He's my best friend
Extrait du journal Intime de Ranfan
Cher journal,
Aujourd'hui est un jour très particulier pour moi : c'est l'anniversaire de mon entrée au service de la famille dominante du clan Yao !
Il y a treize ans, on m'a présentée pour la première fois à celui que je devrai protéger au prix de ma vie si nécessaire : Lin Yao, le douzième fils de l'empereur. Il a mon âge, et c'est à présent l'héritier officiel du trône impérial de Xing. Quand je l'ai rencontré pour la première fois, j'avais six ans ; mais depuis que j'étais assez grande pour me tenir debout, on m'en parlait à longueur de journée : comme quoi il était le dernier espoir de notre clan, qu'il allait tous nous tirer de notre misère, et que c'était mon devoir de devenir son outil le plus fiable en perfectionnant mon corps et mon esprit.
J'étais loin d'être enthousiaste. Vous comprenez, j'étais plutôt une petite fille calme, qui aurait sûrement préféré pouvoir jouer à la poupée et rêver du prince charmant. A la place, je me suis retrouvée à apprendre les arts martiaux, le maniement des armes et les diverses stratégies permettant d'étriper méthodiquement n'importe quel ennemi en quinze secondes chrono. A cinq ans, j'étais tout à fait capable d'étaler n'importe quel malandrin.
Bref, à six ans, on m'a enfin présentée à « l'espoir du clan Yao », au « très puissant prince Lin ». On ne me l'avait jamais décrit, jamais dit quel âge il avait. Dans ma tête je me le représentais comme un grand guerrier ou bien comme un gros aristocrate inaccessible et très riche. J'étais donc un peu nerveuse en entrant dans le palais. Et quelle ne fut pas ma surprise de voir un garçon de mon âge, vêtu assez simplement, attablé sans manières devant un poulet rôti et mangeant comme un ogre.
On m'avait fait apprendre par cœur un petit discours de fidélité, que j'étais censée dire après qu'il ait lui aussi récité les paroles de circonstance. Je n'ai jamais eu l'occasion de le dire, ce fameux discours, vu que la seule chose qu'il m'ait dite en me voyant arriver fut « Salut ! Assied-toi et viens manger, c'est super bon ! », avec son éternel sourire.
Autant pour mon idée un peu romancée de « l'espoir du clan Yao ».
Je découvris bien vite que maître Lin n'était pas très conforme à l'idée générale que l'on se fait de l'aristocrate de Xing, à savoir froid, compassé et obsédé par le protocole. C'était plutôt un gamin sans complexe, mangeant et dormant autant que possible (et principalement pendant les cours ou les cérémonies) et visiblement pas gêné par la différence sociale existant entre nous. De par mon devoir de garde du corps, je devais manger avec lui, dormir dans la même pièce, aller où il allait, même jusque dans son bain (enfin, jusqu'à ce que l'âge fasse que ce ne soit plus envisageable) ; et durant tout mon entraînement, on m'avait seriné sur tous les tons à quel point il était important que je sache m'effacer, faire oublier ma présence au grand prince Lin qui n'avait sûrement aucune envie de m'avoir sans arrêt dans les pattes.
Mais maître Lin ne se comporta pas du tout comme prévu. Plutôt que de me considérer comme un objet ou une servante, le petit garçon enthousiaste et bon enfant qu'il était fit de moi sa camarade de jeux par excellence, faisant fi des critiques et des remontrances de son entourage. Notamment une fois, où il m'avait entraînée dans une partie de gendarmes et de voleurs, et où un paquet de gouvernantes, de professeurs et de maîtres des cérémonies était arrivé pour lui faire la morale au sujet de sa conduite. Et c'est là que je découvris un autre aspect de sa personnalité : maître Lin ne fait référence à son rang que lorsqu'il doit faire entorse à la tradition attachée au dit rang. Le petit prince de six ans se planta donc de toute sa (faible, à l'époque) hauteur devant les gêneurs et leur expliqua sans prendre de gants ce qu'il pensait au juste de leur bienséance, de son rang et de ce qu'il convenait de faire ou non. Le tout sans omettre de placer toutes les trois phrases « moi le grand prince de Xing » ou bien « le chef du clan Yao ».
Son auditoire pétrifié s'est littéralement liquéfié sur place et a battu en retraite en s'excusant platement. Lin est revenu tout naturellement et m'a aimablement annoncé que j'avais perdu en m'attrapant par le bras. On ne nous a plus jamais ennuyés sur ce chapitre. Il n'empêche que mon entraînement (on pourrait presque dire endoctrinement) a porté ses fruits, de sorte que j'ai toujours eu du mal à suivre maître Lin dans son insouciance permanente.
Insouciance qui n'était qu'une façade, au demeurant : derrière son sourire optimiste, maître Lin avait toujours à l'esprit l'écrasant poids de sa mission. C'est d'ailleurs pour ça qu'il faisait beaucoup d'efforts pour faciliter notre tâche, à mon grand-père et moi.
Mais c'était loin d'être suffisant : Maître Lin est une vraie source de problèmes n'attendant que l'occasion de se lâcher. Je peux me rappeler de quelques situations rigoureusement impossibles où il nous avait fourrées sans s'en rendre compte. Enfin, je l'espère pour lui. Parce que s'il s'avère qu'il était parfaitement conscient du tracas qu'il nous a donné, croyez-moi que Prince ou pas, ça va barder pour son matricule.
Quand il avait treize ans, maître Lin m'a dit que, dans l'optique de son entraînement, il avait besoin de s'essayer à l'infiltration d'un bâtiment, et qu'il souhaitait que je lui donne un coup de main. Moi, sans me douter de rien, j'acceptais, ravie que le prince prenne à cœur son entraînement. La cible était la troisième salle du sous-sol du bâtiment réservé aux fonctionnaires. Nous devions entrer dans ce bâtiment en évitant d'être repérés par les gardes qui repoussaient toute personne étrangère au service, et repartir en emportant une preuve de notre passage. Notre 'mission' fut plus qu'une réussite : non seulement nous entrâmes comme des fleurs dans le bâtiment le plus hermétique de tout le palais, mais en plus il s'avéra que notre salle-cible était l'endroit où tous les fonctionnaires corrompus se rassemblaient afin de 'prendre une pause', en fumant diverses substances illicites à Xing, et où ils percevaient les nombreux pots de vins inhérents à leur profession. A ce stade, j'essayai de convaincre maître Lin de faire demi-tour, mais avec l'entêtement qu'on lui connaît celui-ci refusa de partir avant d'avoir récupéré une preuve, à savoir le document que l'un des ministres véreux avait signé avec un des chefs des brigands de Xing afin de s'assurer un contrôle absolu de la contrebande en provenance d'Amestris. Pour fêter leur accord, le ministre ordonna que l'on aille chercher « les filles », sans se rendre compte que deux silhouettes se faufilaient en direction de la table où il avait laissé traîner l'important document. Même si j'aurais préféré éviter de voir ce qui se passa ensuite, l'arrivée « des filles » eut l'avantage de distraire les gardes et les diverses personnes présentes, de sorte que nous pûmes sortir de là sans encombre, emportant avec nous le document que nous nous empressâmes d'aller donner au grand Chambellan. Quand nous évoquâmes par la suite l'incident, maître Lin regretta simplement que je ne porte pas le même genre de tenue que les femmes que nous y avions vues. Il y a vraiment des fois où je me demande s'il est vraiment aussi innocent que ça.
Un autre trait gênant de notre prince est qu'il s'évanouit continuellement s'il n'a pas assez mangé. C'est assez embêtant, surtout que nous n'avons aucun signe avant-coureur qui nous permette d'éviter de partir sans lui.
Je ne parle même pas de l'équipée à Amestris dans notre recherche de la pierre philosophale, où notre prince risqua bien plus que sa vie pour trouver la vie éternelle.
Mais quoi qu'il puisse arriver, je ne pense pas pouvoir jamais en vouloir à maître Lin. Il a cette façon de s'excuser, avec un sourire désarmant de naturel, qui fait qu'on ne peut que laisser tomber en murmurant « irrécupérable » d'un ton amusé. D'autant qu'avoir passé autant de temps ensemble, ça crée des liens… J'ai même eu récemment une conversation assez sérieuse, entre quatre yeux, avec mon grand-père au sujet de la relation que j'avais avec maître Lin. Soi-disant pour qu'il sache « à quoi s'en tenir concernant la dernière mesure de sécurité nocturne du prince Lin ».
Je lui ai pourtant dit et répété que c'était l'idée du prince, que j'avais accepté uniquement parce que je n'avais pas les idées très claires à ce moment-là (ça ne rate jamais avec maître Lin ; laissez-lui une ouverture, il en profitera aussitôt, et vous vous en mordrez les doigts), et qu'en plus jamais il ne s'était passé quoi que ce soit de compromettant. Son air mi-figue mi-raisin m'a donné la sale impression que je ne l'avais pas convaincu.
Enfin quoi, ce n'est pas parce qu'il est prince héritier de Xing, très beau, avec un charme fou, une dévotion sans faille à son peuple, une noblesse d'esprit incroyable, et parce qu'on a vécu des choses incroyables ensemble, se sauvant mutuellement la vie à d'innombrables reprises, que je vais tomber amoureuse de lui !
Là je vais devoir te laisser. Je l'entends qui m'appelle à l'autre bout de ses appartements. Tel que je le connais, il a encore une fois préparé lui-même un petit dîner festif pour cet anniversaire si particulier. « Le plus beau jour de sa vie », comme il l'appelle. Allez savoir pourquoi, quand je l'entends dire ça je ne sais jamais à quoi m'en tenir…
C'est comme cette histoire de concubines impériales : chaque clan doit fournir une épouse à l'empereur afin qu'elle porte ses enfants. Maître Lin a d'ores et déjà annoncé qu'il se refusait à cette pratique (surtout utilisée pour permettre aux divers clans d'avoir un accès au pouvoir), qu'il ne se marierait qu'avec une seule femme. Quand les chambellans lui ont demandé s'il désirait qu'ils fassent venir toutes les princesses à marier des différents clans, il a dit :
« Ce n'est pas la peine, je me débrouillerai bien tout seul.
- Mais votre altesse, comment ferez-vous votre choix ? Ne voulez-vous donc pas que nous sélectionnons quelques candidates selon vos critères ?
- Non, merci. Mes critères reposent essentiellement sur les choses vécues ensemble, donc je suis seul juge en la matière. »
Une de mes amies servantes m'a juré qu'elle l'avait vu, alors qu'il disait cela, jeter un coup d'œil rapide comme l'éclair dans ma direction…
Bon, il faut vraiment que j'y aille avant que l'envie ne le prenne de venir voir ce que je suis en train d'écrire. De plus, à l'odeur je peux dire que son repas sera un brin brûlé. Mais comme d'habitude, je le mangerai « avec plaisir ».
Qu'est-ce que l'on ne ferait pas pour son meilleur ami !!
