Léna et Fée – qui redoutent toutes deux que l'histoire ne se répète …eh bien, je fais vous surprendre, mais nonn Remus ne va tirer de l'histoire de Joos aucune conclusion funeste pour lui-même … sans doute qu'il doit faire l'apprentissage de la confiance en lui, en Isolfe et en ce que la vie peut – enfin – lui offrir de positif. Le décès de ce « fils de loup » n'est dû qu'à l'état de l'art de la médecine du XVII ième siècle.
Léna – (pour le chapitre précédent). Vrai que les deux chiens apparaissent dans un environnement bien pipole, mais si je vais au bout de mes travaux de fan-écriture, tu devrais les voir un jour « en vrai », aboyer, roupiller, chercher les caresses.
La suite – c'est encore du loup. Bonne lecture !
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Le loup – la dissémination des loups-garous
Quand il arriva chez lui, Remus se précipita sur le tracéus, impatient de retrouver la trace d'Isolfe, anxieux de découvrir qu'elle était arrivée trop vite, trop proche de son but. Il devait agir rapidement, la rattraper et lui faire voir la vérité.
Il se maudissait maintenant d'avoir passé plus de temps que nécessaire auprès de Margaretha, mais il devait bien s'avouer aussi qu'il n'aurait pas pu la quitter sans avoir appris son histoire, trop proche de ce que pouvait devenir la sienne pour qu'il ne puisse pas ne pas s'en passionner.
Une nouvelle fois, il plongea sa main dans le liquide et l'égoutta sur un parchemin.
Les gouttes se transformèrent en lettres, puis en mots.
Ministère de la Magie
Paris
Amboise Delaloy
A47Z8.
Par Merlin, la première partie du message était claire, mais la deuxième l'était nettement moins. Il y avait fort à parier pour que Amboise Delaloy fût un ancien collègue d'Isolfe… mais que pouvait bien signifier ce A47Z8 ? S'agissait-il d'une clef ésotérique ou, plus prosaïquement, du numéro de son bureau ?
Isolfe lui avait expliqué que le MK avait emménagé dans des locaux modernes, dissimulés au cœur du quartier parisien des affaires, l'équivalent de la City londonienne, avait-elle précisé.
« C'est un gage donné aux partisans des réformes et de l'introduction des techniques néo-magiques. » lui avait-elle expliqué.
Il avait fait mine de s'intéresser à ce qu'elle lui disait, mais il ne se souciait alors que d'une chose – prolonger ce moment où il se tenait à quelques inches d'elle, dans l'odeur chaude, salée, délicieusement intime et délicieusement apaisante du sang qui coulait d'elle. Et c'était l'homme qui ressentait tout cela, le loup n'y avait pas sa part.
Il se secoua brutalement, il n'était plus temps de vivre dans les souvenirs.
Il lança son esprit sur cette nouvelle piste.
Il n'avait aucun contact direct avec qui que ce soit au MK ; certes, il aurait pu s'adresser à Dumbledore, mais cette idée lui répugnait, sans qu'il voulût trop se demander pourquoi ; de toute manière, ç'aurait été du temps perdu. Dumbledore, Hogwarts, Snape, tout cela constituait la vie antérieure, avant la révélation du secret douloureux. Et puis, si Albus devait aider quelqu'un, que ce soit elle, mais pas lui.
Lui, c'est vers Arthur qu'il pouvait à nouveau se tourner, Arthur et son père qui devait être bien introduit dans tous les cercles européens du pouvoir magique.
Il lui sembla tout d'un coup que l'aspect du parchemin s'était modifié. Il s'en saisit doucement, et s'aperçut qu'une ligne nouvelle était apparue.
Etude sur la dissémination des loups-garous en Europe de l'est . Remus J. Lupin.
Le souffle lui manqua tout d'un coup. Puis l'air revint brutalement en lui, mais c'était comme si ses poumons ne savaient plus respirer. Il s'entendit haleter, il toussait, il suffoquait, il recrachait, comme s'il venait d'inspirer de l'eau. Ses yeux étaient plongés dans une lumière glauque, profonde, vaguement verte. Il distinguait à peine ses mains décolorées, crispées sur le parchemin pâle. Toutefois, certains mots surnageaient dans cet engloutissement.
Lui.
Remus J. Lupin.
Le loup.
Remus J. Lupin.
Et une interrogation émergea - venait-il d'être rattrapé par l'affreusement absurde : aurait-il lui-même trouvé la solution à son loup, mais sans le savoir, sans être capable de le comprendre ?
Achevant cette étude, il savait qu'elle était exceptionnellement bonne, il savait qu'elle était ce que son intelligence avait produit de meilleur et la qualité de cette réalisation attestée par Lilian Czerny, avait fait, pour quelques heures, disparaître son habituelle modestie, ses perpétuels doutes.
Devant le vieil expert , il s'en était d'abord réjoui mais ensuite, il s'était obligé à porter sur ce travail un regard plus lucide, se disant, avec une cruauté dont il savait qu'elle prenait source dans une complaisance embarrassante, que c'était un hommage involontaire qu'il rendait à son loup. Il avait donc mené des recherches, fait germer des hypothèses, et des idées, il avait structuré le tout en un plan et ce plan rigoureux, précis, inattaquable, il l'avait habillé de mots et il l'avait animé du souffle de son intelligence. Le résultat en avait été scientifique, distant, sans aucun pathos ( il s'était soigneusement gardé de tout jugement de valeur et de toute condamnation, il avait mis un point d'honneur à démonter toutes les idées fausses et sensationnalistes qui abondaient sur les loups-garous) … et pourtant… et pourtant… quelque part dans ce qu'il avait écrit se cachait une information qui était passée par le filtre de son cerveau et dont il n'avait rien su extraire….
Il s'était protégé contre son loup ennemi et, faisant cela, il s'était privé d'une chance de se comprendre lui-même.
Ou alors, ou alors… ce n'était pas lui, pas lui seul, qui pouvait comprendre l'énigme. Il avait besoin de son Isolfe, il avait besoin de sa splendide pour décrypter l'indice qu'il avait préparé, depuis si longtemps, sans le savoir, pour elle.
Son souffle se retrouva enfin, le mirage aquatique se dissolut, disparut, le salon retrouva son aspect normal : il distinguait à nouveau, au delà du bureau, l'âtre vide, à gauche les rayonnages croulant sous les livres, à droite, le gracieux fauteuil défraîchi qui était celui de Susan. Et immédiatement à sa droite, le canapé, bien avachi maintenant, sur lequel, depuis qu'il était sorti de sa longue torpeur, il se laissait avoir envie d'Isolfe.
Il se leva, alla chercher le chaudron dans lequel reposait l'antecanis, souffla à la surface claire et appela « Isolfe ».
L'image splendide apparut au bout de quelques secondes, nette et brillante. Il la contempla pendant tout le temps qu'elle resta visible, résistant à la candide tentation de lui adresser la parole et de lui demander ce qu'elle pensait de son étude. Il lui sourit, se souriant ainsi à lui-même, l'image s'effaça doucement, jusqu'au moment où la dernière trace d'Isolfe se fut dispersée dans la transparence de la préparation.
Il s'agissait maintenant de se plonger dans ce fameux travail…
Il marcha jusqu'à sa chambre, entreprit d'explorer le contenu de la malle dans laquelle il avait laissé la plupart de ses livres et parchemins.
La dissémination des loups-garous, DLG, comme il l'appelait à l'époque où il l'écrivait, se trouvait tout au fond, avec son corollaire, l' étude comportementale des loups-garous ; celle-ci, il en avait raccourci le nom en CLG. CLG et DLG qui l'avaient occupé durant une bonne année et mené sur tous les terrains et dans toutes les bibliothèques magiques, officielles ou officieuses, de l'Europe de l'Est. Il avait même dû parfois s'abîmer les yeux, et combien excellents ils étaient pourtant, sur ces fichus caractères gothiques ! Les souvenirs revinrent, notamment le beau visage fatigué du professeur Lilian Czerny qui ne lui avait ménagé ni ses encouragements, ni ses conseils. Mais il se reprit… plus tard, ce sera à nouveau possible, plus tard, il parlera de tout cela avec Isolfe, de toutes ces années vécues sans elle.
Il retourna s'installer à sa table de travail et parcourut rapidement le sommaire, son sommaire.
Données statistiques … Dissémination et croyances muggles au XVI ième° et XVII ième siècles – diables et garous… Un exemple en chiffres – le cas d'Andreas Dromsky … 1750-1755 … Impact des pleines lunes rouges et des éclipses de pleine lune … Table d'accroissement de la population lycanthrope dans les faubourgs de Buda … Zlata Podnaïa – premiers essais de recensement… Les courres aux loups muggles et leurs conséquences sur les populations lycanthropes… L'épidémie de choléra de 1805 : déclin et migration des loups-garous de Cluj-Napoca.
Il restait indécis, ne sachant soudain plus que faire de tout cela. Il commença donc à feuilleter le volume au hasard .
La difficulté principale d'un recensement et, a fortiori, d'une étude systématique du phénomène de dissémination de la lycanthropie, tient au fait que le chercheur trouve en face de lui une population duale : humaine pendant 29 jours (nous reviendrons plus en détail sur cette acception dans le contexte d'une population lycanthrope) et lupine durant une nuit.
…
Le chercheur est aidé dans son étude par toutes les mesures que le monde sorcier a toujours prises afin d'identifier et de circonscrire les populations de loups-garous : déclarations de morsure, déclarations d'état, confinement dans des lieus spécifiques à certaines époques…
Ainsi est-il possible de mener l'analyse pendant la période 'dormante', donc humaine, de la manifestation versipèle
… car même sous leur forme humaine, les lycanthropes n'ont jamais véritablement eu la possibilité de se fondre dans l'anonymat, de jouir pleinement de l'humanité 'officielle', 'véritable' que les sorciers réservent à leur usage exclusif – ils ont toujours été considérés à l'horizon de la prochaine pleine lune qui doit les 'révéler' pour ce qu'ils sont vraiment – des loups, des bêtes, des monstres.
… sur la base des constatations documentées par le service du recensement des créatures magiques de l'administration roumaine, nous voyons donc apparaître un rapport de 1 à 4 – soit un mordant fortement actif pour 4 dormants, en d'autres termes, un propagateur de la lycanthropie pour 4 qui ont choisi, ou à qui on a imposé, la non propagation. Les seuls travaux comparables ont été menés au XVIIII ième siècle dans le massif du Gévaudan, en France, avec la mise en évidence d'un rapport de 1 à 2.
Et puis bien sûr, le passage dont l'écriture avait été une souffrance indicible, celui qui concernait la stérilité des loups-garous. Il avait failli y renoncer, tant il avait l'impression que tracer ces mots de sa propre main : Les loups-garous ne peuvent pas se reproduire était comme une sentence inexorable qu'il écrivait à son seul et unique usage : Remus J. Lupin ne peut pas se reproduire, Remus J. Lupin n'aura jamais d'enfants issus de lui.
Et le jour où Snape lui avait lancé exactement les mêmes mots au visage (et il se doutait qu'il avait dit et répété la même terrible chose à Isolfe), il avait redécouvert le goût de cette douleur qui lui défendait de prétendre à un quelconque prolongement de lui après sa mort.
Cette douleur délétère qui pulsait quelque part au plus profond de lui, qu'il avait appris un jour, enfin, à assagir, mais que la femme innocente de cela, et qui s'appelait Isolfe, était venue réactiver, par le simple fait qu'elle existait.
Il se rappela brutalement une scène de la vie antérieure – lui debout devant son miroir, raidi de fureur, criant à la face de son reflet qui hurlait en même temps que lui : Je m'en fous, je m'en fous, JE M'EN FOUS. Et puis, au paroxysme de cette fausse exhortation, la vérité qui l'avait saisi et l'avait précipité sur le sol, sanglotant irrépressiblement dans ses mains – Non, je ne m'en fous pas, je ne m'en fous pas, je ne pourrais JAMAIS…
Il avait finalement choisi de placer le chapitre en tête de son étude, comme un intangible postulat de départ – il n'était plus ainsi besoin d'y revenir. Il l'avait écrit d'une traite et ne l'avait jamais relu, laissant à Lilian Czerny le soin d'y apporter les quelques corrections qui s'imposaient. Et encore le vieux professeur s'était-il contenté de lui dire qu'il l'avait relu et entre eux, ce chapitre n'avait jamais été un point de débat.
Il abandonna les pages et s'obligea à la réflexion.
Dans quel passage pouvait donc bien se cacher l'information qu'il cherchait ? Il se saisit de sa plume, de son bloc-notes, … dont il ne fit rien. Il allait plutôt réfléchir à voix haute, comme s'il était devant elle. Il avait beaucoup écouté Margaretha, à lui de parler maintenant !
« Voyons, Margaretha m'a confirmé ce que j'avais pressenti – Isolfe, tu dois retrouver le garou qui m'a mordu. Tu as consulté cette étude, je me demande d'ailleurs par quel chemin tu y est arrivée.. mais, tsss, Lupin, concentre-toi sur l'essentiel. Je peux émettre l'hypothèse que mes travaux t'ont livré une indication sur l'identité de mon mordant.. »
il marqua une pause, car sa voix s'était mise à trembler.
« Du calme, Lupin, ce n'est pas cette perspective qui va te faire flancher, maintenant ! Maintenant surtout ! Et puis l'indice n'est peut-être qu'indirect, un renseignement qui va juste te mener plus loin… mais pas encore jusqu'à lui ? Mais si je retiens l'hypothèse directe, il me faut trouver un passage qui mentionne un garou jeune, encore vivant… nécessairement vivant ! Quelle horreur s'il était mort et que… »
La dure, impitoyable perspective le fit plonger le visage dans ses paumes. Alors, il se mit à murmurer dans le silence de ses mains, dans le silence de la maison
« Dis Isolfe, est-ce que tu m'aimeras encore s'il n'y a plus rien à faire contre mon loup ? Est-ce que tu sauras l'aimer, lui aussi ? ».
L'imploration resta sans réponse ; il reprit la lecture du sommaire.
Annexe 1 Méthode d'échantillonnage retenue
Annexe 2 La légende des Dromsky
Annexe 3 Dossiers consultés au Österreichisches Ministerium für Zauberkunst (1)
Son cœur décrocha et se mit à battre comme un forcené en plein dans sa gorge.
Il se revit en train de rassembler des données pour cette fameuse annexe 3, la dernière touche apportée à son étude. Au départ, quand il ne faisait qu'y réfléchir, il l'avait un peu considérée comme un jeu, une récréation facile, bienvenue, après le reste. Et ensuite, il avait failli la supprimer, ou du moins ne pas l'inclure, trouvant son contenu par trop anecdotique et pathétique – il y avait notamment un extrait de presse, un journal à scandale.. un petit garçon mordu…
Un petit garçon mordu, voilà, en fait c'est pour cela qu'il avait rédigé cette annexe, il le savait maintenant : une façon détournée, secrète de se mettre en scène, lui, autre petit garçon mordu sans avoir rien demandé. Et il s'était donc lancé, comme à corps perdu, dans la rédaction de ces cinquante pages, cherchant à appréhender, si ce n'est à comprendre, cette soif de mordre, ce Beißinstinkt, que pour sa part, il n'avait jamais laissé s'exprimer que contre lui-même.
Il se concentra à nouveau ; si ses souvenirs étaient exacts, c'était la troisième série qui avait révélé quelque chose à Isolfe. Des morsures données entre 1958 et 1959, en Autriche du Sud, aux alentours d'un village appelé Althofen, sur les flancs d'une montagne - le Wolfsberg. Dix morsures et la plus jeune des victimes avait neuf ans.
Remus chercha le passage, et se mit à lire les mots écrits par lui-même, lus par Isolfe à son tour.
Il se replongea dans l'histoire du garçon, l'enquête inaboutie des aurors, la promotion de l'auror-enquêteur. Et surtout, les descriptions du mordant soigneusement effacées dans chacune des dix dépositions.
Il se souvint que, lorsqu'il avait découvert cette forfaiture il avait été saisi d'une violente colère, d'un ressentiment belliqueux contre ceux qui avaient agi ainsi, pour protéger ce salaud de lycanthrope. Il avait poussé ses recherches plus avant , et s'était arrangé pour rencontrer Dino Khazar, le journaliste du KZZ. Il lui avait fallu trois bonnes semaines pour prendre contact avec lui, il semblait qu'il se fût volatilisé dans le néant en 1984, soit deux ans après avoir mené sa propre enquête.
Pourtant, un soir, Remus avait reçu une chouette, il se la rappelait encore parfaitement, elle était à peine plus grande qu'un passereau, son plumage était d'un beau gris cendré, et elle avait une aile en mauvais état. Il avait pris le temps de la soigner avant de s'intéresser à la missive dont elle était porteuse et pour ce faire, il avait dû la maintenir coincée entre son torse et son bras – il s'aperçut, des années plus tard, que l'émotion suscitée par ce petit animal chaud et palpitant contre lui était restée parfaitement intacte et que l'image cruelle que ce contact avait fait surgir s'empressait à nouveau devant ses yeux – celle d'un tout petit enfant qui pesait à peine dans ses bras.
Lorsqu'il avait eut fini ses soins, il avait desserré son étreinte et la chouette, libre enfin de se débattre, l'avait griffé et du sang avait tâché ses plumes, semblant l'effrayer de plus belle. Il avait dû l'appeler longuement et lui présenter le pirog à la viande qu'il avait prévu pour son repas pour qu'elle acceptât de se laisser à nouveau approcher.
La lettre était de Dino Khazar et lui proposait un rendez-vous, dans une semaine de là, dans le quartier magique de Bucarest. Le journaliste expliquait que d'anciens collègues l'avaient informé qu'un homme s'était rendu à la rédaction du KZZ et avait demandé à lui parler, et qu'il cherchait à se renseigner sur ce qui était devenu « L'affaire du Wolsfberg ». Il ne disait rien de plus sur les raisons qui le poussaient, tant d'années plus tard, à accepter de rencontrer un curieux.
Remus rédigea un court billet, confirmant sa venue au rendez- vous proposé, mais il jugea plus prudent de garder la chouette toute la nuit, afin de ne pas l'obliger à solliciter son aile trop tôt. Il se prépara une soupe de légumes, sous le regard attentif du petit volatile.
Une semaine plus tard, il rencontrait Dino Khazar au Caffé Priykrasné.
Il était 18 heures précises et la salle était bondée, chaude et humide, bruissante de conversations, et de bruits de verres et de tasses dont les nombreux serveurs chargeaient leurs plateaux. Il parcourut des yeux les tablées de clients, la plupart étaient occupés à lire des journaux et des gazettes. Il s'aperçut alors qu'un homme était en train de le regarder avec une attention soigneuse - certainement pas le coup d'œil rapide et à peine curieux que l'on jette sur les nouveaux venus, avant de reprendre ses occupations. Celui-ci lui fit un petit signe de la main. Remus marcha dans sa direction.
« Bonsoir, j'imagine que vous êtes Remus Lupin… vous êtes ponctuel et puis… eh bien, vous ne ressemblez pas aux gens d'ici. Je suis Dino Khazar, enchanté de faire votre connaissance. »
Sans faire mine de se lever, l'homme lui tendit la main. Remus la prit, et s'installa en face de lui. Khazar héla un serveur et suggéra à Remus de goûter à la bière locale au beurre de chèvre.
Dino était un homme de petite taille, sa tête avait du mal à dépasser le niveau du dossier de sa banquette ; il portait des lunettes à épaisses montures noires ; ses yeux bleus très clairs, semblaient par moment, se dissoudre dans les reflets des verres. Il possédait une abondante chevelure, entre le blond et le gris, qu'il devait négliger de coiffer chaque matin. Son nez court aux narines étroites, ses lèvres minces et son menton qui s'avançait et remontait sans doute un peu trop, conféraient une sorte de dureté franche, et finalement plaisante, à son visage. Remus décida qu'il pourrait croire ce qui allait lui être dit.
« Vous vous intéressez donc à l'affaire du Wolfsberg ?
– Oui, enfin , disons que c'est par la bande. Je suis en train d'écrire une étude sur les loups-garous du bassin de Polockscău, près de Brasov, et plus exactement sur le processus de dissémination de la lycanthropie à partir d'un point donné.. et je suis tombé sur cette histoire.
– Vous êtes spécialiste des loups-garous ? »
De toute évidence, la question ne recelait aucun piège.
« Non, pas vraiment… je suis plus généraliste, professeur de DCFM.
– Mais ils font partie de votre périmètre de.. hm intervention.
– Oui.
– Non pas que ce soit les créatures du mal les plus dangereuses… mais les plus fascinantes, sans aucun doute, appartenant à la fois à un monde et à l'autre, mélangeant l'homme et l'animal, l'innocence et la conscience, le passage de l'un à l'autre, à quel moment l'homme cède-t-il la place au loup … et le loup à l'homme… ? Je comprends que vous ayiez choisi d'en faire votre objet d'étude. »
Remus se sentit subitement en alerte, sur le point d'être percé à jour, la vieille angoisse familière, le même imbécile sentiment de culpabilité. Il fut soulagé de voir le serveur arriver près d'eux avec sa chope de bière. Il en but avidement une première gorgée, puis une deuxième.
« Alors qu'en pensez-vous ? »
Le breuvage était bizarre, légèrement acide.
« Délicieux, et surtout agréablement frais.
– Oui, il fait toujours atrocement chaud dans ces cafés. Vous devriez vous mettre à l'aise. »
Remus remarqua alors que Dino ne portait qu'une casaque dont il avait roulé les manches. Ses avant-bras étaient quasiment imberbes, comme des bras d'adolescent, et constellés de tâches de rousseur de taille irrégulière. Il hésita quelques secondes et finit par ôter son vieux pull à col roulé – il s'était habillé en muggle sous ses robes de sorcier, ayant dans l'idée d'aller éventuellement se promener dans la ville conventionnelle à la fin de son entrevue. Il vit alors les yeux de Khazar ciller et se porter vivement sur une de ses cicatrices récentes, celle qui partait du dessous de l'oreille et le zébrait jusqu'à la clavicule. Elle n'avait que trois lunes derrière elle et était encore parfaitement visible. Il eut l'impression que son interlocuteur se tendait brusquement, mais il ne lut aucune curiosité, ni aucune suspicion, dans ses yeux, mais plutôt quelque chose qui ressemblait à une sorte de complicité.
« J'ai bien peur de ne pas avoir grand chose de plus à vous apprendre que ce que vous savez déjà ! J'imagine que vous avez lu mon article ? »
Remus acquiesça.
« C'est à peu près tout ce qu'il y a savoir… et aujourd'hui encore, je maintiens que la piste du Wolfsberg était la bonne. Que c'est là que le garou habitait et sans doute habite encore. Il ne devrait pas être difficile à localiser, peu de gens résident sur cette montagne.
– Mais vous avez des preuves de ce que vous avancez ?
– Non, rien de formel. Mais quelle meilleure preuve que la visite que j'ai reçue, alors que mon article venait de paraître… ! »
Remus vit une grimace de dégoût passer rapidement sur le visage de Dino.
« Une espèce de bailli est venu me voir… il m'a laissé comprendre qu'il venait sur ordres de hautes personnalités magiques, si hautes placées, d'ailleurs, qu'il ne valait mieux pas pour moi me les mettre à dos. Et il avait des arguments à faire valoir… une très forte somme d'argent. Le genre de somme qui dépassait largement tout ce que je pouvais espérer gagner de toute ma vie, même en devenant le journaliste vedette du Wiener Zauber ! Je lui ai dit que je réservai ma décision, mais en fait je m'étais déjà décidé. Cette enquête n'avait jamais constituée pour moi qu'un sujet comme un autre, j'avais certes essayé de remuer un peu de boue, mais je l'avais fait parce que c'était mon job, et en bon folliculaire à scandales, j'avais tenté de faire prendre la sauce. Mais comprenez-moi, le sujet, je m'en fichais un peu… il s'agissait simplement de gagner ma vie.
Je n'avais pas une vue très claire de mon avenir, mais je me doutais bien qu'ayant, faute de mieux, commencé dans le journalisme de caniveau, j'aurais toujours du mal à le faire oublier et à passer un cran au dessus. Sauf si j'avais les moyens de quitter ce trou d'Althofen, de me payer une ou deux années d'école de journalisme et de me refaire une virginité.
– Vous avez accepté leur … proposition, alors ?
– Oui. J'ai pris l'argent, donné ma démission au KZZ et suis parti préparer le concours d'entrée à l'Ecole des Chroniques. Vous pouvez penser que j'ai eu tort, et que j'ai vendu ma conscience professionnelle… sauf que, maintenant, je travaille pour le Corriere della Magia, j'ai rejoint leur équipe d'investigation, et là, mes enquêtes, je les mène jusqu'au bout. »
Ils se regardèrent puis Dino fit à nouveau glisser ses yeux sur la cicatrice.
« Je me suis installé en Italie, mon père est hongrois, et ma mère italienne. L'Autriche était sans doute une voie médiane, une absence de décision… J'habite près de Arezzo. »
Il se tut, il avait l'air d'en avoir fini avec ses confessions et Remus se dit que cette entrevue n'aurait été utile qu' à Dino. Sans doute était-ce pour cela qu'il lui avait fixé ce drôle de rendez-vous. Mais lui ne s'imaginait pas lui donner une quelconque absolution – à chacun ses combats.
« Il y a autre chose qu'il faut que je vous dise, vous, vous comprendrez. Un an après mon installation en Italie, j'ai été contacté par un homme qui m'a demandé si je m'intéressais toujours aux loups-garous. En fait, il m'avait débusqué… ah, je ne vous l'ai pas dit, mais j'avais changé de nom de plume – je m'étais rebaptisé Dino Izzuba. Donc, il avait fait le lien entre Kazhar et Izzuba : autrefois, il avait lui aussi collaboré au KZZ, après mon départ, mais à un moment où la salle de rédaction bruissait encore de l'affaire qui avait précédé ma disparition. Je lui ai répondu, sèchement, froidement, que j'avais trouvé de nouveaux centres d'intérêt. Il m'a alors raconté l'histoire d'une femme qui s'était faite mordre il y avait deux ans de cela et que son mari avait abandonnée, elle et ses trois enfants. Son journal n'était pas intéressé, donc il était ravi de m'avoir rencontré et se proposait de me transmettre le dossier. Je voulais répondre non, mais quand j'ai ouvert la bouche, je me suis entendu dire ' Ok, si le Corriere est d'accord, je prends.' Une telle chose vous est-elle jamais arrivée ? »
Remus faillit lui demander 'Quoi donc, être mordu ?'. Il aurait pu aussi lui dire que, il y avait une semaine, sa bouche (ou aurait-il fallu dire sa gueule ? ) s'était ouverte pour laisser échapper un hurlement de loup.
« Non, pas que je m'en souvienne. »
Dino le regarda d'un air vaguement surpris.
« J'ai donc rencontré cette femme, l'idée était de recueillir son témoignage et d'en faire un article qui saurait faire bouger les mentalités et c'est vrai que l'occasion était belle, si je puis dire – c'était un garou, donc un monstre, mais aussi une mère de trois enfants, et une femme abandonnée – de quoi bousculer bien des idées reçues ! L'article est paru, créant son petit effet. Ni Trollesses, Ni Vélanes, …. vous savez l'association féministe… est montée au créneau, comme il s'agissait d'une femme abandonnée… c'était logique et je dois dire qu'elles ont su faire le battage qu'il fallait autour de cette histoire et le Ministero della Magia a un peu desserré le carcan législatif avec lequel il a toujours essayé de garrotter les licantropi. Et moi, je suis tombé amoureux de Nuccia. »
Remus eut l'impression qu'il avait émis un gémissement. Mais Dino poursuivit.
« Je ne lui ai pas dit tout de suite, je ne voulais pas qu'elle croit que c'était par pitié, ou par charité… ou par perversité… Mais avec Nuccia tout est tellement simple, je l'ai épousée et j'ai eu trois enfants d'un coup. »
Remus sentait son cœur battre comme un forcené, il en subissait la douloureuse pulsation répercutée dans sa poitrine, sur ses tympans, au creux de ses poignets, à la base de son cou.
« Et maintenant, je pense que celui qui l'a quittée, abandonnée, est finalement plus coupable que celui qui l'a mordue. Comment reprocher à un homme un acte commis par un autre que lui ? N'êtes-vous pas d'accord avec moi ? »
Remus jeta un coup d'œil autour de lui ; les tables à droite et à gauche de la leur étaient inoccupées, le café s'était vidé d'une bonne partie de ses clients et le bourdonnement sur ses tympans avait remplacé le brouhaha des conversations avoisinantes.
« Comment ne le saurais-je pas ? Je suis moi même un de ceux-là. »
Une des mains de Dino bougea vivement, elle se cabra en une sorte de sursaut avant d'aller saisir l'anse de la chope, en un geste déjà apaisé.
« Je m'en doutais un peu, la cicatrice que vous portez sous l'oreille, Nuccia en a aussi, sur le corps. »
Le regard de Dino disparut derrière ses verres, et qui aurait douté que l'homme ne fût en train de réaliser le voluptueux inventaire des cicatrices de la peau de sa femme ?
Le sang battait à nouveau dans Remus ; le seul mot de corps avait levé en lui une vague folle, une envie désespérée de mains de femme se livrant au même exercice sensuel sur ses marques à lui.
« C'est pour cela que vous vous intéressez à eux ? »
Il avait à peine entendu la question, c'était comme s'il était passé sous la vague, il s'engloutissait dans les vertiges de ce fantasme tyrannique - des mains qui ne seraient pas les siennes et ne s'occuperaient que de lui.
« Excusez-moi, vous vous sentez bien ? »
Dino s'était à moitié levé, et ses lunettes étaient maintenant toutes proches. Remus se renfonça dans sa chaise, prenant brutalement conscience qu'il s'était penché lui aussi vers le milieu de la table.
« Oui, oui, ça va.
– Vous regrettez de me l'avoir dit ? »
Remus fit non de la tête, comme un enfant au bord des larmes.
« Ne vous inquiétez pas pour cela. Je ne vous juge pas, vous êtes aussi innocent qu'elle. »
Il eut envie de lui jeter au visage que là s'arrêtait la comparaison, car lui vivait seul sans personne pour l'aimer.
« Oui, je pense que c'est pour cela que j'ai fait cette étude, à défaut de pouvoir mettre fin à ma malédiction, essayer au moins de comprendre comment fonctionne la lycanthropie. C'est une ambition bien dérisoire…mais enfin, elle a le mérite d'exister. »
Et pour mettre fin à cette conversation qui le sollicitait trop brutalement, il demanda encore à Dino
« Donc, votre piste s'est arrêtée au Wolfsberg ?
– Oui. Mais je crois que je ne le regrette pas. »
Ensuite, Remus lui annonça qu'il partait et qu'il s'occupait de l'addition, Dino lui expliqua que les paiements se faisaient directement au comptoir, ils se levèrent et Remus s'aperçut alors que Dino était presque aussi grand que lui – de longues jambes lui redonnaient l'avantage sur un buste trop court.
Ils se serrèrent la main, puis, avant qu'il n'ait le temps de prévoir le mouvement, Dino lui donna une accolade, qui lui sembla bizarrement familière, comme si c'était le journaliste, sa femme et ses enfants, qui le touchaient en un seul mouvement indivis.
Il était revenu de son entretien avec Khazar vidé des sentiments violents qui l'avaient d'abord animé à l'encontre du mordant de cette fameuse troisième série, se disant que, oui, celui-là autant que lui et autant que tous les autres, était innocent du monstre qui prenait possession de lui une nuit par mois.
Et puis, quand il se fut couché, cette préoccupation disparut de son esprit – ne resta plus alors que l'image forte que Dino avait fait apparaître devant lui, comme un illusionniste ou comme un tentateur – des mains pour apaiser les marques laissées par le loup.
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(1) Ministère Autrichien de la Magie.
