-Âtrefeu, 23er jour, 4E 201-
Rin se mordit les lèvres pour ne pas rire. L'accueil du général Tullius avait été... intense.
À dire vrai, l'officier impérial semblait forcer sa jovialité. Il avait tout l'air de quelqu'un qui avait reçu l'ordre de se rendre agréable et souriant... sans arriver à donner dans le naturel.
Les autres Impériaux présents regardaient Artoria avec un mélange de stupéfaction et de respect. Le légat Rikke, au contraire, semblait juste impressionnée. Cependant, de tous les présents, elle seule semblait dubitative.
Rin Tohsaka se retourna vers Tullius. Ce dernier terminait de faire assaut de phrases fleuries, face à une Artoria impassible :
- ... l'empereur considère votre accession au titre d'Enfant de dragon comme un signe de la faveur des dieux envers l'Empire. Sa Majesté a fait alerter par courrier toutes les villes de ses provinces pour que le peuple puisse se réjouir.
Le chef de la Quatrième Légion s'arrêta un instant, à la recherche de ses mots, et le Roi des Chevaliers en profita pour répondre :
- Je vous remercie pour cet accueil, général.
Tullius eut un mince sourire.
- Enfin, je me dois de vous adresser les félicitations personnelles de Sa Majesté Impériale.
Il saisit un phylactère d'ivoire, scellé aux deux extrémités par un cachet de cire rouge montrant le profil du souverain en exercice.
- " Cité Impériale, Tour d'Or Blanc, vingt-et-unième jour d'Âtrefeu, deux cent et unième année de la Quatrième Ère.
Artoria Pendragon, thane de Blancherive,
Le trône impérial trouve quelques intérêts à entendre le récit de vos exploits. Inconnue de tous, il y a seulement trois mois, vous pouvez vous enorgueillir d'une suite sans cesse grandissante d'exploits que nombre de guerriers célèbre du passé, comme l'Agent de l'Empereur Uriel VII Septim ou le Héros de Kvatch, peineraient à égaler. Qui plus est, les mages de guerre de la Quatrième Légion viennent de m'apprendre que les Grises-barbes ont énoncé pour vous les mêmes mots qu'ils prononcèrent pour Tiber Septim avant qu'il ne fonde l'Empire de Tamriel. En ces temps de troubles et de péril, Nous sommes heureux d'apprendre que les dieux ne se sont pas détournés de l'humanité. Nous aimerions joindre nos félicitations personnelles à celles de tous les habitants de notre glorieux empire. Nous n'avons aucun doute que vous continuerez à démontrer votre loyauté envers le trône, et par cela votre désir de protéger la vie de tous les habitants de notre glorieux empire.
Rédigé pas Testus Vinadius, scribe impérial, signé de ma main Impériale, Titus Médée II, marqué de mon sceau personnel."
Artoria acquiesça lentement.
- J'ai dument noté les remerciements de Sa Majesté. Puis-je vous emprunter de quoi écrire une réponse ?
- Je vous en prie, Thane Artoria, faites.
Le Roi des Chevaliers prit une plume dans un encrier et rédigea quelques lignes, sabla avant de refermer le pli et d'emprunter un sceau pour le cacheter.
Un officier portant la cuirasse ornée d'un œil du Penitus Oculatus - le service de renseignement de l'Empire- s'offrit de rapporter la réplique à l'empereur.
Ayant visiblement conduit la partie désagréable de sa tâche, le général Tullius se mit à sourire plus naturellement.
- Puisque nous sommes au chapitre des félicitations, permettez-moi de vous offrir les miennes... pour un de vos exploits que votre accession au titre d'Enfant de dragon a éclipsé. En battant Ulfric à Blancherive, nous avons renforcé l'allégeance de son jarl. Je vous promeus au rang de questeur, tenez prenez cette épée comme symbole de votre nouveau rang.
Le général tendez une épée à deux mains de style aldmer imprégnées de magie ardente, probablement un trophée de la Grande Guerre, l'arme d'un officier elfe.
Artoria remercia une nouvelle fois.
- Questeur ? Quels sont mes nouveaux devoirs, général ?
Tullius sourit, il commençait à connaître le chevalier et s'attendait bien à la voir entrer immédiatement dans ses nouvelles fonctions.
- Autrefois, les questeurs avaient pour charge de prélever les impôts en nature et en argent sur les pays conquis. Cependant, la Légion n'ayant plus menée de guerre de conquête depuis le désastre d'Ionith, et l'invasion ratée d'Akavir, ce rôle revient à présent aux autorités locales, donc FalK Barbebraise.
Rin sourit. En privé, le général ne prétendait pas croire que le chambellan agissait au nom du jarl Elisif. Le chef de la Quatrième Légion continua :
- En fait, il s'agit d'un rôle purement honorifique. Votre seule véritable tâche, questeur, est d'organiser et de trouver le financement pour les jeux du cirque offerts à tous les légionnaires, le 5 Soirétoile prochain. En pratique, vous ferez tout ce que Rikke et moi vous dirons de faire. À part un secrétaire, aucun homme ne se trouvera sous vos ordres.
Le visage du Roi des Chevaliers se durcit légèrement, mais elle ne répondit rien. Visiblement, elle était vexée de recevoir un poste sans réelle responsabilité. Tullius sembla s'en amuser.
- Vous savez, chevalier, aux temps de l'apogée de l'Empire il fallait avoir vingt-huit ans minimum et avoir combattu dix ans dans l'infanterie, ou six ans dans la cavalerie pour briguer ce poste. Même à notre époque, pour obtenir cette charge en étant âgée de moins de seize ans, il faudrait normalement qu'un de vos parents soit membre du Conseil des Anciens. De toute manière, cette promotion était nécessaire pour votre prochaine mission donc vous la méritez.
La mention d'une mission suffit à intéresser le roi de Bretagne.
- Et quelle mission voulez-vous me confier, général ?
Tullius approuva du menton.
- Il s'agit d'une charge diplomatique qui vous est confie par Sa Majesté Impériale. Le Haut-Roi des Brétons, Édouard Deleyn de Daguefilante a fait une mauvaise chute, il y a trois jours. Le roi Édouard n'a pas repris connaissance depuis. Étant donné que l'âge l'a fragilisé, on n'espère guère le voir se rétablir. Vous êtes envoyés représenter l'Empire à ses obsèques. Connaissez-vous la situation locale ?
Le général Tullius avait prononcé ces mots avec une pointe de suspicion. Depuis que la jeune femme avait fait son apparition en Bordeciel, Impériaux, Sombrages et jarls cherchaient à en apprendre plus sur elle. Évidemment, ils n'avaient rien appris... puisqu'elle venait d'un autre monde.
Toutefois, le jour de son arrivée, le Graal avait déversé en elle un savoir pléthorique sur Haute-roche et les Brétons.
Toussant dans son poing pour s'éclaircir la gorge, Artoria résuma l'histoire récente de Haute-roche, entre intrigues de cour, trahisons, guerres intestines, et jacqueries. Le titre de Haut-Roi était détenu par le souverain de Daénia (capitale : Daguefilante). Toutefois, les autres royaumes de la fédération de Haute-roche connaissaient des troubles. Certains se battaient entre eux, tandis que d'autres connaissaient des guerres féodales intestines.
La Grande Guerre affaiblit l'Empire en Haute-roche comme partout ailleurs. De plus, aucun des enfants d'Edouard Deleyn n'avait survécu. On devait compter sur trois prétendants au trône du Haut-Roi. D'abord, le comte Harold Ailedieu, le neveu d'Édouard. Il détestait les Aldmer, mais souhaitait surtout une plus grande indépendance de Haute-roche. En tant que plus proche héritier du trône, il recevait le soutien de la majorité des pairs du royaume. Son plus grand avantage lui venait de se trouver à Daguefilante même. S'il venait à s'asseoir sur le trône il pouvait prétendre mettre les autres postulants devant le fait accompli.
Torvic Ailedieu était le frère cadet d'Harold. Ses droits sur le trône de Haute-roche pouvaient être considérés comme à peine inférieurs. Toutefois, il se trouvait en exil pour avoir refusé de renier Talos. Il se cacherait dans les îles au nord de la Brétonnie, menant des raids de pirates nordiques contre les côtes.
Le dernier des candidats à la couronne s'appelait Guillaume de Pointenord, duc de Boralis. Il fallait le voir comme le poulain des Impériaux. S'il revendiquait le trône, il le ferait probablement les armes à la main... ce qui conduirait à une guerre de succession.
Tullius approuva.
- Attention, questeur Artoria. Vous représentez directement l'Empereur pendant votre séjour à Daguefilante, ne nous décevez pas. L'ambassadeur local Rufinus Servius continuera à diriger la légation impériale et vous vous trouverez sous ses ordres. Il vous expliquera quelle sera votre tâche. Un navire marchand, sur le point de quitter Solitude vous conduira en Haute-roche. Une cabine est retenue, pour vous et mademoiselle Tohsaka, à son bord.
La magus et le Roi des Chevaliers échangèrent un regard.
- Uniquement Rin Tohsaka et moi ?
- Oui, vos... chevaliers pourraient sembler menaçant, dans le cadre d'une représentation diplomatique. Votre rang de questeur vous autorise à vous faire accompagner par un secrétaire. Je suppose que vous préférerez une personne que vous connaissez.
- Vous supposez justement, général.
- Dans ce cas, il ne me reste qu'à vous souhaiter bon voyage.
-Âtrefeu, 25e jour, 4E 201-
La foulée de Phynaster était un cogue hauturier, reconnaissable à sa poupe, et sa proue relevées. Au point que ce vaisseau creux, vu de côté, ressemblait à une caricature de croissant de lune. Un seul mât saillait au milieu du pont central, portant une grande voile carrée. À l'arrière, on reconnaissait un gouvernail d'étambot suspendu.
Inspiré des drakkars nordiques, les cogues se voyaient surtout construit par les Brétons. On les rencontrait dans la baie d'Illiaque, ou le long des voies commerciales qui reliaient Daguefilante à Jehanna. Toutefois, il s'agissait de navires solides capables d'affronter la tempête, les hauts fonds et les courants traitres. La coque construite à clin pouvait endurer des chocs violents.
Bien que destinés à servir de cargos, ils pouvaient aisément remplir le rôle de navires de guerre, si le besoin s'en faisait sentir. D'autant plus que les châteaux avant et arrière, ainsi que le nid de pie, se trouvaient munis de créneaux renforcés d'écus cloués directement sur le plat-bord. Derrière ces protections, douze arbalétriers s'assuraient que les pirates soient conscients que le navire constituait une noix trop solide pour leurs vilaines quenottes.
Appuyées au bastingage, Artoria et Rin contemplaient leur première vision de Daguefilante. La ville se lovait paisiblement sur le rivage de l'océan Éthérique. Il s'agissait peut-être de la plus vieille et de la plus puissante cité d'Haute-roche. Elle en était la capitale par la vertu de son ancienneté, par sa puissance et sa prospérité.
Siège du gouvernement du royaume de Daénia, comme autrefois de celui de Génumbrie, elle était aussi la métropole de la province fédérale de Haute-roche. Mais, surtout, Daguefilante constituait un port de commerce. Ses navires ventrus avaient le monopole du négoce entre Refuge - ville également appelée Haltevoie- et Sentinelle, le long de la route commerciale de Mascomian.
Fortifiée, la cité s'entourait de hautes et épaisses murailles d'une pierre gris sombre, jalonnée de tours rondes aux toits en poivrière.
Comme La foulée de Phynaster doublait la haute falaise qui entourait Daguefilante au sud et au sud-ouest, ses passagers découvrirent le magnifique palais qui le couronnait. L'immense château cdominait fièrement le massif rocheux, dont les pieds s'ornaient des du bleu de l'océan, ourlé de houle blanche.
Repliant ses voiles, tandis l'équipage effectuaient les dernières manœuvres à la rame, la cogue se dirigeait vers les quais. Leur présence devait avoir été signalée, car un comité d'accueil les attendait. Intéressée, Artoria détailla les gardes.
Ils portaient des armures légères, gambisons matelassés ou jaques de tissus. Le rouge et le jaune, couleur de Daguefilante, se reflétaient dans toutes leurs tenues. Certains portaient des tabards mi-parties - un côté rouge, l'autre jaune- ou décorés de grands ou petits carreaux. Cela variait pratiquement d'un garde à l'autre. Quant à leur coiffures, ceux-là se contentaient de chapels de fer, de type plat-à-barbe, alors que d'autres portaient des salades avec couvre-nuque et visière fixe.
Il s'agissait de cranequiniers, utilisant des arbalètes lourdes nécessitant les deux mains pour recharger, ainsi que des lanciers avec une légère haste et un écu portant un dragon de gueule sur champ d'or.
Leur officier se porta à la rencontre du Roi des Chevaliers, assez hésitant.
- Excusez-moi, seriez-vous le questeur Artoria, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'Empereur ?
- C'est le cas.
Le jeune officier parut immédiatement soulagé.
- Oh... je suis le capitaine François Vertgué. Ma mienne charge est de vous conduire au palais. Votre Excellence, auriez-vous l'obligeance de me suivre ?
Artoria acquiesça d'un signe élégant du front.
- J'allais vous en prier, capitaine Vertgué.
Comme ils franchissaient les portes et entraient dans la ville, Artoria vit que les habitants arboraient un brassard noir et que les échoppes ne montraient guère de signe d'activité.
- Le roi Édouard est mort, n'est-ce pas ?
Le capitaine Vertgué montra une peine réelle.
- Hélas oui, hier dans la soirée. Il a brièvement repris conscience et a parlé avec la reine. Les pairs du royaume ont annoncé une journée de deuil nationale, ils annonceront ensuite le couronnement du nouveau roi.
Ils restèrent un instant silencieux.
- C'est votre premier séjour à Daguefilante ?
- Oui.
Le capitaine écarta les bras, montrant les étals qu'ils traversaient.
- Notre marché est très connu. Derrière, vous pouvez voir la cathédrale des divins. Vous rencontrerez bientôt l'archiprêtre, il est en prière auprès du roi. Sinon, vous devez la visiter, elle est célèbre pour ses vitraux. Ses murs sont dans la même pierre grise que les murailles.
Ils s'immobilisèrent aux pieds de la falaise. Un escalier de pierre, usé par les siècles, montait à l'assaut du rocher où se dressait le palais. Ce dernier, entouré d'arbres et de blocs couverts de mousses, avaient des toits d'ardoises et de multiples tours. Aucune fortification, exceptées deux beffrois... mais il n'avait pas besoin de plus. La position était inexpugnable et des archers tirant d'en haut pouvaient tailler en pièce toute troupe assez folle pour prendre d'assaut l'escalier.
- Le château royal a été édifié par la dynastie Deleyn. Son histoire est longue et tumultueuse. Songez qu'il a déjà traversé deux âges du monde. Des souverains y ont été assassinés, des alliances conclues, des guerres déclarées.
Pendant l'ascension, leur guide se tut. Artoria remarqua que ses hommes restaient en position au pied des marches. Cependant, ils n'étaient pas laissés seuls. Au sommet du rocher, des gardes en armure de plates et de mailles, soutachées d'or, surveillaient leur ascension. Ils portaient des barbutes permettant un large champ de vision et tenaient des arcs d'if.
L'entrée du château, une large porte double, se voyait défendue par deux soldats armés de longues lances. Leurs armures étaient identiques, mais leurs heaumes masquaient complètement le visage, ne laissant qu'une fente de vision, et bénéficiaient en outre d'une crête renforcée.
Artoria ne leur accorda qu'un regard. En haut d'une tour claquait l'oriflamme du royaume de Haute-roche... un dragon de gueule sur champ sinople. Un drapeau presque identique à celui de la Bretagne. La coïncidence semblait trop grande pour être due au seul hasard... avaient-elle trouvée un indice quant à la présence de Caliburn sur Tamriel ?
Comme les soldats ouvraient les portes, le Roi des Chevaliers, toujours suivie par Rin, se laissa guidée par le capitaine Vertgué, jusque dans une magnifique salle du trône ressemblant à l'abside d'une cathédrale. Entourée de hautes fenêtres en ogive, deux fauteuils sculptés se trouvaient sur une scène circulaire, en haut de quelques marches.
Des torches fuligineuses éclairaient des trophées, des bannières et des écus pendus aux murs. Des troncs d'arbres brûlaient dans l'âtre immense, marqué par le dragon de Daguefilante.
Une foule de nobles aux costumes chamarrés se pressaient au bas de l'estrade. Pourtant, un silence parfait régnait, seulement troublé par l'éclatement d'un vaisseau de sève dans la cheminée. Chaque suzerain portait un lourd collier d'or, orné des armoiries de sa maison. On trouvait là le roi de Cambrie, le duc de Phrygios, un ambassadeur du roi de Ménévie, le duc de Gastemarche, le fils du roi d'Abondance ainsi que les envoyés des rois de Farrun et de Jehanna
Les grands seigneurs se tenaient à l'écart les uns des autres, murés dans un mutuel mépris, entourés par leurs gens, un voisinage de nobles de moindres rangs dont le nombre reflétait leur statu. Tous les yeux se tournaient vers un gisant.
Disposé sur des lances croisées, le tout recouvert par un drap zinzolin, le roi Édouard reposait de son dernier sommeil entre quatre candélabres d'or garnis de cierges noirs. Sa face cireuse portait de longues rides, comme sa barbe, ses cheveux étaient gris, sous sa couronne chargée de pierres précieuses. Vêtu d'une riche armure de plate orfévrée, son heaume se trouvait à son côté. Ses mains, croisées sur sa poitrine, se refermaient sur le pommeau de sa grande épée, serrant également son écu armoirié.
Agenouillé sur un coussin de velours noir, un chevalier aux longs cheveux sombres et à la moustache tombante semblait plongé dans la prière. D'après la description qu'on lui en avait faire, il ne pouvait s'agir que du comte Harold Ailedieu. Une vieille femme en robe noire se tenait à ses côtés. Vu sa couronne, il devait s'agir de la reine.
Quatre prêtres d'Arkay les encadraient, psalmodiant la litanie des morts.
Le silence de la veillée funèbre fut interrompu par un héraut en livré rouge et or. Frappant le sol du talon de sa hallebarde, il haussa la voix :
- Belles dames, gentilles damoiselles, nobles seigneurs, gentils damoiseaux, veuillez accueillir Son Excellence, Artoria Pendragon questeur de la Quatrième Légion, thane de Blancherive, Enfant de dragon, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'Empereur Titus Médée II.
Dans un concert de bruissement de tissus, la noble assemblée fit la révérence.
Sans regarder à droite ou à gauche, le Roi des Chevaliers remonta le tapis rouge qui menait à l'estrade. On n'entendait que ses bottes métalliques et le discret cliquètement de son armure. Elle portait pour l'occasion une cape magnifique qui lui avait été offerte par le général Tullius. Taillée dans un tissu du même bleue que sa robe, décorée de délicats volutes de fils d'or, elle se doublait intérieurement de fourrure de loup blanc qui ornait également le revers.
Impérieuse et magnifique, elle fut suivie des yeux par les hommes qui admiraient sa beauté et par le regard venimeux de nombreuses jalouses.
Un genou à terre, les yeux tournés vers le sol, elle salua la reine en son nom propre puis lut un message de condoléance que lui adressait l'Empereur.
Ce fut ainsi qu'Artoria Pendragon arriva en Haute-roche, un royaume au bord de la guerre civile qu'elle ignorait être destinée à bouleverser.
Le banquet funéraire avait lieu dans une longue salle occupée par une imposante table en U. Recouverte d'une nappe délicate, elle supportait une vaisselle précieuse digne d'un repas royal. Dans une alcôve dominant la salle, un orchestre faisait retentir une agréable musique cadencée. La vielle voisinait avec le crouth, la flute, la rubère, le tymbre et le tambour.
La place de chacun reflétait son rang mais aussi le rang de celui qu'il représentait. La reine en deuil partageait la tête de table avec le comte Harold Ailedieu, le roi de Cambrie, le duc de Phrygios et le duc de Gastemarch.
Plus modestement, Artoria se trouvait placée entre l'ambassadeur impérial Rufinus Servius et le prince Damian, fils du roi Sigmayne d'Abondance. Ce dernier constituait une compagnie qui se voulait agréable et souriante... un peu trop d'ailleurs. Si le placement des nobles reflétait une volonté politique, on ne pouvait l'avoir mis accidentellement à côté de l'héritier du trône d'Abondance. Or, le beau jeune homme aux cheveux noirs était notoirement célibataire. Il appartenait à l'ordre chevaleresque du Griffon, qui regroupait les preux d'Abondance. N'ayant guère l'habitude de se trouver nanti d'un prince charmant qui semblait entièrement à son service, Artoria se sentait mal à l'aise.
De plus, elle ne tombait pas de la dernière pluie et le Graal lui avait fourni de nombreuses informations sur Abondance. Ainsi, elle n'ignorait pas que la partie ouest de la Crevasse appartenait à ce royaume. Or, la Caliburn du monde de Nirn avait été l'épée des rois de la Crevasse à l'époque de son indépendance...
Le premier service commençait. Tandis qu'un page faisait le tour des convives avec une aiguière d'eau et un bassin peu profond, pour que chacun puisse se laver les mains, des serviteurs en tabards jaune et rouge faisaient le service.
À l'arrivée de chaque plat, un crieur frappait le sol de sa hallebarde :
- Boulture de grosse char...
-Chaudun de porc...
- Comminée de poulaille...
Les mets avaient fait l'objet d'une mise en apprêt visant à en faire de véritables œuvres d'art. Un banquet regroupant plusieurs rois pouvait être considéré comme une occasion unique. Le chef cuisinier pouvait établir sa réputation pour les prochaines années... ou la perdre. Tout devait être fait pour laisser un souvenir inoubliable aux invités.
Comme un serviteur découpait une pièce de chevreuil sauce caméline pour le Roi des Chevaliers, le prince Damian passa à l'offensive.
- Vous êtes une personne bien mystérieuse, damoiselle Pendragon. Il me serait précieux de mieux vous connaître.
Ah, la joute commençait... les mots seraient comme des lames et les sourires comme des boucliers.
- La réciproque est tout autant vrai, Votre Altesse Royale. Puisque vous avez pris l'initiative, je commencerais par vous répondre ceci : en tant que chevalier, je préfère être appelée "dame Artoria" que "damoiselle". Il serait un effet de votre bonté que vous ne me confondiez pas avec les filles diaphanes des nobles de ce pays. Je vis par l'épée et je périrais sans doute de même.
Les femmes chevaliers, bien que n'étant pas inconnues, restaient une rareté en Haute-roche. Alors que le prince recomposait son attitude, Artoria lui fit son plus joli sourire. La jeune femme avait eu l'occasion de s'apercevoir que les hommes perdaient leurs moyens lorsqu'elle s'y essayait.
- Et vous même, Votre Altesse Royale, suis-je en droit de penser que vous êtes venus pour les funérailles de Sa Royale Majesté ?
Bien que n'étant pas un jeune damoiseau, la beauté de sa voisine troubla le prince. Il répondit sans même réfléchir :
- Non... je vis ici depuis plusieurs années, maintenant, dame Pendragon.
- J'admets être étonnée, je ne m'attendais pas à cela, Votre Altesse. Auriez-vous l'obligeance de m'en conter davantage ?
Cela était si poliment demandé, le prince Damian aurait eu du mal à refuser. L'histoire n'avait d'ailleurs rien d'inhabituelle. Les royaumes de Daénia et d'Abondance avaient noué une alliance serrée, née d'un besoin réciproque. Le prince évoqua à demi-mot le récent conflit - moins de vingt ans - entre Abondance et la Ménévie. Or, ce dernier royaume était depuis des siècles le principal rival de Daénia... En d'autres termes, les ennemis de mes ennemis étaient mes amis, une doctrine qui n'avait rien de nouvelle. Pour monter la bonne entente du roi Sigmayne d'Abondance avec le roi Édouard de Daénia, il avait été décidé que le prince Damian terminerait son éducation de gentilhomme à la cour de Daguefilante.
Pendant que le prince parlait, Artoria écoutait attentivement, sans dire un mot... il faut dire que sa bouche s'occupait avec les plats qu'on lui apportait. Son coup de fourchette se révélait dévastateur, bien qu'elle vida les plats avec la plus parfaite distinction. Après avoir terminé un bourbier de sanglier, le roi de Bretagne se fit servir une perdrix aux choux.
Un peu éberlué par l'appétit de sa voisine, Damian secoua machinalement la tête :
- Et bien, dame Artoria, vous avez réussi à vous occuper pendant que j'agitais la langue. Puis-je considérer que je suis à présent en droit de vous poser quelques questions ?
- Assurément, Votre Altesse, je tâcherais de vous y répondre au mieux de mes moyens. Sachez toutefois, que mon cœur réserve certaines réponses à mes seuls proches. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.
Le prince la regarda avec curiosité.
- Pourriez-vous au moins me dire qui vous êtes ? À l'annonce de votre venue, je suis allé regarder dans l'armoirial conservé dans la bibliothèque du château. Ce livre est sensé contenir tous les blasons des familles nobles de Haute-roche, actuelles ou disparues. Le seul "Pendragon" recensé est Arthur Pendragon, roi de Mérésis. Un royaume légendaire, il y a quatre mille ans... Les érudits glosent sans trêve sur son historicité.
Artoria fit un gros effort pour cacher son trouble. Il y avait eu un Arthur Pendragon sur Nirn ? Sa main caressa le pommeau de Caliburn... Se pourrait-il que... Elle repensa à tous les indices mentionnant des "Rois Sauveurs"...
Quelque soit l'aptitude d'Artoria pour cacher ses émotions, son vis-à-vis avait l'habitude d'interpréter le plus petit signe de réaction. Elle ne put lui cacher sa familiarité avec le nom d'Arthur... d'ailleurs, il s'y attendait.
- Je vous écoute, dame Artoria, insista-t-il.
- Je dirais ceci, simplement : J'ai un droit légitime à porter le nom de "Pendragon". Un droit qui coule dans mon sang.
- Non que je veuille paraître douter de vous, mais personne ne sait qui vous êtes. Il y a des rumeurs sur le fait que vous seriez la fille bâtarde d'un roi.
Elle acquiesça.
- Il s'agit de la vérité. Cela dit, je ne revendique aucun trône et vous pouvez l'oublier.
- Madame, cela est bien peu. Ce que je vous prie de me donner, c'est des preuves pour établir votre rang et pour que vous puissiez être traitée en fonction de celui-ci.
- Votre Altesse Royale, mon père m'a rejetée et ma mère pareillement. Au final, j'ai été élevée par un simple chevalier. Titres, rangs ? Je ne peux vous donner ce que je n'ai point hérité. Ce que j'ai, je l'ai obtenu l'épée à la main. Si vous ne pouvez me traiter selon ma naissance, traitez-moi en fonction des fonctions que j'ai obtenues.
Tandis qu'Artoria acceptait un verre d'Hypocras, le prince la regarda pensivement.
- Votre titre de questeur impérial ne pose guère de difficulté. Quant à celui de thane, il fait de vous l'équivalent d'une baronne...
- Baron !
- Pardon ?
- Un baron, Votre Altesse Royale. Lorsque l'on dit "une baronne" on imagine l'épouse de ce dernier, en belle robe parasélène, portant haut chaperon et maints bijoux. Je préfère que l'on dise de moi : un baron.
Le prince Damian se retrouva à nouveau silencieux, incapable de rien répondre. Enfin, il secoua la tête.
- Puisque vous le souhaitez, baron Artoria Pendragon. Pour ma part, je n'ai aucune peine à vous imaginer dans une belle toilette.
- Mon sexe est indifférent, Votre Altesse, je suis un chevalier bien avant d'être une femme.
Accoutumé à ce que son rang, sa beauté et sa prestance lui valent l'intérêt de tous les représentants du beau sexe, Damian digéra difficilement l'évidente fin de non-recevoir qu'il venait d'encaisser. En lisant entre les lignes, on comprenait qu'Artoria Pendragon venait de dire qu'elle ne voulait pas être connue comme l'épouse d'un noble, ni même comme une femme ! L'homme qui réussirait à conquérir son cœur appartiendrait à une espèce rare...
- Néanmoins, comment doit-on traiter l'Enfant de dragon ?
- Cela veut simplement dire que je peux tuer les dragons, Votre Altesse. Si vous avez un cracheur de feu qui met à mal le domaine de votre père, appelez-moi simplement, je me chargerais de son élimination.
- Il reste un dernier point que je souhaiterais aborder. Votre épée est - dit-on- la Lame de la Désignation, on dit qu'elle aurait servi d'épreuve pour choisir le roi des Crevassais.
Artoria sourit, voilà la véritable raison de sa présence à ses côtés : l'Épée de la Désignation. Après tout, la seule existence d'une personne capable de tenir Caliburn affaiblissait l'autorité du roi Sigmayne sur la partie de la Crevasse qu'il dominait.
- Vous voulez savoir si je revendique le trône des Crevassais, monseigneur le prince d'Abondance ?
- Oui, je l'admets.
Artoria sourit.
- Être roi, vous voyez cela comme un titre, un rang, une prérogative ? Le fait de s'asseoir sur un trône, de donner des ordres ? Caliburn, mon épée, me rappelle sans cesse qu'il ne s'agit aucunement de cela. L'épée désigne un protecteur, un chef de guerre... celui qui a pour tâche de défendre les habitants. Cependant, j'ai compris il y a longtemps qu'il n'y a aucune réciprocité à attendre. Je me dois de défendre les habitants de l'ancien royaume de la Crevasse... Nonobstant, qu'eux ne me doivent rien. Ils n'ont aucune obligation de se placer sous mes ordres ou de se battre pour moi. Et si moi, je revendiquerais ce royaume qu'arriverait-il ? Au lieu de défendre le peuple, je le jetterais dans la guerre. Au lieu de la paix et la prospérité, ils obtiendraient la mort et la destruction. Votre Altesse Royale, veuillez rassurer votre père. La seule raison qui me pousserait à prétendre au trône de la Crevasse serait qu'elle soit mal dirigée et que le peuple pâtisse de ce fait.
Le duel à fleuret moucheté venait de s'achever sur la déroute complète du prince Damian. Le "tendron de quinze ans" qu'il se préparait à emballer d'un sourire avait parfaitement compris que l'on cherchait à la séduire. En Haute-roche, les alliances matrimoniales concluaient les disputes territoriales bien plus souvent que les guerres ne le faisaient. Le futur roi d'Abondance aurait tout eu à gagner à épouser celle qui portait l'Épée de la Désignation. Non seulement, cela raffermirait le contrôle du royaume sur la partie de la Crevasse en terre brétonne, mais en plus cela leur fournissait un droit à revendiquer la châtellerie de la Crevasse en Bordeciel.
Ivanruzic3758 : Now, you know why i say that Artoria can have a husband worthy for a king ( or a queen).
Avec ce chapitre, on entre enfin dans l'histoire que je voulais écrire. Tout ce qui a précédé peut être considéré comme les pré-requis ( Caliburn, les défaites d'Ulfric, les dragons, être reconnue comme Enfant de dragon) pour qu'Artoria puisse jouer un rôle dans le destin de Tamriel.
