24

Le lendemain, ils étaient en place, près de la grande route de Caldere. La vieille cité abandonnée, envahie par la végétation luxuriante, se dressait derrière eux, manifestation spectrale d'un passé glorieux, aujourd'hui tombé dans l'oubli, sur lequel la nature avait repris ses droits. Ziegelzeig, qui transportait tous les paquetages, aidait Valkeyrie à se maintenir debout. La lapine, accrochée à son bras, guettait le bout de la route, en attente du moindre signe d'activité. A leurs côtés, Alix s'était assise sur un talus herbeux, et s'amusait avec Tryande qui, visiblement heureux de quitter le territoire de la nymphe des bois, jetait de tous côtés des regards emplis de curiosité.

De l'autre côté de la large route, travaillée par des décennies de passages incessants, se dressait une bande épaisse et touffue de forêt, qui se densifiait jusqu'à devenir étouffante. Une moiteur épaisse s'en dégageait, et des bruits étranges se déplaçaient parmi les ombres des plantes, devenus sauvages et incontrôlables dans leur croissance. Là débutait le territoire de l'Essaim, une terre près de laquelle aucun être civilisé ne voulait passer trop de temps.

Valkeyrie n'avait jamais vu que des reproductions, des dessins ou des gravures des créatures insectoïdes qui grouillaient dans cette région, et elle ne désirait absolument pas vivre l'expérience d'une rencontre en bonne et due forme. Elle lançait des regards angoissés vers la frontière naturelle que marquaient les arbres épais et les denses herbes hautes qui poussaient autour d'eux.

Finalement, au bout de trois quart d'heure, un léger tumulte se fit entendre au détour de la route, en amont de la butée qui menait jusqu'à eux. La caravane arrivait.

Cette longue procession de chevaux, de dromadaires, de carrioles et de charrues, était menée par des hommes venus de tous les coins du monde oriental. Leurs allures, autant que leurs expressions, étaient étranges, et assez peu rassurantes. La plupart portaient des turbans autour de leurs têtes, laissant uniquement apparaître des visages durs, ravinés par le soleil. Les tenues étaient chamarrées et exotiques, de toutes les couleurs.

Une première partie de la caravane passa devant eux sans même marquer un temps d'arrêt, mais bien vite, un cavalier, tout de noir vêtu, et dont le visage était presqu'entièrement dissimulé par un voile sombre, ne laissant apparaître que ses yeux fins et perçants, fardés d'un maquillage rituel étrange, arrêta sa monture auprès d'Alix.

Il salua celle qu'il nommait la nymphe des bois, et se présenta sous le nom d'Al'Kammer Zenorab, grand marchand d'Indra, et responsable de la caravane commerciale. Il maîtrisait assez mal la langue commune, et Valkeyrie dû faire un effort considérable pour comprendre le sens de ses paroles, noyées au milieu d'une accentuation très particulière.

Accoutumée à échanger avec des itinérants venus de ces régions du monde, Alix se chargea de négocier avec Al'Kammer leur droit d'intégrer la caravane jusqu'à Surkam. Ziegelzeig dû céder contre ce droit les dernières pièces d'or qu'il lui restait, tandis que la renarde offrait une réserve importante d'onguents médicinaux, qu'elle avait apporté avec elle à cette occasion. L'accord fut vite soldé, et le marchand leur demanda d'attendre, le temps qu'il trouve une carriole pouvant les transporter. Il tira la bride de son cheval, et le fit remonter le long de la procession qui, si elle avançait à bonne allure, continuait toujours à défiler devant eux, interminable.

Quelques minutes plus tard, une roulotte, tractée par deux Seybers, sortes de reptiles bipèdes hauts sur pattes, aux dos recouverts de plumes multicolores, et à l'allure assez menaçante, s'arrêta devant eux. Elle était pilotée par un petit homme trapu au visage jovial, recouvert d'une barbe si dense qu'on devinait à peine les contours de sa bouche. Il leur parla dans une langue inconnue, mais au moyen de la gestuelle, leur fit comprendre qu'ils pouvaient prendre place à l'arrière.

Ziegelzeig aida Valkeyrie à monter dans le véhicule, dont l'intérieur était aménagé de plusieurs banquettes latérales, recouvertes de coussins en soie brodée, et de couvertures chatoyantes aux couleurs éclatantes, toutes cousues de motifs orientaux magnifiques. Au moins, le voyage ne leur serait pas trop désagréable. Ils étaient à peine en place que la carriole s'emballait, reprenant son avancée rapide.

Valkeyrie tira le panneau de bois qui condamnait la fenêtre latérale du véhicule, et jeta un regard à l'extérieur. Le décor forestier défilait à vive allure sous ses yeux émerveillés. Satisfaite de se trouver ici, en ce moment précis, elle s'accouda au cadre, et laissa son esprit se perdre dans la contemplation des paysages magnifiques du Kantor sauvage.

La caravane ne stoppait jamais son avancée. La nuit, les conducteurs de charrettes, tout comme les cavaliers, se voyaient relayés, dans une extrême fluidité, par de nouveaux responsables. Ainsi, de jour comme de nuit, la progression demeurait ininterrompue. La prise des repas n'était pas très différente. Des coursiers remontaient le long du convoi, distribuant des rations à ceux qui avaient payé pour ce service. Les autres tiraient leurs repas du sac, mangeaient et buvaient sans jamais marquer un temps d'arrêt. Si pour une raison ou une autre une carriole, une charrette ou un cavalier devaient faire halte quelques minutes, ils ne risquaient pas de perdre la procession, qui était si longue qu'ils pourraient reprendre la route à ses côtés, sans craindre de se voir distancés.

Les trois jours et les trois nuits qu'ils passèrent au sein de la caravane furent peu animés. Leurs journées étaient dictées par le rythme des voyageurs qui les menaient. Valkeyrie dormait beaucoup, en raison des breuvages thérapeutiques et des plats médicinaux qu'Alix préparait pour elle, et qu'elle l'obligeait à avaler, parfois à grand mal. Néanmoins, ces soins se montrèrent vite efficaces. La plaie de la lapine se résorba de façon satisfaisante, et comme la renarde l'avait annoncé, elle fut pratiquement guérie au moment de leur arrivée dans la région de Surkam.

Du reste, pour passer le temps, Ziegelzeig avait trouvé quelques livres rédigés en langue commune, sous l'une des banquettes, dont les contes de Talmor d'Ofrevre, grand scribe de Glamdrem, dont les histoires extraordinaires étaient connues de par le monde entier. Tandis que les cahots de la route les berçaient, le renard faisait la lecture d'une voix tranquille, essayant de transmettre un peu d'émotion dans les récits qu'il narrait, ce qui les fit parfois beaucoup rire. Néanmoins, Valkeyrie entendait rarement la fin des histoires qu'il débutait. Allongée contre lui, au milieu des coussins de soie à la douceur féérique, elle sombrait bien vite dans un sommeil extrêmement reposant, qui lui faisait un bien fou.

Le renard lui-même passa le plus clair de son temps à dormir. La fatigue accumulée au cours des derniers jours avait besoin de s'évacuer, d'une manière ou d'une autre. L'effort intense qu'il avait fourni lors de sa course éperdue, avec la lapine inconsciente entre ses bras, avait été particulièrement rude. Il ressentait toujours des douleurs sourdes dans ses cuisses, à la jonction de ses prothèses. Il ne fut pas surpris, lorsqu'il en fit l'entretien, au cours du deuxième jour de voyage, de voir du sang coagulé qui s'était accumulé aux jonctions des connexions entre ses chairs et les bandereaux d'acier. Il n'y fit aucune mention, se contentant de nettoyer les dégâts avec application, avant de masser longuement les muscles meurtris de ses cuisses.

Alix surveillait leur état à tous deux, et passa beaucoup de temps à discourir avec Valkeyrie au sujet de sa maîtrise anarchique des arcanes.

« — Je ne comprends pas, déclara à un moment la lapine d'un ton agacé. La plupart du temps, j'arrive à peine à générer une vague source d'énergie. »

Accompagnant le geste à la parole, elle fit jaillir une étincelle de lumière peu impressionnante entre ses doigts, observant le résultat avec dépit. Ziegelzeig, qui avait passé un bras derrière sa nuque et écoutait avec intérêt la conversation, se permit de réagir.

« — Cependant, lorsque cette foldingue de la Confrérie Assassine était sur le point de nous massacrer, tu as réussis à déployer cet espèce de bouclier… On serait pas là pour en parler, si tu n'avais pas réalisé cet exploit. »

Plongée dans sa réflexion, Alix tenta une explication :

« — Les arcanes sont des énergies capricieuses… Nous ne les manipulons que depuis le jour de l'Emergence, et l'arrivée de l'étherite dans notre monde. Ce n'est pas une magie qui nous est propre… Elle vient d'un autre univers, et fait écho en nous. Mais sa maîtrise n'a rien d'implicite. »

Ce que les peuples de Kiren nommaient l'Emergence était un évènement d'importance capitale, survenu trois siècles plus tôt, sur les terres lointaines de l'île de Selenio. Pour une raison qui échappait à toute explication logique, ou plutôt à laquelle on fournissait des milliers d'explications différentes, une faille s'était ouverte sur une dimension de pure énergie, nommée l'Ether. Cet incident avait failli causer la fin du monde tel qu'on le connaissait, car les masses énergétiques consécutives à ce contact anormal entre deux pans si différents de l'univers, l'un fait de matière, l'autre fait de… – cela demeurait assez indéfinissable… mais on supposait qu'il s'agissait de courants magiques extrêmement instables, en mouvement perpétuel, sans forme et sans aspect – avaient bien failli pulvériser Kiren tout entier.

Fort heureusement, la brèche put être refermée, mais l'influence qu'avait pu avoir l'Ether sur le monde matériel, même si le contact n'avait duré que quelques heures seulement, changea les choses à jamais. Des cristaux d'étherite commencèrent à émerger de part et d'autre, aux quatre coins du monde. On comprit rapidement le potentiel incroyable de cette source d'énergie venue d'ailleurs… que les peuples se disputaient d'ailleurs farouchement, et qui avait été à l'origine d'un nombre incalculable de guerres, dont celle qui opposait toujours le royaume de Glamdrem à l'Empire de Krivolt, d'ailleurs.

L'étherite fut à l'origine d'une révolution industrielle et énergétique sans précédent, qui chamboulait d'ailleurs actuellement toutes les régions civilisées du Kantor, alors qu'on tentait de mettre à disposition du peuple la fameuse électricité d'étherite.

Mais d'autres conséquences, plus ou moins tragiques, découlèrent de l'Emergence.

La première d'entre elle, qui mettait aujourd'hui Kiren en péril, était la fragilisation de la frontière immatérielle qui existait entre le monde mortel, et une dimension chaotique située en sa bordure, que l'on nommait le Voile. De ces royaumes terrifiants ne provenait que le mal le plus pur, prenant l'apparence des terreurs indicibles et de la noirceur de l'âme des vivants. On expliquait assez mal ce qui provoquait ces fractures dans la réalité… mais elles étaient toujours désastreuses, destructrices et meurtrières. Le sort de la cité de Burigral n'était qu'un exemple isolé, parmi de trop nombreux autres.

Puis, pour les aspects plus positifs, les habitants de Kiren commencèrent à développer une nouvelle source de magie, qu'ils ne maîtrisaient pas jusqu'à alors. C'étaient les arcanes. On supposait que les énergies issues de l'Ether avaient modifié les fondements génétiques de tous ceux qui étaient entrées en contact avec elles… Et que comme les cristaux d'étherite étaient un relai de la puissance de l'Ether, ces énergies avaient dû se déployer dans le monde entier. Tous les habitants de Kiren étaient plus ou moins sensibles aux arcanes. La plupart ne parvenait jamais à les manier, mais pour d'autres, c'était comme une seconde nature.

Valkeyrie faisait partie des chanceux à disposer de ces dons particuliers, et à pouvoir les employer… Mais son talent en ce domaine semblait assez imprévisible.

C'était ce point qu'Alix essayait d'expliquer :

« — Lorsqu'on est enfant, la maîtrise des arcanes est beaucoup plus simple, car notre esprit est réceptif à son pouvoir particulier, auquel il n'appose aucune norme logique. Comme vous n'avez jamais vraiment entraîné votre esprit à accepter vos capacités arcaniques, et que vous vous êtes contentée d'en faire un usage sommaire au cours de votre vie, vous ne parvenez pas aujourd'hui à rationaliser son utilisation, ce qui la rend incontrôlable. »

Un peu déçue par cet éclaircissement, Valkeyrie fit une petite moue, avant de demander :

« — Et quels sont les moyens qui s'offrent à moi, si je veux apprendre à maîtriser cette énergie ?

— Eh bien… la patience et l'entraînement, je suppose. Jusqu'à présent, vous avez déployé le plein potentiel de vos arcanes dans des situations où votre instinct de survie prenait le pas sur vos capacités de raisonnement. Il est clair qu'en temps normal, vous briguez votre propre pouvoir… Je pense que c'est la conséquence d'un manque de confiance en vous. »

Ziegelzeig lança un regard un peu moqueur à la lapine, avant de déclarer d'une voix provocante :

« — Voilà qui ne me surprend pas du tout. »

A cela, la lapine lui avait répondu par un petit coup de coude dans le ventre.

Un autre sujet de préoccupation était le renforcement et la généralisation des marques sombres, qui s'étendaient autour de leurs blessures. Si chez Valkeyrie, leur formation était lente au point d'être quasiment imperceptible, pour Ziegelzeig, elles s'étalaient et noircissaient à vue d'œil.

Au cours du troisième jour de voyage, alors qu'Alix lui procurait quelques soins d'appoint, il poussa un soupir :

« — Je vais finir par devenir le premier renard tigré… »

Valkeyrie avait poussé un petit ricanement, avant de le taquiner :

« — Ça te donnera un peu d'allure, au moins. »

La conversation avait alors dévié sur une chamaillerie générale entre les deux, comme souvent. C'était leur façon à eux d'échanger, leur langage intime. Alix l'avait compris, et se sentait un peu exclue, lorsque les discussions partaient dans cette direction. Elle sentait bien qu'elle n'y avait pas sa place, mais ne s'en formalisait pas. Au contraire, elle riait beaucoup à les voir dialoguer de la sorte, à coups de cynisme et de remarques ironiques. En vérité, elle se sentait surtout mal à l'aise lorsqu'ils échangeaient certains regards particulièrement intenses, ou lorsque Valkeyrie s'endormait dans les bras de Ziegelzeig, et que celui-ci passait alors un temps fou à la contempler dormir, tout en lui caressant doucement le dos, jusqu'à lui-même s'effondrer de sommeil. Alors la regagnait le spectre léger de l'amertume, auquel elle devait faire face, désormais. Mais elle parvenait à s'en convaincre : les choses étaient meilleures, en ce sens.

La cité de Surkam fit son apparition dans le lointain horizon, en fin de matinée du quatrième jour de voyage. A l'arrière de la ville s'étendaient les larges étendues océaniques du Befron, tandis que vers le Sud, les terres devenaient déjà arides, aux frontières désertiques de l'Arkonnen. Située au croisement entre le Kantor, l'Empire de Krivolt et Sandarii, Surkam était une ville indépendante des plus étonnantes, dont l'architecture semblait totalement anarchique, emprunte des influences multiculturelles de ses habitants, venus des quatre coins de Kiren pour vivre au rythme des avancées technologiques.

Aux alentours de midi, ils passèrent sous la porte du Dieu-Machine, qui symbolisait l'entrée de la ville, bien que de nombreux quartiers se soient étendus au-delà de ses frontières, créant une ceinture résidentielle qui offrait un avant-goût assez prometteur de ce qui pouvait se tramer dans le cœur historique de la cité.

Les rues de Surkam étaient étroites, et partaient dans tous les directions, suivant le nivellement accidenté du terrain, donnant à la cité l'apparence d'une toile d'araignée gigantesque, un réseau labyrinthique où chaque coin de rue réservait son lot de surprises.

Partout, les innovations techniques étaient mises en avant. Parfois, on avait l'impression de traverser une ville peuplée de ferrailleurs à moitié fous, qui exposaient en front de boutiques des amoncèlements déstructurés de métaux et d'engrenages, prétextant des fonctions miracles à ce qui, visiblement, ne pouvait en avoir aucune… pas même décorative.

Et pourtant, au-delà de ces marginaux à la crédibilité discutable, toute la ville vibrait au rythme de la modernité. Un tramway sur rails suspendus parcourait les airs à la vitesse de l'éclair, sans le moindre bruit, transportant des flots de passagers aux quatre coins de la ville, tandis que partout l'électricité d'étherite était présente, jusque sur les façades de certaines bâtisses, recouvertes de cristaux de retransmissions, et qui affichaient des images animées, ainsi que des informations diverses, plus ou moins utiles.

L'allure même des habitants était incongrue. Valkeyrie put contempler des styles vestimentaires et des accessoires étranges, qu'elle n'avait jamais vu ailleurs. Tout le monde battait le pavé, et semblait affairé, pressé, les idées fourmillaient en tous sens, les gens échangeant bruyamment, négociant, proposant… Le rythme fou et infernal du progrès se ressentait partout. Surkam était une ville hyperactive qui ne pouvait pas s'arrêter de bouger, de se transformer, de progresser. De ses boulevards, de ses avenues, de ses rues, de ses ruelles, s'écoulait le sang qui faisait battre le cœur du progrès dans le reste du monde. Si Kiren devait évoluer, c'était sur le modèle de Surkam, et il n'existait aucune invention provenant d'un autre endroit, qui n'ait pas déjà été expérimentée ici.

La caravane fit halte aux abords du marché aux ferrailles, en plein centre-ville de la cité. Les étalages des marchands s'étalaient sous des toiles bigarrées tendues, rattachées à des filins d'acier auxquels étaient fixés des banderoles publicitaires, de toutes formes et de toutes les couleurs. Ces éléments disparates formaient une sorte de toiture providentielle, totalement déstructurée, qui recouvrait l'ensemble de la place circulaire gigantesque sur laquelle se tenait le marché.

En guise de produits frais, les maraîchers proposaient des métaux, des pièces mécaniques, des éléments d'assemblage, de tous types, de toutes formes, de toutes fonctions. Untel était spécialisé dans la fabrication d'écrous, tel autre dans les pistons de transmission, un troisième dans les fameux nouveaux calibreurs à air comprimé.

Valkeyrie écoutait ce tintamarre d'un air émerveillé, ne comprenant absolument rien à la nature des éléments proposés à la vente, mais voyait les badauds s'arrêter à chaque stand, discuter les prix et acheter en lot, comme s'ils étaient venus faire leurs emplettes alimentaires de la semaine. Un autre monde, à mille lieues de celui dans lequel elle avait grandi. Une ville avec une ambiance marquante, unique, qui vous saisissait au premier regard, et vous entraînait dans le tumulte d'excitation et d'ingéniosité qui la caractérisait. La lapine pouvait sentir l'énergie crépitante des ambitions folles rayonner en tous sens. Elle poussa une forte inspiration, avant d'afficher un sourire radieux, qui témoignait son bonheur de se trouver ici, pour découvrir un autre pan de la réalité du monde dans lequel elle évoluait.

Al'Kammer Zenorab vint leur faire ses adieux, et leur souhaiter bonne chance, de sa voix lourde à l'accentuation si forte qu'elle rendait la perception de ce qu'il disait très ardue. Puis la caravane s'éparpilla dans le marché, les itinérants commençant à dresser leurs stands temporaires en accrochant, à l'aide de longues perches munies de pinces, de nouvelles tentures colorées aux cordelettes d'acier.

Tandis qu'ils déballaient leurs fournitures spécifiques, rapportées depuis les lointaines terres de l'Orient, une masse curieuse de connaisseurs déferla sur la place, semblant avoir attendu l'arrivée de la caravane avec impatience. Alors un tumulte énorme résonna, tandis que commençaient les marchandages de pièces, de plans et d'éléments épars.

Les trois urksas parvinrent à s'extraire de la foule toujours grandissante, et à s'éloigner un peu du marché aux ferrailles, pour se retrouver dans une avenue annexe qui, si elle aussi grouillait de monde, était un peu plus respirable. Essoufflée, les yeux écarquillés et un sourire stupéfait aux lèvres, Valkeyrie résuma en une seule phrase ce qu'elle pensait de Surkam :

« — Cette ville est folle ! Je l'adore ! »

Ziegelzeig les guida au travers de la ville, s'arrêtant parfois quelques instants pour essayer de se souvenir avec exactitude de l'endroit où il se situait, et par où ils devaient aller. Il connaissait assez bien Surkam, pour y être retourné à de nombreuses reprises, souvent pour faire ajuster ses prothèses, voire parfois pour les réparer. Cependant, la ville ne cessait jamais de grandir, de se métamorphoser et de s'étendre, tant et si bien qu'on ne pouvait s'y repérer facilement, même quand on la visitait régulièrement. Il fallait vivre au rythme de Surkam, pour pouvoir prétendre connaître Surkam.

Néanmoins, ils trouvèrent assez facilement le chemin de l'académie de technomancie, dans laquelle officiait Gormekh, car elle était indiquée un peu partout, comme un lieu de référence de la cité, que tout le monde se devait de connaître.

L'académie se dressait au bout d'une longue rue en pente. C'était une bâtisse bancale, en plein travaux. On y installait visiblement une gare pour le tramway suspendu, et pour faire bonne mesure, on avait démoli une partie de sa paroi frontale, pour créer une ouverture donnant directement sur l'intérieur. Le bâtiment était constitué de plusieurs blocs reliés entre eux par des colonnades chromées, et qui partageaient une toiture alambiquée, recouvertes de plaques d'acier reflétant la lumière du soleil. La différence de niveau entre les parties composant l'académie ne semblait pas être un problème, car les toits devenaient des espaces de promenades, ouvrant sur d'autres bâtiments suspendus, qui paraissaient défier les lois de la gravité.

Du monde allait et venait en tous sens, le lieu grouillant d'activité, véritable fourmilière dont chaque élément participait à l'accroissement de l'inventivité, de l'ingéniosité, et de la modernité. Au-devant de l'académie se dressait d'étroits jardins, bardés de quelques palmiers, sous lesquels des étudiants enthousiastes se réunissaient en colloques sauvages pour présenter leurs hypothèses, leurs découvertes ou leurs inventions, sous le regard attentif de leurs homologues, qui les inondaient de questions, ou griffonnaient avec intérêt sur des calepins.

Ziegelzeig fut interpellé un nombre incalculable de fois par des étudiants visiblement intéressés par le fonctionnement de ses prothèses. Il croula à plusieurs reprises sous des questions très techniques, quant à leur fiabilité, le calcul de leur équilibre, l'entretien qu'elles exigeaient, les éléments qui les composaient. A chaque fois, le renard demeurait patient et prenait le temps de répondre… Les choses se déroulaient ainsi, à Surkam. Face à la technologie, il n'y avait pas de tabou. N'importe qui pouvait aborder quelqu'un et le questionner librement, tant que cela servait à l'élévation globale du niveau de connaissances. Il fallait s'y préparer, quand on venait ici… Le règne du chacun pour soi et de l'individualisme était une notion totalement abstraite, dans cette ville.

L'intérieur de l'académie était un étonnement de tous les instants. Les couloirs tentaculaires, bondés d'élèves, étaient envahis d'inventions étranges et étonnantes, projetant des éclairs en tous sens, tandis que les mécaniciens travaillaient directement dessus, au milieu de la foule, sans aucune conscience des normes de sécurité. Des fenêtres intérieures ouvraient sur les salles de classes, où l'on pouvait voir des professeurs aux allures extravagantes présenter des formules mathématiques alambiquées et incompréhensibles sur des tableaux noirs, ou expliquer le fonctionnement énergétique de machineries si complexes qu'elles semblaient presque irréelles.

Ils finirent par atteindre une zone reculée du bâtiment, qui était présentée par une pancarte sous la simple appellation « ATELIER ». Il semblait y avoir moins de monde dans cette partie de l'académie, qui était réservée aux étudiants les plus avancés dans leurs cursus, et aux chercheurs, qui travaillaient ici sur les inventions de demain.

Valkeyrie put contempler nombre de machineries et d'appareillages dont elle ne saisissait pas l'utilité exacte, mais qui l'impressionnèrent énormément par leurs dimensions, et par la rigueur de leur assemblage. A la différence des bricolages instables presque comiques qu'elle avait pu croiser dans les rues de la ville, et dans les couloirs de l'académie, ces constructions reflétaient un professionnalisme qui forçait le respect. Un peu intimidée, la lapine força le pas, et saisit le bras de Ziegelzeig, afin de progresser à ses côtés dans cet environnement qui, par son étrangeté futuriste, l'inquiétait un peu.

Ils débouchèrent sur une arrière salle où un petit groupe d'étudiants était réuni autour d'un professeur, qui semblait en pleine expérimentation. L'enseignant était un homme de taille colossale, aux épaules larges et musculeuses et présentant un ventre en ballon aux dimensions non moins impressionnantes. Entièrement chauve, il disposait, pour contrebalancer, d'une barbe noire épaisse et fournie, bien taillée, qui recouvrait la moitié inférieure de son visage, et descendait presque jusqu'à sa poitrine. Sur ses yeux, il avait équipé une sorte d'appareillage étrange, assemblage mécanique extrêmement complexe, qui englobait deux verres oculaires de couleur bleutée, bardés de petits cadrans de mesure. Il portait un t-shirt blanc, sale et usé, recouvert de traces de cambouis, sous un tablier de travail, dont les multiples poches débordaient d'outils étranges, aux fonctionnalités mystérieuses. Sur ses mains, il avait équipé deux énormes gantelets métalliques, recouverts d'étranges capteurs, eux-mêmes reliés à des câbles qui retombaient au sol, et couraient jusqu'au fond de la salle, où ils disparaissaient dans l'ombre. Devant lui, flottait un bloc de matière brute, d'un noir de geai, qui se voyait bombarder d'arcs électriques violacés, caractéristiques de l'énergie d'étherite, provenant de deux pilonnes mécaniques transversaux, qui surplombaient la salle.

Les étudiants qui l'observaient étaient extrêmement attentifs et concentrés, prenant des notes précises sur leurs calepins, tout en se focalisant sur les détails de l'expérimentation, que le professeur était en train d'expliquer :

« — Le mizzium entre en phase de résonance lorsqu'il absorbe un pourcentage d'énergie éthérée supérieur à sa propre masse énergétique. Il devient alors malléable, pour peu qu'on conserve l'éther à un point d'équilibre particulier. Voyez plutôt. »

Alors il avança ses étranges gantelets vers le bloc noir, et immédiatement, les arcs électriques d'étherite vinrent frapper l'appareillage mécanique, dont se mit à jaillir une flambée d'étincelles. Malgré le choc extrêmement violent, le professeur resta ferme et stoïque, laissant les gantelets se charger en énergie, processus qui fit résonner un étrange et inquiétant bourdonnement dans l'espace confiné de la salle. Alors, il se mit à caresser délicatement la surface noire du morceau de mizzium qui flottait devant lui, et à ce simple frôlement, la matière ondula et se déforma, suivant les courbes imposées par le mouvement des gantelets. Un murmure de stupéfaction admiratif émana du groupe d'étudiants, auquel le professeur réagit en hochant la tête, poursuivant son explication :

« — La capacité de déformation du mizzium est alors de cent pour cent. Sa structure moléculaire perd ses propriétés solides, et se modifie sous la friction d'une énergie éthérée chargée et constante. »

D'un mouvement habile des mains, le professeur fit rouler la matière noire sur elle-même, afin de lui donner une forme sphérique presque parfaite. Valkeyrie, qui ne comprenait pourtant rien aux éclaircissements qui accompagnaient la démonstration, n'en était pas moins ébahie. La bouche ouverte et les yeux écarquillés, elle observait ce phénomène qui lui semblait à la limite du surnaturel.

« — Une fois la manipulation achevée, poursuivit l'enseignant, il suffit de décharger brutalement le mizzium pour qu'il conserve la forme appliquée tout en retrouvant sa rigidité originelle. »

Et pour le démontrer, il éloigna simplement ses gantelets, avant de se retourner vers un petit poste de contrôle qui se trouvait à ses côtés. Il actionna un interrupteur pour déconnecter le flux d'énergie éthérée qui bombardait toujours la sphère noire, et dans un bourdonnement sonore, les arcs électriques disparurent. Le mizzium demeura pendant encore une demi-seconde en l'air, avant de retomber lourdement au sol, qu'il heurta dans un bruit fracassant. La boule noire, à présent dure comme de la pierre, roula alors sur quelques centimètres avant de s'immobiliser aux pieds du groupe d'étudiants, qui continuait à prendre note avec intérêt.

L'enseignant décida donc de conclure sa démonstration :

« — Voilà, grosso modo, comment fonctionne le principe de contorsion d'Horos. Pour demain, je veux qu'en plus de vous entraîner à la manipulation électro-éthérée du mizzium, vous me développiez un compte rendu argumenté des applications possibles de ce principe énergétique. Ce sera tout pour aujourd'hui. Merci pour votre attention, jeunes gens. »

Echangeant alors bruyamment autour du contenu du cours, les étudiants quittèrent peu à peu la salle, visiblement impressionnés et enthousiastes. Lorsqu'ils furent tous sortis, les trois urksas s'avancèrent vers l'humain bedonnant, qui était alors occupé à reprogrammer certains paramètres de la console de contrôle qu'il avait utilisé.

Lorsqu'il se rendit compte de leur présence, il se figea un instant, avant de se redresser. D'un geste précis du doigt, il releva ses étranges lunettes de son nez, et écarquilla les yeux, dévisageant Ziegelzeig, qui s'avançait toujours vers lui. Alors, le professeur éclata d'un rire gras, avant de se précipiter vers l'urksa.

« — Ha ! Parbleu ! Revoilà ce foutu renard ! »

Il s'accroupit pour se mettre à sa hauteur, et le serrer dans ses bras. Valkeyrie tressaillit en se rendant compte, par ce mouvement, à quel point l'homme était grand et baraqué.

Leur étreinte amicale achevée, Ziegelzeig se recula légèrement, un sourire sincère au museau.

« — Gormekh ! Ça me fait tellement plaisir de te revoir !

— Et moi donc, mon ami ! »

Il s'agissait donc de Gormekh. Bien entendu, Valkeyrie s'en était douté, bien qu'elle ne l'ait pas du tout imaginé ainsi. Alors, l'homme se tourna vers Alix, qui lui souriait, et il écarta les bras pour l'inviter à l'étreindre. La renarde se précipita vers lui en riant, tandis qu'il déclarait :

« — Et voilà la toute belle ! La magnifique nymphe des bois ! Comment vas-tu, princesse ?

— Ça peut aller, Gormekh. Et toi ? »

Le professeur se redressa en se grattant la tête, légèrement pensif.

« — Aussi bien que possible, je dois avouer. Et… »

Il interrompit sa phrase en voyant Valkeyrie approcher, un peu intimidée. Elle lui arrivait à peine au bassin, si on ne tenait pas compte de ses oreilles, qu'elle avait de toute manière plaqué dans son dos.

Gormekh sourit, légèrement intriguée, la contemplant rapidement avant de demander :

« — Eh bien ? A qui ai-je l'honneur ? »

Valkeyrie lui tendit poliment la patte, qu'il serra de bon cœur entre ses énormes paluches. Ce geste de politesse effectué, la lapine répondit :

« — Valkeyrie Constantine, monsieur. Ravi de vous rencontrer. Zieg m'a beaucoup parlé de vous.

— Ah oui ? J'espère qu'il a été élogieux, alors ! Je ne voudrais pas qu'il ait minimisé ma grandeur auprès d'une aussi charmante personne. »

Un peu gênée par ses propos, ne sachant pas s'il plaisantait ou s'il se montrait d'une sincérité exubérante, elle répondit :

« — L'éloge serait un mot faible. Mais il n'aurait pas eu besoin de le faire pour que je comprenne l'importance de ce que vous avez fait pour lui. »

Elle s'inclina alors respectueusement, sous le sourire du professeur, visiblement touché par le compliment. Il tourna alors le visage vers Ziegelzeig, faisant un petit mouvement de la tête en direction de Valkeyrie :

« — Elle me plaît bien, cette petite. »

Le renard haussa légèrement les épaules, comme pour confirmer, et avant qu'il ait pu répondre quoique ce soit, Gormekh le saisissait sous les aisselles et le soulevait en l'air, comme s'il n'était rien de plus qu'un petit enfant. L'expression blasée de Ziegelzeig en dit long par rapport à ce mouvement, auquel l'habitude semblait l'avoir acclimaté, bien qu'il ne cautionnât visiblement pas. Le professeur scruta les prothèses d'un œil expert, pendant un petit moment, avant de finalement se diriger vers son bureau, le renard toujours sous le bras. Valkeyrie et Alix échangèrent un regard atterré avant de finalement éclater d'un rire simultané.

« — Ha-ha. C'est ça, marrez-vous, déclara Ziegelzeig d'un ton maussade.

— Hmm ? Quoi ? Quel est le problème ? demanda Gormekh.

— Rien. Je passe juste pour un imbécile. Mais j'ai l'habitude… »

Le professeur le déposa sur le rebord de son bureau, avant de s'asseoir à même le sol, saisissant la prothèse gauche entre ses mains expertes. Il l'inspecta un petit moment, avant de lancer un regard de reproche au renard, qui semblait redouter son jugement.

« — Qu'est-ce que tu as foutu, stupide urksa ? Tu veux te retrouver avec le piston en travers du colon, ou quoi ? »

Ziegelzeig, un peu gêné de se voir remonter les bretelles quant à ce qu'il avait fait endurer à ses prothèses au cours des derniers jours, ne trouva rien à répondre. Gormekh poussa un soupir de lassitude, avant de tirer vers lui une mallette d'outillages qui traînait sous son bureau. Il la déverrouilla d'un mouvement rompu par l'habitude, avant de se saisir d'une étrange pince, et de commencer à travailler sur les jambes mécaniques du renard. Alix et Valkeyrie s'approchèrent alors, restant à distance respectueuse afin de ne pas le gêner. Tandis qu'il œuvrait au réglage des prothèses, Gormekh demanda :

« — Tu es venu pour que je te règle ça ? J'ai travaillé à quelques améliorations que je pourrais t'installer, si tu le souhaites. Un alliage plus léger pour la coque externe… Et un nouveau système de ressors à pression, pour améliorer un peu ton confort au niveau de l'amorti. »

Le renard hocha la tête avec gratitude, avant de répondre :

« — Tout ce que tu veux, tant que je peux continuer à courir. »

Gormekh secoua la tête en poussant un nouveau soupir d'exaspération.

« — Il parle de courir, cet animal ! Ces prothèses étaient supposées te permettre de te tenir debout, pour le mieux. Je ne sais pas comment tu as réussi à t'y acclimater au point de pouvoir te mouvoir naturellement dessus. C'est sans doute parce que je suis génial, je suppose… Et que mon propre talent dépasse mes suppositions. Mais à voir l'état dans lequel tu les as mis, il est clair que tu surestimes tes propres capacités ! »

Il souleva alors la prothèse sur laquelle il travaillait, afin qu'il comprenne ce à quoi il voulait faire référence, avant d'ajouter :

« — Et surtout, tu surestimes la fiabilité de ces engins ! »

Il laissa passer un petit silence, pour que le renard puisse intégrer ce qu'il venait de lui dire, avant de poursuivre ses remontrances :

« — Ces prothèses ne remplaceront jamais tes jambes. Je te l'ai déjà dit ! Alors arrête d'agir comme un imbécile, et ménage-toi. Je te rappelle que ces trucs sont reliés à tes nerfs. Si tu les abimes, tu risques de ne plus rien ressentir jusqu'à la taille… Et là, terminé les ballades. Tu finiras alité à vie. C'est ce que tu veux ? »

Ziegelzeig baissa la tête, dépité. Valkeyrie, pour sa part, fut horrifiée par ce que Gormekh venait indirectement de lui apprendre. Elle avait toujours considéré que les prothèses du renard faisaient partie intégrante de ce qu'il était, puisqu'elle ne l'avait jamais connu autrement. Pour elle, ces éléments étaient une parcelle presque naturelle de son être. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'elles soient une source de danger potentiel pour lui, et elle s'en voulut de l'avoir laissé agir inconsidérément un si grand nombre de fois.

Alors, le renard répondit :

« — Excuse-moi, Gormekh. J'en prends soin et j'y fais attention, je te le promets… Mais ces-derniers temps, il y a eu quelques cas de force majeure.

— En prendre soin et y faire attention ? rétorqua le scientifique. Ce n'est pas ce que je te reproche, imbécile. C'est de ta santé dont il faut prendre soin. Et c'est à toi qu'il faut faire attention. »

Un silence lourd tomba entre eux, et pendant plusieurs minutes, alors que Gormekh effectuait quelques réglages qui lui semblaient urgents, personne n'osa reprendre la parole. Finalement, ce fut le scientifique qui rompit le mutisme général, en se redressant :

« — Je vais te préparer les quelques améliorations dont je t'ai parlé. Tu pourras repasser un peu plus tard, si tu veux, et je t'installerai ça. »

Le renard hocha la tête, avant de répondre :

« — Merci, Gormekh. Mais ce n'est pas pour mes prothèses que nous sommes venus te voir aujourd'hui.

— Ah oui ? Et pour quelle raison, alors ? »

Soulagé de pouvoir enfin changer de sujet, Ziegelzeig redescendit du bureau d'un bond agile, avant d'extraire de sa sacoche de transport le transmetteur longue-distant qu'il y avait rangé depuis si longtemps, dans l'espoir de pouvoir le lui présenter. Ce moment était enfin arrivé.

« — J'ai trouvé ça en possession d'un type qui n'avait aucune raison de l'avoir. On pense que c'est lié à une affaire très importante, qui concerne la nation urksa toute entière. Je t'en prie, dis-moi que tu sais ce que c'est ! On est venu jusqu'ici rien que pour ça. »

Gormekh prit l'appareil entre ses mains et le jaugea du regard, l'air pensif. Pendant une demi-seconde, les cœurs de Valkeyrie et de Ziegelzeig se figèrent. Si le scientifique leur avouait ne rien savoir de cet engin, tous leurs espoirs tomberaient à l'eau, et ils n'auraient plus aucune piste valable à suivre pour remonter jusqu'aux responsables des évènements.

Finalement, le technomancien se racla la gorge, avant de répondre :

« — On appelle ça un « Comtalk ». C'est un émetteur-récepteur longue portée, qui fonctionne sur le principe du talkie-walkie… Mais en plus perfectionné. On en a fabriqué des plus performants, depuis l'édition de cette série. »

Ne pouvant retenir son excitation, Valkeyrie s'avança vers lui, les yeux pleins d'espoir.

« — Vous voulez dire que vous êtes à l'origine de leur conception ?

— Pas moi directement, répondit Gormekh. Même si j'ai travaillé sur le projet, il y a quelques années. Mais c'est bien l'académie qui les produit, si c'est ce que vous voulez savoir. »

Ziegelzeig et Valkeyrie échangèrent un regard soulagé, avant de sauter dans les bras l'un de l'autre, trop heureux pour se contenir d'avantage. Un peu dépité, Gormekh tourna un regard interrogateur vers Alix, qui se contenta d'hausser les épaules en guise de réponse. Alors le scientifique leur demanda :

« — Heu… Qu'est-ce qui vous met tellement en joie ?

— Le simple fait d'avoir pu remonter aux origines de cette saleté, répondit Ziegelzeig avec emportement. Dis-moi que tu peux m'apprendre à qui vous les avez vendus, et tu feras mon bonheur. »

Gormekh hocha la tête, avant de retourner le boîtier du Comtalk entre ses mains. Il émit un petit grognement, avant de déclarer :

« — Le numéro de série a été effacé. »

La lapine grimaça, croyant que c'était une mauvaise nouvelle, mais comme le technomancien continuait à observer l'appareil, elle resta silencieuse. De ses gros doigts, Gormekh fit sauter la coque métallique du Comtalk, la laissant retomber par terre. Voyant sa meilleure piste réduite en morceaux, Ziegelzeig ne put refreiner une grimace de désapprobation. Alors, le professeur retira de la carcasse une petite plaque de couleur argentée, qui devait certainement faire partie des éléments d'importance entrant dans la composition de l'appareil. Il abaissa ensuite ses étranges lunettes sur son nez, calibrant les réglages pour faire zoomer les verres optiques, et se pencha sur la plaquette qu'il tenait toujours entre ses doigts. Déchiffrant avec exactitude, il déclara :

« — Z-889-2-A46.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Ziegelzeig avec intérêt.

— Le numéro de production de l'alimentation. »

Devant le suspense qu'il ménageait, les urksas lui lancèrent un regard suppliant, auquel il répondit par un sourire triomphal :

« — Grâce à ça, je peux vous dire quand cet appareil a été conçu, et à qui il a été vendu. »

Un nouveau débordement de joie échappa aux partenaires face à cette bonne nouvelle. La première depuis bien longtemps. Il leur fallut un petit moment avant de calmer leur euphorie, qui fit longuement sourire Gormekh. Néanmoins, ils en revinrent vite à l'essentiel, Ziegelzeig finissant par déclarer :

« — Je ne vais pas te mentir : on a besoin de ces informations. Ça pose un problème, si tu nous les transmets ? »

Passant ses doigts dans sa barbe touffue, le technomancien sembla y réfléchir un petit instant, avant de répondre :

« — Eh bien, si ça devait en poser un, je serais prêt à en assumer les responsabilités. »