant à cette dernière, elle se tenait devant lui dans l'encadrement de la porte et le regardait avec un grand sourire embarrassé.
– Non non non... demi-tour, miss Egerton… marmonna-t-il avec une voix encore ensommeillée.
– Professeur…
– Ah, vous parlez, maintenant ? demanda-t-il en bâillant. C'est une nouvelle variante ?
– Professeur, dit-elle à nouveau, en lui lançant un sourire amusé.
Les sourcils froncés d'incompréhension, il la toisa quelques instants en se grattant la tête, l'air visiblement un peu perdu. Alors, Amelia commença par rallumer sa baguette magique, pour apporter un peu de lumière à sa confusion.
– Professeur, je suis réveillée, expliqua-t-elle à voix basse.
– Comment ça, vous êtes réveillée ? demanda-t-il d'une voix anormalement aiguë. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
– Je ne dors pas, je suis réveillée, précisa-t-elle en éclairant son propre visage. Je suis sortie parce que je n'arrivais pas à dormir. J'ai fait un terrible cauchemar et...
– Je vous demande pardon ?! s'exclama-t-il. Mais savez-vous l'heure qu'il est ?! Et que pensiez-vous faire à une heure pareille ? Partir en promenade dans les jardins du château, peut-être ?
– Professeur, vous entendez ? demanda Amelia en ignorant délibérément ses questions. Écoutez ! dit-elle en levant l'index.
Les bras croisés de colère, le professeur Snape la fusillait littéralement du regard. Il paraissait tellement furieux par les justifications d'Amelia, que son front commençait légèrement à rougir. Dans le couloir des cachots, le piano se faisait à peine entendre, mais Amelia distinguait sans difficulté la mélodie et les accords de ce prélude qu'elle connaissait bien pour l'avoir rapidement étudié il y a quelques années.
– Écoutez bien, professeur ! dit-elle à nouveau. Un, deux, trois, et hop, la boucle !
– Et alors ? grommela-t-il en lui lançant un regard noir.
– Alors, ce morceau qui tourne en boucle n'est pas l'œuvre d'un musicien, répondit Amelia en levant ses yeux vers lui. C'est impossible, le jeu est beaucoup trop régulier. On dirait que cette musique est jouée par un automate, un tourne-disque ou une sorte de boite à musique…
– Mais vous savez bien que les mécanismes automatiques et les objets électroniques ne fonctionnent pas à Poudlard, miss Egerton ! rétorqua-t-il aussitôt. Comment diable cela pourrait être possible ?
– Je n'en sais rien, professeur, dit-elle en haussant des épaules. En revanche, j'ai bien l'intention de trouver la réponse à cette question dés cette nuit. Vous venez avec moi ?
– Je vous demande pardon, miss Egerton ? dit-il en plissant ses yeux rougis par le sommeil. M'avez-vous consciencieusement réveillé en pleine nuit pour partir à la chasse aux tourne-disques ? J'espère que vous plaisantez !
Amelia fit un pas en arrière pour le dévisager des pieds jusqu'à la tête, comme pour passer en revue son accoutrement.
– Essayez-vous de me faire croire que vous étiez couché, professeur ? demanda-t-elle avec un petit sourire en coin.
– La question n'est pas là, miss Egerton, dit-il en détournant son regard, certainement gêné d'être passé au crible de cette façon. Et pour votre gouverne, je dormais, effectivement !
– Alors, où avez-vous mis votre belle robe de chambre ? demanda-t-elle en riant. Vous portez les mêmes vêtements que tout à l'heure !
– Je me suis malencontreusement endormi dans mon bureau, rétorqua-t-il d'une voix emprunte de contrariété, car figurez-vous que j'avais fort à faire avec les corrections de… Oh ! Et puis zut ! reprit-il sur le ton de l'agacement. Pourquoi devrai-je me justifier auprés de vous ?! J'avais réussi à trouver le sommeil avant que cette maudite musique ne fasse son apparition et voilà que je suis debout, avec cette saleté de piano qui tourne en boucle dans mes oreilles, tout ça par votre faute, miss Egerton ! Laissez-moi vous dire que…
– Professeur, coupa Amelia. Allez, ne perdons pas plus de temps !
Elle s'élança aussitôt dans le couloir en brandissant sa baguette en devant. Il était définitivement inutile de parlementer des heures devant cette porte. Dans tous les cas, ce piano les empêcherait de dormir et il avait beau la rendre responsable de tous ses malheurs, il aurait bien fini par se réveiller au milieu de la nuit, affalé sur son bureau, la tête dans les parchemins, avec cette musique agaçante dans les oreilles.
– Pensez-vous réellement que je vais vous laisser vous promener toute seule au beau milieu de la nuit, dans les couloirs du château ? lança-t-il précipitamment.
– Justement, professeur, dit-elle en tournant sa tête vers lui. C'est pour cette raison que vous devez venir avec moi !
– C'est hors de question, lui dit-il fermement.
Amelia pivota sur ses talons pour lui faire face. Dans l'intention de ménager ses nerfs et surtout pour tenter de le convaincre de l'accompagner, elle lui sourit avec douceur et déclara :
– Je crois que vous n'avez pas vraiment le choix, professeur. Et puis à nous deux, on sera bien plus efficaces !
– Et pensez-vous que tout au long de la journée d'hier, les autres professeurs et moi-même n'avons pas cherché une solution à ce problème, miss Egerton ?
– Mais vous n'en avez trouvé aucune, fit remarquer Amelia sur un ton agacé. Ah ! oui, reprit-elle avec ironie. La distribution de potion de sommeil ! En voilà une de solution des plus efficaces.
– Et pourquoi la potion de sommeil est-elle sans effet sur vous, miss Egerton ? demanda-t-il aussitôt. Votre magie altérerait-elle également les effets de ce genre de potion ?
– Ma magie n'est pas capable de tous les prodiges de la terre, professeur, dit-elle en roulant des yeux. Cessez un peu de tout ramener à ça ! Cette potion n'a aucun effet sur moi parce que je ne l'ai pas bu, tout simplement.
– Et pourquoi ça ?
– Parce que je refuse de boire ce genre de chose ! avoua-t-elle sans difficulté en le regardant droit dans les yeux. Je pensais que vous l'auriez compris, depuis le temps que je vous dis que ces breuvages sont les pires des remèdes !
À ces mots, il détourna son regard dédaigneusement.
– Sachez que je suis très vexé par vos affirmations, miss Egerton. J'ai conçu moi-même cette potion, et je pensais que vous aviez confiance en mes talents de potionniste.
Il avait prononcé cette phrase avec tant d'arrogance qu'Amelia en éclata instantanément de rire.
– Qu'ai-je dit de si drôle pour vous faire rire comme ça ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
– Vous êtes drôle, professeur ! lança-t-elle en riant. Et vous êtes décidément adorable !
– Ne soyez pas insolente, miss Egerton !
Amelia se retourna et le regarda par-dessus son épaule.
– Allez, venez, professeur ! Plus vite on se mettra en marche, plus vite vous retrouverez votre lit !
Elle s'élança dans le couloir lugubre, progressant à la lumière de sa baguette et des quelques torches aux flammes vacillantes qui projetait sur les murs de pierres des formes terrifiantes.
Tout en progressant le long de ce corridor désert, elle entendait des bruits de pas qui résonnaient dans son dos. Par chance, son professeur s'était résolu à la suivre et marchait derrière elle d'un pas légèrement traînant.
– Et puis, ajouta-t-elle à mi-voix, sachez que ça n'a rien à voir avec de l'insolence si je vous dis que vous êtes adora…
– Miss Egerton ! coupa-t-il brusquement
D'un bond, il se jeta sur Amelia et lui saisit le bras qu'elle tendait devant elle.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en lui lançant un regard inquiet.
Ses doigts desserrèrent lentement le poignet d'Amelia. Elle remarqua aussitôt qu'il regardait droit devant lui, au loin, comme s'il avait repéré quelqu'un ou quelque chose au bout du couloir. Très vite, il s'empara de sa propre baguette qu'il sortit d'une des poches de sa cape.
– Ne bougez surtout pas, ordonna-t-il en tirant sur la cape d'Amelia pour l'inciter à se placer derrière lui.
Elle fit un pas en arrière pour se mettre à son niveau et scruta l'obscurité qui s'étendait devant eux pour tenter de distinguer quelque chose.
C'est alors qu'elle vit une silhouette blanchâtre et phosphorescente apparaître au loin. Elle se déplaçait lentement vers eux, glissant silencieusement sur les dalles de pierres sombres. Une fois à leur portée, Amelia n'eut aucun mal à reconnaître le visage émacié du fantôme de la maison Serpantard.
– Bonsoir Baron, lança le professeur Snape d'un air faussement détaché.
Flottant dans les airs avec son habit de court maculé de sang, le Baron Sanglant les toisait de toute sa hauteur avec un regard translucide des plus méprisants. Il examina Amelia quelque instant, puis son regard se déporta mollement sur le professeur Snape.
– Toujours aussi insomniaques, vous deux… grommela-t-il d'une voix traînante.
– C'est cela… siffla le professeur Snape, visiblement peu enchanté par cette rencontre fortuite.
Amelia leva les yeux vers le fantôme et lui sourit. Contrairement à son professeur, elle était très heureuse de le rencontrer ici.
– Dites-nous, Baron, demanda-t-elle poliment. Entendez-vous cette musique qui résonne au loin ?
– Évidemment, quelle question, rétorqua-t-il avec mépris. J'ai beau être un fantôme, je ne suis pas dénué d'oreilles.
– Savez-vous d'où elle provient ? demanda-t-elle aussitôt.
En réponse à sa question, le Baron Sanglant lui adressa un regard vide et indéchiffrable.
Ensuite, il eut un long silence empreint de beaucoup d'aigreur. Mais en observant ce fantôme lévitant devant elle et frappé d'un bien étrange mutisme, Amelia eut l'étrange sentiment qu'il en savait plus qu'il ne le prétendait. Alors, pour l'inciter à parler, elle avança dans la lumière vacillante des torches et leva ses yeux vers lui pour le regarder avec bienveillance. Elle devait absolument signifier à ce fantôme qu'elle avait besoin de son aide, sans pour autant lui paraître insistante.
Ainsi, ils se fixèrent silencieusement pendant encore quelques secondes et par bonheur, il finit par lui concéder un petit quelque chose.
– De toute évidence, cette musique provient des étages, finit-il par avouer avec irritation
– Vous pourriez peut-être nous aider, Baron ? demanda-t-elle en joignant ses mains sur sa poitrine. Le professeur Snape et moi, nous sommes à la recherche de ce piano. Comprenez-vous, il nous est impossible de fermer l'œil avec cette musique qui résonne en boucle dans nos oreilles.
Le fantôme détourna dédaigneusement son visage d'un blanc nacré en signe de refus.
– Je suis au regret de vous répondre par la négative, jeune fille, dit-il d'un ton laconique.
– Ça ne sert à rien d'insister, miss Egerton, les fantômes ne veulent pas intervenir sur cette question, déclara férocement le professeur Snape derrière son dos.
Amelia se retourna aussitôt pour lui montrer son étonnement.
– Ne me regardez pas comme ça, je n'ai aucune idée des raisons qui les poussent à agir ainsi !
– Pourquoi ne voulez-vous pas nous aider, Baron ? demanda Amelia en se retournant vers le fantôme.
– Parce que cette affaire ne me concerne pas, répondit-il en tirant mollement sur les chaînes qui lui pendaient des bras.
Amelia avait le sentiment d'avoir mis le doigt sur un mystère de plus. Pour quelle raison les fantômes refusaient-ils de venir en aide aux professeurs ?
– Vous êtes capable de traverser les murs, Baron ! fit-elle remarquer. Il est bien dommage de devoir nous passer de vous pour partir à la recherche de ce piano.
– Je vous ai dit que j'avais mieux à faire, rétorqua-t-il brusquement.
– Mais bon sang ! s'écria le professeur Snape. Vous avez l'éternité devant vous pour vous occuper de vos petites affaires ! Demain, le directeur sera de retour et nous n'aurons toujours pas réglé ce problème d'une stupidité affligeante, à cause de vos esprits bornés de spectres lunatiques !
– Je ne suis pas votre larbin, Snape ! répliqua vivement le fantôme. Et tâchez de vous adresser à moi sur un autre ton, je vous prie !
– Je m'adresserai à vous sur le ton qui me plaira ! lui cracha-t-il sauvagement. Je n'ai pas de conseil à recevoir de vous, surtout lorsque vous faites preuve d'une si mauvaise volonté !
– De quel droit vous permettez-vous de me parler ainsi ?! s'offusqua le Baron Sanglant en se dressant dangereusement au-dessus du professeur Snape. Vous avez beau vous prendre pour un professeur, vous n'êtes encore qu'un petit garçon pleurnichant à la moindre occasion, Severus Snape !
– Un petit garçon ? répéta le professeur Snape la mâchoire serrée en agitant ostensiblement sa baguette magique devant son visage. Figurez-vous que le petit garçon se souvient parfaitement de deux ou trois maléfices spécialement conçus pour...
– Mais enfin, messieurs ! coupa Amelia en se plaçant d'un bond devant son professeur. Il est inutile de s'emporter pour si peu !
Malgré le regard menaçant que s'échangeaient les deux hommes, Amelia s'était dressée entre eux, calme et résolue, un bras tendu vers chacun d'eux pour essayer de les séparer.
Et dans une seconde tentative destinée à apaiser la tension, elle leva sa main pour la poser sur le bout de la baguette de son professeur.
– Veuillez pardonner au professeur Snape son petit emportement, Baron, dit-elle calmement en regardant son professeur dans les yeux. J'espère que vous comprenez que le manque de sommeil de ces dernières 24 heures joue légèrement en sa défaveur.
En le fixant ainsi avec insistance, Amelia tentait de lui faire comprendre qu'il était inutile de poursuivre sur cette voie. Par chance, ce dernier fit preuve de bonne volonté et il se ravisa rapidement en abaissant sa baguette. Puis, il recula et alla s'adosser contre la grille d'un cachot, les bras croisés sur la poitrine, une expression renfrognée collée sur le visage.
– Vous avez de la chance que je ne suis pas dans un de mes mauvais jours, Snape… grogna férocement le Baron en diminuant légèrement son altitude pour léviter au niveau d'Amelia.
Le visage caché par l'obscurité, le professeur Snape préféra garder le silence.
Mais en dépit de ce rapide retour au calme, Amelia ne relâcha pas pour autant sa vigilance. Parant à toute éventualité, elle garda un œil sur le fantôme qui voletait à côté d'elle, au cas où il déciderait finalement de donner une petite leçon de courtoisie à son professeur.
– Dites-moi, Baron, demanda-t-elle en se tournant prudemment vers lui. Admettons que vous ne vouliez pas nous aider – ce qui est votre droit le plus absolut, je vous l'accorde – cela pourrait signifier que vous êtes en mesure de savoir où se trouve réellement ce piano ? Ce château renferme un nombre incalculable de pièces. On dit même que certaines sont inaccessibles et plus ou moins cachées… Et vous disposez d'une avance considérable sur nous, pauvres mortels que nous sommes, en pouvant traverser les murs à votre guise.
– Qu'essayez-vous de me faire dire en me flattant ainsi, jeune fille ? grommela le Baron en la toisant avec mépris. Je vous ai dit que je n'avais aucune envie de vous venir en aide.
– Mais vous pourriez avoir la générosité de nous donner un petit indice, dit-elle en lui souriant innocemment. En cela, vous ne trahirez aucunement vos principes, n'est-ce pas ?
– Que savez-vous de mes principes? demanda-t-il sèchement.
– Baron… depuis le temps que je vous connais, je sais parfaitement que vous ne manquez jamais une occasion de prêter main-forte à votre maison, affirma-t-elle avec franchise. Je pense que si vous refusez de nous venir en aide, c'est que vous devez avoir vos raisons. Des raisons personnelles, je suppose… Mais des raisons qui se doivent d'être respectées. N'ai-je pas raison ?
Le Baron se redressa légèrement, en détournant son visage très dédaigneusement. Il eut un long silence durant lequel il paraissait chercher ses mots pour se justifier. Il marmonnait dans sa barbe toute sorte de propos curieux, pestant allégrement sur ses collègues fantômes pour une raison obscure et attribuant même un petit nom d'oiseau au fantôme de la maison Gryffondor. Alors, Amelia entrevit une ouverture. Elle s'éloigna du professeur Snape – qui boudait toujours dans son coin – pour s'approcher du Baron Sanglant qui sourcillait d'agacement.
– Est-ce que tous les fantômes de ce château partagent votre avis sur la question, Baron ? demanda-t-elle d'une voix douce.
– Peut-être pas… lui rétorqua-t-il d'un air bougon.
– Qui pourrait nous renseigner sur l'endroit où se trouve ce piano, dans ce cas ?
Il garda le silence un instant, son regard translucide plongeant dans le sien. Pendant ce face à face, Amelia eut le sentiment qu'il hésitez à lui répondre. Ces yeux habituellement pâles qui la fixaient semblaient maintenant teintés d'une étrange amertume. Le fantôme devait certainement être tiraillé entre raison et sentiment pour tourner autour du pot comme il le faisait depuis déjà cinq minutes.
En outre, si cet ours mal léché considérait réellement que leur problème ne le concernait pas, il aurait tracé sa route tout droit dans les couloirs des cachots avant même qu'ils n'eussent le temps de le saluer. De plus, malgré les invectives du professeur Snape, il était toujours là, à se demander s'il devait répondre ou pas aux questions d'Amelia.
– Peut-être elle accepterait de vous le dire… finit-il par concéder d'une voix rauque.
– Elle ? demanda Amelia intrigué. Qui ça, Baron ?
– Elle ne partage pas mon avis sur la question, ajouta-t-il avec beaucoup de contrariété dans la voix. Elle dit que ça relève de l'obsession malsaine… Il faut bien avouer qu'elle n'est pas véritablement disposée à comprendre ces choses là, voyez-vous…
Soudain, Amelia entendit un son presque imperceptible de tissu glissant sur le sol. Le professeur Snape s'était décollé de son mur et marchait lentement vers eux, faisant traîner les pans de sa cape sur les dalles cabossées du sol. Visiblement, les paroles confuses de ce fantôme n'avaient pas manqué de piquer sa curiosité.
– De qui parlez-vous, Baron, demanda Amelia.
– De celle qui hante la tour Serdaigle… lui dit-il en la regardant d'un air mélancolique
– Voulez-vous parler de la Dame Grise, le fantôme de la maison Serdaigle ? demanda-t-elle, légèrement troublée par l'étrange changement d'attitude du Baron Sanglant.
– Veillez ne pas employer ce nom affreusement dénigrant en ma présence, jeune fille ! répliqua-t-il d'un ton sévère.
Amelia jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, pour chercher le regard de son professeur qui se tenait légèrement en retrait derrière elle.
– Je vous demande pardon, Baron, dit-elle poliment. C'est que je ne connais pas son véritable nom. Je ne lui connais que ce surnom, alors…
– Héléna Serdaigle, dit la voix du professeur Snape.
– Vous connaissez son nom ? s'exclama-t-elle, en tournant un visage étonné vers son professeur.
– Pour qui me prenez-vous, miss Egerton, dit-il avec arrogance. Je ne suis pas totalement ignare.
– Mais je n'en ai jamais douté, professeur ! s'empressa-t-elle de lui préciser en souriant.
– Vous avez une drôle de façon de vous adresser à cette jeune fille qui vous a si bien défendue tout à l'heure, grommela inopinément le Baron en jetant au professeur Snape un regard cinglant.
– Mais qui vous a demandé votre avis sur la façon dont je m'adresse à mes élèves !?
– Bien ! conclut brusquement Amelia en attrapant le bras de son professeur. Je crois qu'il est grand temps de vous laisser, Baron ! Malgré les apparences (et elle jeta un regard noir au professeur Snape pour lui signifier son mécontentement), nous sommes très reconnaissants de l'aide que vous nous avez apportée ! N'est-ce pas professeur ?
– Saleté de fantômes… marmonna-t-il en essayant de se défaire de l'emprise d'Amelia. À part fourrer votre nez partout là où vous n'êtes pas convié à le faire…
– Tachez de balayer devant votre porte avant de faire ce genre de remarque, Snape… lança le Baron avec arrogance, tout en prenant lentement son envol.
– Allez, ça suffit, professeur ! murmura Amelia. Vous n'allez pas passer la nuit ici à vous prendre le bec avec un fantôme ?!
Le Baron Sanglant poursuivit sa route dans le couloir des cachots, ignorant délibérément la colère noire du professeur Snape. Sans demander son reste, il disparut rapidement au bout du couloir, comme englouti par l'obscurité opaque.
Alors, Amelia et son professeur à présent seul à seul, se fixèrent méchamment du regard un long moment, se reprochant silencieusement la tournure de cet échange pour le moins haut en couleur. Au bout de quelques secondes, elle finit par relâcher son bras et d'un geste sec, ralluma aussitôt sa baguette magique.
– Il est hors de question que je monte dans cette fichue tour ! gronda le professeur Snape en fronçant les sourcils.
– Oh que si, nous irons dans cette tour ! Je ne me suis pas donné tout ce mal pour soutirer toutes ces informations à ce fantôme pour rien ! Alors, rangez votre mauvaise volonté dans une poche de votre cape, et mettons-nous en route !
– Il doit être 1 h du matin et il est hors de question que je me promène dans le château en compagnie d'une jeune fille aussi arrogante que vous !
– Mais vous n'avez pas bientôt fini, professeur Big Ben ?! lança-t-elle avec un sourire féroce. Je vous le garantis, c'est une affaire pliée d'avance ! On monte dans la tour, on met la main sur la Dame Grise et on pulvérise ce maudit piano. Dans une trentaine de minutes, vous êtes dans votre chambre, drapé bien au chaud dans votre jolie robe de chambre qui vous va si bien, prêt à passer la meilleure nuit de votre vie ! Je vous le promets !
– Quel est votre problème avec ma robe de chambre ? demanda-t-il en en plissant les yeux.
– Mais je n'ai absolument aucun problème avec votre robe de chambre, professeur, répondit-elle avec un petit sourire malicieux.
Sans attendre, Amelia pivota sur ses talons et s'élança de nouveau dans le couloir. Elle jeta un bref coup d'œil par-dessus son épaule. Par chance, le professeur Snape la suivait toujours. Il marchait d'un pas si traînant qu'il semblait avoir une dizaine de boulets de plombs accrochés aux chevilles.
Amelia riait silencieusement de la situation. Elle était parvenue à le convaincre grâce à un argumentaire tout à fait stupide, lui garantissant un sommeil facile et rapide en deux coups de baguette magique. Il était si désespéré par son manque de sommeil, qu'il n'avait même plus la force de s'opposer à quoi que ce soit.
Dans le silence parasité par cette maudite musique provenant des étages, ils longèrent le couloir jusqu'à l'escalier qui montait au rez-de-chaussée. Une fois arrivés dans le Grand Hall, ils empruntèrent une autre série d'escaliers pour accéder aux étages supérieurs.
Bien qu'il soupirait à peu près toutes les dix secondes, le professeur Snape la suivait docilement, sans trop rechigner.
Ils grimpèrent un nombre incalculable de marches pour parvenir enfin au quatrième étage du château. Ensuite, ils suivirent un petit couloir qui débouchait sur un autre escalier plus étroit. L'endroit était presque éclairé comme en plein jour par l'éclatante pleine lune qui se dessinait derrière chacune des fenêtres. Amelia leva les yeux pour observer le ciel totalement dégagé et parsemé de centaines de milliers d'étoiles scintillantes. Dehors, la nuit était magnifique.
– Pourquoi faut-il que ce soit moi qui vous accompagne dans cette stupide entreprise ? protesta-t-il en grimpant les marches du petit escalier étroit derrière Amelia. Pourquoi ne pas avoir trouvé votre charmant ami – je veux parler du préfet Serdaigle – avec qui vous semblez si proche, ces derniers temps... Je pense qu'il aurait été ravi de vous venir en aide sur son territoire.
– Mais enfin, professeur, répondit paisiblement Amelia, ne soyez pas jaloux ! Vous savez bien que je n'ai d'yeux que pour vous.
Elle arrêta brusquement sa progression et se retourna vers lui, pour lui lancer un petit sourire moqueur de circonstance. Et, c'est à cet instant qu'elle découvrit deux marches plus bas son professeur totalement figé sur place, le visage presque livide, la bouche entre-ouverte et les yeux écarquillés de surprise. À le voir ainsi dans un tel état de choc, Amelia aurait pu penser qu'il venait à l'instant de se faire stupéfixer en plein milieu de l'escalier. Sa petite plaisanterie avait eu sur lui un effet redoutable et cette vision très surprenante la fit aussitôt éclater de rire.
– Ne soyez pas arrogante, miss Egerton ! aboya-t-il en la voyant rire aux éclats.
– C'est ça votre problème, professeur, dit-elle en riant. Vous voulez toujours jouer, mais vous êtes un bien mauvais perdant !
– Et vous, vous faites preuve avec moi d'une désinvolture inégalée depuis quelque temps, dit-il en lui lançant un regard mauvais et en agitant vigoureusement sa baguette devant son visage. Avancez ! Ou je mets en pratique sur vos pieds les maléfices que je destinais au Baron Sanglant, tout à l'heure !
Ignorant délibérément les fausses menaces de son professeur, elle lui tourna le dos et poursuivit sa marche dans les escaliers.
– Croyez-vous que nous sommes obligés de monter jusqu'à la tour ? demanda-t-elle tout en progressant dans cet escalier qui paraissait interminable.
– Je n'en ai aucune idée, miss Egerton. Croyez bien que si je savais où se trouvait ce foutu fantôme…
– Ah non, coupa Amelia. Vous n'allez pas recommencer avec votre vocabulaire méprisant ! Imaginez qu'elle soit dans les parages et qu'elle vous entende parler d'elle de cette façon ?!
– J'ai pourtant bien peur que ce soit déjà le cas… dit soudain une voix féminine qui les stoppa net dans leur ascension.
Pour la peine, Amelia prit soin de se retourner vers son professeur pour lui jeter un regard très très contrarié.
– Roh, mais je ne savais pas… protesta-t-il en levant ses mains.
Mais Amelia plaça son index devant la bouche pour lui signifier de garder le silence. La situation était déjà plus que délicate et elle n'avait aucune envie de réparer une nouvelle fois les dégâts commis par son éternelle maladresse et aggravés par son mauvais caractère.
Alors, elle se retourna lentement et scruta le haut de l'escalier pour essayer de distinguer dans la pénombre le visage de la personne qui venait leur parler. Soudain, une fine silhouette argentée fit son apparition au dessus de leurs têtes.
Vêtue de sa superbe robe de court, elle les observait, une douzaine de marches plus haut, avec beaucoup de méfiance. Malgré l'obscurité, Amelia pouvait voir sur le beau visage de ce fantôme un rictus de mécontentement, sans doute provoqué par leur présence en ces lieux.
– Bonsoir, madame, dit Amelia en lui faisant une petite révérence.
– Qu'est-ce qui vous amène dans cette tour à cette heure de la nuit ? demanda aussitôt la Dame Grise sur un ton des plus méprisant. Depuis quand les jeunes filles de cette école se promènent-elles au clair de lune, en compagnie de leurs professeurs ? Mais quelle époque d'une indécence inouïe, par Dieu !
Avant même que le professeur Snape n'eût le temps de formuler le premier mot de la réponse cinglante qu'il s'apprêtait à lui cracher à la figure, Amelia leva sèchement la main pour lui signifier de garder le silence. Furieux, il marmonna un juron et se contenta d'appuyer son épaule contre le mur de la cage d'escalier, en croisant à nouveau les bras.
– C'est le Baron Sanglant qui nous envoie vous chercher, madame, dit Amelia en levant ses yeux vers le fantôme. Il nous a confié tout à l'heure que vous étiez en mesure de nous montrer la salle renfermant ce piano… celui qui joue sans discontinuer cette étrange musique, depuis la nuit dernière.
– Ah bon, il vous a dit cela ? demanda le fantôme en haussant les sourcils. Sachez, jeune fille, que je n'ai aucune idée des raisons qui ont poussé le Baron à vous conseiller une telle chose.
– Madame, je vous en conjure, supplia Amelia en lui adressant un regard désespéré. Nous ne pouvons résolument pas passer une nuit de plus avec cette musique qui tourne en boucle dans nos oreilles. Regardez nos visages ! Par pitié, regardez donc les yeux du professeur Snape, dit-elle en levant sa main vers la figure de son professeur qui se pinçait les lèvres de colère.
– Mais pourquoi me prenez-vous à partie de cette façon-là ?! demanda-t-il précipitamment.
– Parce que vous faites plus peine à voir que moi, professeur, lui chuchota-t-elle à l'oreille.
– Mais enfin… s'offusqua-t-il en lui lançant de côté un regard offensé. Vous êtes sacrément gonflée de me dire ça de but en blanc !
– Mais c'est qu'on dirait que vous êtes très vexé, professeur, lui fit-elle remarquer en riant.
– Je ne suis pas du tout vexé, miss Egerton ! Mais je trouve votre remarque légèrement…
– N'hésitez surtout pas à me dire si je vous dérange, interrompit le fantôme d'une voix impérieuse.
Alors, ils se tournèrent instantanément vers elle.
– Veuillez nous excuser, madame, dit Amelia en toussotant. Comme je le disais au Baron, le manque de sommeil nous rend légèrement…
– Je ne vous dirai rien ! coupa-t-elle sèchement. Économisez votre salive, jeune fille, vous ne saurez rien de moi au sujet de cet endroit ! Alors, si vous voulez bien m'excuser…
– Mais madame, lança Amelia précipitamment, ne me dites pas que cette musique ne vous ennuie pas, vous aussi ?! Je veux dire… ne la trouvez-vous pas des plus agaçantes ? Si encore ce piano était en mesure de jouer un répertoire plus varié, cela aurait pu être bien plus divertissant, n'est-ce pas ?
La Dame Grise, qui s'apprêtait à quitter les lieux en traversant le mur qui se dressait sur sa gauche, se ravisa brusquement. Elle voleta à reculons pour se placer à nouveau au dessus de leurs têtes et finit par leur lancer un bien curieux regard.
– Je n'aime pas spécialement cet instrument, je dois effectivement l'avouer… rétorqua-t-elle dédaigneusement. Quitte à devoir subir cette musique à longueur de nuit, j'avoue que j'aurai préféré qu'elle fût jouée par une harpe.
Dans cette cage d'escalier étroite où il régnait un froid glacial, Amelia fixait avec une grande perplexité le fantôme qui voletait à quelques mètres d'elle. Elle n'avait absolument aucune idée de ce qu'elle devait dire pour convaincre ce spectre à coopérer. Mais son aveu lui fit quand même réaliser une chose essentielle : tout comme eux, ce fantôme avait l'air d'être terriblement ennuyé par cette musique.
– Madame, je vous en prie… supplia-t-elle en retroussant ses sourcils avec un air de chien battu. Dites-nous où il se trouve et nous vous promettons de mettre définitivement un terme à cette farce !
Il eut un instant de silence, durant lequel la Dame Grise parut hésiter. Mais lorsque le piano arriva à la fin de sa partition et reprit aussitôt de plus belle, le fantôme poussa un long soupir d'exaspération.
– Dans ce cas, promettez-moi de le faire avec honneur et dignité, dit-elle d'une voix résignée. Pas brutalement, en usant de maléfices ou de je ne sais quelle magie noire, ajouta-t-elle sur un ton plus acerbe, en regardant ostensiblement le professeur Snape qui se trouvait légèrement en contrebas.
– Nous vous en faisons la promesse, madame, dit Amelia en se redressant. N'est-ce pas professeur ? demanda-t-elle en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.
– Oui...oui… grommela le professeur Snape, le visage renfrogné et à moitié effacé par la pénombre.
– Sachez que je le saurais si vous ne respectez pas votre promesse ! précisa la Dame Grise en regardant par-dessus l'épaule d'Amelia. Bien, reprit-elle plus paisiblement, vous devez commencer par vous rendre au septième étage…
– Au septième étage ? s'exclama Amelia.
– Ah ! Ne me coupez pas, jeune fille ! gronda-t-elle sur un ton sévère. Sachez que votre joli visage ne vous dispense pas de faire preuve d'un peu de politesse !
– Je vous demande pardon, madame, s'excusa aussitôt Amelia.
Au même moment, elle aurait pu jurer entendre le professeur Snape étouffer un petit rire mesquin.
– Bien, reprit à nouveau la Dame Grise. Donc, vous devrez vous rendre au septième étage et trouver la Salle des Objets Cachés.
– La salle de quoi ?! s'exclama brusquement le professeur Snape. Mais qu'est-ce que c'est que ces âneries ?!
– Je vous ai demandé de ne pas me couper ! s'écria-t-elle d'une voix perçante. Si vous ne voulez pas que j'en dise davantage…
– Non non ! Absolument pas, madame ! s'empressa de dire Amelia pour la rassurer. Nous vous écoutons avec beaucoup d'attention ! Que dis-je, nous buvons vos paroles, madame !
Par chance, la flagornerie d'Amelia produisit instantanément ses effets, car un petit sourire de satisfaction apparut aussitôt sur le visage du fantôme.
Du haut de ses escaliers, elle parlait avec emphase et déclamait ses instructions d'une voix très mystérieuse. Avec un grand sens de la dramaturgie, elle s'apprêtait de toute évidence à leur faire une révélation des plus renversante, à la manière d'une tragédienne.
– Bien, je poursuis, reprit-elle joignant gracieusement ses mains sur son ventre. Une fois au septième étage, il vous faudra pénétrer dans cette salle, déclama-t-elle très théâtralement. L'instrument sera caché à l'intérieur. Mais je dois vous prévenir, seule votre volonté vous permettra d'y accéder.
– Vous voulez dire que l'entrée est cachée ? demanda Amelia, très intriguée par les indications confuses de la Dame Grise. La salle n'est pas dotée de porte d'entrée ?
– Elle dispose bien d'une porte, sinon comment pourriez-vous y accéder ? rétorqua-t-elle sur un ton agacé. En revanche, cette porte est scellée. Seules les personnes qui ont besoin d'y accéder peuvent l'ouvrir.
– Enfin, la chance nous sourit, miss Egerton ! se réjouit le professeur Snape qui se décolla aussitôt de son mur.
– Effectivement, ça en a tout l'air, professeur ! lui rétorqua Amelia en lui souriant. Vous voyez, je vous avais bien dit que ce problème serait rapidement résolu !
Si l'entrée de cette Salle des Objets Cachés était simplement scellée par la magie, pénétrer à l'intérieur promettait d'être un jeu d'enfant pour Amelia.
– Vous semblez bien confiants, vous deux ? fit remarquer le fantôme, en haussa un sourcil interrogateur. Sachez que ce n'est pas chose aisée de pénétrer dans cette salle !
Effectivement, cette pauvre Helena Serdaigle était loin de se douter des raisons de leur si soudaine effusion de joie. En outre, ses instructions délibérément formulées avec opacité avaient généré un tel enthousiasme chez son auditoire, qu'elle en paraissait presque agacée.
– Nous vous remercions beaucoup, madame, lança Amelia avec un grand sourire de reconnaissance. Quel beau cadeau vous nous avez fait là !
– Mais je vous en prie, jeune fille, rétorqua-t-elle, un brin troublée par l'étonnante gaieté qui se dégageait du sourire d'Amelia. Mais…
– Nous prenons congé de vous promptement, madame, ajouta joyeusement Amelia. Car nous sommes assez pressés et le temps passe très vite en votre compagnie.
– Bien. Je ne vous retiendrai pas davantage… dit le fantôme d'une voix faussement détachée.
Sans le vouloir, Amelia avait conclu si abruptement leur conversation que la Dame Grise prit la mouche et ne leur accorda pas le moindre hochement de tête pour les saluer.
Ainsi, ils prirent rapidement congé d'Helena Serdaigle, en la laissant flotter derrière eux, sur sa marche de pierre, son beau visage dédaigneusement tourné vers la pleine lune qui faisait scintiller le voile de sa peau translucide.
Ils descendirent une volée de marches et atteignirent rapidement le couloir qu'ils avaient longé avant de rencontrer le fantôme de la Maison Serdaigle.
– Quel escalier doit-on maintenant emprunter pour se rendre au septième étage ? demanda Amelia en stoppant sa marche. Je suis totalement perdue !
– Si seulement nous pouvions transplaner dans le château… marmonna le professeur Snape.
Il regardait frénétiquement autour de lui pour tenter de se repérer.
– On essaye ? demanda-t-il soudain, en lançant à Amelia un regard de défi.
– On essaye quoi ? Oh ! non, vous voulez tester ma magie encore une…
Sans lui laisser le soin de terminer sa phrase, il se jeta sur elle en l'agrippant par le bras. Dans un même élan, ils tournoyèrent sur place. L'obscurité surgie et une fraction de seconde plus tard, Amelia rouvrit les yeux, empêtrée dans la cape de son professeur qui la tenait toujours fermement par le bras.
Ils jetèrent simultanément un coup d'œil par-dessus leurs épaules et découvrirent qu'ils étaient bien parvenus à transplaner… mais seulement à un mètre de distance de l'endroit où ils étaient partis.
– C'est fascinant ! s'exclama le professeur Snape avec fougue.
– C'est totalement consternant, vous voulez dire ? Nous avons transplané à quelques centimètres de notre point de départ !
– Vous savez ce que cela signifie ? demanda-t-il aussitôt en lui secouant vigoureusement le bras. Vous parvenez certainement à altérer la magie du bouclier qui se dresse autour du domaine de Poudlard ! Vous rendez-vous compte ?!
– J'ai bien peur de ne pas partager votre jubilation, professeur…
– Même si votre magie ne l'affecte pas totalement, c'est quand même fabuleux ! ajouta-t-il en lui lâchant le bras. Je suis très satisfait des résultats de cette petite expérience, miss Egerton.
– Vous m'en voyez ravie, professeur, lui rétorqua Amelia avec irritation.
Après ce grotesque aparté, ils s'aventurèrent dans le couloir du quatrième étage, puis dans un autre et finirent par trouver l'entrée d'un bel escalier qui s'élevait très haut dans l'obscurité. Sans réfléchir, ils l'empruntèrent et gravirent les marches quatre à quatre avec l'espoir de trouver au bout de leur course l'entrée du cinquième ou du sixième étage.
Cet escalier était si extraordinairement long et raide qu'en le gravissant, Amelia se demandait si une fois arrivé au bout, ils n'allaient pas se retrouver au dernier étage du château, tout en haut de la tour Serdaigle. À bout de souffle, ils parvinrent au prix d'un gros effort à atteindre enfin son sommet.
Mais bien que très essoufflée, il fallait avouer que la respiration d'Amelia était bien moins sonore que celle de son professeur. Marchant d'un pas titubant à côté d'elle, il semblait regretter silencieusement toutes ces heures passées dans son bureau, à négliger la pratique quotidienne d'une activité physique.
– Ça va aller, professeur ? demanda-t-elle un brin inquiète par la pâleur de son visage.
– Occupez-vous de mettre un pied devant l'autre, miss Egerton, rétorqua-t-il d'une voix éraillée.
Ils longèrent un nouveau corridor et ils passèrent devant une grosse gargouille terrifiante qui les suivit des yeux en ricanant.
Ils avaient beau regarder autour d'eux, scruter les tableaux accrochés aux murs, les statues et les portes qui s'alignaient le long du couloir, l'endroit ne leur disait absolument rien.
Soudain, le professeur Snape stoppa brusquement sa marche et trottina à reculons jusqu'à la gargouille qu'ils avaient croisée quelques instants auparavant.
– À quel étage nous trouvons-nous ? demanda-t-il à la statut.
– Troisième étage, répondit la créature de pierre en ricanant.
Alors, le professeur Snape lança un regard désabusé à Amelia. Dans ses beaux yeux noirs étirés, elle pouvait y lire toute la désespérance du monde.
Pour une raison qui leur échappait totalement, l'immense escalier les avait conduits un étage plus bas.
C'était Poudlard dans toute sa splendeur, un parfait exemple des pièges d'une bouffonnerie affligeante que leur tendait ce château à longueur de temps.
– Allez, professeur, dit Amelia d'une voix qui se voulait réconfortante. Ne restons pas ici. On va bien finir par trouver un escalier qui monte correctement.
Après ça, ils marchèrent cinq bonnes minutes avant de retrouver l'entrée d'une cage d'escalier. Ils s'y hasardèrent sans trop se faire d'illusion et par miracle ils finirent par atteindre une nouveau corridor qui ne leur était pas tout à fait inconnu.
– Au bout de ce couloir, se trouve le bureau du professeur Flitwick n'est-ce pas, professeur ? Je reconnais la scène de bataille peinte sur ce tableau ! fit-elle également remarquer, en montrant une grande peinture accrochée au mur.
Le tableau en question représentait des chevaliers en armure, dormant et ronflant à côté de leurs montures, au beau milieu d'un champ de bataille. Amelia se souvenait parfaitement de cette peinture car elle passait habituellement devant à chaque fois qu'elle se rendait en salle de musique ou en cours d'enchantements.
– J'en ai bien l'impression, miss Egerton... répondit le professeur Snape en souriant, visiblement soulagé de se retrouver ici.
Ils progressèrent avec lenteur, regardant attentivement autour d'eux dans l'espoir de remarquer quelque détail qui les mettrait sur une piste.
Une porte succédait à un portrait endormi, qui succédait à une torchère ou un vase. Le professeur Snape s'occupait d'ouvrir les portes qui se trouvaient sur leur gauche et Amelia s'occupait de celles sur leur droite. Ils progressèrent de cette façon pendant quelques minutes, jusqu'au moment où ils passèrent devant une tapisserie miteuse et de très mauvais goûts qui représentait d'énormes trolls armés de massues, dormant comme des bébés aux côtés d'un noble sorcier.
– Par la barbe de Merlin, cette tapisserie vaut son pesant de Gallions ! s'étonna Amelia en examinant minutieusement l'ouvrage.
Elle s'attarda un instant devant la tapisserie, observant d'un œil amusé ces trolls serrant dans leur bras leurs massues, comme le ferait un petit enfant avec un ours en peluche. Cette scène était résolument désopilante au possible, elle devait absolument la montrer à son professeur.
Mais avant même de se retourner pour l'appeler, elle entendit sa voix retentir dans le couloir.
– Miss Egerton !
– Qu'y a-t-il, professeur ? Je voulais justement…
– Venez par ici, je vous prie ! coupa-t-il en secouant vigoureusement la poignée d'une porte visiblement fermée à double tour. Je crois que j'ai trouvé !
Amelia délaissa sur le champ sa tapisserie pour se diriger vers lui.
Après examen, elle constata rapidement que la porte en question n'avait rien de bien différent de celles qu'ils avaient ouvertes jusqu'à lors. Pourtant, le professeur Snape eut beau lancer toutes sortes d'anti-sort sur la serrure, impossible de venir à bout du maléfice anti-intrusion qui la gardait scellée. Alors, au bout d'une dizaine de tentatives, il fit deux pas en arrière pour s'en éloigner et invita cordialement Amelia à tenter sa chance.
Manifestement très impatient d'assister à ce qu'il allait se produire sous ses yeux, un sourire d'extrême jubilation étirait ses lèvres minces.
– Oh, je vous vois vous réjouir par avance de me voir ouvrir cette fichue porte, professeur ! bougonnait Amelia.
Les éternelles œillades avides que lui lançait son professeur chaque fois qu'elle mettait sa magie en action lui donnaient de plus en plus le sentiment d'être réduite à un vulgaire objet de curiosité.
Enfin, elle se décida à abaisser la petite poignée de métal rouillée et ce faisant, elle poussa le battant qui s'ouvrit difficilement en raclant le sol.
– Voilà ! pesta aussitôt Amelia. Vous êtes content !?
– Vous avez fait ma soirée, miss Egerton ! rétorqua-t-il avec un grand sourire. Entre ça et notre transplanage de tout à l'heure, je ne regrette aucunement notre petite escapade nocturne !
Amelia soupira d'exaspération tout en pénétrant dans la petite pièce qui venait tout juste de se révéler à eux. Plongé dans une obscurité d'encre, l'endroit était si minuscule qu'il aurait pu passer pour un placard à balais.
– Vous êtes sûr que c'est ici ? demanda Amelia en agitant sa baguette pour augmenter l'intensité de la lumière qu'elle projetait.
– Je n'en ai aucune idée, miss Egerton. Je n'ai jamais mis les pieds dans cette Salle des Objets Cachés.
– Si vous voulez mon avis, cette pièce est un peu trop vide d'objets cachés pour être l'endroit que nous recherchons ? fit-elle remarquer en examinant le décor on ne peut plus dépouillé qui se révélait à la lumière de leurs baguettes magiques.
Cette pièce ne renfermait absolument rien, à part un mystérieux objet recouvert d'un drap blanc, posé contre le mur du fond. L'objet s'élevait presque jusqu'au plafond et Amelia présuma qu'il devait s'agir d'un tableau trop bavard ou trop bruyant qu'on avait remisé ici pour une quelconque raison.
– Que recouvre ce tissu… ? marmonna le professeur Snape en s'approchant de l'objet.
D'un geste sec, il fit voler le drap et ils découvrirent aussitôt ce qu'il se cachait en dessous.
C'était un immense miroir encadré de bois finement sculpté, doré et peint qui reposait sur deux pieds griffus semblables à des pattes d'animal. Sur le haut du miroir, une mystérieuse inscription était gravée dans le bois.
- Riséd elrue ocnot edsi amega siv notsap ert nomen ej… lut Amelia à haute voix.
Leurs deux silhouettes se reflétaient impeccablement dans la glace qui étincelait à la lueur de leurs baguettes.
– Quel magnifique miroir… fit remarquer Amelia. Quel dommage de le laisser cacher dans un endroit pareil.
Mais pour une raison étrange, à côté d'elle, le professeur Snape ne trouva aucun commentaire à faire à propos de ce sublime objet. Intriguée par son curieux mutisme, Amelia examina le visage de son professeur dans la glace. Et à sa grande surprise, il était blanc comme un linge.
– Professeur ? murmura-t-elle en tournant sa tête pour le regarder directement.
Mais il ne lui répondit pas. Ses yeux étaient rivés sur le miroir, comme capturés par son propre reflet.
– Professeur, vous m'entendez ? demanda Amelia d'une voix inquiète. Professeur ?!
Mais une fois de plus, il garda le silence.
Il se tenait figé, les bras le long du corps et Amelia remarqua que la main qui tenait sa baguette tremblait légèrement.
– Bon sang, professeur ! s'écria-t-elle. Mais qu'est-ce qu'il vous arrive ?!
– Miss Egerton… dit-il soudainement d'une voix anormalement éteinte. Que voyez-vous dans ce miroir ?
– Mais enfin, professeur... je ne vois que notre reflet, rien de plus, répondit-elle sur le ton de l'évidence.
– Êtes-vous bien certaine… ? demanda-t-il le souffle court.
Amelia se retourna vers le miroir. Elle voyait bien leur reflet. Mais une fois encore, elle remarqua que son professeur se regardait dans la glace avec des yeux révulsés de terreur et un visage de plus en plus livide. Alors, elle fut aussitôt saisie de panique.
– Ça suffit maintenant, professeur ! cria-t-elle en tirant sur sa cape. Sortons d'ici tout de suite !
– Attendez une seconde, miss Egerton ! Attendez une petite seconde que je comprenne…
– Non ! Sortons d'ici ! s'écria-t-elle en lui agrippant le bras.
Mais d'un brusque mouvement d'épaule, il s'arracha de son emprise. Son geste fut si violent qu'elle en fut toute étonnée. Depuis le temps qu'elle le côtoyait, il ne s'était jamais permis de se conduire si brutalement avec elle.
Il s'approcha lentement du miroir, le regard totalement captivé par ce qu'il voyait dans la glace. Il leva sa main droite pour effleurer du bout des doigts la surface du verre.
– Mon dieu… murmurait-il d'une voix faible et presque sanglotante. Mon dieu… mais c'est impossible…
Amelia avait l'impression qu'il était comme envoûté, hypnotisé par son propre reflet… c'en était effrayant.
Figée par la stupeur, elle mit quelques instants à recouvrer ses esprits. La vision du professeur Snape caressant de la plus délicate des manières cet immense morceau de verre, comme il le ferait avec le visage d'un être cher, n'avait rien de très rassurant.
Mais malgré la confusion, Amelia était la seule ici présente à pouvoir intervenir alors elle décida de prendre les choses en main. Elle devait agir efficacement et le plus rapidement possible avant que la situation ne leur échappe totalement. Il était hors de question de laisser ce maudit miroir corrompre davantage l'esprit de son professeur.
D'un geste vif, Amelia tendit son bras et pointa sa baguette vers le drap qui jonchait le sol.
– Wingardium leviosa !
Il n'était plus question de prendre le temps de se concentrer pour informuler les sortilèges.
Le drap s'envola en fouettant l'air gracieusement et alla se hisser sur le haut du miroir. Par réflexe, le professeur Snape fit un pas en arrière pour éviter de se faire recouvrir la tête par le tissu et Amelia en profita pour se glisser entre lui et l'immense miroir à moitié dissimulé.
Avec une infinie violence, elle le poussa en arrière si bien qu'il manqua de tomber à la renverse.
– Pardonnez-moi, professeur, mais vous ne m'avez pas laissé trop le choix, dit-elle en le rattrapant par le bras.
– Mon dieu, miss Egerton… fit-il d'une voix étranglée. Sortons d'ici tout de suite !
Ils tournèrent les talons et sortirent aussitôt de la pièce. Amelia referma rapidement la porte derrière elle et s'en écarta pour lancer un sortilège d'emprisonnement sur la serrure.
– Callaporta !
Puis, dans un même élan, elle courut se précipiter auprés de son professeur qui la regardait avec des yeux écarquillés d'effroi.
Il tremblait encore de tous ses membres de ce qu'il avait vu dans cette pièce. Amelia avait l'impression qu'il venait d'assister à sa propre mise à mort.
– Professeur… dit-elle en levant ses yeux vers son visage blême. Mais que s'est-il passé ?
Il détourna son regard et porta une main tremblante à sa bouche. Ses yeux tremblaient aussi dans ses orbites. C'était la première fois qu'Amelia le voyait dans un tel état de choc.
– Miss Egerton, dit-il nerveusement. Savez-vous manier le sortilège d'amnésie ?
– Pourquoi me demandez-vous cela ? demanda précipitamment Amelia.
Il ouvrit la bouche pour répondre, puis hésita. Visiblement, les mots lui manquaient.
– Parce que vous devez me lancer un sortilège d'amnésie tout de suite, finit-il par dire d'une voix grave et caverneuse.
– Mais vous délirez totalement ?! Vous êtes devenu totalement fou ?!
Alors, il posa ses yeux sur elle et la fixa avec insistance comme pour lui signifier tout le sérieux de sa demande. À la lumière des torches, dans cette obscurité opaque qui effaçait les contours de sa longue silhouette noire, sa peau blême paraissait presque diaphane.
– Le miroir qui se trouvait dans cette pièce est très probablement un artefact très puissant, expliqua-t-il d'un ton sérieux pour essayer de cacher son trouble. Et de toute évidence, il vient à l'instant même de m'ensorceler.
– De vous ensorceler ?!
Amelia était abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre. Elle le dévisagea avec anxiété et il baissa instantanément les yeux, comme si la honte de s'être fait piéger lui interdisait de la regarder en face. Cet idiot était en train de culpabiliser… il se raccrochait comme un désespéré à son stupide orgueil pour ne pas perdre la face devant elle.
Mais Amelia avait le cœur si déchiré de le voir si vulnérable que son instinct l'emporta sur toute retenue. Alors, pour ne pas l'effrayer davantage, elle s'approcha lentement de lui, et à défaut de pouvoir le prendre dans ses bras, elle lui pressa délicatement le bras comme pour la rassurer.
– Miss Egerton… souffla-t-il en soupirant.
– Ne vous inquiétez pas professeur, dit-elle d'une voix douce. Nous allons trouver une solution.
– Mais vous ne comprenez pas ! s'écria-t-il soudain, en agrippant les deux épaules d'Amelia. Si je n'oublie pas tout de suite ce que j'ai vu dans cette pièce, je pense que je vais devenir fou, vous comprenez ?
Le visage à trente centimètres du sien, Amelia vit son masque d'Occlumens, derrière lequel il cachait habituellement ses émotions, se briser en mille morceaux. Le sentiment de panique qui le consumait était tel qu'il en devenait presque palpable. Et si elle se fiait à la nature délirante de sa requête, la peur commençait également à mettre à mal son bon sens.
– Mais vous perdez totalement les pédales, professeur ? s'indigna Amelia. Il est hors de question que je vous lance un sortilège d'amnésie. C'est de la pure folie ! Et si je me ratais ?
Soudain, il sembla réaliser qu'il se tenait bien trop proche d'elle et qu'il ne pouvait pas lui répondre en lui parlant si prés de son visage. Alors, il fit aussitôt trois pas en arrière pour mettre un peu de distance entre eux.
– J'ai confiance en vous, miss Egerton, rétorqua-t-il d'un air grave. Croyez-moi, je ne demanderai pas ça à n'importe qui !
– Et bien… je… je vous remercie, professeur… balbutia Amelia, légèrement surprise par tant d'honnêteté de sa part. Je le prends comme un compliment.
– Prenez-le de la façon dont il vous plaira ! répliqua-t-il irrité. Mais faite vite, bon sang ! Ou je défonce cette porte à coup de pied pour retrouver ce maudit miroir !
– Mais par Merlin, qu'est-ce que vous a fait ce miroir, à la fin !?
– Ce ne sont pas vos affaires ! rétorqua-t-il sèchement. Sortilège d'amnésie ! Tout de suite.
Amelia hésitait. Elle constatait bien qu'il n'était pas dans son état normal, mais il parvenait quand même à faire preuve d'autorité face à elle et ses propos n'étaient pas dépourvus d'un certain pragmatisme. En conclusion, ce miroir ne l'avait visiblement pas totalement rendu fou allié.
Elle observait ses attitudes, sa façon de se triturer la bouche nerveusement, ses yeux qui erraient sur le sol et elle constata rapidement qu'il n'arrivait même plus à la regarder en face. Il semblait totalement désorienté.
Finalement, existait-il d'autre alternative au sortilège d'amnésie ? Un sortilège de confusion ne suffirait-il pas pour contrer les effets d'un tel maléfice ? Probablement non.
Dans ce cas, il avait certainement raison et il était inutile de chercher davantage à le contredire.
De fait, Amelia était au pied du mur. L'image de son professeur submergé par la panique, se raccrochant à elle comme à une bouée à la mer, lui était bien trop insupportable. Elle ne pouvait pas décemment le laisser dans un tel état d'agitation, c'était résolument inhumain.
– Admettons que je veuille bien vous oublietter… Jusqu'où je fais remontrer votre perte de mémoire ? Jusqu'à l'ouverture de la porte ? Jusqu'à la découverte du miroir ?
– Je veux oublier jusqu'à l'existence de cette maudite remise, miss Egerton, répondit-il à toute vitesse.
– Bien, je vois…
– Je ne veux pas vous mettre de pression, miss Egerton… ajouta-t-il nerveusement. Mais il serait appréciable de vous hâter.
– Bon sang, mais accordez-moi au moins quelques secondes pour me concentrer ! fulmina-t-elle. Vous pensez que je jette des sortilèges d'amnésie tout les quatre matins ?
Après cet échange de paroles pour le moins déconcertant, Amelia fit quelques pas dans le couloir pour s'éloigner de son professeur qui commençait légèrement à lui taper sur les nerfs.
La panique du professeur Snape avait fini par la gagner elle aussi, si bien que maintenant, elle avait toutes les peines du monde à se départir de ce sentiment de malaise qui persistait en elle depuis leur sortie de la remise.
Alors, Amelia décida de s'octroyer une pause. Et avant toute chose, elle commença par fermer les yeux pour essayer de recouvrer son sang-froid.
Elle devait absolument se calmer, reprendre le dessus sur son agitation et vider son esprit de toute pensée négative.
Elle ne pouvait pas accomplir cette tâche d'une redoutable difficulté sans un minimum de préparation. Car Amelia était totalement consciente qu'en acceptant de se plier aux exigences de son professeur, elle consentait aussi à assumer l'entière responsabilité de ce qui découlerait de cette action. Il était question de falsifier une partie de la mémoire d'un homme, ce n'était pas une petite affaire. De fait, Amelia n'avait résolument pas le droit à l'erreur.
Après ce court aparté, Amelia rouvrit les yeux et se dirigea vers le professeur Snape qui se tenait toujours, avec sa mine déconfite, face à l'immonde tapisserie aux trolls.
– Vous êtes bien sûr que c'est ce que vous voulez, professeur ? demanda-t-elle, en le regardant droit dans les yeux.
– Oui, miss Egerton, répondit-il fermement.
Alors, Amelia se résigna à faire selon sa volonté et tendit son bras pour pointer sa petite baguette de pommier sur le visage de son professeur.
Les pieds plantés dans le sol, la tête droite, elle plongea dans l'abîme de ses prunelles noires et prit une profonde inspiration. Il avait beau la regarder avec un peu d'appréhension, Amelia était sereine, confiante et résolue à aller jusqu'au bout.
Dans sa poitrine, elle pouvait sentir le rythme des battements de son cœur ralentir peu à peu. Elle était en train de mettre en pratique tout ce qu'il lui avait enseigné avec patience et dévotion pendant des mois, et de cette façon, ils étaient sur le point de dresser un bilan sérieux de ce long et fastidieux apprentissage.
Elle puisa une dernière bouffée d'air et se lança :
– Oubliettes…
J'ai commencé un artbook sur Prince et Princesse, regroupant mes illustrions et apportant quelques précisions et anecdotes sur l'histoire, sa conception et sur les personnages (comment je les vois, à quoi ils ressemblent, etc.). Cet artbook est disponible sur la plateforme Wattpad (car je ne peux pas poster d'images ici). Vous pouvez retrouver le lien sur mon profil Facebook ou sur mon compte Twitter. N'hésitez pas à le consulter !
