Chapter Text

"Non, rien de rien, non, je ne regrette rien

Ni le bien qu'on m'a fait, ni le mal

Tout ça m'est bien égal

Non, rien de rien, non, je ne regrette rien

C'est payé, balayé, oublié, je me fous du passé"

Edith PIAF

LA VOISINE DU DESSOUS

La vieille pendule venait de sonner la demie quand elle vit la lumière du couloir. Poussant la porte entrebâillée et voyant la silhouette de celle qu'elle attendait, elle se précipita sur la femme qui venait d'arriver, les bras chargées. L'air lasse, la chevelure ébouriffée, la reconnaissant, E. l'accueillit par un:

- Oh...Mrs Bright...

-Voyons, je vous ai déjà dit de m'appeler par mon prénom !

E. eut un sourire s'excusa et rectifia.

-Daisy.

-Vous voulez que je vous aide avec vos affaires ?

-Non, c'est bon, j'ai bien tout en main.

E. passa devant elle et commença à monter l'escalier menant à l'étage et au premier étage. Penchant la tête pour voir à travers les trous de la panière qu'elle venait de poser sur le palier, Daisy s'enquit de la santé de l'animal qui semblait très calme.

-Comment va-t-elle ?

E. avait ouvert son clé pour saisir la clé de son appartement et se retourna vers Mrs Bright

-Pardon, qui ?

Allons,allons, elle n'avait pas encore l'âge de perdre la tête.

-Misty ! ...

E. RIVERS

Si sa voisine n'était pas aussi vieille, E. aurait dit qu'elle la stalkait. Après l'avoir croisé ce matin, elle la croisait encore ce soir. Est-ce que c'était déjà arrivé ?

Elle espérait que sa voisine ne remarquerait pas qu'elle serrait légèrement les dents et était agacée par sa présence. La journée avait été trop longue. Elle s'était demandée ce qu'elle voulait, mais la réponse avait été évidente.

Bien entendu que c'était pour Misty. C.f. conversation du matin.

L'idée que sa voisine était tout de même un peu fouineuse lui vint soudain à l'esprit. Elle répondit avec le sourire le plus affable qu'elle pouvait.

-Oh. Oui, oui, le vétérinaire l'a ausculté mais il n'a rien trouvé. Il pense qu'elle a mangé quelque chose qui lui a fait mal.

Avant d'ouvrir sa porte d'entrée. Voyant que Daisy était toujours présente à la fixer, elle demanda, par politesse, à contre-cœur

-Vous voulez entrer ? Vous ...avez besoin de quelque chose ?

Daisy rajusta ses lunettes avant de répondre

-Oh, non, je ne veux pas vous déranger. Mais je voudrais que vous me montriez à nouveau comment on envoie des photos avec les mails avec le téléphone, mais ça peut attendre, n'est-ce pas ?

Dans plusieurs épisodes précédents, Daisy avait fait un saut technologique improbable et était passé d'un téléphone fixe à cadrans à un smartphone. Elle se débrouillait plutôt bien. E., qui avait joué à l'experte téléphone, avait été surprise par la manière dont la dame âgée avait réussi à s'approprier le morceau de technologie, une fois qu'on lui avait inséré pour elle la carte SIM. C'était vraiment sur ce genre d'exemple qu'on voyait à quel point l'IHM intuitive, pré-requis de base pour rendre utilisable l'écran tactile, était efficace.

S'il n'y avait que ça...

-MMMh. D'accord. Je...passe un peu plus tard dans la soirée, ça ira ?

Satisfaite, sa voisine répondit positivement, en remerciant la plus jeune pour sa disponibilité, avant de rejoindre son domicile, non sans avoir jeté un coup d'œil à l'entrebâillement de sa porte.

Elle était incroyablement curieuse.

E. put enfin alors poser son barda et refermer la porte, avant de se laisser glisser derrière la porte en posant un long soupir silencieux. Le moment de répit fut écourté lorsqu'un des longilignes félins noirs sauta par dessus la caisse et émit un miaulement long de chat affamé pour réclamer pitance.

Saisissant son smartphone qui avait vibré quand elle n'avait pas les mains (ou sa main) de libre, E. le déverrouillera. C'était son responsable, R.

Sous son dernier message auquel elle n'avait sciemment pas répondu, était écrit:

"A l'occasion si tu pouvais me donner le nom de la boutique où tu as acheté les beignets. Ma femme veut y passer"

Elle résista à la tentation de répondre: car c'était un message "perso", la réponse au bout des doigts, et que le "à l'occasion" impliquait un constat implicite. Il rappelait qu'elle n'avait pas répondu. Pourquoi ?

Mais ce soir, elle ne répondrait pas. Les beignets attendraient au moins demain.

Plus tard, elle ouvrit la cage de Misty pour la libérer. Bien qu'encore dans les vappes, elle était à présent éveillée : et quand E. tendit la main pour la caresser, elle lui donna un coup de patte acide, toutes griffes dehors, avant de tourner le dos et se réfugier sous l'armoire. Observant l'estafilade rouge sur son bras, E. dit à voix basse pour elle-même, avec une légère moue "Je suppose que c'est mérité"

ANTHEA

Lendemain matin, vers 8h45.

Anthéa regardait le reflet des volutes de fumée se réfléchissant sur la surface sans défaut en verre du bureau de la pièce de réunion. Il fallait la pardonner, la nuit avait été un peu courte pour elle (la nuit de sommeil, il fallait comprendre) et malgré le shoot de caféine, la qualité de son attention était quelque peu altérée.

Porlock menait la réunion et abordait le dernier point de discussion avec Love et Antartica. Sachant que celui-ci avait de fortes chances de faire intervenir son boss, elle se redressa légèrement dans son fauteuil. En effet, il s'adressa à lui.

"Nous avons les résultats de l'analyse des vidéos que vous aviez suggéré. Il y a dans celle-ci un tatouage numérique indiquant que la vidéo aurait été édité par nos services."

Anthea fronça les sourcils, rejoignant Love dans la perplexité face à la révélation. Comment cela était possible ? Son boss arborait un visage insondable, signifiant sans doute qu'il n'était pas surpris.

"J'ai donc demandé une liste des toutes les personnes de nos services ayant accès à ce logiciel -ou ayant eu accès depuis 4ans et ayant quitté le service depuis- et qui auraient les compétences - a priori, il n'y avait pas besoin de grandes compétences pour faire la vidéo en question, qui est assez basique. Nous n'avons cependant pas de suspect de complice identifié dans cette affaire."

Love posa un question.

"Est-ce que ce logiciel n'aurait pas pu être copié et installé sur un poste sans que nous en ayant connaissance?"

"Impossible n'est pas informatique. Cependant, d'après le spécialiste que j'ai interrogé, le nombre de personnes ayant les capacités de le faire est très limité. Le logiciel possède des dispositifs de protection et de sécurisation. Ce serait une manœuvre risquée et longue pour un résultat aussi réduit"

Face au silence d'Antartica, Love intervint, s'adressant à lui.

"Mycroft ? Votre avis sur la question et sur ce que nous devons faire ?"

"Ce n'est pas un petit résultat, c'était un objectif réussi. La personne derrière devait nécessairement laisser ce tatouage sur la vidéo. Il faudrait étendre la recherche des suspects au MI6, au cas où. Je doute que vous trouverez quelque chose. Envoyez moi une copie de synthèse quand elle sera terminée. Il n'y a pas grand chose d'autre à faire. L'analyse audio a donné quelque chose ?"

"Toujours en cours. La personne qui devait s'en occuper était en arrêt, cela a pris du retard."

Love intervint de nouveau.

"Devons-nous prévenir Sherlock ?"

"Il n'y a pas d'urgence à cela. Ce message-ci ne lui était pas destiné..."

Porlock compléta.

"C'était un message pour le MI5 ?"

Antartica hocha longuement la tête, avant d'ajouter.

"Et Sherlock ne tirera rien de cette information." Il fit un légère moue réprobatrice. "A part lui donner une opportunité pour nous maugréer contre défauts de sécurité au sein du MI5."

Porlock poussa un soupir silencieux tout en haussant les sourcils, se rappelant sans doute des remarques du jeune Holmes déjà énoncées à ce sujet. Anthea, sourit, dans l'ombre de son boss. Love intervint de nouveau.

"Avez-vous des nouvelles depuis sa dernière sortie nocturne ? A-t-il avancé de son côté par rapport à Moriarty ?"

"Je suis rentré en contact avec lui. Pas d'avancement, il est toujours en attente. Que Moriarty, ou plutôt celui qui le fait revivre entre en contact."

E. RIVERS

Smallwood n'avait pas du tout évoqué l'affaire concernant sa vieille secrétaire: il faut dire que la journée avait été consacré, pour E., à rattraper tous les sujets mis en suspens à cause de cette dernière. On avait évité le sujet comme pour revenir à une normalité, aussi normal ce travail pouvait l'être. Vers 16h, tandis que la luminosité commençait à faiblir, E. s'était rendue dans le bureau de Lady Smallwood et pointait avec sa supérieure ce qu'il restait à faire : E. était debout, son bloc calé sur le coude, tandis que Smallwood était assise à son bureau, les yeux rivés sur son écran.

Le récap se déroulait sans accroc jusqu'à que Smallwood demande à brûle-pourpoint, à propos d'un sujet tombé aujourd'hui

"Quel est votre opinion sur le Brexit ?"

Surprise par la question, E. ouvrit la bouche pour réponse avant de se retenir. Elle n'avait pas à répondre à sa question, les services secrets avaient un devoir strict de neutralité. De plus, donner un avis sur la politique à une politicienne était gênant : car c'était comme se positionner comme d'accord ou pas d'accord avec son opinion. Si la plupart les personnes avaient leurs opinions, leurs partis et leurs têtes, E. était profondément indécise malgré des noyaux durs de valeurs que lui avait inculqués ces parents.

Raffermissant sa prise sur son bloc tout en avalant sa salive, elle bredouilla

"Je...enfin, je..."

"Oui ?"

E. pensa esquiver par un "Je n'ai pas d'avis sur la question" mais c'était trop stupide. Bien sûr qu'elle avait une opinion sur la question. Bizarrement, elle sentait cependant que sa réponse ne plairait pas.

"Je n'ai pas à vous dire ça. En tant qu'agente, j'ai un devoir de neutralité."

"L'êtes-vous ici ? N'êtes-vous pas suspendue, même ?"

Repensant à la discussion avec son supérieur, puis à ses SMS, E. haussa les épaules, tentant de garder bonne figure.

"Je suis suspendue oui, mais je le reste ici...même si mon travail n'est peut-être tout à fait celui d'une agente."

E. eut l'impression que Lady Smallwood eut l'air légèrement amusée, ce qui était intimidant.

"Parce que je suis une politique et que vous ne gérez aucune affaire liée directement à celle-ci ?"

E. percevant qu'il devait y avoir un piège dans cette question, mais ne voyait pas ce qu'il y avait de faux dans cette affirmation.

"...Oui ?"

"Vous avez assisté à certaines des réunions en petit comité. Vous pensez toujours qu'il existe une séparation nette entre politique et services secrets ? Que je ne suis qu'à ce poste parce que je suis ministre ? Parlementaire ?"

E. sentit son visage s'empourprer tandis que son cerveau relevait les points qu'elle n'avait pas connectés précédemment, imposant la conclusion que

"...Vous n'étiez pas née que j'étais une agente depuis dix ans."

LADY SMALLWOOD

Elle était agacée. Agacée du jeu au chat et à la souris même ici. On frappa à sa porte, et c'était une occasion de faire une pause dans une conversation pénible.

"Oui ?"

C'était l'assistante personnelle de Mycroft Holmes. Elle poussa la porte, restant dans le seuil, regardant alternativement E. et Lady Smallwood.

"Excusez-moi de vous déranger. Mr Holmes m'a demandé de remettre ce document en main propre. Il m'a dit que vous saviez en quoi il s'agissait ?..."

Oui. C'était à propos du sujet de conversation. Lady Smallwood tendit la main.

"Oui, je vais le prendre. Merci, Anthéa."

La femme traversa la pièce et remit le document avec un sourire : Smallwood vit qu'elle essaya de croiser le regard de E., qui avait encore une expression presque catastrophée d'avoir appris que sa supérieure était une agente. La PA, à en juger sa moue interrogative, avait bien vu qu'elle avait interrompu quelque chose, et ne s'attarda pas, quittant la pièce en refermant la porte.

Smallwood soupira, avant de regarder sa secrétaire-qui-n'était-pas-sa-secré ensuite son regard sur son écran et les intitulés des courriels qu'elle venait de recevoir, elle murmura en conclusion.

"Nous en avons fini pour aujourd'hui. Vous pouvez vous retirer."

Cependant, si la secrétaire bougea de sa position, ce ne fut pas pour se replier sur son bureau. Tirant une des chaises en face de son bureau, E. s'assit dessus, posant son bloc sur le bureau et son coude droit sur la surface, brisant ainsi la distance qu'elle avait toujours eue avec elle.

Les deux femmes se fixèrent avant que E. ne baisse les yeux.

"J'ai voté contre le Brexit. Et je vote à gauche de manière générale, si vous vous demandiez. Et je vote toujours. Mais je ne suis trop attachée à un parti, plus...aux idées."

Se redressant et enlevant son coud de la table, elle ajouta.

"Vouliez-vous savoir autre chose ?"

La ministre songea à une question qu'elle s'était demandée il y a peu, lors de la résolution de l'affaire Norbury. Ce n'avait pas à voir avec leur conversation initiale. Mais la question ne l'était pas non plus. Le sujet était à présent de briser la glace.

"Vous avez déjà tué quelqu'un ?"

E. Rivers fit une moue.

"Oh, ça doit être marqué dans mon dossier, ça..."

"Je veux l'entendre de votre bouche"

"Non", murmura-t-elle.

Son dossier mentionnait en effet qu'elle n'avait fait aucune victime "connue". Cependant, E. n'avait pas été toujours confinée dans des lieux ou des territoires où il était sûr qu'elle n'aurait jamais pu en commettre. La question suivante découlait de celle-ci.

"Quel intérêt de savoir aussi bien viser ?"

"De ne pas tuer, justement ? De plus...mon médium de prédilection n'est pas l'arme à feu."

"Vous vous exercez toujours ?"

"Mon poste le requiert, je fais le minimum. Pour le loisir aussi, mais pas avec le même médium."

Smallwood marqua une pause dans ses questions, réfléchissant à la formulation de la suivante.

"Pourquoi seulement le minimum et en loisir ? Cultiver cela pourrait vous donner des opportunités uniques."

"Il n'y a pas tant d'opportunités que ça, et aucune ne m'a jamais séduite"

Elle a détourné les yeux en disant ça. Cela cachait quelque chose.

"Ça sonne comme du gâchis de talent."

"Du gâchis de temps et d'énergie, aussi."

Lady Smallwood retroussa légèrement les lèvres, décidant de mettre un terme aux questions: elle n'avait pas toutes les réponses, mais elle ferait avec celles qu'elle avait, pour le moment. Brisant le contact visuel, et entrouvrant le dossier qu'Anthéa lui avait apporté, elle reprit.

"Je suppose que les sigles DGSEA, AIVD, SGRS vous parlent ?"

"Ce sont les services de renseignement français, néerlandais et belges."

"Précisément. Ils viennent nous rendre visite, officiellement pour une réunion annuelle de courtoisie. Officieusement seront abordés les questions du post-Brexit, peut-être aussi le sujet Moriarty. Ils arrivent jeudi après-midi et repartiront lundi matin. Nous avons besoin d'agents pour rester avec eux, pour la logistique au sens large."

Ce qui comprenait donc, de surveiller et de les surveiller. L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de E., confirmant qu'elle avait bien compris.

"Il m'est déjà arrivé de faire ça, avec la DGSEA. Ils me connaissent. Et je ne risque de ne pas très utile pour comprendre le flamand ou le néerlandais."

"Ce n'est pas un problème, nous ne comptons pas ne pas être transparents à ce sujet. Nous avons quelqu'un d'autre pour le flamand et le néerlandais.

Vous êtes disponible ce week-end ? Vous aurez droit à des jours de récupération, mais sans doute pas sur la semaine suivante."

E. hocha la tête en fixant la table.

"Pas de problème pour moi"

Elle tendit le dossier à la secrétaire, scellant ainsi la discussion.

DAISY BRIGHT

Les journées se déroulaient, selon une routine bien rodée. A six heures, Daisy commençait à préparer le dîner, et mettait en place ses couverts: une unique assiette, fourchette et couteau en argent du service qu'elle avait eu en cadeau le jour de son mariage. Depuis que son mari était mort, elle utilisait toujours ce service ; car, en vieillissant, les occasions de l'utiliser se faisaient moindres, et à son âge, on se devait de célébrer chaque jour où l'on voyait le soleil se lever. Dans la même optique, elle ne se refusait jamais une pinte de real ale au déjeuner, et une de dry cider le soir. Tandis qu'elle débouchait la petite bouteille, sa porte d'entrée réagit au courant d'air extérieur, et Daisy alla à sa porte d'entrée voir à travers le judas: c'était bien E., qui entrait.

Elle la regarda passer devant sa porte d'entrée et disparaître dans l'escalier. Daisy revint alors vers sa table, et s'assit, faisant face à la photo delavée de son mari souriant.

Auquel elle rapporta la nouvelle suivante.

"Tout semble revenu à la normale aujourd'hui. J'étais vraiment inquiète hier. Non pas que son histoire était bien rodée. Mais trop propre, aussi, non ?"

L'absence de réaction de son interlocuteur inanimé ne posait pas de souci à la vieille dame. Saisissant sa pinte pleine à deux mains pour l'approcher du bord de la table.

"Il faudra que je lui dise, un jour, non ? Je sais qu ça fait longtemps que je dis ça. Quand tu étais encore là, tu disais que ce n'était pas une bonne idée de le dire. Mais après tout ce temps, et tout ce qu'elle accepte de faire pour moi...ça ne me semble pas tout à fait honnête, de ma part.

Elle va passer, demain soir, pour me montrer pour le téléphone...peut-être que je lui dirai que je sais qu'elle travaille au MI5."

Saisissant les couverts en argent de son mariage, elle commença à découper sa viande : la lame du couteau grinça légèrement au contact avec la porcelaine de l'assiette aux motifs fleuris. Fronçant légèrement les sourcils tout en masticant sa bouchée, elle conclut, dans un murmure.

"Peut-être que je ne lui dirai pas que je l'ai suivi un jour dans le métro. Elle croirait que je la surveille !"