— Vingt-Trois —

Thaïlande, quelque part

28 mai

Jour 166

— Bientôt trois mois... Dans une dizaine de jours, nous devrons sérieusement commencer à nous inquiéter, souffla John dans l'oreille d'Alice trop occupée à retrouver la trace de leurs trois amis infiltrés.

— Cela dépend des plans de Kalyn et Myc.

— Mais ce n'est pas une raison de les laisser en plan.

— Je sais John... Mais regarde-nous. Nous n'avons rien autour, et me connecter sur le net avec un téléphone satellite n'est vraiment pas pratique. Tu ne m'aides pas tellement à râler. Fais l'anglais, ne joue pas au français, se plaignit Alice avant de balancer les feuilles éparpillées autour d'elle au loin.

Ils étaient seuls dans la jungle, non loin de la base militaire de la Roseraie et siège présumé. Ils savaient que leurs trois amis étaient enfermés dans l'enceinte. C'était excellent.

Sauf qu'ils n'avaient pas prévu que le terrain privé s'étendrait sur des centaines de kilomètres et engloberait au passage des villages et exploitations agricoles.

— J'ai quand même réussi à délimiter une partie restreinte, John. Il me reste encore vingt kilomètres carrés à balayer.

— Fais vite, s'il te plait.

*xXx*

Kalyn Keller défilait les messages agglutinés dans sa messagerie, enfin soulagée de pouvoir découvrir et répondre à toutes ces sollicitations. Après deux jours passés à errer dans les aéroports délabrés du Sud-Est asiatique, Mycroft et elle avaient finalement réussi à retrouver un peu de vie civile et leur objectif.

— Internet est devenu indispensable si vite...

— Et c'est toi qui professe cela, ma chère? Je te croyais une fervente partisane des nouvelles technologies.

— Certes... Mais sans Internet, je n'aurais pas autant de mails. Tout est devenu connecté, indispensable, urgent, encore plus urgent, toujours plus urgent en quelques années. Je ne pense pas que tout soit vital, loin de là. Nous devrions juste apprendre à gérer.

Et elle le faisait merveilleusement bien. Admirant la dextérité de ses doigts, Mycroft redoutait que dès leur quête terminée, elle abandonnerait son poste à ses côtés pour enfin embrasser réellement sa carrière de milliardaire et politicienne de l'ombre. Ce qui le poussait davantage à profiter de la jolie brune au carré décoiffé dissimulé sous un panama. Sa chemise blanche d'homme était nouée à la taille à l'aide d'un foulard Hermès et des sandales plates en cuir naturel terminaient sa tenue estivale. Il faisait horriblement chaud.

Et il avait terriblement soif. Se caressant lentement le ventre, il alla chercher une bouteille d'eau minérale dans le mini-bar de leur chambre d'hôtel. Pour faciliter leur voyage, ils avaient décidé de jouer les couples reconstitués. Il portait un enfant, elle avait accepté de l'adopter à sa naissance, ils célébraient tout ceci par un voyage de noce. C'était rare, mais pas inconnu. Seule Kalyn pouvait jouer ce rôle à la perfection. Elle était l'unique alpha dont la senteur lui était supportable, confortante même.

Si elle décidait de partir...

— Je ne vais pas changer de poste, Myc.. Je ne compte pas vivre loin de toi de toute manière, dit la brune toujours collée à son écran de portable.

— ...

— Ce regard de chien battu que tu me jettes parfois te trahit. Tu devrais faire attention. Et puis... Je n'ai pas envie de rester vivre à plein temps avec mes employés. Ce n'est pas une vie.

— Tu parles comme une entrepreneuse aigrie.

— Lorsque la plupart de tes employés sont des idiots sans cervelle qui ne pensent qu'à chercher à t'embobiner pour travailler moins et gagner toujours plus...

— Tous les mêmes.

— Certains marchés sont plus touchés que d'autres.

— Pourquoi penses-tu qu'Aden refuse de s'installer en Europe?

— Il aime trop sa liberté... et nous nous rejoignons sur quelques sujets, concéda la brune avec reluctance.

— Et rester maître de ses décisions, aussi inutiles et étranges qu'elles peuvent l'être.

Il esquissa un mince sourire. Il était vrai que le groupe qu'ils formaient rassemblait un échantillon unique de personnalités originales.

— Tu n'as pas à t'en faire. Je resterai à tes côtés, promit la B Alpha en le prenant dans ses bras.

Son téléphone portable tomba à terre. Il s'enfonça dans la nuque de son amie et lui caressa ses boucles sauvages.

Sa senteur épicée féminine l'aidait à garder le cap.

Mais sa main agrippait toujours et encore un t-shirt vert longtemps vêtu par Greg et qu'il portait désormais au quotidien.

*xXx*

L'intelligence payait malgré tout. Baignant dans une mare d'esprits retardés, il était tout à fait normal que Sherlock, Greg et Aden furent mis en avant. Ainsi, une nouvelle fois, ils se retrouvaient à assister Dimitrov et Filibert dans ce qu'ils appelaient désormais leur réunion quotidienne.

Les deux alphas se détestaient mais se supportaient par défaut. Ils étaient seuls à pouvoir exercer une certaine admiration et fascination sur l'armée de gros bras qui vivait dans la base.

Bien entendu, les trois amis infiltrés faisaient office d'exception malgré leur effort particulier à rester simplets.

On ne change pas une éducation et mentalité, songea Sherlock en bougeant légèrement. Il détestait rester des heures durant dans une position militaire de repos ennuyant à mourir.

— Depuis que cette Anna Ulanov s'est ressuscitée, l'opinion publique et les médias ne jurent plus que par ses beaux yeux, râla une A Alpha aux pommettes saillantes et poitrine triomphante. Elle repoussa ses longs cheveux châtains sur un côté, dévoilant un immense tatouage sur la nuque. Ce dernier représentait une rose noire, symbole de la Roseraie.

— Vous vous ressemblez malgré tout, Orianne. Ulanov est quand même bien séduisante, se moqua Filibert.

— Je n'aime pas les B Omégas blondes.

— Tu préfères les rousses incendiaires aux tatouages visibles, ajouta Dimitrov.

L'A Alpha se cramponna à son siège et toisa les trois infiltrés. Gregory frissonna. Son regard était glacial, caricatural.

— Alice Imogen est morte et enterrée. J'y ai veillé moi-même, dit-elle avec une grimace.

— Mais nos sources disent le contraire, Orianne, rétorqua Ostrovski.

— Tu insinues donc qu'Alice est vivante? Foutaises!

— Peut-être bien que oui... la calma Filibert.

— Mais impossible mes amis! Sinon, pourquoi est-ce que Bai Long a-t-il accepté le marché? Il était seul! Ni Mycroft, ni Kalyn, ni les autres membres de sa garde rapprochée ne pouvaient nous empêcher d'entrer en Asie, s'emporta un quatrième alpha au lourd accent sud-américain.

— Et Daiyu dans tout cela? interrogea Orianne, à présent calmée.

— Une monnaie d'échange? ajouta Filibert.

— Sa petite-fille contre notre accès en Asie? Tu n'as vraiment pas été logique dans cette décision, Dimitrov.

— Nous avons gagné à ce jeu. En nous donnant sa petite-fille, il nous a offert une nouvelle ère. La famille Li tenait les rênes de l'Asie depuis trop longtemps. Que va-t-elle faire désormais? Bai Long n'est pas immortel! Patience mes amis, répondit Dimitrov.

— Ce n'est sans compter ses conseillers.

— Mais qui va respecter des occidentaux sans légitimité dans ce continent? ajouta Dimitrov.

— C'est vrai que parmi ses héritiers potentiels... Seul un asiatique, hong-kongais de surcroît, est capable de reprendre l'empire... grinça Orianne. Elle désigna Filibert du regard.

Ce dernier souriait avec une bonté et un calme terrifiant.

Sherlock et Aden toisèrent Greg, horrifiés.

*xXx*

Il n'y avait pas de cigales à Thaïlande. L'air était bien trop chaud et humide pour cela. Seul les bruits d'une faune sauvage et vierge habillaient la nuit tombante.

Gregory était assis sur son tronc d'arbre favoris, la tête entre les mains, déchiré entre ce que sa raison et son devoir lui dictaient.

Filibert était entré dans un jeu à double conséquence que personne n'avait encore vu venir jusque là. A moins que, bien entendu, Bai Long fusse à l'origine de tout comme d'habitude.

Sauf que son Eminence ignorait tout des plans établis des années auparavant par Mycroft et Filibert.

Le B Alpha devait entrer dans la Roseraie et prendre part à leur jeu pour mieux les combattre. Ok, compris!

Filibert devait également rester secret et inconnu du reste du monde. Je l'ai bien compris!

Il devait aller jusqu'à cacher sa localisation du reste de la SSA à l'exception de quelques rares élus. Je le sais bien, j'en suis un...

Personne ne connaissait l'entièreté de ses plans. Pas même Kalyn, pas même Mycroft. Sauf lui, l'exception... Jusqu'à il y avait quelques minutes.

Et c'était cela qui terrifiait Lestrade.

Et s'il décidait de nous trahir? De changer de camp? Et si... Si l'ambition de pouvoir un jour prendre la place de Bai Long...

Il était désemparé. Il n'avait pas pensé à cette option. Bien entendu que le peuple asiatique désirerait voir à sa tête un homme ou femme de la même ethnie asiatique! C'était si évident...

Lestrade grogna de frustration. Il cogna le tronc d'arbre.

On lui agrippa l'épaule. Il se retourna lentement.

— La question de la succession de Bai Long est un secret très bien gardé.

C'était Aden, étrangement calme en ces circonstances.

— Ils avaient tendu un piège à Bai Long... Daiyu contre la paix en Asie. Mais c'était idiot! Il ne faisait que retarder l'échéance... dit Gregory en fixant l'A Bêta.

Ce dernier s'installa à côté de lui.

— J'ai encore du mal à entendre cette histoire... Daiyu... Tuée par son propre... soupira Aden.

— Il ne l'a pas tué.

— C'était comme si!

— Et qu'aurais-tu fais à sa place, hein Aden?

Il s'emportait une nouvelle fois.

— On m'avait dit que tu étais le plus calme et tempéré des A Alphas. Que tu étais Bêta tellement tu te contrôlais, assena Aden.

— Ouais et alors? grogna Greg.

— Tu as raison. Nous sommes tous des idiots inutiles. Autant s'énerver de bon coeur, ha!

— Pardon Aden, je ne voulais pas.

Il se frotta le front, se massa les tempes. L'alcool ne l'aidait pas, au contraire. S'emporter contre Aden était devenu une routine ces derniers temps. Ce qui n'arrangeait pas son moral.

— On m'a parlé de ta prédisposition à la dépression. Rien de bien grave. J'y suis habitué... J'ai grandi avec Merry, le réconforta Aden.

Le bêta étira les jambes devant lui. Il croisa les bras derrière la tête avant de les balancer au hasard. Il secoua la tête et enfin, enfouit les mains dans les poches de son pantalon de soldat. Son crâne toujours aussi chauve et ses sourcils verts n'enchantaient toujours pas Sherlock. Maintes fois, ce dernier l'avait épinglé à ce sujet. L'A Alpha était aussi fou et chic que le bêta était excentrique et à la pointe des tendances farfelues. Entre les deux Gregory devait toujours les rappeler à l'ordre, émietté entre son rôle de soldat infiltré, l'ami fidèle, le double agent au courant des plans de Filibert. Et voilà qu'on le dit prédisposé à la dépression... Qui était en soit un luxe au vu de leur existence actuelle.

Lestrade émit un rire jaune, surprenant Aden. Ce dernier haussa les épaules.

— Ils avaient prévu de mettre Filibert comme successeur de Bai Long. Je ne l'ai pas vu celle-là, reprit Greg, peu enclin à voir sa vie et ses malheurs être déballés et soi-disant analysés par l'ex-compagnon de l'A Oméga à l'origine de — presque —.

— Rien de bien grave là-dessus, je t'en conjure. Au moins, on est fixé sur lui. Mon ancien meilleur ami est un agent double... C'est mieux que d'avoir été témoin de l'assassinat de Daiyu par son grand-père.

Aden soupira.

— Je suis désolé pour toi Aden, maugréa Greg.

— Rien de bien grave, j'y suis habitué à présent. Myc en chie bien plus que moi!

Gregory n'avait encore jamais vu l'A Bêta aussi résigné. Le personnage était bien plus stable et raisonnable qu'il ne laissait transparaître. Un signe d'humilité et de naturel qu'on ne voyait que rarement chez les plus grands dirigeants de ce monde. Aden était sage. Ou il était tout simplement dépressif. La dépression pouvait donc être contagieuse...

— La liste des héritiers est connue de tous, Greg. Bien sûr que Fil est dans cette liste. Tout comme Dimitrov et Daiyu naturellement. Même moi j'y suis.

La liste... C'était un murmure dans les couloirs, un sujet tabou mais non moins au coeur des rumeurs au sein de la SSA. Bien gardé, jamais ouvert au public. On ne parlait pas de la succession de Bai Long, surtout depuis le décès de Daiyu. C'était clos.

— Mycroft Holmes a été officiellement désigné. Kalyn et moi sommes ses seconds. Nous avons déjà prêté serment pour le suivre et l'épauler en toutes circonstances. Comme Diesbach et feu Hilfried Banaart avaient juré de seconder Bai Long en leur temps.

— Hilfried?

— Mon grand-père décédé. Je ne fais pas que reprendre son flambeau. Notre rôle n'est pas transmissible de génération en génération. Bai Long me l'a demandé en échange du silence et du secret sur cette désignation. J'ai accepté, tout comme Kalyn. Mycroft nous a accueilli les bras ouverts. Mais il ne désire pas ébruiter cette affaire.

Lestrade restait bouche bée.

— J'ai juré parole. Mais je devais t'avouer la nouvelle d'une manière ou d'une autre. Dans le cas contraire, Kalyn s'en chargerait.

— Pourquoi moi?

— Ordre de Bai Long.

— ...

— Alors ne t'inquiète pas pour Filibert...

Lestrade acquiesça.

— Sherlock nous attend dans la salle commune pour nous exposer son plan. Nous n'avons plus beaucoup de temps pour agir. Mon affreux tatouage commence déjà à s'effacer.

*xXx*

Thaïlande, quelque part

30 mai

Jour 168

Mycroft Holmes stoppa net dans son élan et plaqua une main sur son ventre, l'autre appuyée contre un tronc d'arbre. Il était à bout de souffle.

— Oh Myc! s'écria Kalyn en se précipitant vers lui.

Ils avaient abandonné leur couverture de jeune couple en voyage de noce pour entrer dans la jungle. Au final, ils avaient décidé d'agir par eux-mêmes, inquiets par la durée que prenait l'infiltration de Sherlock, Aden et Greg dans la Roseraie.

Mais l'A Oméga en gestation ne tenait plus le rythme d'autrefois. Son organisme changeait à une vitesse alarmante, l'obligeant à corriger non seulement son alimentation et son rythme de sommeil, mais également ses habitudes physiques. Il ne pouvait plus rester éveillé plus de quinze heures par jour, devait manger à un intervalle réduit des quantités toujours plus grandes de nourriture et accueillait la sédentarité comme le messie.

— Tu devrais retourner à Hong-Kong ou Shanghai, Myc, soupira Kalyn en lui prenant le bras. Il s'appuya contre elle, reniflant ses senteurs familières.

Saisissant aussitôt son état de manque aggravé, elle posa son sac à dos à terre et fouilla le contenu pour en tirer une écharpe ayant appartenu à Gregory. Rapidement, elle l'enroula autour du cou de l'A Oméga en gestation qui l'inhala comme si sa vie en dépendait.

— Merci K...

— Pas de quoi, idiot. Tu devrais te ménager... l'interrompit-elle.

— Sornettes! Je ne peux pas les laisser seuls face à Dimitrov et la Roseraie... Des inconscients... l'imita Mycroft en se replongeant dans l'écharpe de Greg.

Kalyn lui frottait le dos, n'osant le fâcher davantage. La gestation avait poussé l'A Oméga dans ses retranchements. Se savoir limité dans ses capacités énervait Mycroft au plus haut point. Son orgueil atteint, il perdait parfois son sens de l'humour et la patience vertueuse qui le caractérisait avait longtemps fait ses adieux. Il était réduit à vivre comme un oméga normal et il détestait cela.

— Nous ne sommes plus très loin. On aurait dû prendre un guide avec nous. Même Merry avait eu un guide en Thaïlande, dit-elle pour changer de sujet.

L'oméga nia vivement.

— Trop dangereux. On ne sait jamais sur qui tomber, rétorqua Holmes en inspirant et expirant dans un rythme régulier.

Il se releva lentement pour se détacher de la B Alpha.

— Une fois arrivés là-bas, il nous faudra trouver un moyen de rentrer incognito... Je suis désolée Myc', mais il faudra qu'on se sépare. Tu resteras dehors tandis que j'entrerais dans l'enceinte. Aucune chance que tu ailles dans un nid à alphas, dit Kalyn en reprenant leur chemin.

Mycroft ouvrit la bouche, avant de la refermer sans voix.

— Alex n'est pas un faible ou oméga au foyer, inutile de me le rappeler. J'essaye juste d'être réaliste. Avec ta gestation, tu ne peux plus jouer les alphas ou bêtas bien dominants.

— ...

— Tu pourras redevenir Alex quand tu auras mis le gamin au monde. Pour le moment, tu restes discret.

— Je n'ai rien...

— C'était ton choix de le garder, et je remercie le ciel pour t'avoir donné cette ultime chance. De toute manière, tu n'as pas le choix avec ton nouveau statut de dauphin, etc..

Elle lui prit la main pour la presser fermement. Il acquiesça en silence. Lentement, elle s'agenouilla pour lui baiser cette main. Il comprenait les différents sens de ce geste. Combien de fois avait-il lu les protocoles rigoureux de la cour impériale!

Kalyn venait de lui témoigner une nouvelle fois sa fidélité et qui était-il pour la lui refuser?

Il l'enjoignit de se relever et se remit en marche. Sourire timide sur les lèvres, il évita de recroiser le regard de la B Alpha, précipitant le pas pour ne pas se dévoiler davantage. Ils avaient encore à faire.

*xXx*

John Watson et Alice Imogen s'étaient changés en vitesse pour des tenues plus adaptées à leur mission. Ou plutôt pour les tenues réglementaires de deux employés à la solde de la Roseraie. Du moins... ce qu'il en restait. Car deux corps nus gisaient au sol, tués par les mains expertes mais non moins encore tremblantes du B Oméga.

— Ne regrette rien. Tu as fait ce qu'il fallait, le gronda Alice avant de réduire son ordinateur en miettes. Elle arracha les circuits et à la surprise horrifiée de John, elle commença à avaler quelques parties de son matériel chéri.

— Je ne sais plus qui est le monstre entre nous. Toi ou moi...

— Cela fait parti des règles. Ne jamais laisser de traces.

Elle écrasa l'écran de son talon et vida une bouteille d'eau sur les parties restantes de l'appareil.

— Tu n'as pas besoin de les asperger... dit John ébahi par la violence et la rapidité avec laquelle tout disparaissait. Soudain, il se trouvait plutôt gentil à côté de la rousse tatouée.

— Les traces de doigts, les fibres, la salive, la transpiration et tout simplement nos senteurs peuvent nous trahir, répondit Alice en avalant des morceaux du disque dur et de la carte mère.

Il avait du mal à détacher son regard de la jolie rousse vorace.

— J'ai vécu bien pire! lança-t-elle en machouillant quelques fils.

Elle lui tendit d'autres fils. Avec dégoût, mais résigné, le B Oméga imita son amie.

— Pouah! dit-il en se couvrant la bouche.

— Ne crache surtout pas! Avale le tout et on aura terminé. J'enterre le reste au fur et à mesure de nos pas. L'écran est ce qu'il y a de plus difficile à faire disparaître... Là-bas! Il y a une mare boueuse! dit-elle en désignant une autre direction que celle qu'ils avaient suivie jusque-ici.

Il comprenait un peu mieux comment cette pirate géniale pouvait rendre fou autant d'armées ennemies.

— Tu n'es vraiment pas commode, dit-il en s'essuyant la mâchoire.

— J'ai été à la bonne école, répondit-elle.

Aucune logique dans sa pensée. Elle passe d'un sujet à un autre et agit comme une enfant émerveillée sur tout. En même temps, elle a une notion étrange du bien et du mal. Se sacrifier pour la bonne cause, aucune pitié pour les ennemis... Perdu, il ne savait plus comment considérer la jeune femme. Elle qui, pourtant, semblait être si frêle et tendre était en réalité complètement instable. Elle n'était pas Sherlock, pas Mycroft, pas folle comme Daiyu.

Elle jeta un dernier regard sur les deux corps gisant et récita une courte prière.

— Chrétienne?

— Catholique. Diesbach a toujours aimé ceci en moi. Même si j'ai du mal avec l'ordre ecclésiastique parfois.

— Tu es bien étrange.

— Moins que d'autres. Mais je n'ai pas mon pareil pour me cacher des regards curieux. Vivre incognito et passer pour morte ne s'apprend pas en quelques jours. J'ai été à la bonne école comme je viens de te le dire, répondit-elle en remettant son sac à dos en place. Elle jeta quelques derniers morceaux comestibles à John qui se força à les avaler. Il avait bien l'intention d'être à la hauteur.

— Quelle école! dit-il une fois l'arrière-goût métallique passé. Il se demandait déjà comment son organisme allait tout digérer.

— On ne devient pas agent sur un claquement des doigts. J'ai eu de la chance. Mon intelligence et mes dons pour l'informatique et le piratage m'ont ouvert rapidement les portes du nec plus ultra de la SSA.

— On te dit la plus dangereuse de toute la SSA. Plus même qu'Holmes et les cadres.

— Alex n'a pas son pareil pour détourner l'attention sur autre que lui. Mais je ne nie rien...

— Ta tête était donc vraiment mise à prix?

— Si tu savais! J'ai passé une bonne partie de ma vie à prouver que je n'étais rien sans Alex, ou Myc comme vous l'appelez tous maintenant, et les autres. Le piratage est prisé. La technologie est devenue indispensable. C'est aussi la plus grande faiblesse de tous. Alors on se bat par écrans interposés.

— Et chez nos ennemis?

— Je ne sais pas. On ne se connait pas, mais des pseudonymes circulent. La Roseraie est très douée pour la manipulation des données bancaires. Le Circus a toujours mis l'accent sur les secrets militaires et surtout médicales. Cela montre bien leurs priorités.

— Et la SSA?

— Tout. Mais particulièrement les archives secrètes des gouvernements.

— On reconnait bien la patte de Mycroft donc!

— Tu as tout compris! Et maintenant, au lieu de repousser l'inévitable en me jetant des questions flatteuses, tu devrais finir d'avaler ceci, dit-elle en éclatant de rire.

John grimaça une énième fois et avala un reste de carte graphique. Il se jura de se faire examiner à son retour. Son estomac ne devait plus ressembler à grand chose grâce à Alice.

— Et pourquoi cet acharnement sur toi? Ils devaient savoir que Mycroft était derrière tout, recommença-t-il à la questionner.

Elle agrippa les bretelles de son sac pour avancer plus rapidement.

— Bai Long a formé Mycroft au secret le plus total. Moi également. Mais mon rôle en tant que pirate m'a trahie alors j'ai servi de bouclier...

— Ce n'est pas tout.

— J'ai juste empêché une troisième guerre mondiale. Je n'avais pas encore vingt ans à l'époque. C'était une sombre histoire de trafic d'armes nucléaires. Un terroriste voulait se faire entendre. Il a provoqué des rivalités monstres entre états. Certains étaient partisans, d'autres non. Diesbach avait dû intervenir. Il m'a demandé d'entrer dans les systèmes du terroriste. J'ai fait bien plus. J'ai réussi à rallier les différents états en modifiant juste un peu les données. Depuis, on m'a mise à prix. Et comme toujours, ce ne sont pas ceux que tu crois.

— Tu veux dire que les états que tu as en quelque sorte sauvés t'ont placardés comme criminelle?

— On peut ça comme ça. Ce n'était pas la joie. En plus, j'étais A Oméga... Quelle joie, hein?

— Alors tu as disparu.

— Oui, lorsque Mycroft et la SSA étaient devenus assez solides pour se passer de mes services et à la bonne occasion, j'ai disparu.

Elle avait terminé son récit sur un sourire éclatant. Ce dernier était faux.

— Tu t'es donné la mort en quelque sorte, murmura John.

Alice haussa les épaules. Elle sauta sur une pierre.

— Nous nous sommes tous un peu donné la mort en choisissant la SSA et ses idéaux. Même toi, même Sherlock et les autres. Ce n'est pas une vie. J'aurais préféré servir des cafés dans Starbucks et peindre durant mon temps libre, vivre simplement. Ambassadrice, collectionneuse, pirate... mon oeil!

— Et pourtant tu as fait le choix de revenir.

— Mycroft était celui qui a m'a trouvé un jour, alors que j'avais tout perdu. Il était accompagné de Kalyn. Alors je me dis que je leur dois bien cela, n'est-ce pas?

La discussion était close. Et pourtant, les questions se pressaient dans l'esprit du médecin. En apparence, ils désiraient tous voir un semblant de paix et d'égalité entre les dynamiques. Chacun avait bien entendu ses propres raisons personnelles. On voulait rendre service, donner par bonté, ou tout simplement réaliser un rêve, une conviction.

Et à chaque fois, le nom de Mycroft revenait.

S'ils savaient que Mycroft faisait tout ceci pour une promesse faite à Merry et une autre, bien plus secrète, murmurée par Sherlock lors d'un de leurs courts voyages amoureux.

"— Mon frère est persuadé que je deviendrai comme avant une fois la société plus équitable envers les dynamiques, quoiqu'elles soient. Il a tort, mais comme tout Holmes têtu et orgueilleux, il continue dans cette voie. Je ne savais juste pas qu'il était arrivé à ce niveau-là. Je le pensais juste diriger dans l'ombre le gouvernement britannique. Mais tout est bien ennuyant. Allons étudier notre voisin. Son amour pour les algues est bien étrange."

— John, John!

Les cris d'Alice le tirèrent de sa rêverie.

— Que se passe-t-il?

— Regarde! s'exclama la jeune femme en sautillant sur place.

Elle désigna deux ombres familières au loin.

— Ça par alors...

— K! Myc! murmura-t-elle en le tirant vers elle.

Ils venaient d'apercevoir leurs deux amis. Ces derniers étaient aussi surpris qu'eux. Alice se jeta dans les bras de Mycroft.

— Alice! John! Mais... murmura l'aîné Holmes enseveli sous une masse de cheveux roux.

— Pour une surprise...

— Je vois qu'on a eu la même idée! intervint Kalyn en les observant de près.

Ils avaient tous revêtu l'uniforme des employés de la Roseraie.

— Allons-y, ce n'est plus très loin. Vous nous raconterez tout en chemin, intervint John certes enchanté mais plus que jamais stressé par la situation. Ils devaient sortir trois énergumènes de la base la plus secrète et la mieux gardée au monde.

A l'exception, bien entendu, de la résidence personnelle de Bai Long à Hong-Kong, le Vatican et Buckingham Palace à Londres.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

30 mai

Jour 168

Anna Ulanov suivie du chercheur Raf Sullivan entra dans la grande pièce de réunion du palais Buckingham.

Etaient déjà présents Sa Majesté Elizabeth II, la première ministre Amelia Banaart, Sacha Li de Suisse, le Pape Jean-François aussi connu sous le nom de Diesbach et Victoria de Suède. Les principaux alliés à la cause de la SSA s'étaient réunis en secret.

Raf et elle avaient été appelés en urgence dans le secret le plus total.

— Bien, bien. On considère la séance ouverte. Mesdames, messieurs, je vous prie de bien vouloir exprimer vos pensées sur les questions brûlantes en cours, annonça langoureusement Sacha Li fidèle à elle-même dans une combinaison Gucci au décolleté plongeant. Ses lèvres violettes et son teint pâle très maquillé contrastaient avec la blancheur naturelle et la robe cocktail jaune citron d'Anna.

Cette dernière campa sur ses positions sous le regard venimeux de la présidente Suisse.