Endomorphisme Nilpotent, partie 2


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Naruto plongea longitudinalement, avec son poing en fer de lance. Sa rage convertit en énergie pure tournoya autour de son bras, tel un ouragan rougeoyant. Son attention était exclusivement focalisée sur la silhouette dissolue en face de lui. Et détruire l'ennemi, était la seule chose à laquelle il pouvait penser à cet instant.

Annihiler. Désintégrer. Anéantir.

Son corps était comme une bombe sur le point d'exploser. Il entendait la voix distante de son père le prévenir de ne pas foncer tête baissée dans le guet-apens.

Toutefois, il était futile de retarder l'inéducable, puisque le garçon ne pouvait penser à rien d'autres que mettre fin à cette abomination d'outre-monde.

Une lame d'énergie rouge trancha vers l'avant, directement dans la diffuse obscurité n'ayant d'autre forme que celle qu'il visualisait actuellement.

Hihihi... Hahahaha... Hyahahaha !

— Silence ! Meurs, disparais ! hurla-t-il tandis qu'il perçait davantage la gueule de la singularité. Il enchaîna alors plusieurs coups à la vitesse de la lumière. L'univers autour d'eux sembla se fragmenter, se disloquer à chacune de ses frappes. Un goût de sang emplit sa bouche tandis qu'il s'abreuva de sa rage.

Plus. Plus... beaucoup plus.

La lumière s'agglomérait, s'agglutinait, convergeait.

Les ténèbres s'élargissaient, se démultipliaient, se divisaient.

Cloc. Cloc. Cloc. Cloc.

Un bruit de membre brisé harpailla ses oreilles. Une douleur atroce saisit son bras, douleur qui se propagea à l'ensemble de ses muscles comme un venin, mais il ne pouvait se permettre d'abandonner maintenant...

Encore plus, mugit-il.

Encore plus, répliqua la voix étrangère.

Des gonds de portes s'ouvrant retentirent dans un grincement suraigu. Ce fut à travers ce décor apocalyptique que Naruto se tint debout, alimenté, sustenté par sa surpuissante colère. En face de lui, un monticule de visages distordus criant supplice s'élevait dans un mur colossal, surplombé par une unique ombre au sommet, le narguant de sa hauteur infernale.

Naruto gravit alors cette montagne, faisant fi des cris de douleurs l'entourant. Il avança coûte que coûte vers son but. Le rouge dépucela le vert et la prairie se transforma en une mer de feu et de flamme où cet îlot insensé restait le dernier havre. Le monde entier représentait les ténèbres tandis qu'il était la dernière lumière restante. La monstruosité au point culminant de cette colline élargissait son périmètre de contrôle à chaque ébranlement des interminables tentacules. Il fallait être soit incroyablement brave, soit indubitablement fou pour essayer de pourfendre une telle chose. À travers un réseau de mana tissé de toiles cramoisies, Naruto brandit son vouloir, convexé dans un seul geste, avant de le déployer vers l'horizon, en direction de la chose innommable. La collision de leur assaut respectif brisa l'univers entier en de milliers de fragments et de sous-fragments. Une déferlante d'une telle puissance aurait été impossible si elle était aussi improbable. Un univers qui se brisait était après tout la genèse de millions d'autres. Et chacun de ces fragments détenait une vérité, cristallisée en une simple possibilité.

Eh bien sûr, c'est ainsi que cette histoire se termine.

Non, pas vraiment, la bataille finale n'a pas encore eu lieu.

Pourquoi cherches-tu encore ? La partie est déjà terminée. Tous les coups ont été joués.

Détrompe-toi, ton adversaire n'a pas encore dit son dernier mot, regarde :

Alors que l'entité abstraite avait été distraite par cette courte interlude, l'adolescent blond en avait profité pour emmagasiner de l'énergie, confluée dans le creux de sa main.

N'est-ce pas familier comme vision ? La chute prochaine du monstre légendaire ne fait que tarder.

Je reviens vers toi une fois que je me suis occupé de ce garnement.

La coupure fut instantanée. L'ensemble informe s'était réincorporée sous une image statique, celle d'une gigantesque montagne de chair et de sang putréfié. Une odeur égale à celle d'un million de cadavres en décomposition étouffait l'atmosphère. Les dix titanesques tentacules formèrent alors spirale, où du centre, une minuscule sphère grossissait, grossissait et grossissait. L'enfant héros arriverait-il à vaincre cette créature invincible ? Après tout, quelle était la seule manière de vaincre une entité invincible, où le mot invincible définissait le fait qu'elle soit impossible à vaincre ?

L'utilisation d'un Deus ex machina était toutefois impossible. De même, ce monde ne pouvait se défaire de sa propre logique, comme il ne pouvait s'émanciper de ce qui lui avait été précédemment établi. Le vecteur que représentait Naruto ne pouvait être utilisé que seul et sans biais. Il symbolisait la pièce maîtresse de cet échiquier géant. Une telle pièce ne pouvait être gâchée de manière aussi futile. Parfois, un lourd sacrifice était nécessaire pour sauver la partie, qui ne pouvait terminer encore une fois sur un match nul, ou être repoussé à une date ultérieure et indéfinie. La défaite n'était pas non plus acceptable. Qui aimerait qu'une histoire se termine sur une mauvaise fin, avant même que les acteurs du spectacle n'aient eu le temps de jouer leurs cartes ?

Ce fut pourquoi la vision de cet affrontement impossible s'estompa, car celui-ci n'avait pas lieu d'être. Et ce, par la force du simple mot prononcé par cet homme :

« Stop ! »

Un bruit de verre pillé résonna dans sa tête tandis que cet univers tapissé de flamme disparut. La montagne de visages contigus se dissipa et seule la vallée de son esprit perdura à nouveau. Le ciel était bleu, le sol était vert, l'horizon était clair. Une odeur de printemps emplit ses narines et des bruits d'oiseaux égarèrent son ouïe. Seule la douleur substituait encore. Il s'écroula sur l'herbe, se tenant le torse, soumis à sa propre douleur. Il jeta un œil en face, d'où il pouvait voir, entre les jambes de son père se tenant devant lui, brandir son katana vers la figure de la jeune fille, qui les toisait de son éternel air narquois.

— Dommage que tu sois intervenu, cela commençait tout juste à être comique ! souffla-t-elle en portant sa main contre sa joue.

Tigre ne répliqua pas et poursuivit l'étude mortellement sérieuse de son vis-à-vis, dont le sourire s'élargissait encore, jusqu'au point où ses traits en devinrent déformés.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? hurla l'adolescent qui tenta tant bien bien que mal de se relever.

— Cette... chose t'a juste lancé une illusion, clama Tigre d'une voix grave. Mais le temps presse, nous n'avons pas le temps de nous attarder ici. Tu dois te ressaisir.

Il lui prêta son bras pour l'aider à se relever. Naruto cligna des yeux furieusement comme pour dissiper la migraine incessante emplissant sa tête. L'adolescent refusa la main tendue d'un geste haineux avant de se retourner vers le simulacre de la jeune fille au cheveux rouges.

— Vous pensez réellement pouvoir vous échapper ici sans me demander mon avis ? clama d'ailleurs celle-ci.

Pour appuyer ces paroles, celle qui faisait office de Kura leva la main en l'air, d'où une minuscule boule rougeoyante émergea. Celle-ci s'éleva lentement, sinistrement. Le son ambiant sembla alors se couper, l'air s'étouffer tandis que la sphère montait et montait encore. Et lorsqu'elle atteignit cinq mètres au-dessus de leurs têtes, celle-ci se brisa en un millier d'aiguilles vermeilles, qui s'élancèrent alors à toute vitesse vers les deux autres personnes présentes. Toutefois, un dôme de terre s'éleva et s'interposa momentanément à la pluie meurtrière, qui s'évapora dans un soudain nuage de poussière. Après quelques secondes, le sortilège se désagrégea tel un château de sable, révélant les deux blonds indemnes. Naruto eût l'air hagard tandis que le visage de Tigre était figé dans une mine illisible. La tête de Kura ne présentait plus son sourire condescendant et les traits de son visage se décontractèrent également en une expression impassible. Celle-ci étrécit les yeux et relâcha un large soupir :

— Je vois...

Voyant son pire ennemi avancer, Naruto tenta alors de s'extirper de l'emprise de son père. En colère, il leva sa tête vers lui pour lui clarifier de s'écarter de son chemin. Cependant, même Naruto dut retenir un hoquet devant les yeux de celui-ci. Ceci ne pouvait être le visage d'un homme, ni même l'incarnation d'un bipède. Ses pupilles semblaient contenir un univers de rage comprimé dans un autre multivers de souffrance. Naruto tenta de le défier du regard mais échoua lamentablement. La pression seule de son expression réussit à le faire céder, si bien qu'il s'effondra au sol, impuissant devant l'expression d'une telle volonté.

— Reste ici, grinça la voix de Tigre entre ses dents serrées.

Décomposé, l'adolescent blond vit alors son père détourner son attention de lui pour se rabattre pleinement sur la silhouette qui leur faisait face. Tigre avança d'un pas lent vers elle. Un crépitement terrifiant se fit entendre autour de lui tandis que ses mains s'animèrent d'une énergie convolutée, laissant une traînée bleue dans son sillage.

De l'autre côté, le simulacre de la petite rousse s'avança en avant avec une immense toile uniforme se profilant dans son dos, duquel un millier d'œils rouges s'ouvrit en grand. L'homme aux innombrables tatouages laissa tomber sa cape au sol, qui sembla s'évaporer une fois en contact avec l'herbe. Il porta au niveau de sa bouche ses mains gantés, qu'il resserra de ses dents. En simultané, de l'autre côté, la toile de la jeune fille se divisa en deux et se transmuta en ailes de chauve-souris derrière son dos. Autour d'eux, le vent oscillait par intermittence de manière discontinue, allant du silence au hennissement d'une tumultueuse tempête.

Lorsque la fille fut à moins de dix mètres, Tigre avança alors son katana vers l'avant, la pointe dirigée vers le sol. Kura se tint immobile, les yeux étrécies, tandis qu'elle fixait l'arme avec intensité. Les vibrations de l'air s'accentuèrent subitement et Naruto se sentit alors écrasé par la pression qui se dégageait des deux silhouettes, qui n'avaient d'humain que d'apparence. Tigre lâcha subitement la poignée de sa lame, qui sembla tomber au ralenti vers le bas. Le son dégagé par le filament du feuillet faisait penser au cri d'un millier d'oiseaux. Des sigles azurés se dessinèrent subitement en une constellation circonvenant Tigre, qui fut alors englobé dans un univers bleu nuit.

— Libération des Sceaux de Contrôle de niveau 3, 2, 1. Situation A. Les restrictions d'habilités sont levées jusqu'à que la cible soit réduite au silence ou scellée.

La chaîne aérienne de glyphes intégra son corps dans une subite explosion. La déferlante spiralée parut changer l'environnement, le sol, l'air jusqu'aux couleurs mêmes. Celles-ci virèrent au bleu, au violet, au rouge, au gris, au noir, plusieurs fois. Naruto se sentit irradié par les effluves spirituelles que dégageait son père. Tigre leva lentement sa main vers l'avant... puis claqua ses doigts en sursaut. L'ennemie ouvrit de grands yeux, quand soudain, des coupures apparurent peu à peu sur sa figure, comme si son existence elle-même se fissurait à la façon d'un verre volant en éclats. Un hurlement horrible se mit à résonner dans les oreilles de Naruto, alors que l'univers entier tournoya, au point où Naruto devint Kura qui devint Tigre qui devint Naruto qui devenait...

la réalité

et enfin

Il réapparut dans sa chambre.

Dehors, à travers la fenêtre, Naruto pouvait deviner qu'il faisait nuit.

Mais bizarrement la lune était rouge sang.


Tigre réintégra son corps, reposant sur son trône composé d'un simple siège en laine.

« Il est l'heure », prononça-t-il en décrochant son katana de son fourreau.


Au fin fond d'une cave, agenouillés, les apôtres du carnage en compagnie de leur innombrables fidèles attendaient sa résurrection tant attendue. Lorsqu'au milieu du pentacle aux cinq cierges, le sarcophage en or s'ouvrit subrepticement, ils glapirent enfin à l'unisson :

« Ô seigneurs parmi les seigneurs, Dieu parmi les Dieux, maître absolu de ce monde, vous nous êtes revenu ! »

La figure d'une femme aux longs cheveux rouges transparut dans l'obscurité du socle. Son corps pâle était sublimement nue. D'un simple geste du bras, une aura rouge tournoya autour d'elle dans un tourbillon de chaines, la revêtant d'une robe noire uniformément pure. Elle porta sa main à son faciès défigurée, qui en un instant, retrouva sa superbe authenticité. Ses yeux diaboliques brillaient comme mille phares. Dix queues sous forme d'ombres, jouaient en arrière fond un concert tyrannique. Elle accorda un serein visage devant son public l'adulant de toute part. Elle descendit sa main sur la tête de l'un de ses apôtres les plus proches, qui fourmilla de peur en sentant sa présence incommensurable. Ainsi, elle s'immergea pleinement des événements l'ayant conduite jusqu'ici.

Son esprit fulminait d'impatience. Car enfin, il pourrait être libre.


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Le sujet n'appartient pas au monde mais il constitue la limite de son monde