"Sirius a toujours été un garçon intelligent. Peut-être même brillant. James a des facilités. Une mémoire d'éléphant et un sens inné de ce qui entre dans une potion, du mot qui sonne juste dans une incantation et de ce qui conduit à la catastrophe.
J'ai toujours trouvé dommage qu'il n'applique pas cette intuition à sa vie quotidienne. Parce que question catastrophe, je ne vois pas ce qu'on aurait pu mettre de pire que moi et Sirius dans le même chaudron.
Peter a pour sa part un pragmatisme qui relève pratiquement du génie. C'est le genre de personne qui survit à tout le monde sans même y penser. Le genre de personne qu'on ne remarque qu'à la fin parce qu'il ne reste plus que lui.
Mais Sirius, c'est tout autre chose. Je pense que ça lui aurait fait du bien d'être moins intelligent. Plus normal. Peut-être que si son cerveau n'avait pas tourné à plein régime en permanence, il n'aurait pas autant ressenti le besoin de faire des choses épouvantables en permanence.
Des choses qui ont failli tous nous tuer plus d'une fois et pour lesquelles nous ne pouvons même pas lui en vouloir. Parce qu'il est Sirius et que son esprit fonctionne d'une façon qu'aucun d'entre nous n'est capable d'appréhender.
D'une façon que lui-même est incapable de contrôler."
Extrait du journal de Remus Lupin
XXX
Chapitre 21 :
Bientôt
James resta debout devant le lit, ne sachant s'il devait relâcher le rideau et faire semblant de n'avoir rien vu ou courir à l'infirmerie chercher madame Pomfrey en priant pour qu'aucun d'entre eux ne soit expulsé.
Parce qu'il était presque certain qu'avoir l'air aussi calme quand on avait les jambes arquées et couvertes de poils gris tressautant sur son couvre-lit devait être illégal.
- Sirius ? appela-t-il finalement d'un ton incertain.
Le garçon leva la tête de l'un des livres ouverts qui recouvraient littéralement son lit et lui jeta un regard exaspéré.
- Quoi ? répondit-il.
- Euh... Tu...
James désigna les membres déformés d'un geste fataliste, essayant de ne pas remarquer la façon dont ils bougeaient comme si tous les nerfs avaient été déconnectés et rebranchés dans le mauvais ordre.
- Qu'est-ce que tu fiches ?
- J'essaye de me transfigurer, répondit Sirius, comme si c'était la chose le plus naturelle du monde. Mais le contre-sort ne marche pas.
James se sentit blêmir.
- Je vais chercher quelqu'un. Pomfrey, McGonagall ou...
Sirius écarta une pile de livre. Tous sur la lycanthropie.
Évidemment, pensa James. Il fallait que ça ait un rapport avec Remus.
- Ramène-toi et ferme le rideau, commanda Sirius.
James n'hésita qu'un instant avant de se glisser sur le lit. Il laissa le rideau se refermer derrière lui, mais il prit garde à ne pas toucher les membres poilus dont les soubresauts menaçaient de faire tomber Créatures sauvages du XXème siècle tome IV : le loup-garou, ce monstre inconnu de la pile à l'équilibre précaire sur laquelle il reposait.
James lança un silencio sur le lit. Sirius se moquait peut-être de ce que ses camarades de chambre pensaient de lui, mais ce n'était pas son cas.
- Alors, qu'est-ce que tu fais ? répéta James, essayant d'imprégner sa voix de tout le sérieux dont il était capable.
Sirius désigna de sa baguette le livre ouvert sur ses genoux.
James se pencha, évitant un tibia poilu de quelques millimètres, et tourna le livre vers lui.
- Hmm, tu sais que ce sort est fait pour transformer une table en loup.
Sirius leva les yeux vers lui. Des yeux brillants, presque fiévreux.
- Oui, dit-il.
- Et l'idée t'es venue de lancer ce sort sur tes jambes parce que...
- Ça aurait dû marcher, dit Sirius. J'avais altéré légèrement le sort, tu vois ? Là, juste cette partie.
Il poussa un morceau de parchemin vers James. Une partie de l'incantation était raturée. James soupira. Au milieu de ces livres et de ces parchemins, Sirius ressemblait d'un coup à l'un de ces sorciers fous sorti tout droit d'un livre pour enfants. Un de ces sorciers qui passaient leur vie à rechercher le secret de la vie éternelle, de la pierre philosophale ou d'une autre de ces âneries avant de mourir pauvre et seul entouré de sang de dragon et de rates de lama.
Quoi qu'il ait essayé de faire, il était évident que Sirius ne reconnaître jamais qu'il s'agissait d'une mauvaise idée.
- D'accord, dit James d'un ton apaisant. On va arranger ça.
Il leur fallut près de deux heures pour trouver le contre-sort. Ils avaient manqué l'heure du dîner. Ça n'avait pas beaucoup d'importance, ils pouvaient toujours aller à la cuisine plus tard. Néanmoins, James aurait apprécié un mot de remerciement pour ses efforts. Au lieu de quoi, Sirius recommença à farfouiller fiévreusement dans ses livres dès qu'il eut retrouvé l'usage de ses deux jambes.
- Sirius, commença prudemment James. J'ai compris que tu essayais de te changer en loup. Mais pour quoi faire ?
C'était encore un de ces trucs pour essayer de rentrer dans la tête de Remus, il en aurait mis sa main à couper.
- Pour voir le loup, dit Sirius. J'ai étudié la question et le loup attaque tous les êtres humains, sans exception. Remus me réduirait en une bouillie sanglante et lécherait mes restes du sol même si on était mariés.
James essaya de prétendre qu'il n'avait pas entendu cette dernière phrase, qui contenait deux des idées les plus perturbantes qui avaient jamais atteint ses oreilles.
- Mais d'après les spécialistes, le loup peut parfaitement cohabiter avec un autre animal.
- Donc, tu essayes de te transformer en loup pour rendre une visite de courtoisie à Remus à la pleine lune, reprit James, lentement.
Sirius le regarda sans cligner des yeux durant un temps qui parut infini à James. Il choisit de prendre cela pour une affirmation.
Ça n'avait aucun sens. Mais de la part de Sirius, essayer de voir le loup était assez logique. Cohérent avec la façon dont il s'enroulait autour de chaque aspect de Remus comme certaines plantes rampantes envahissent des arbres pour en extraire la moindre goutte de substance vitale.
- Et après ? demanda James.
- Après quoi ?
- Quand tu auras vu le loup, qu'est-ce que tu feras ?
Sirius haussa élégamment les épaules et renvoya une mèche de cheveux un peu trop longue derrière son épaule. Il ne prenait jamais la peine d'entretenir sa coupe de cheveux pendant l'année scolaire. Au lieu d'aller la faire rafraîchir chez "Magistyle - coupe expresse" à Hogsmeade comme la plupart des garçons de leur année, il se contentait d'attendre les vacances dont il revenait toujours avec une coupe courte et une robe neuve,.
Sirius se pencha soudain vers James, chuchotant avec excitation.
- Je veux le voir, James. Je veux vraiment, vraiment le voir.
James s'humecta les lèvres, mal à l'aise.
- Tu ne peux pas te transformer en animal comme ça, dit-il. McGonagall nous a dit que c'était impossible quand elle nous a fait son truc d'animagus, tu te souviens ?
Il s'arrêta. C'était ça la seule solution. Et c'était impossible. Voilà qui serait sûrement un soulagement pour Remus Lupin.
- En fait, il n'y a que l'animagus, dit-il.
Il ne savait pas si c'était par pure méchanceté ou juste pour voir jusqu'où Sirius était capable d'aller qu'il continua à parler.
- Pourquoi tu n'essayerais pas ?
- L'animagus ? demanda Sirius.
Il secoua la tête.
- Trop long, dit-il. Des années. Des années, James !
Il se retourna vers James et le regarda avec solennité, comme s'il lui faisait une promesse.
- Je n'attendrai pas des années, dit-il.
Et malgré toute la terreur que ce serment inspirait à James, il le crut sans difficulté.
Il frémissait jusque dans la moelle de ses os à l'idée de ce dont Sirius était capable quand il voulait quelque chose avec autant de désespoir qu'il voulait Remus Lupin.
Il tapota le couvre-lit avec une bonhomie feinte.
- Bon, je meurs de faim. On va à la cuisine, avec la cape ce sera du gâteau. C'est le cas de le dire !
Sirius ne rit pas. Il se leva et le regarda sortir la cape d'invisibilité de sa malle avec un air pensif qui ne présageait rien de bon.
Il avait une idée.
James voulait bien être piétiné par un dragon s'il lui demandait laquelle.
XXX
Sirius regarda sa montre une nouvelle fois. L'aiguille n'avançait pas. Il aurait juré qu'elle était cassée s'il n'avait pas déjà vérifié six fois.
Ses mains tremblaient. Elles tremblaient depuis la veille au soir et il n'arrivait pas à retrouver la maîtrise de son corps. Il avait fini par arrêter d'essayer.
Aucune importance. La nuit tomberait dans deux heures et vingt-trois minutes.
C'était encore trop long.
Il avait regardé sa montre, avait tremblé et s'était agité dans sa chaise toute la journée, jusqu'à n'être plus qu'un amas de membres animés de tics. Remus ne l'avait pas regardé, bien sûr. Remus ne le regardait jamais quand il n'y était pas obligé, encore moins les jours de pleine lune où il trébuchait jusqu'à sa transformation comme un aveugle lâché en terre inconnue. Mais il avait eu une façon de ne pas faire attention à lui qui suintait la méfiance. Quand Sirius s'était assis à côté de lui au déjeuner, il avait presque tressailli. Ça avait été quasiment imperceptible, à peine un frémissement de ses muscles sous sa robe élimée et trop grande.
Cependant, Sirius l'avait senti. Il avait eu envie de le serrer dans ses bras jusqu'à ce qu'il se débatte, griffe et morde, de lui murmurer à l'oreille qu'il serait là ce soir. Qu'il verrait le loup. Qu'un jour, il le dominerait d'une façon ou d'une autre.
Assis sur le rebord de la fenêtre du dortoir, il balança plus fort ses jambes dans le vide. Il gardait les yeux fixés dehors, sur le ciel trop clair, ne s'en détournant que pour regarder avancer les aiguilles dorées de sa montre de poche.
Tous les autres avaient quitté la chambre quand il était revenu de ses cours de la journée. Il n'y avait pas prêté attention. Ça arrivait quelquefois. Quand il avait une idée en tête, les autres l'évitaient.
Il s'en moquait, trop occupé par ce qui bourdonnait et chantait tout au fond de sa poitrine.
Bientôt.
Bientôtbientôtbientôt.
Il lui semblait déjà voir les yeux mordorés de Remus devenir sauvages et jaunes. Il avait étudié les étapes de la transformation dans les livres de Bella, vu le corps humain se tordre et se fondre dans celui du loup sur d'innombrables pages jaunies.
Il pouvait à peine contenir son impatience à l'idée de ce à quoi la transformation de Remus ressemblerait.
De la façon dont le loup hurlerait à la lune.
Deux heures plus tard, il se leva, les jambes pétrifiées de crampes et un coude couvert d'ecchymoses. Il traversa le dortoir et ouvrit le coffre de James.
Il ressentit pincement de remord à l'idée d'emprunter son bien le plus cher sans permission. Il se rappela fermement qu'il pourrait remettre la cape à sa place le lendemain matin.
Elle ne manquerait pas à James. Et Remus ne risquait pas de l'abîmer, puisqu'il ne pourrait la voir.
Il hocha résolument la tête et empocha le tissu si lisse qu'il paraissait liquide.
Il sortit du dortoir.
Bientôt.
N/A : il m'a fallu énormément de temps pour m'y remettre (les examens prennent un temps épouvantable, c'est moi qui vous le dit). Enfin bref, je suis maintenant presque en vacances et j'ai décidé de terminer cette fichue fiction une bonne fois pour toute (sentez tout cet esprit combatif !). J'ai écrit quelques chapitres d'avance, il n'y aura donc normalement plus d'interruption intempestive avant la fin. J'espère juste que mes aptitudes fanfiction-esques n'ont pas trop rouillé durant ces longs mois d'absence...
