25 – Pour une juste cause
Quand j'ouvris les yeux, j'étais au cottage. Je clignai des paupières pour m'habituer à l'obscurité et je réalisai que j'avais chaud, très chaud. On remua contre moi et je manquai de sursauter. C'était Jacob qui me serrait contre lui et dormait à poings fermés. J'esquissai un sourire et voulu lui caresser la joue mais la difficulté de ce simple geste m'étonna. Je levai la main devant mes yeux pour la contempler et agitai doucement les doigts, comme si je faisais une expérience très étrange. Me revinrent alors en mémoire la dernière journée riche en émotions… L'imprégnation, la fuite de Ryan, mon horrible malaise. Je posai ma main sur ma poitrine et écoutai les battements de mon cœur. Seigneur ce qu'ils étaient lents, c'était tellement bizarre. Cependant j'esquissai tout de même un sourire. J'étais figée ! J'étais enfin figée dans l'immortalité, comme Ryan et comme ma famille. Ma croissance fulgurante s'était achevée et mon cœur battait désormais dans le rythme de mon âge adulte. Jacob marmonna dans son sommeil et je me tournai pour poser mon front contre le sien. Je décidai de le laisser dormir encore un peu, et j'avais besoin de me reposer pour que mon corps s'habitue à sa nouvelle cadence.
Vers dix heures, je me réveillai de nouveau et un sourire lumineux se dessina sur mon visage de poupée. Je remuai dans son étreinte et me mordit la lèvre, en priant pour qu'il se réveille sous mes mouvements. Raté. Peut être que si je le fixai intensément il le sentirait. Je forçai sur mes yeux, comme si je possédais un étonnant pouvoir télépathique… Mais cela ne marcha pas non plus. En même temps une bombe nucléaire n'aurait pas réveillé le bel indien. Je soufflai en tapotant des doigts sur le matelas. J'aurais pu patienter un peu et le laisser dormir… Etais-je une gentille fille ou une petite peste ? Une peste sans aucun doute. Je posai mon nez contre le sien et lui envoyai les plus embêtants de mes souvenirs. Le malheureux eut droit à la totale : La petite Nessie tombant dans l'eau. La petite Nessie hurlant à plein poumons sous un de ses nombreux caprices. La petite Nessie prête à étriper trois indiennes… Bref, un sacré panaché. Il fronça d'abord les sourcils, me faisant presque glousser, puis marmonna des remontrances incompréhensibles avant d'ouvrir de grands yeux écarquillés. Je me mordis la lèvre, mutine, et il râla en se tournant de l'autre côté. Je lui grimpai dessus et m'allongeai sur son torse chaud et rejetant ses mèches désordonnées en arrière. Il fit une moue fatiguée et je tirai sur sa paupière pour qu'il ouvre un œil.
- Nessie fiche-moi la paix… Grommela-t-il d'une voix rauque trop matinale.
- Mais je suis adulte Jake ! C'est un grand jour ! Allez debout ! Geignis-je en gigotant sur lui.
- Une adulte ? Ha oui ça se voit vachement… Marmonna-t-il d'un air narquois.
Je roulai des yeux puis lui pinçai le nez. Il râla de plus belle mais consentit enfin à ouvrir les yeux. Il baissa le menton pour me regarder puis soupira en se laissant retomber sur le matelas. Je bondis hors du lit et me ruai devant le miroir plein pied, près du fameux paravent. Je m'examinai sous toutes les coutures, contemplant ma longue nuisette et vérifiant si un truc bizarre ne m'avait pas poussé dans le dos pendant la nuit… Non, rien… Toujours une sublime jeune femme longiligne aux formes généreuses, aux boucles magnifiques et au visage de poupée. Je me retournai et regardai Jacob, assis sur le rebord du lit en train de se frotter la tête en baillant. Je lui enserrai le visage et me laissais tomber sur lui en gloussant. Il bascula en arrière en m'entrainant dans sa chute, ce qui déclencha nos rires. Il prit mon visage entre ses paumes et m'embrassa tendrement.
- Alors qu'est-ce que ça fait d'être une grande fille ? Me demanda-t-il avec la voix que l'on utilise en face des gamins.
J'arquai un sourcil malicieux.
- Vivement que ça t'arrive, parce que c'est vraiment cool d'être adulte !
Il souffla fortement par le nez et essaya de m'agripper mais j'esquivai l'attaque. Je reculai avec une mine victorieuse et il s'étira de tout son long en baillant. Je jetai un œil par la fenêtre. Il faisait beau aujourd'hui, et la neige tombait doucement dans un ballet de flocons. La neige… Ryan ! Je tournai tout à coup mon visage vers lui, inquiète.
- Que s'est-il passé hier soir ? Après que je me sois endormie ?
Jacob releva ses prunelles noires sur moi et étira un sourire.
- Ryan a fait les cents pas, il n'était pas très beau à voir, mais il a finit par prendre son courage à deux mains. Il est partit en milieu de soirée.
- QUOI ?! M'exclamai-je en posant mes mains devant ma bouche, horrifiée.
- Non non il n'est pas partit dans ce sens là ! Me coupa-t-il en agitant les mains. Il a prit la voiture de Carlisle et il est allé à la réserve.
Je soupirai de soulagement puis esquissai un sourire. Alors il n'avait pas fuis… Il était allé à la rencontre de la pauvre Leah. Je me demandais si la nuit leur avait permis de bien discuter. Je priais pour que cet imbécile n'aie pas trop mal réagit devant cette fatalité et cette obligation et n'ait pas déguerpi encore une fois. Peut être était-il déjà au Mexique à l'heure qu'il était… Je chassais cette idée en maudissant mon imagination débordante. Mais quand il s'agissait de Ryan, je n'étais jamais objective. Ce qui nous liait était bien trop puissant, j'étais toujours inquiète pour lui. Jacob serait mon amour pour le restant de ma vie, et je l'aimais plus que tout, mais Ryan resterait une personne très chère à mon cœur, c'était une certitude, notre race voulait ça. Je me rappelai soudain que je l'avais embrassé hier, dans les bras de mon Jacob, et cette idée saugrenue m'arracha un sourire. Mon amoureux avait conscience de ce qui nous liait, et vu que mon bonheur faisait le sien, jamais il ne s'opposerait à cette étrange affection. J'entrepris la bonne dizaine de minutes qu'il fallu à Jacob pour émerger, à gesticuler pour m'adapter à mon nouveau corps flambant neuf. Je sentais que ma force était toujours là, et je voyais bien que petit à petit cette impression de lourdeur due à mon faible rythme cardiaque s'évaporait. J'avais hâte d'être en pleine forme ! Je sautillai vers ma penderie et attrapai des vêtements chauds (qui n'en étaient pas moins très classes et glamours, comme d'habitude) puis me dirigeai derrière le paravent. Jacob retira son vieux tee-shirt et j'enfilai mon jean très serré.
- On va à la réserve ce matin ? Lançai-je, l'air de rien.
- Tu n'as plus peur de faire un génocide d'innocents Indiens maintenant ?!
- Tsssk…
Il se marra et je roulai des yeux. Je n'avais même pas eu peur à l'aéroport, j'avais parfaitement le contrôle maintenant… Enfin je supposais.
- Il vaut mieux lui laisser du temps mon cœur, ça doit déjà être assez difficile comme ça. Reprit-il plus sérieusement.
Je passai la tête par-dessus le paravent pour le jauger de mes prunelles marron. Il me fit son air qui en disait long, et qui signifiait que je pouvais toujours me rouler par terre en hurlant que ça ne changerait rien. Je soupirai et replongeai derrière le bois tressé. J'enfilai mon long pull robe et attachai une large ceinture avec une grosse boucle. Quand je quittai mon abri, Jacob avait revêtu une chemise légère et son habituel jean troué aux genoux très sexy. Il m'évalua des pieds à la tête et étira un sourire très satisfait. Je rejetai mes longues boucles en arrière et me baissai pour attraper mes bottes, mais il me devança. Je m'assis sur le lit en souriant et il s'accroupit pour saisir ma jambe. Sa main glissa sous l'ourlet de mon jean et me caressa furtivement la cheville avant qu'il ne m'enfile une mince chaussette noire. Il fit de même avec l'autre pied et le contact de sa peau sur ma cheville me fit frissonner. Il me mit ensuite les bottes et remonta la fermeture éclair. J'aimais ces nouvelles choses du quotidien que je découvrais de jour en jour… Cela m'électrisait. Il prit mes mains pour me relever et me serra contre lui.
- Demain matin, promis. Me chuchota-t-il.
- A la première heure ! Renchéris-je.
Quand je disais la première heure, je n'avais pas exagéré ! Le pauvre Jacob, je l'avais trainé hors du lit et il conduisait au radar, il peinait même à garder les yeux ouverts sur la route. Il devait être à peine 8h00. Je trépignais sur mon siège quand les premières baraques de bois de la réserve se profilèrent à l'horizon. La moindre petite chose anodine me faisait pousser des petites exclamations excitée. Des gens qui traversaient, une femme portant son bébé, un vélo, un chien… Jacob riait dans sa gorge à chaque fois. Il s'arrêta à un feu rouge et posa sa main sur ma cuisse. Je me mordis la lèvre, lui jetant un œil discret. Encore un geste qui était nouveau pour moi, mais que j'appréciais grandement. Le feu passa au vert et il quitta ma jambe pour enclencher la vitesse. Je reposai mon attention sur ce qui nous entourait et d'un coup je me collai contre la vitre.
- STOP STOP ! M'exclamai-je, enjouée.
Il freina en écarquillant les yeux et j'ouvris la portière pour bondir hors de la voiture. Il se gara vite sur le coté et je m'engouffrai dans ce qui ressemblait fortement à un magasin. C'était une petite épicerie très rustique qui embaumait de diverses épices et encens. Je serrai mon long manteau blanc aux gros boutons noirs et fit claquer mes talons sur le sol de bois. Le jeune vendeur aux longs cheveux noirs et à la peau cuivrée me regarda avec de grands yeux étonnés. Je me baladais devant les étagères en bois vieilli et frôlai les articles du bout des doigts. Je crois que je me découvrais une véritable passion pour la moindre petite chose banale du quotidien des humains, faire des courses était une expérience fantastique. Quand Jacob pénétra dans l'épicerie, j'avais un panier rempli à rabbord posé sur le comptoir et le vendeur comptabilisait les articles (entre deux coups d'œil gourmands à mon intention). Lorsqu'il vit Jacob s'approcher de moi il écarquilla les yeux.
- Salut Black ! Lâcha-t-il dans un souffle ahuri.
- Comment vas-tu Enil ? Lui sourit mon amoureux en lui tendant une main qu'il serra chaleureusement.
- Moins bien que toi apparemment ! Rétorqua l'indien en me lançant un œil pétillant.
Jacob se racla la gorge pour effacer son sourire naissant puis me regarda avec sérieux. Il attrapa une conserve en verre qui renfermait une pâtée étrange. Il la reposa puis saisit un sachet de viande séchée. Il arqua un sourcil en posant ses yeux dans les miens.
- Mon amour tu crois vraiment que…
- Je ne vais pas arriver les mains vides chez les Clearwater et en plus j'ai bien l'intention d'aller saluer Billy sur la route. Contrai-je.
Jacob lança un œil amusé à son ami puis haussa les épaules, vaincu. J'étais sûr qu'il jubilait en fait, et que jouer le rôle du fiancé ennuyé devant ses amis lui plaisait plus que de raison. Le fameux Enil tendit le ticket à Jacob qui se mordit la lèvre. Discrètement, je lui passai trois billets en dessous du comptoir et il fit mine de les sortir de sa poche avec un sourire radieux. Il porta le sachet et saisit ma main quand nous sortîmes de l'épicerie. Il m'emmena là ou il avait garé la voiture lorsque soudain mon regard se posa sur trois indiennes. Je faillis pousser un cri horriblement sadique quand je les reconnu. Les trois pestes qui m'avaient méprisé autrefois ! Elles avaient à peine grandi comparé à moi… Elles sentirent le poids de mon regard car elles tournèrent la tête. Elles reconnurent immédiatement Jacob et se recoiffèrent instinctivement en piaillant. Jacob regardait complètement ailleurs et me montrait quelque chose du doigt.
- Tiens tu as vu là bas, c'est là que j'avMmmpfffff !
Le pauvre n'eut même pas le temps de finir sa phrase que je lui avais déjà sauté au cou et m'étais emparé sauvagement de ses lèvres. Il manqua même de lâcher le sac dans l'action. J'accaparai sa langue avec passion et me pressai contre lui. Quand je me reculai, il était délicieusement rouge et essoufflé et me regardait comme s'il allait me dévorer. Je lui attrapai possessivement la main et jetai un œil ravi aux trois pimbêches. Elles n'avaient rien loupé de la scène et je sentais d'ici leur sang bouillonner dans leurs misérables veines. Ha haha je jubilais… Jacob suivit mon regard et quand il comprit l'affaire il rit dans sa gorge. Il pressa deux fois ma main pour attirer mon attention et me montra l'autre coté de la route d'un signe de menton.
- Je crois que cette fille craquait aussi sur moi à l'école ! Chuchota-t-il avec un regard gourmand en direction de mes lèvres.
Je lui donnai un coup de coude et il s'esclaffa avant de tirer ma main pour nous emmener à la voiture. J'y grimpai en posant le sac sur mes genoux et il démarra. La réserve n'était pas bien grande, et nous arrivâmes vite chez les Clearwater. Je ne pouvais plus attendre de les voir, rongée par une curiosité presque morbide. J'ouvris la portière et humai l'air. Il n'y avait que l'odeur de Ryan et de Leah dans les parages. Ils étaient là… Vivants. C'était déjà ça. Ravie, je me précipitai sur la porte et l'ouvrai en frétillant de joie.
- C'est nouuuus ! M'exclamai-je en entrant.
Soudain je poussai un cri de surprise en me retrouvant face à face avec une Leah rouge pivoine qui refermait à la hâte un peignoir autour de son corps cuivré. Elle recula en nouant nerveusement la lanière autour de sa taille et elle balbutia des phrases aigües et incompréhensibles. La porte de la salle de bain s'ouvrit alors sur un Ryan simplement vêtu d'une mince serviette autour des hanches et d'une autre plus petite qu'il frottait dans sa chevelure blonde et trempée. Leah nous sourit bêtement, plus rouge que jamais, et Jacob derrière moi posa une main sur sa bouche pour ne pas rire. Ryan s'approcha de nous avec un large sourire et croisa les bras sur son torse nu pour nous regarder tour à tour et nous interroger de ses prunelles malicieuses. Tout ce temps, je n'avais pas fermé ma bouche grande-ouverte. Leah se mordit l'index en regardant ses pieds.
- Nessie tenait absolument à venir, et pas les mains vides ! Lâcha mon amoureux avec une bouille d'emmerdeur.
Il posa un bocal et un sachet dans les mains de Ryan qui arqua un sourcil des plus amusés. Il contempla longuement le butin et releva sa frimousse sur nous.
- Ouf merci ! On a faillit être à court d'oignons marinés et de bœuf séché ! Dit-il avec un air tellement sérieux qu'on y aurait presque cru.
Mais les deux hommes échangèrent un regard et ils éclatèrent de rire, alors que Leah et moi n'osions même pas nous regarder. Ryan nous fit signe d'entrer et mon amie balbutia un « je vais vite me changer » avant de disparaitre comme un courant d'air dans la chambre. Je m'assis contre Jacob sans un mot, la mine figée, et il s'affala confortablement en passant un bras autour de mes épaules. Ryan prit place sur le vieux fauteuil en face de nous et récupéra la serviette posée sur l'accoudoir pour essuyer ses mèches dégoulinantes. Il la fit pendre sur son épaule puis réajusta bien celle qui entourait ses hanches. Il posa ensuite ses prunelles turquoise sur nous et nous offrit son habituel sourire de brigand.
- Alors, comment ça va à la villa blanche ?
