Chapitre 25
Mikana étouffa un bâillement qu'elle camoufla habilement derrière sa main ornée de motifs géométriques peints au henné. L'audience s'éternisait et la chaleur augmentait sensiblement dans l'immense salle. Les portes avaient été fermées afin de garantir un peu de fraicheur, en vain. Malgré les efforts de sa servante, l'éventail peinait à dispenser l'air nécessaire à sécher les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. L'ambassadrice écoutait d'une oreille distraite les plaintes d'un chevrier, accusant son voisin de voler ses cabris à peine nés. Le greffier nota religieusement la décision du souverain, sa plume grattant désagréablement le papier. Deux gardes amenèrent enfin trois hommes, visiblement des marchands en escale à Doulos. Thalos se redressa imperceptiblement sur son siège : l'affaire le concernait. Une petite femme replète fut introduite à quelque distance des prévenus. Le procureur lut de sa voix monocorde les chefs d'inculpations.
" Descendus à la respectable auberge de la Mouette, tenue par Augusta Calas, ci-présente, ces trois hommes sont accusés d'avoir troublé la quiétude de cet établissement en agressant physiquement une jeune femme elle-même pensionnaire."
Mikana observa les trois hommes : ils avaient l'air pour le moins mal en point. Le premier se tenait courbé, respirant avec difficulté, sans doute à cause de ses côtes cassées. Le second boitait bas, son pied vilainement bandé avec un tissu rougi. Quant au troisième, il jetait des regards inquiets autour de lui.
" Reconnaissez-vous les faits ?"
Les trois hommes se regardaient, l'air hagard. Thalos crut bon d'intervenir.
" Roi Nathaneus, je connais ces hommes, il font partie de la guilde depuis de nombreuses années. Ce ne sont pas des mauvais bougres, il doit certainement s'agir d'une erreur."
Le procureur relut attentivement le rapport qu'il tenait entre les mains.
" Il n'y aucune erreur maître Thalos. Ces hommes ont agressé physiquement une jeune femme, sans l'intervention des gardes, dieu seul sait ce qui se serait produit."
Mikana hocha la tête d'un air approbateur.
" Sans doute avez-vous raison, mais la jeune femme est indemne. Cela justifie t-il le traitement que vos gardes leur ont infligé ?"
Une voix féminine s'éleva alors.
" Ils l'ont bien mérité, ma pensionnaire n'a fait que se défendre !"
Les regards de l'assemblée se tournèrent vers Augusta Callas. Même le roi Nathaneus sembla avoir un regain d'intérêt.
" Procureur ! N'avez-vous pas dit qu'il s'agissait d'une jeune femme ?"
L'homme hocha gravement la tête.
" Qu'on la fasse entrer ! Je suis curieux de la rencontrer."
ooOoo
Cela faisait maintenant plus de deux heures que les deux femmes patientaient dans l'antichambre. La salle se vidait peu à peu, au gré des appels du greffier. Elles étaient les dernières à passer. Lorsqu'enfin se fut son tour, Augusta se leva et lissa mécaniquement sa robe.
" Je vous retrouve après l'audience. Attendez-moi."
Amélia la regarda entrer, jetant un coup d'œil curieux à l'immense salle qu'elle entre-apercevait à chaque fois que la porte s'ouvrait. Hélas, ce moment fugace ne lui permettait pas de voir grand chose. Ramassant un éventail de fortune fait de palmier tressé, laissé là par une plaignante, la jeune femme entreprit de se rafraîchir en attendant le retour de la matrone. Dans sa tête se bousculaient mille et une questions. Comment allait-elle faire pour payer sa chambre à Augusta si elle ne parvenait pas à entrer en contact avec Mikana ? Elle pourrait toujours vendre ses talents de guérisseuse mais cela la répugnait quelque peu. Impensable de retourner, la tête basse chez Tchétia. La porte s'ouvrit soudain, tirant Amélia de ses réflexions. Mais à la place d'Augusta, la jeune femme vit apparaître un garde.
" Vous êtes appelée à témoigner."
Pétrifiée, Amélia resta sans bouger.
" Vous êtes bien le témoin d'Augusta Callas ?"
Elle hocha la tête.
" Aller venez, j'ai pas toute la journée !"
C'est intimidée qu'Amélia fit son entrée dans la salle d'audience. De la pièce, elle ne vit dans un premier temps que la superbe mosaïque qui ornait le sol. Savant mélange d'or, de marbre et de pierre noire, elle semblait raconter la création de Doulos. Son attention fut immédiatement appelée par Augusta qui l'invitait à venir se placer à ses côtés. Une voix grave s'éleva soudain.
" Voilà donc la jeune femme qui a infligé toutes ces blessures ?"
Son rire tonitruant se répercuta sous la vote, immédiatement imité par tous les hommes présents dans la salle. Pâle comme un linge, Mikana observait la jeune femme. Sanglée dans sa robe écarlate, il n'y avait guère de doute sur son identité. Amélia leva les yeux vers l'homme vêtu d'une large toge blanche qui lui faisait face. A en juger par le mince cercle d'or qui ornait sa tête, il devait s'agir là du souverain de Doulos. Pleine de respect, Amélia s'inclina fort courtoisement.
" Si je n'y avais pas été forcée, ô roi Nathaneus."
Étonné, le souverain cessa de rire et considéra attentivement la jeune femme. A n'en pas douter, c'était là une fleur sur le point d'éclore. Mince, élancée, avec un port de tête admirable, pas étonnant que ces trois idiots aient tenté leur chance. Passant le bout de sa langue sur ses lèvres, le roi se prépara à répondre.
" Pardonnez mon étourderie, ô roi Nathaneus !"
Une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe dorée se leva aussitôt. La chance souriait enfin à Amélia. Toute en féminité, l'ambassadrice traversa la salle, ondulant des hanches. Tous les hommes n'avaient plus d'yeux que pour elle, même le souverain de Doulos.
" Je vous présente ma cousine. J'avais oublié qu'elle devait arriver ce jour !"
Mikana passa familièrement ses bras autour de la jeune femme. Approchant ses lèvres de son oreille, elle lui intima l'ordre de se taire.
" Votre cousine ?"
L'incrédulité transparaissait dans la voix du roi Nathaneus. Il fronça les sourcils.
" Eh bien, voilà une fâcheuse arrivée dans notre belle île. J'espère que vous ne porterez pas un jugement trop hâtif sur ses habitants."
Amélia s'inclina avec grâce et jeta un regard amical vers Augusta. Malgré l'interdiction qui lui avait été faite, la jeune femme répondit avec amabilité.
" J'espère avoir l'occasion de la découvrir prochainement."
Un sourire gourmand passa sur les lèvres du souverain. Mikana pâlit légèrement. Elle fit un signe en direction de sa chaise et l'une de ses servantes se précipita.
" Emmène là dans mes appartements. Fais en sorte qu'elle y reste."
La femme hocha la tête et prit Amélia par le coude pour l'entraîner hors de la salle. Déjà le greffier notait les décisions du souverain : les trois marchands furent condamné à payer une amende à Augusta pour le trouble et à une interdiction de séjour sur Doulos d'une année. Amélia suivit docilement la servante, trop heureuse de ne pas avoir à mendier l'attention de Mikana. Elle adressa un bref signe de la main à Augusta avant de disparaître dans le couloir. Déjà la séance était levée. Les participants se levèrent avec soulagement, tout endoloris par leur station assise prolongée. Mikana était pressé de rejoindre la jeune femme, mais elle dut répondre aux questions empressées du roi Nathaneus.
" Bien entendu, je vous veux toutes les deux à ma table ce soir !"
Mikana fit semblant de se pâmer de joie devant cette invitation, avant de rejoindre rapidement sa suite. Pour une völva guerrière, ce n'était pas une entrée en matière des plus discrètes. Maudissant intérieurement la jeune femme, l'ambassadrice se pressa dans les couloirs.
Après l'ambiance surchauffée de la salle d'audience, le couloir était d'une fraicheur agréable. Amélia suivit docilement la servante qui se hâtait. Peu désireuse de l'importuner, la jeune femme la suivit en silence jusqu'à une imposante porte. Sans un mot, la servante la fit entrer avant de refermer les lourds battants derrière elle. Amélia détailla avec étonnement le décor du salon dans lequel elle venait de pénétrer. D'épais tapis aux couleurs chamarrées étouffaient ses pas. Ça et là, de moelleux coussins posés à même le sol entouraient de petits guéridons de métal. Amélia s'approcha instinctivement des fenêtres. L'à-pic rocheux la fit frissonner. En contrebas, les vagues se fracassaient violemment contre les rochers. Perdue dans le spectacle de l'écume bouillonnante, Amélia n'entendit pas l'ambassadrice entrer.
" Fascinant n'est-ce-pas ?"
La jeune femme sursauta. Mikana s'approcha d'elle et se pencha pour observer la mer.
" Une magnifique prison dorée."
Ce terme fit frissonner Amélia. Elle n'imaginait pas une seule seconde qu'elle venait de se jeter dans la gueule du loup.
" Maîtresse Mikana, je m'appelle Amélia. J'ai été envoyée vers vous afin de poursuivre ma formation."
Le visage de l'ambassadrice ne traduit aucune émotion.
" Je suis au courant."
Amélia ne put s'empêcher de froncer les sourcils. Comment Mikana pouvait-elle être au courant de sa venue ? Et plus inquiétant encore, qui l'avait prévenue ? Mais l'ambassadrice ne semblait pas désireuse de répondre à ses questions. Passant dans sa chambre à coucher, elle s'assit en soupirant devant sa coiffeuse pour constater l'étendue des dégâts. En voyant son reflet dans le miroir, elle grimaça. Elle se saisit rapidement d'un pot et se mit à appliquer un onguent épais sur ses joues.
" Ne vous enseigne t'on pas l'art de la discrétion ? Le niveau d'enseignement de Piéta a bien baissé ..."
Rouge de confusion, Amélia tenta de se justifier, mais là encore Mikana ne semblait pas intéressée par ses explications. Tout à son maquillage, elle n'adressait aucun regard à la jeune femme. Ce comportement avait le don d'agacer Amélia. Mais cela ne l'étonnait guère. Mikana était fière, arrogante et imbue de sa personne, elle n'avait aucune des qualités requises pour faire une bonne formatrice. Amélia serra les poings, elle devrait faire preuve de patience. Gardant à l'esprit son objectif de revenir le plus tôt possible à Asgard, elle fit amende honorable.
" J'espère que vous saurez pardonner et corriger mon inexpérience maîtresse Mikana."
Visiblement, cette attitude plut à l'ambassadrice. Elle daigna enfin détourner le regard de son miroir pour adresser un sourire condescendant à la jeune femme.
" Quant à moi, j'espère que tu sauras être à la hauteur de mes exigences."
Elle se leva soudain, dans un tourbillon vaporeux de voiles.
" Nous sommes officiellement invitées à dîner à la table du roi. J'ai donc moins d'une journée pour t'apprendre les règles élémentaires de la diplomatie."
A cette annonce, Amélia pâlit légèrement. Elle ne s'était pas attendue à entrer si tôt dans la cour des grands.
" Règle numéro 1 : quand je te demande de te taire, tu te tais."
La jeune femme hocha la tête, elle avait compris la leçon.
" Règle numéro 2 : ne jamais aborder de sujets fâcheux."
Mikana se mit à énumérer tout ce qui devait être évité. Pêle-mêle, la politique intérieure et extérieure, le commerce, l'argent, bref tout ce qui avait un tant soit peu d'intérêt. Voyant son élève froncer les sourcils, elle soupira et s'assit sur son lit.
" Nous sommes des ambassadrices. Notre rôle n'est pas d'interférer dans la politique intérieure du pays mais de glaner un maximum d'information. Notre présence est appréciée parmi les puissants parce que nous sommes jolies et sottes."
Mikana continua sa leçon.
" Parce qu'ils nous croient jolies et sottes, ils se permettent de parler de sujets sérieux et confidentiels devant nous, et c'est là que nous jouons notre rôle à la perfection."
Jolie et sotte, voilà deux adjectifs qu'Amélia ne se serait jamais attribué.
" Cependant, ..."
Mikana prit un air sombre.
" ... il faut toujours se méfier des arcanes du pouvoir, car à trop frôler la lumière, on finit parfois par se brûler les ailes ..."
Un frisson parcourut l'échine d'Amélia. L'ambassadrice braqua un regard sans fard sur la jeune femme.
" Tu viens d'entrer la cage aux lions."
ooOoo
La séance d'habillage et de maquillage à laquelle Mikana venait de la soumettre avait été plus difficile que la première leçon de combat que lui avait infligé Piéta. Épuisée, la jeune femme n'avait aucune envie de dîner en compagnie du roi Nathaneus. Comme elle regrettait amèrement à présent sa langue bien pendue ! Mais pour rien au monde, elle n'aurait avoué cela à Mikana. Elle réfréna son envie de bailler. Mikana achevait de se préparer, sous l'œil attentif de ses trois servantes. Elle avait troqué sa robe vaporeuse pour une éblouissante tunique aux reflets dorés. L'épais khôl qui habillait ses yeux la faisait ressembler à une déesse égyptienne.
" Pressons !"
Les doigts tremblants, la servante déposa sur les cheveux blonds de l'ambassadrice une couronne de fleurs artistiquement tressée. Mikana s'examina soigneusement dans la glace avant de sourire.
" C'est parfait !"
Le soulagement était visible sur le visage de la servante. Amélia se demanda comment elle pouvait supporter de rester à son service. Le dos droit, la nuque raide, Mikana se leva, aussitôt imitée par sa jeune élève. L'une des servantes défroissa mécaniquement sa robe. Amélia se sentait empêtrée dans les différentes couches de tissus qui recouvraient son corps. Mikana n'avait pas été tendre avec elle. La séance d'habillage s'était déroulée sous l'œil expert des quatre femmes.
" Déshabille toi !"
Amélia avait obtempéré, horriblement gênée de se dénuder ainsi. Le visage écarlate, elle avait écouté les remarques et les critiques de Mikana : sa taille était trop fine, ses épaules trop musclées, et que dire de sa chevelure ? Pour peu, la jeune femme aurait fondu en larmes. Elle ne s'était pas attendue à un torrent d'éloges mais quelques remarques amicales auraient renforcé son estime de soi. Les bras ballants au milieu de la pièce, Amélia avait assisté au déballage de la penderie de Mikana. Il était trop tard pour confectionner une tenue, la jeune femme devrait se contenter d'une vieille robe de l'ambassadrice. Amélia priait en silence, l'image de la robe rose bonbon qu'elle portait le jour de son départ pour Asgard la hantait. Fort heureusement, le rose n'allait pas au teint blond de Mikana. On lui attribua finalement une sorte de grande tunique blanche qui lui couvrait les chevilles. Le drapé cachait son absence de forme et les bretelles larges, l'aspect athlétique de ses bras. Ses cheveux, lavés à plusieurs reprises, huilés, roulés, torsadés, séchés, avaient maintenant un aspect brillant. Élégamment relevés en un chignon haut, ils dégageaient sa nuque fine. Quelques boucles éparses achevaient d'orner son cou. Pour elle, nul bijou. Son statut et sa jeunesse ne l'y autorisait pas. Amélia se sépara à regret de sa pierre de régénération. Inutile de préciser son utilité à Mikana. L'ambassadrice n'était pas une magicienne, la jeune femme l'avait tout de suite senti. Elle la rangea soigneusement dans sa bourse d'origine sous le regard critique de Mikana.
Lorsque l'heure du départ sonna enfin, Amélia retrouva un peu d'allant. Dans les couloirs, l'ambassadrice lui fit ses ultimes recommandations. Difficile de dire qui de l'élève ou du maître était le plus anxieux. L'angoisse de Mikana se calma quelque peu lorsqu'elle entra dans la partie privée du palais, réservée au souverain. Ça et là de nombreux courtisans se pressaient. Il ne s'agissait pas d'un dîner intime, mais de l'un de ces innombrables banquets. L'ambassadrice adressa même un sourire léger à Amélia : la partie s'annonçait moins ardue que prévue. Mikana entra dans l'immense salle de réception comme un général en terrain conquis. La jeune femme la suivait de près, dans l'ombre. Rayonnante, l'ambassadrice salua tout le monde et présenta Amélia comme sa protégée. Mikana laissait les commentaires flatteurs sur sa beauté fleurir sur son passage. Admirée, louée, vantée, la femme à la tunique dorée attirait tous les regards. Amélia se surprit un instant à la jalouser mais se reprit bien vite. Le souvenir des paroles de Mikana flottèrent un instant dans sa tête.
Sotte et jolie.
Amélia s'appliqua donc à faire des révérences et à sourire, tout en évitant de parler. Mais peu de gens semblaient intéressés par sa personne, l'aura rayonnante de Mikana attirant toutes les attentions. Le bruissement des conversations s'éteignit lorsque le roi Nathaneus fit son entrée. Respectueusement, l'assemblée courba l'échine pour saluer le souverain. Passant au milieu des courtisans, il repéra instantanément l'ambassadrice, rayonnante dans sa robe aux couleurs du soleil. Il s'approcha d'elle et lui tendit familièrement le bras. Mikana posa d'abord sa main sur son cœur, faussement émue d'être ainsi distinguée, avant de prendre le bras du souverain. Amélia paniqua un instant : devait-elle suivre Mikana ? Soudain une ombre s'arrêta devant elle. Thalos, le chef de la guilde des marchands lui tendit galamment le bras. Amélia s'inclina courtoisement et posa une main légère sur le bras de l'homme. Mikana lui jeta un coup d'œil. Amélia n'y lisant aucune réprobation se sentit vaguement rassurée. Elle avait l'impression de nager au beau milieu d'un banc de requins et Thalos n'était pas celui qui avait les dents les moins acérées. D'emblée, l'homme lui avait déplu. Arrogant et fier, il exhibait une lourde chaîne en or, symbole de ses attributions. Ses doigts ruisselaient littéralement d'or, aucune phalange n'était épargnée. Il abandonna néanmoins Amélia à côté de Mikana, non sans lui avoir consciencieusement baisé la main. La jeune femme se garda bien de prononcer le moindre mot, se contentant de le saluer de la tête. Cette cérémonie achevée, le roi Nathaneus donna le signal des festivités. Aussitôt, une armée de serviteurs se chargea de remplir les verres et les estomacs des convives. Ne sachant comment se comporter lors d'un banquet, Amélia décida de calquer ses gestes sur ceux de l'ambassadrice. Malgré les odeurs alléchantes, Mikana ne mangeait que très peu, se contentant de petites bouchées. Amélia regardait les plats passer à regret. Elle prit la coupe que lui tendait un serviteur et porta le liquide à sa bouche. Elle faillit s'étrangler et étouffa tant bien que mal sa toux. Mikana se pencha vers elle.
" C'est du vin. Ne vide pas ton verre."
Obéissante, Amélia ne porta plus la coupe à ses lèvres. L'ambassadrice, accaparée par le roi Nathaneus, ne lui adressait aucune parole. La soirée s'étirait lentement et longuement. Les plats sucrés remplacèrent enfin les plats salés. L'estomac grouillant, Amélia s'autorisa à déguster quelques douceurs. Son appétit apaisé, la jeune femme se surprit à somnoler. La journée avait été riche en émotions et il ne lui tardait qu'une seule chose : aller se coucher. Elle crut un instant son souhait exaucé lorsque les serviteurs se mirent à débarrasser vivement les tables. Hélas, ce n'était que pour faire de la place à un groupe de musiciens. Ravi le roi Nathaneus donna le départ du bal, qu'il ouvrit bien évidemment avec Mikana. Amélia regarda le couple s'avancer vers le milieu de la salle. Autour d'eux, les courtisans commentaient le moindre de leurs gestes ou de leurs regards. La musique s'éleva, lente et légèrement. Mikana s'inclina élégamment devant le roi, avant d'esquisser les premiers pas de danse. Amélia les regarda virevolter de longues minutes avant d'être rejoints par les invités.
" Me feriez-vous l'honneur de cette danse ?"
Amélia leva les yeux. Thalos lui tendait la main. La jeune femme lui fit un sourire avant de décliner poliment l'invitation.
" Cette danse m'est parfaitement inconnue."
Le chef de la guilde fronça les sourcils. La danse faisait partie de l'apprentissage de toute jeune femme de la bonne société. Il n'insista pas et s'inclina poliment devant elle avant de solliciter une autre partenaire. Les hommes de l'assistance, voyant Thalos ainsi éconduit, n'osèrent pas tenter leur chance. Amélia n'eut donc pas à refuser d'autres invitations. Après un long quart d'heure de danse, Mikana demanda grâce. Le souverain la laissa partir à regrets, la suivant des yeux tandis qu'elle regagnait sa place près d'Amélia. L'ambassadrice s'assit délicatement et prit volontiers la coupe que lui tendit un serviteur.
" Comment se passa la soirée ?"
Mikana gardait les yeux rivés sur la piste de bal.
" Bien je crois."
L'ambassadrice hocha discrètement la tête. A peine eut-elle reposé son verre que le souverain vint la solliciter.
" Je vais faire demander une polka. N'est-ce pas votre danse préférée ?"
Un sourire ravi vint éclairer le visage de Mikana. Nathaneus s'éloigna rapidement en direction de l'orchestre.
" Mes pieds me font terriblement souffrir."
Mikana aurait volontiers posé ses chaussures pour masser ses orteils douloureusement compressés. Mais déjà, les premières notes de la polka étaient joyeusement égrenées par les musiciens. Plaquant un sourire sur ses lèvres, Mikana s'empressa de rejoindre le roi Nathaneus.
Amélia n'aurait su dire à quelle heure elles avaient la suite de l'ambassadrice, mais l'aube semblait déjà pointer à l'horizon. Mikana avait quitté la salle la tête haute et le pas léger, mais à peine arrivée dans les couloirs adjacents, elle avait ôté ses chaussures : elle boitait bas. Le trajet du retour se fit en silence. Mikana ne formula aucune observation à sa jeune élève, sans doute trop épuisée. En leur absence, les trois servantes avaient dressé un lit de fortune dans un coin du salon. Mikana lui souhaita bonne nuit avant de s'enfermer dans sa chambre. Amélia défit tant bien que mal l'imposant chignon qui lui tirait douloureusement sur le cuir chevelu avant d'ôter sa tunique blanche. Elle aperçut avec soulagement son sac posé dans un coin. Enfilant une chemise propre, elle se glissa aussitôt sous les couvertures et tomba dans un sommeil profond.
Fin de la publication pour cette fois-ci ! Les quatre chapitres suivant sont déjà écrits ... A très bientôt !
