- « Il faut être raisonnable maintenant, et se mettre à l'abris de la fumée et des flammes en montant à l'étage. » dit calmement Vauln en s'adressant au prisonnier qui maintenait toujours Wayane sous son emprise.
Le feu gagnait du terrain à l'autre bout du couloir, même si le bois dense qui habillait les murs et le sol se consumait difficilement. La fumée s'accumulait au plafond, se répandant progressivement sur toute la longueur de l'étroite galerie.
- « Pas question ! Recule ! Je ne bougerais pas tant que le vaisseau ne sera pas poser sur la terre ferme ! » répliqua l'homme avec hargne.
- « je t'ai dis que nous étions à haute altitude… » commença Vauln en s'écartant légèrement.
Soudain des bruits de pas précipités retentirent dans l'escalier.
L'homme se crispa et écrasa la gorge de Wayane qui agrippa de ses mains le bras en étau pour faire comprendre qu'elle ne pouvait plus respirer. L'étreinte se desserra légèrement, mais elle sentait qu'il était tendu à l'extrême, et que l'éclat de verre qui menaçait sa gorge était prêt à y être enfoncé à la moindre contrariété.
Allen et Gadès apparurent au pied de l'escalier, suivis de près par Arion. Ils rejoignirent calmement Vauln à quelques pas du couple incongru que l'homme formait avec son otage. La mine sévère, ils avisèrent les flammes sans perdre leur sang froid. Les silhouettes de 2 autres hommes au moins se découpaient dans l'encadrement de l'escalier. Wayane ne se sentait pas soulagée pour autant.
- « Le vaisseau survole des pics inabordables. Nous nous poserons dans la prochaine vallée, ce qui peut prendre quelques heures. » déclara Gadès d'un ton grave.
- « Dans ce cas je saigne la fille et le vaisseau part en fumée ! » s'exclama l'homme en laissant échapper un ricanement sinistre et dément. Cela en disait long sur la panique sous jacente qui le taraudait.
- « Vous avez notre parole qu'il ne vous sera fait aucun mal, et que vous serez libéré dès que nous aurons touché le sol. » intervint Allen, les bras croisés sur la poitrine et le regard acéré. « Laissez nous éteindre les flammes tant que c'est encore possible. »
- « Essayez un peu pour voir …et c'est avec son sang que je vais l'éteindre votre feu ! »
- « Qu'est-ce que vous proposez alors ? » reprit Allen sans se démonter. « Si le vaisseau s'écrase sur les cimes de ces montagnes abruptes, vous y trouverez la mort tout comme nous ! est-ce ce que vous désirez ? »
- « Débrouillez vous ! faites en sorte qu'on atterrisse TOUT DE SUITE ! » hurla à nouveau l'homme sur la défensive.
Wayane sentait qu'il était sur le point de craquer. Il n'était pas en état d'être raisonné. La pression de l'éclat de verre sur sa gorge ne faisait que croître, et sa respiration saccadée s'accélérait.
- « Vous voulez donc qu'on meurt tous ? » s'enquit Allen, toujours sur un ton calme.
- « Faites moi sortir d'ici !!! » continua à crier le dément.
- « Je m'y efforce croyez moi, mais comme je vous l'expliquais, nous ne sommes pas en mesure d'atterrir dans l'immédiat… savez vous où nous sommes ? Vous devriez venir voir par vous-même sur le pont supérieur d'accord ? »
Se sentant acculé, l'homme recula de quelques pas vers le brasier, entrainant toujours Wayane avec lui. La jeune femme ne pensait plus qu'à la douleur de sa gorge malmenée et au besoin de faire rentrer de l'air dans ses poumons, fut-il vicié à cause de la fumée.
Elle reconnut cependant la voix d'Arion.
- « Faite quelque chose enfin ! Vous ne voyez pas qu'elle souffre ? Ce dément va la tuer ! » s'écriait-il paniqué.
- « Reste tranquille gamin, on n'est pas aveugle ! C'est pas en beuglant que tu résoudras le problème » souffla Gadès.
- « Je suis d'accord. » dit soudain une voix grave chargée de menace.
Et avant que quiconque ait pu réagir, Van s'avança droit sur l'homme qu'il avait lui-même mutilé et capturé lors de la tragique nuit où Garçon était mort.
Le regard froid et chargé de colère contenue, le prince dragon semblait déterminer à en découdre de façon implacable.
Le prisonnier émit un cri déchirant de terreur et hurla soudain :« DEMON !! ».
Puis tout alla très vite.
Avant que le prisonnier ait pu ne serait-ce qu'esquisser un geste, Van lança sans aucune hésitation un poignard qui atteignit l'homme de plein fouet dans l'épaule de son bras valide, lui faisant lâcher son arme improvisée.
Sans attendre qu'il reprenne ses esprits, Van fonça droit sur lui, et lui arracha la jeune femme des bras.
L'homme s'effondra à terre, et se releva précipitamment en poussant des hurlements d'aliéné, les yeux exorbités d'horreur, sans même se préoccuper de la lame enfoncée profondément dans son épaule.
Blottie contre Van, Wayane ne parvenait pas à appréhender ce qu'il venait de se passer.
Mais lorsque les cris de terreurs se muèrent en hurlements de douleur derrière elle, la jeune femme se retourna et contempla avec horreur son agresseur dévoré par les flammes du brasier qu'il avait déclenché et qui grandissait à vue d'œil.
Comme hypnotisée, elle ne parvenait pas à détacher son regard de la silhouette qui se contorsionnait sous l'assaut de ce feu avide... une silhouette qui perdit si rapidement son aspect humain pour devenir une gigantesque torche vivante que Wayane se demanda si tout cela n'était pas qu'une affreuse hallucination…
Elle ne sentit même pas qu'on la tirait en arrière, puis qu'on la guidait dans les escaliers, loin de ce spectacle cauchemardesque. Elle ne remarqua pas davantage l'agitation effrénée qui sévissait tout à coup pour étouffer le feu et tenter vainement de sauver des flammes l'infortuné détenu… Sa gorge la faisait souffrir, mais elle occultait inconsciemment sa douleur, comme détachée de son propre corps.
La voix d'Arion la tira brusquement de son état de choc. Il criait de rage…
- « Mais il est complètement taré ou quoi ? Il aurait pu la blesser !! »
Arion lui saisit le bras et l'attira à lui, loin de celui qui l'avait sauvé de la menace du détenu évadé.
Wayane posa les yeux sur son sauveur, pour découvrir son visage sombre et fermé, le regard en grande partie dissimulé par les mèches d'ébène qui retombaient sur son front.
Encore plongée dans un état de stupeur qui la détachait étrangement de son environnement, elle tenta de discerner ce que ces yeux noirs aux reflets rouge disaient de Van …de cet homme dont elle avait appris à apprécier la compagnie, en étant totalement aveugle à la violence qui couvait dans ses veines ... de guerrier.
Elle fut parcourue d'un frisson en visualisant soudain dans sa mémoire le trajet du poignard qui avait fendu l'air pour atteindre le prisonnier, et elle revit alors clairement l'expression implacable et pourtant tourmentée qu'arborait alors celui que les morts surnommait le dragon ailé.
Lui qui semblait tant craindre qu'on le considère comme un monstre à cause de ses ailes, pourquoi y avait-il tant de colère et de violence en lui ? Elle surprit enfin son regard tandis qu'il se détournait… un regard meurtri … était-il animé par le chagrin et le désespoir ?
Arion la tira de ses sombres pensées en poursuivant sa harangue à l'encontre de Van.
- « Cet homme est aussi dément que ce prisonnier !! C'est lui n'est-ce pas qui l'a mis dans un état pareil ?! »
- « Calme toi Arion » intervint Gadès, « Van a fait ce qu'il fallait, il n'avait pas l'intention de tuer cet homme et encore moins de blesser Hitomi… »
- « Arrêtez de l'appeler comme ça ! » souffla Arion d'un ton qui se voulait lourd de menace. « Elle s'appelle Wayane, c'est clair ?! »
- « Rah j'y peux rien si c'est ce prénom qui me vient à l'esprit, c'est quand même sa véritable identité ! » grogna Gadès, excédé.
- « C'est faux !! »
- « ça suffit ! » dit soudain Allen avec sévérité.
Resté jusque là en retrait, le chevalier s'avança les bras croisés sur la poitrine, investi de toute son autorité naturelle.
Van commençait à s'éloigner sous le regard menaçant d'Arion.
- « Reste là Van, il faut éclaircir la situation ! » reprit Allen. Braquant soudain son regard déterminé sur Arion et Wayane, il demanda : « comment se fait-il que vous rodiez tous les 2 dans ce couloir ? »
- « C'est à nous de poser des questions ! » se rebella Arion.
- «Voyez vous cela… » murmura Allen.
- « Parfaitement ! Depuis le début vous nous mentez ! Le sort de ce prisonnier ne vous était pas inconnu n'est-ce pas !? »
- « C'est vrai. » répliqua Allen sans se départir de son calme.
- « Comment pouvez vous traiter de la sorte un être humain ? »
Wayane se posait les mêmes questions, mais elle préférait ne pas intervenir, et peut-être aurait-elle préférée qu'Arion ne les pose pas…
Le prisonnier blessé connaissait Van…Préférait-il donc périr dans les flammes plutôt que de l'affronter ? Sa terreur était telle qu'il semblait en avoir oublié le brasier qui prenait de la vigueur derrière eux ...
Wayane s'écarta légèrement d'Arion, et contempla à nouveau Van sans pouvoir s'empêcher de ressentir de la crainte. Etait-ce lui qui avait mutilé ce prisonnier ? sinon pourquoi cet homme le redouterait-il tant ? Démon …c'est ainsi qu'il avait désigné Van …était-ce simplement lié aux superstitions concernant ses origines atlantes ? non …la terreur était bien trop palpable.
- « Cet homme faisait partie des ravisseurs. C'est probablement lui qui a tué notre compagnon. Il a été blessé au cours de l'embuscade qu'ils nous ont tendus peu avant notre arrivée dans la vallée de Sarosca. Nous comptions l'emmener à Pallas pour qu'il y soit jugé, mais étant donné ses crimes il aurait de toute façon été condamné à mort. » déclara froidement Allen.
- « Vous êtes des barbares ! vous ne valez pas mieux que ceux que vous poursuivez ! Et Van encore plus que vous tous réunis !» souffla Arion, sa voix charriant de la haine.
Wayane le regarda sans comprendre comment un garçon aussi gentil et plein de vie que lui, pouvait changer à ce point. Décidemment, elle ne semblait pas avoir la capacité à cerner correctement les gens qui l'entouraient…mais comment connaître quelqu'un en profondeur, alors qu'elle ne pouvait ne serait-ce qu'effleurer qui elle était vraiment elle même?
- « Je serais toi, je me garderais bien de porter des jugements hâtifs… » répliqua Allen d'un ton menaçant.
- « Oh vraiment ? » fit Arion d'un ton cynique, « Vous croyez qu'on peut faire confiance à des gens comme vous qui dissimulez votre identité et vos véritables intentions à l'égard de Wayane ? Vous croyez que je ne vois pas dans quel piège vous l'avez entrainé ?! »
Wayane ne comprenait pas. Et soudain tout ce cauchemar éveillé et ces cris firent bouillir en elle toutes les peurs, les appréhensions, les questions qui se bousculaient dans son esprit égaré.
- « Qu'est-ce que… » commença-t-elle, les poings serrés.
Mais sa gorge meurtrie se rappela à elle, et c'est une voix éraillée et douloureuse qui sortie de ses lèvres. Des larmes de souffrance et de frustration coulèrent lentement sur ses joues pâles. Elle surprit le regard inquiet de Van qui semblait souffrir avec elle, les lèvres pincées et les mâchoires crispées.
- « Qu'est-ce que tout cela signifie ? de quoi parles-tu Arion ? » souffla-t-elle en braquant tour à tour son regard déterminé sur Allen et son ami.
- « Tout cela n'a rien d'un piège Wayane… » commença Allen après un soupir.
- « C'est faux ne l'écoute pas ! Ils te mentent tous depuis le début ! » l'interrompit Arion.
- « Mais à quel propos ? » insista Wayane.
La jeune femme vit le visage de son ami se décomposer. Puis il braqua un regard farouche sur Van, mais n'ajouta rien. Wayane posa tendrement la main sur la joue d'Arion pour le forcer à le regarder dans les yeux, et elle lui adressa une prière muette pour qu'il s'exprime enfin sur ce qui vraisemblablement le tourmentait depuis qu'il l'avait guidé vers la cellule du détenu.
- « Cet homme n'est pas ce qu'il semble être ! » reprit Arion d'une voix rauque en pointant Van du doigt, « C'est … c'est le roi d'un pays nommé Fanélia, et …et…il ne te laissera pas partir quelque soit l'issue de cette chasse à l'homme, parce qu'il …veut faire de toi sa reine !! » acheva-t-il dans un souffle.
- « Quoi ?! mais qu'est-ce que tu racontes ? » s'exclama Wayane abasourdie.
- « Je te dis la vérité ! J'ai surpris une conversation entre 2 hommes d'équipage qui en parlaient ! Il te ramènera de grée ou de force avec lui Wayane ! » ajouta précipitamment Arion.
La jeune femme, incrédule et perdue, regarda tour à tour Allen, Gadès …et Van. Chacun affichaient des mines graves et embarrassées … c'était donc vrai ? Cela semblait tellement absurde.
- « Mais … » commença-t-elle hésitante, ne sachant sous quel angle aborder une telle situation.
- « Tu dois me croire Wayane… » murmura Arion.
Allen jeta un regard perplexe à Van. Ce dernier semblait muré dans un silence oppressant. Qu'attendait-il donc pour réagir ?
- « Attends Wayane … ce n'est pas ce que tu crois. » intervint finalement le chevalier.
- « Oh, et qu'est-ce que je dois croire alors ? » s'enquit la jeune femme sans pouvoir retenir un accent cynique, coupant Arion avant qu'il est pu répliquer une remarque acerbe.
- « Nous ne t'avons pas tout dis, mais nous ne t'avons pas menti. Comme je te l'ai expliqué avant notre départ, je pense qu'il est préférable que tu retrouves par toi-même certains souvenirs de qui tu étais. Certaines choses ne peuvent pas être exprimé par des mots. On te ferait probablement plus de tort que de bien.»
- « Laissez moi juger de ce qui est bien pour moi ou non ! » s'exclama Wayane en écorchant sa gorge. Ses larmes se remirent à couler de plus belle. « et tachez désormais de trouver les mots qu'il faut pour m'expliquer ce qu'il se passe ! »
Allen adressa un regard peiné à Van qui se détourna légèrement, refusant toujours de prendre la parole.
- « Van ! » souffla Allen pour l'inciter à s'exprimer. « C'est à toi d'éclairer Wayane, et à nul autre. Les malentendus ont fais suffisamment de mal comme ça tu ne crois pas ? Nous allons vous laissez tous les 2. »
- « Pas question ! » s'insurgea aussitôt Arion.
- « Tout ce que j'entendrais ici le sera également par mon ami. » ajouta Wayane fermement.
Allen s'apprêtait à répliquer, mais Van s'avança soudain pour se placer devant la jeune femme. Sans la quitter des yeux, il s'adressa à Allen.
- « ça ira Allen …tu as raison, il vaut mieux que les choses soient claires pour tout le monde dorénavant. » dit-il du bout des lèvres.
Wayane le dévisagea avidement, comme si elle redoutait, et attendait à la fois, de comprendre enfin quelque chose sur elle-même...et sur cet homme en qui elle avait suffisamment cru pour abandonner sa seule attache en ce monde étranger et confus.
- « Mon nom est Van Slenzar di Fanel. » entama Van d'une voix grave, un masque d'ombres plaqué sur son visage. « Je suis le souverain du royaume de Fanélia, et Allen Chezar est mon bras droit. Nous sommes à la poursuite des ravisseurs de Merle, ma seule famille. »
Van marqua une pause, dans un silence oppressant, le tumulte de l'incendie maitrisé s'étant affaibli en contre bas. Son regard se fit plus fuyant. Puis il reprit d'une voix hésitante :
- « Tu es Hitomi Kanzaki, habitante de la lune des illusions… et depuis ton dernier passage dans notre monde… tu es bien plus qu'une amie à mes yeux...et j'ose croire qu'il en était de même pour toi autrefois à mon égard… » lâcha-t-il finalement du bout des lèvres.
Wayane le dévisagea avec des yeux écarquillés de stupeur. Arion jeta un regard mauvais à Van.
Van resta impassible, mais il semblait porter un bien lourd fardeau sur ses épaules tout à coup, comme si une chape de désespoir était prête à l'ensevelir irrémédiablement.
- « ça signifie que … » balbutia Wayane.
Discernant la panique qui menaçait de submerger la jeune femme, Allen s'empressa d'ajouter :
- « Mais il n'a aucune intention de te forcer à l'accompagner à Fanélia… les hommes ont simplement affabulé …tous connaissent son attachement pour toi. Arion aura mal interprété leurs propos. »
Et voilà que le vide en elle gonflait soudainement, prêt à l'engloutir à nouveau, comme lorsqu'elle se trouvait au milieu des éléments déchainés de la vallée de Sarosca, perdue dans les méandres de son esprit amputé de tous ses souvenirs.
Tout cela était de trop … Après la découverte du détenu mutilé, le stress de la prise d'otage, voilà qu'on lui faisait des révélations sur son autre vie qu'elle n'était pas capable d'appréhender.
Alors la seule chose que son esprit put lui suggérer, c'était de fuir.
Les larmes roulant toujours en silence sur ses joues, elle recula lentement en dévisageant Van sans vraiment le voir, puis elle se détourna et s'enfuit le plus loin possible de tous ces bouleversements, en ignorant les appels angoissés d'Arion. Elle jeta cependant un rapide coup d'œil en arrière et aperçu son ami encadré par Gadès et Allen … Elle vit surtout que Van la suivait …
Son esprit avait beau errer aux frontières de la folie, elle estima d'emblée qu'elle n'avait aucune chance de lui échapper…
