ENTRAÎNEMENT :
Elle se réveilla avant même que l'on ne frappe à sa porte. Elle étira ses muscles encore endoloris, demanda de la lumière et resta un instant assise sur sa chaise. Quand s'était-elle endormie ? Elle l'ignorait. Elle se sentait sèche et vide. Elle se déshabilla et fit une rapide toilette, soulagea un besoin naturel puis enfila ses vêtements. Elle considéra avec un instant l'amure qu'elle avait disposé en vrac dans un recoin de la pièce quand, échauffée par le discours de Coupe-Gorge d'hier soir, elle s'était rendue dans sa pièce et l'avait jetée de part en part. Avant elle ne s'abandonnait pas à la colère. Tout au plus se sentait-elle insultée dans son honneur mais jamais elle n'avait eu de gestes brusques. Elle repensa aux siens, à ses proches. La douleur était toujours là mais moins ténu, l'appréhension de ne pas les retrouver vivants s'était muée en une sorte de simple angoisse de circonstance qu'elle attribua rapidement à cette increvable idée qu'elle aller les retrouver vivants. Elle était dans la Compagnie, en sécurité. Par delà les frontières impériales, nul troll. Hyrule devait avoir encore assez de soldats pour supporter un assaut et avec de la chance l'Empire aurait envoyé des renforts les escorter. Un peuple en exil, une armée en miette, une noblesse symbolique, un roi sans trône. Hyrule était comme un bébé dans son berceau. L'idée la traversa comme un éclair : retourner « là bas ». Aller voir ce qui se trame. Voir les eaux monter, dévorer peu à peu la terre, la pluie s'abattre sur les murailles de la citadelle. D'une certaine manière cette tentation, aussi subtile soit-elle, avait quelque chose de morbide. Malon n'espérait pas seulement revoir sa terre encore intact. Au fond d'elle même, elle était attirée par une seule image : le pouvoir des déesses en action, semant la mort. Comment l'eau s'insinuerait dans les sillons des champs, ferait ployer les arbres, serpenterait dans les recoins pour finalement enfler et refluer, ne laissant que ruines et désolation. Elle chassa ces pensées de son esprit. Combien de temps était-elle restée là à rêver stupidement ? Elle se leva au moment ou trois coups frappèrent à la porte. Personne ne parla. Elle alla ouvrir. Elle retrouva le faciès familier de Doc et qui avait été le temps d'un rêve ce Docteur Laurie à l'humour aussi insaisissable que caustique.
« Bonjour Malon, fit-il avec gravité. Je ne vous dérange pas ?
-Non, fit-elle avec un petit sourire. Vous désirez entrer ?
-Non, fit Doc avec un geste de la main. Enfin si ! Puis-je ? »
Malon s'écarta et referma la porte derrière elle. Doc observa un instant la pièce et se tourna vers elle.
« Trancheur doit venir me prendre pour me soumettre à son entraînement, fit-elle en restant sur le seuil, se tortillant les doigts. Asseyez-vous si vous le désirez.
-Merci, fit Doc en s'asseyant sur le lit encore défait. Mais si vous voulez mon avis il vaut mieux se tutoyer. Le Capitaine veut que les liens entre chaque soldats soit les plus solidaires possibles. Je sais que vous le faites par politesse mais c'est la règle.
-Bien…D'accord, fit Malon.
-J'ai été gêné au départ aussi, fit Doc, mais ne t'en fais pas on s'y fait très vite. Au fait, j'ai fait savoir à Trancheur que je voulais te voir. Ne t'en fais donc pas il est au courant de ma venue et ne nous dérangera pas tant que je n'aurai pas fini ce que j'ai à te dire.
-Et c'est ?
-L'entraînement que va te faire subir Trancheur, fit Doc avec un soupir. C'est une méthode…on va dire pas très orthodoxe. Attend toi à prendre des coups.
Malon resta interdite, son corps secoué de nouveau par cette sensation familière de malaise extrême.
-Je suis ici en tant que médecin, fit Doc. Je dois te prévenir qu'on ne ressort pas indemne. Tu ne mourras pas mais attend toi à ramasser sévère.
-Mais…je…
-Trancheur a une philosophie bien à lui, fit Doc. La sévérité de son entraînement t'entraîne à deux choses : endurcir ton corps et ton esprit. Tu dois ressortir débarrassée de tout préjugé de nature humaine et être insensible à la douleur. Voilà ce qu'il veut faire de toi : quelqu'un qui dormirait cent fois mieux sur un lit de clous chauffés à blanc sous une pluie de sel que dans un ramassis de draps et de couettes moelleuses.
Malon resta interdite et finalement soupira.
-Rien de personnel, fit Doc. Celui qui te veut morte c'est Coupe-Gorge, pas Trancheur. Trancheur, son boulot c'est former des soldats et rien d'autre. Et c'est un militaire de carrière, ancien garde urbain d'une petite capitale de province à l'Est.
-Pourquoi vous me dites ça ? Fit Malon les bras croisés, un air colérique sur le visage. Vous voulez me terroriser c'est ça ?
Doc baissa les yeux.
-Non juste honnête, fit-il presque désolé. Trancheur ne voulait pas que je vous prévienne parce qu'il pensait que vous n'alliez pas vous concentrer après cela. Mais j'ai jugé bon de le faire parce que vous êtes un cas spécial.
-Une femme, c'est ça ? »
Elle avait craché le mot « femme ». Elle se surprit elle-même à se sentir en colère. Un sentiment avec lequel elle semblait se familiariser progressivement.
« Pas une femme, fit Doc en levant les mains, une civile. Engagée par la force des choses. Je ne peux rien faire pour vous empêcher de passer l'entraînement. Mais je peux vous donner un conseil : suivez à la lettre les ordres de Trancheur. Ne posez pas de question. Pas d'insolence. Ne montrez ni fatigue, ni irritation. Exécutez ses ordres sans discuter, ni défaillir. Et vous vous en sortirez indemne. Je pense. Trancheur est sévère quand il entraîne. C'est un despote quand il réprimande ».
Elle acquiesça. Irritée plus qu'effrayée.
« Trancheur ne fait pas de distinction entre les hommes et femmes pour en revenir à votre remarque, fit Doc en levant un doigt comme s'il se souvenait de quelque chose. Les deux sexes sont logés à la même enseigne. Evitez de vous planquer derrière votre nature de femme où soyez sûre que vous allez le regretter ».
Malon émergea dans l'enceinte du camp sous un ciel du petit matin. Doc l'avait aidé à enfiler sa tenue. Personne ne la salua ce matin. Aucun soldat ne tourna son regard vers elle. Elle n'avait été qu'une surprise, juste un éclair de fantaisie dans un monde de grisaille. Maintenant que l'effet était terminé, elle était retombé dans l'invisibilité. Par chance elle n'aperçut pas Coupe-Gorge. Trancheur l'attendait, l'air sec. Elle s'avança vers lui et il la considéra un instant.
« Tu n'es pas la première femme que j'ai entraîné, fit-il. Doc t'as expliqué ce qui t'attendait ?
Elle acquiesça. Elle aurait voulu le fusiller du regard mais elle voulait éviter à tout prix de s'attirer ses foudres. D'un geste de la tête il l'invita à la suivre.
« Doc exagère sur mes méthodes, fit Trancheur. Je suis dur mais juste. On ne va pas à la guerre avec l'esprit vacillant et la peur de se couper la main sur l'épée du connard d'en face. On va à la guerre en tant que tueur qui cherche à faire couler le plus de sang possible. La nature même de la guerre est de tuer, la nature même du soldat est donc la même. N'oublie jamais ça ».
Elle ne répondit pas.
« Répond, soldat ! Fit Trancheur.
-Oui, fit Malon en sursautant. J'ai compris.
-On va en avoir le cœur net ! ».
Il retournèrent à l'enclôt. Les chevaux n'étaient pas là. Le ciel était gris et un lait de brume s'étalait sur le sol. Trancheur leva la main et les yeux vers le ciel.
« Il va pleuvoir, fit-il. Parfait. Commençons ».
Il se tourna vers elle.
« Déshabille toi ! » Ordonna-t-il.
Elle eut l'impression que ses artères se vidaient, que son sang avait convergé en une seule fois vers son cœur pour le noyer et le presser comme une orange. Elle se souvint des paroles de Doc. Son esprit était bloqué sur un refus catégorique. Mais ses mains bougèrent d'elles même. Lentement elle défit les sangles de son armure. Trancheur s'était approché d'un abreuvoir à cheval et remplit un seau de l'eau qui s'était accumulé pendant la nuit.
« Entièrement nue ! » Précisa Trancheur.
Malon s'était arrêtée. Elle ne portait plus que les bandelettes et une culotte de toile. Son esprit s'était dilué dans une sorte de rembourrage de pensées confuses. Sa volonté assommée, elle laissa ses mains faire choir les bandages et la culotte. Le froid la dévora de part et d'autre, anesthésiant ses mains, sa poitrine.
« Parfait vient te mettre ici maintenant ! Fit trancheur en lui désignant un lieu du doigt. Et enlève moi ces bras ! »
Elle s'était couvert la poitrine et le sexe, autant par pudeur qu'à cause du froid. Elle tremblait de tous ses membres, claquait des dents, sentait l'humidité de son nez couler vers sa bouche. Le sol boueux était tiède, traversé d'éclats de froid qui lui creusèrent les pieds de sillons douloureux. Trancheur avait désigné une petite flaque sur laquelle flottait de fines couches de glace.
« Allez, entre là dedans ! » Ordonna Trancheur.
Elle s'exécuta après un instant. Les avertissements de Doc à l'esprit elle s'enfonça d'un pas vif et déterminé. Elle s'enfonça d'un seul coup jusqu'au bassin et poussa un gémissement de surprise totale. Elle avait l'impression que quelqu'un avait découpé la partie basse de son corps et qu'elle n'était plus qu'un tronc flottant. Elle sentit alors des milliards d'échardes transpercer sa peau, durcir ses jambes jusqu'au sang. Les poils de son sexe semblèrent geler sur le coup. Emportée par sa surprise, elle avait écarté ses bras de sa poitrine. Elle reçut alors le contenu du seau de Trancheur et poussa un cri. Puis il sentit Trancheur saisir ses mains et les attacher à quelque chose de long et dur. Ce quelque chose se posa sur ses épaules et recueilli également son autre main. Un bâton passant derrière sa tête accrochait maintenant ses bras, les gardant tendus. Le froid avait pris possession de son corps, la caressait de langues douloureuses. Le bout de ses seins était douloureux et sa tête était en proie à la plus épouvantable des migraines. Curieusement elle sentait un mélange de chaud et de froid la traverser. Mais la douleur était omniprésente. Fulgurante. Son corps traversé d'éclairs tremblait.
« Première leçon, fit Trancheur en allant s'asseoir sur le banc accolé à l'enclôt. Vaincre la douleur. Dans toutes les circonstances. Allez montre moi ce que tu sais faire ».
Elle restait les yeux exorbités, la bouche ouverte, la respiration presque coupée. La torture était innommable. Elle tourna sa tête vers lui. Elle avait l'impression que son cou était rouillé. Elle ne sentait pas sa peau mais sentait que ses muscles travaillaient avec difficulté.
« Ah j'oubliais, fit Trancheur. Immerge toi jusqu'au cou ! »
Elle le regarda, toujours avec cet air hagard, presque fou et implorant. Pourtant, le mécanisme instinctif qui s'était depuis peu installé en elle la fit plier ses genoux. Elle devait maintenant fournir un double effort : garder la position et tenir le coup. Elle perdit un instant le sens des réalités. Tout se brouillait autour d'elle. Elle sentait son corps basculer vers une sorte de fatigue douloureuse, quelque chose qui brisait ses forces et la poussait vers le sommeil. Sa tête basculait sur les côtés. Elle nageait dans un liquide à la fois brûlant et glacé, incertaine de sentir le sol sous ses pieds. Deux secondes après, la pluie la martela. Des gouttes froides et brûlant d'un feu de glace qui incendiaient son visage. Deux minutes plus tard, elle sentit une douleur au niveau de ses bras et de ses genoux. La fatigue musculaire commençait à la gagner. Elle ploya légèrement sur les côtés.
« A une douleur en succède une autre parfois, fit Trancheur. Le corps est un champ de bataille pour l'esprit ».
Trancheur la regardait, assis sur son banc, bras croisés, œil ferme. Pas de lubricité dans ses yeux, ni de perversité dans ses gestes. Il entraînait, tout simplement. Une vraie machine. Dénuée de toute émotion. Malon se sentit ployer. Elle n'était plus que sensations. Un poids sur les épaules, sur les jambes, son corps traversé de fourmis. Même la pluie ne semblait plus la toucher, comme si une pellicule d'insensibilité s'était abattue sur son corps. Elle ne sentait plus ses cheveux. Ils s'étaient collés en mèches épaisses sur son dos, noyés dans l'eau boueuse constellée d'étoiles de givres. Elle reprit lentement sa respiration, haletante, tenta de raccrocher son esprit à un pont vers la réalité, de maîtriser la douleur sourde qui poignardait son cerveau. Elle vit la terre, les cailloux, l'herbe qui s'élevait. Elle fixait chaque petit détail insignifiant qui s'offrait à son champ de vision, tentant d'oublier la douleur qui la torturait.
« Assez ! Ca suffira ! » Fit alors Trancheur.
Elle tourna un visage tremblant vers lui, yeux abattus, bouche désespérément entrouverte.
« Faut t'habituer progressivement, fit Trancheur en sortant son poignard. Ca ferait trop en une fois si je te gardait plus longtemps, d'autant que c'est ton baptême du feu ».
Il défit ses liens et ses bras retombèrent, inertes. Elle avait senti le poids s'envoler de ses épaules mais ses bras répondaient difficilement comme s'ils avaient été vidés de leurs substance. Elle réussit à les réunir et se les frotta vigoureusement faisant naître pour un temps éphémère une petite pellicule de chaleur sur ses muscles.
« Défaut un : tu as tiré la gueule en tombant dans l'eau, fit Trancheur. Et défaut deux : tu as mis trop de temps à comprendre le truc ! Les dernières minutes j'ai bien vu que t'essayait de te changer l'esprit pour oublier la douleur. C'est effectivement ce qu'il faut faire en premier lieu mais va falloir que ça se déclare instantanément, pas au bout de quinze minutes ! Debout ! »
Elle s'agrippa au rebord et se tira vers le haut. L'effort était insurmontable. C'est en rampant sur le sol boueux qu'elle se redressa finalement, maculée de boue tout le long de son corps. La pluie traça des sillons dedans, taillant dans la terre humide pour ne laisser derrière elle que des lignes couleur de porcelaine. Trancheur ramassa ensuite ses vêtements les plus légers et la dirigea vers l'autre extrémité de l'enclôt. Celui-ci se trouvait sur le rebord d'une colline qui descendait vers une petite plaine encerclée d'une rangées d'arbre. Trancheur la mena vers le rebord de cette plaine.
« Tu vas te rendre jusqu'à cet arbre, fit Trancheur en désignant un grand arbre tordu aux branches épaisses et noueuses. En avant ! »
Malon garda les yeux fixés sur l'arbre et s'avança à pas lents. De hautes herbes s'élevaient et formaient une savane jaunâtre noyée sous une pluie diluvienne.
« Juste une chose : interdit de reculer et de s'arrêter! Fit Trancheur. Tu recules, tu t'arrêtes un coup de bâton dans le bas du dos ! ».
Il avait dégainé une branche souple et longue, presque une cravache qu'il faisait siffler avec de vastes gestes brusques du bras. Il lui tapota finalement les fesses de l'extrémité.
« Allez en avant ! Fit-il. Et je te préviens tu iras jusqu'au bout ! Marche soldat ! »
Malon fit un pas en avant, puis un autre. La boue tendre et souple sous ses pieds fit bientôt place à une surface rocailleuse humide et polie. Trancheur lui emboîta le pas, la suivant de trois pas derrière. Elle posa enfin le pied sur une surface hérissée de petits graviers acérés et pointus et grimaça en les sentant s'enfoncer sous ses pieds. Elle ralentit l'allure mais se souvenant de la cravache de Trancheur tenta de garder un rythme constant. Elle sentit des ronges gratter ses jambes et ses cuisses. Sa toison pubienne s'accrocha à une herbe de texture cotonneuse. Elle posa un pied sur une petite pièce pointue. La douleur fut aiguë, la chatouilla presque. Elle poussa un cri et eut un mouvement de recul. Avec un claquement retentissant, elle sentit quelque chose de fin et souple mordre la chair de son dos ce qui la fit crier de plus belle.
« Avance ! Ordonna Trancheur. Avance soldat ! »
Malon sentait venir les larmes aux yeux mais les refoula. La colère semblait s'être installée en elle. Elle reposa son pied, ne sentit plus la branche et avança. Les ronces éraflèrent ses hanches et des jambes. La douleur de la cravache se dissipait mais ses pieds étaient soumis à la torture. Les pierres écorchaient sa peau et elle vit du sang couler en fines lignes depuis plusieurs écorchures. Des zébrures écarlates lézardaient ses jambes et ses hanches. L'arbre semblait se rapprocher au ralenti. Ses pieds écrasèrent des épis sauvages qui chatouillèrent ses pieds meurtris. Rapidement la douleur devint quelque chose qui lui colla à la peau. Ses pieds chauffaient, la chatouillaient de l'intérieur d'une pointe aigue. Elle sentait les goutes de sang couler le long de ses cuisses. Elle voulu croiser les mains sur sa poitrine pour la protéger mais la morsure de la cravache de Trancheur lui revint en mémoire. La boue formait des pellicules qui protégeaient par endroits mais le reste de son corps s'était zébré. Elle dut serrer les dents pour accepter les éclairs de douleurs qui zébrèrent son corps. Ce qui était pire entre le froid qui se collait à elle ou la douleur de ce sol et de ces ronces, elle ne put le dire. Elle se sentait à bout physiquement quand elle arriva enfin devant l'arbre. La douleur avait anesthésié ses sens.
« Deuxième leçon, fit Trancheur. La douleur est présente partout. Chez l'ennemi, comme dans la nature. A n'importe quel moment tu dois être prête à l'affronter».
La pluie s'était changé en crachin fin mais glacé. Il dispersa le sang en petites rigoles couleur saumon le long de son corps. Malon sentait sa tête chauffer. Son corps tremblait mais semblait insensible à la morsure du froid. Un rocher plat et bas se trouvait juste au dessous d'une large branche droite et tendue comme un bras implorant. Elle sentit une texture douce et laineuse sur ses pieds et vit que Trancheur avait lancé ses vêtements. Elle se précipita dessus comme un crève la faim sur un bol de nourriture. Elle n'y trouva qu'une culotte et qu'un pantalon de toile. Elle les enfila et retrouva un semblant d'intimité qui diminua quelque peu ses angoisses. Elle n'osait plus croiser ses mains sur sa poitrine. Sa pudeur était posée sur la plus épouvantable des sellettes qu'elle ait jamais vu et elle aurait sans doute craqué si elle n'avait pas lu dans les yeux de Trancheur sa détermination à l'entraîner et non un regard lubrique de pervers.
« Monte sur le rocher », fit Trancheur.
Malon s'exécuta. Le rocher était plat et elle sentit sous ses pieds un amas de terre, d'herbes, de graviers et d'épines formant une couche désagréable à sentit. La boue avait étouffé la plupart des objets pointus et coupants.
« Agrippe la branche et ramène les cuisses sur le ventre, ordonna Trancheur alors qu'il fouillait dans une besace pendue à sa ceinture. Garde la pose ».
Malon fit ce qu'il demanda. La branche ploya légèrement sous son poids, sans céder. Elle plia les jambes et les ramena, imitant une posture en tailleur. Son poids l'attirait vers le sol, ses mains émirent des perles de sueur. Trancheur monta derrière elle, attacha ses mains à la branche pour les fixer à l'aide de bandes de cuir. Il serra fermement le nœud et recula.
« Troisième leçon, fit-il. Former l'esprit et le corps. Trente tractions. Si tu attends plus de 30 secondes entre chaque traction, si tu déplies tes jambes, tu te prendra un coup. Je n'arrêterai pas jusqu'à ce que tu ai fait tes trente tractions ou que tu t''évanouisses. Exécution Soldat ! »
Malon inspira profondément. Elle avait écouté Trancheur non pas avec peur et appréhension mais avec concentration. La confusion régnait dans son esprit. Elle ne savait plus que faire et son être s'était résolument abandonné à une simple obéissance aveugle aux aboiements de Trancheur. Elle serra les dents et plia les bras. Les bandeaux de cuir maintenaient ses mains agrippées à la branche. Elle pouvait sentir la sueur fusionner avec le bois, coller dessus. Elle fit sa première traction, puis une deuxième. Ses bras commencèrent à demander grâce à la cinquième traction. Elle se résolut à tenir le coup. Son cœur battait dans sa poitrine. La sueur lui coulait sur le visage, le cou, la poitrine, se mêla à la pluie. Elle sentait ses muscles. Jamais elle n'avait senti autant son corps parler auparavant. Elle sentait les muscles de ses omoplates, de ses bras, de son torse. Elle laissa échapper des gémissements sourds, des gémissements étranges, sauvages, des gémissements d'effort intense qui avaient quelque chose entre le cri de rage et le râle orgasmique. Elle ne s'était jamais connu comme ca. Même les travaux à la ferme n'avaient pas été aussi éreintant. Le ranch, les cheveux, Link, Zelda, son père. Elle se focalisa sur cette image et effectua sa dixième traction. Elle rejeta l'air qu'elle avait retenu, les bras se détendirent. Elle resta un instant, pendue à l'arbre, la pluie inondant son visage, le sang lui battant aux tempes, le cerveau la brûlant. Elle hurla. Le sifflement et le claquement avaient résonné et son esprit n'avait pas eu le temps de lui en faire prendre conscience que un trait incendiaire lui déchira le dos. Trancheur ne parla pas. Elle se laissa aller, reprenant encore son souffle, essayant de neutraliser par la pensée toute forme de douleur. Un deuxième hurlement, une deuxième punition. Elle eut une montée d'adrénaline. Avec des hurlements sourds, elle poussa son corps vers le haut et se souleva une fois, deux fois, trois fois. Elle sentait ses mains et ses bras agités de tremblements violent, son dos soumis à une abominable torture. Elle brisa son esprit en fragments d'images de sa vie auxquels elle se raccrocha. Tout mais éviter la douleur. A la seizième traction, elle se laissa aller, l'esprit embrouillé, plongé dans l'obscurité d'un vertige de douleur. Elle sentit la cravache de Trancheur venir caresser son dos à sa manière mais la douleur ne se limita plus qu'à un simple picotement et une intense chaleur. Elle imaginait la baguette marquer sa chair de sillons laissant s'échapper des lignes de sang.
Elle se souvint de la guerre. De Ganondorf. De ses souffrances. Les regards lubriques jetés sur elle. La menace constante de se lever le matin pour voir un de ses chevaux emmené au loin. De voir un garde exercer une punition exemplaire sur l'un d'entre eux. Pression. Angoisse. Tension. Peur. Cauchemar. Et subitement elle fut incapable de ce souvenir de la douleur de ces jours sombres. Elle fouilla son âme, son esprit à demi-conscient des morsures de la cravache de Trancheur mais rien. Un néant. Elle ne voyait que des images sombres, de vieilles photographies de son cerveau qui aujourd'hui ne semblaient plus avoir d'âme. De simples images qu'elle contemplait d'un œil neutre, indifférent. Elle fouilla, creusa, prospecta dans ses souvenirs à la recherche de quelque chose qui lui avait infligé une douleur comparable à celle qu'elle ressentait à ce jour. Mais aucun souvenir ne fut assez percutant pour lui faire oublier sa torture. Les griffes du Troll déchirant sa chemise, l'annonce de la destruction d'Hyrule, sa rage contre les déesses, tout cela semblait avoir disparu. Non pas disparu, vidé. Comme des ballons autrefois tellement gonflés qu'on ne voyait plus qu'eux et qui aujourd'hui gisaient au sol, entièrement vidés de tout air, piètres et petits, sans intérêts, invisibles. Son esprit s'était focalisé sur autre chose dont elle ne put déterminer la nature, quelque chose en elle qu'elle avait senti naître, poindre, enfler quoique simple graine encore mais qui peu à peu faisait converger sur lui tous ses sens. Elle se fit, reflet incertain dans un miroir de ténèbres zébré de sang, silhouette vague et imposante nimbée des ténèbres de sa propre peur, deux yeux blancs, ceux d'un loup démoniaque ou d'une bête infernale des mondes du dessous, quelque chose qui peu à peu effaçait la douleur de son passé. Elle sentit quelque chose crever dans son cœur, comme un abcès dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence et qui la plongea dans la confusion. Elle sentait son corps se mouvoir mais elle ne sut de quelle façon. Elle ne sentait plus les morsures de la cravache de Trancheur. Mais elle voyait le noir et les ténèbres et elle s'y lova comme une mère chat dans un panier douillet. Elle se pelotonna dans ce cocon de bien être coupé du monde où elle se retrouvait avec elle même, sa propre ombre éthérée, forme obscure et muette qui la toisait de ses deux perles d'argent. Elle se sentait bien et elle se vit, faible et lâche, seule contre le monde, crispée et tremblante, pleurant toutes les larmes de son corps quand riaient les autres. Elle se vit, témoin invisible dans un rêve nocturne. Se mesura pour la première fois de sa vie. Elle aimait cette fille. Mais elle se rendit compte qu'elle la détestait pour sa faiblesse. Elle avait changé. Elle était désormais cette autre fille, cet autre « moi », hybride né de ses peurs et de ses haines les plus secrètes, si secrètes qu'elle n'en avait jamais soupçonné l'existence. Elle se découvrit à cet instant. Et explosa.
Ô Dieux, je ne vous demanderai plus rien.
Elle ne pleura plus, ne sentit plus son cœur se serrer en voyant Hyrule sombrer sous les flots. Elle vit l'eau lécher le sol natal de sa terre, boire ses rivières et ses fleuves, corroder ses enceintes, percer ses toits, engloutir ses villes pour ne laisser plus rien derrière elle. Juste une terre de limon d'où surgissaient ça et là des carrés d'architecture déchue, des débris indistincts, un paysage d'apocalypse sous un ciel de plomb.
Je marcherai seule dans les ombres. Plus jamais je ne vous implorerai.
Les trolls, la peur de la mort, la douleur, la tristesse, tout cela s'effilocha comme une pelote de laine se déroulant lentement, perdant de son, diamètre à chaque mètres.
Je marcherai seule. Ô dieux plus jamais je ne vous suivrai.
Quelque chose explosa en elle, s'enflamma, s'éleva comme un phénix et mourut dans un hurlement.
J'écrirai…mon histoire.
Elle ouvrit les yeux. Elle sentait son corps engourdi et lourd, douloureux et tremblant. Elle s'éveilla aux sensations du froid sur sa peau et de la douleur sur ses chairs. Des sensations mordantes et cuisantes, une nouvelle carapace à laquelle elle n'était pas accoutumée. Elle reposait à plat ventre sur la pierre. Elle se souvenait : la pierre plate, l'arbre, les tractions, les morsures de la cravache. Son corps était paralysé par la douleur et la fatigue mais elle réussit à rassembler un semblant de force pour se redresser. Elle ne poussa pas un gémissement mais en se contractant sa peau fut percée d'aiguilles.
« On se réveille enfin ? Fit une voix.
Elle ne sursauta pas et se retourna. Trancheur la regardait d'un œil neutre, assis contre l'arbre à l'autre extrémité du rocher. Elle s'assit en tailleur et regarda son corps. Son torse n'était pas maculé mais elle vit clairement de petites lignes écarlates la traverser. Dans son dos, une pellicule ardente s'était installée.
-Que s'est-il passé ? Demanda-t-elle.
Elle fut surprise par le ton de sa voix. Pas de peur, de stress, de tension. Juste une question simple. Le ton était même un rien…froid.
-T'as perdu connaissance, fit Trancheur. Vers la vingtième traction. T'as décroché a un moment donné et…à vrai dire au bout de quelques minutes je frappais le dos d'une femme inconsciente. Je t'ai détachée et j'ai attendu que tu te réveilles ».
Elle acquiesça vaguement.
« Combien de temps j'ai dormi ? Demanda-t-elle.
-Longtemps, fit Trancheur. Regarde au dessus de ta tête ».
Elle leva les yeux et vit que la couche de nuages s'était teintée de dorures crépusculaires. Elle ne s'était même pas rendu compte que la pluie avait cessé de marteler le sol.
« Quand j'ai perdu conscience, fit-elle en redressant une mèche de ses cheveux, enfin quand j'ai « décroché » comme vous dites…je… j'ai repensé à tout ce qui m'était arrivé de mauvais dans ma vie.
Elle s'était écouté parler. Elle ne reconnaissait plus son ton. Sa voix mélodieuse s'était transformé en quelque chose de plus grave. Comme si toute forme de rêverie avait quitté ses lèvres pour n'y laisser qu'un simple matérialisme. Sa voix était presque masculine. Elle se fit peur sur le coup. Quand elle reparla à nouveau, elle fut soulagée de voir que sa voix, celle qui avait été toujours la sienne, ne l'avait pas quitté :
-Et j'ai, continua-t-elle… je n'ai plus ressenti la même douleur que je ressentais auparavant. J'avais l'impression…de ne voir que des images qui appartenait à un lointain passé.
Trancheur écoutait, la considérait en silence, sans sourciller.
-Je crois que cette douleur que j'ai ressenti pendant votre entraînement…m'a vidée, fit-elle. Vidée de…je ne sais pas quoi. J'étais…dans un état second quand j'ai fait tout ce que vous m'aviez demandé de faire. J'avais peur, Doc m'a dit que vous me feriez subir les pires outrages si je désobéissais j'étais terrorisée à l'idée que vous puissiez me frapper ! J'avais peur de la douleur !
Trancheur détourna la tête brièvement. Il ne le laissa pas transparaître mais quelque part au fond d'elle même Malon ressentit comme une pointe de gêne.
-Et le pire, continua-t-elle, c'est que j'avais peur de votre violence…mais j'ai pourtant accepté…la douleur de vos épreuves. Sans hésiter. J'ai subi la morsure du froid, les griffures de la pierre et des ronces et la torture des tractions. Mais ce qui me faisait le plus mal c'était vos coups de cravache !
Elle eut un soufflement nerveux par le nez. Puis un petit rire.
-J'ai souffert comme je n'avais jamais souffert auparavant, fit-elle avec des larmes aux yeux et une voix nerveuse, et pourtant je restait focalisé sur cette idée que je n'aurais véritablement mal que quand vous vous décideriez à me frapper ! Et j'ai eu mal !!! J'ai eu tellement mal et j'en ai encore mal encore !!! Et pourtant ce que vous m'avez demandé de subir…c'était atroce… ».
Sa voix s'était réduite à un petit gémissement presque hystérique lorsqu'elle prononça les deux mots.
« Puis j'ai compris…fit-elle. J'ai compris ce que vous vouliez me dire…Il n'y a pas une douleur. Il y a desdouleurs. Et il y a une douleur plus douloureuse que les autres enfouie au plus profond de nous même.
Elle renifla, essuya son nez d'un revers de main. Elle regardait sur le côté, voyait l'herbe sans la voir.
-Et la mienne…c'était la peur des autres, fit-elle. J'avais peur que quelqu'un d'autre me fasse mal. J'ai toujours eu peur de la douleur…infligée par quelqu'un. De ce qu'il aurait pu me faire. De ce qu'il était capable de faire ».
Elle essuya les larmes de ses yeux. Trancheur se pencha vers elle.
« Et qu'est ce que tu as appris de cette leçon, Grosses-Loches ? Fit Trancheur en braquant ses yeux sur elle.
Elle inspira et expira profondément.
-A chaque douleur existe un baume, fit-elle a nouveau de sa nouvelle voix froide. A chaque peur existe un courage. On ne naît pas courageux, on le devient. Je ne dois plus fuir la douleur mais l'affronter. Et surtout…je sais maintenant qu'il existe d'autres douleurs que celles que j'ai ressenti. Des douleurs plus terrifiantes encore. Que je ne connais pas mais que je devrai affronter un jour ».
Trancheur la considéra un instant et acquiesça d'un signe de tête éloquent.
« La guerre…est un état de douleur perpétuel, fit Trancheur. La mort nous côtoie continuellement et chaque jour où nous survivons est un jour de gagné sur elle. La douleur nous rappelle la fragilité de la vie et nous enseigne l'humilité. Elle nous rappelle notre nature et fixe notre place. Je ne dis pas que nous devons vivre éternellement dans la douleur. Mais nous devons écouter ce qu'elle a à nous dire et ne pas la fuir. Apprend de la douleur Malon et tu ne la ressentiras plus jamais. C'est là la dernière leçon que je t'apprendrai aujourd'hui.
-Est ce que…cela implique de sacrifier son humanité sur l'autel de son propre pouvoir ? Demanda-t-elle.
Elle se surprit encore. Ce genre de question métaphysique n'était pas de son ressort.
-Non, fit Trancheur. Car la douleur est un des socles de l'humanité. Celui qui ne ressent plus la douleur n'est qu'une machine. Il faut vivre avec la douleur quand elle se manifeste. Pour se rappeler que nous sommes encore en vie. Sinon nous sommes des morts avant l'heure ».
Malon passa la main sur ses épaules. Elle sentit une zébrure courir près de son cou, humide et poisseuse, qui lui envoya une petite décharge le long de son épaule gauche.
« Tu ne seras pas soignée, fit Trancheur. Ce que je t'ai fait subir aujourd'hui n'est qu'une préparation au véritable entraînement. Il te fallait un conditionnement. Et ce conditionnement passe par un état de douleur perpétuelle. Ton dos est en ce moment lacéré de parts en parts et ton sang n'a pas cessé de couler. Tu vas rentrer et te restaurer. Mange autant que ton estomac pourra en supporter. Et tu iras ensuite dormir. Demain tu te réveillera brisée et le corps en flammes. Je te ferai passer l'entraînement aux armes. Avec un peu de chance, tu seras à peu près prête quand tes blessures cesseront de te faire mal et auront pratiquement cicatrisé. Pour te donner un peu de baume au cœur, sache que Doc possède une poudre de fée. Quand tu seras prête, il l'appliquera sur tes blessures et tes cicatrices pour les faire disparaître entièrement. Tu retrouveras un corps parfaitement identique à celui que tu avais auparavant comme si tu n'avais jamais rien subi de ce que je t'ai fait subir aujourd'hui.
-Et si je cicatrice vite ? Fit Malon.
-Tu porteras une tunique spéciale, fit Trancheur : une tunique humide et salée qui gardera tes plaies à vif. Tu la porteras constamment. En fait…tu vas la porter dès maintenant. Tu la garderas ce soir pour dormir. Et tous les matins et soirs tu la tremperas dans de l'eau salée. De plus ton armure pèsera lourd sur ton corps ce qui risque de rendre les choses plus compliquées pour toi. Et si malgré tout tu cicatrices encore et que ta douleur s'éloigne…
Il tapota sa main avec sa cravache.
-Je me chargerai de la faire revenir… »Fit-il.
Malon acquiesça lentement, résignée.
« Quand tu auras fini ton entraînement, fit-il en levant son menton du bout de sa cravache, peut-être que tu resteras la simple fermière timide que j'ai connu quand tu es arrivée. Mais tu ne craindras personne. Ni quoi que ce soit. Tu ne craindras pas de tuer. Tu ne craindras pas de voir le sang d'un autre couler de ta main. Tu fera de la mort ton bouffon et de ta vie ton but. Tu apprendras à te respecter et à ne plus jamais plier l'échine devant les autres ».
Ils reprirent le chemin du campement. Malon boitait, ses jambes en coton, ses paupières lourdes. La tunique salée comportait une chemise de toile serrée par des cordons du même style que celle de Link mais d'un vert virant sur le jaune et avec des manches longues serrées par un lacet aux poignets. Le pantalon salé quant à lui était serré à la taille et aux chevilles. Le seul la grattait atrocement autant qu'il lui faisait mal. Elle sentait la solution tracer les sillons de ses blessures dans son dos. Son corps était comme un feu d'artifice de douleur, agité d'étincelles vives. Elle voulait se gratter mais apposer ses mains sur ses blessures la faisait grimacer de plus belle. Elle choisit finalement la douleur. Quand le sel provoquait une de ces atroces démangeaisons, elle l'échangeait d'une tape de la main contre un éclair de feu. Certes horriblement douloureux mais plus supportable que ces démangeaisons. Bientôt son corps ne fut plus qu'un foyer ambulant. Elle eut quelques vertiges mais parvint à se maintenir stable. Ils contournèrent l'enclot. Elle vit les restes de son armure déposés non loin. La matinée qui l'avait vu se lever semblait si loin, comme si des années entières la séparaient d'elle.
« Je vais envoyer des hommes chercher ton armure, fit Trancheur. Je ne vois pas l'intérêt de te la faire porter pour quelques mètres, ni de te forcer à la transporter. Tu en a assez eu pour aujourd'hui ».
Elle déglutit. Posa la question qui lui pesait sur le ventre.
« Est-ce que j'ai été…mauvaise ? Demanda-t-elle sans regarder Trancheur.
Il ne répondit pas, ne s'arrêta pas.
« Pour une première fois, fit-il enfin, c'était pas trop catastrophique ».
Il s'arrêta alors et la regarda. Et elle vit alors, ce qui la stupéfia, un petit sourire se dessiner sur les lèvres de Trancheur.
« Mais tu l'a fait jusqu'au bout et sans te plaindre, fit-il. Tu as fait connaissance avec la souffrance et la douleur. Et tu ne t'es pas contentée d'attendre que tout soit fini. Tu as regardé cette douleur et tu t'es regardée toi-même.
Il eut un hochement approbateur de la tête.
-J'aurais jamais parié sur toi, fit-il enfin. Mais je sais reconnaître quand je me trompe ce qui a été le cas. Tu m'as surpris Grosses-Loches et crois moi pour que j'aille jusqu'à te le dire de vive voix c'est que tu m'as vraiment épaté. Tu as du courage et de la volonté ca j'en ai toujours été sûr. Mais il te faut développer ton esprit de combat. Sans ca ça te servira à rien.
Elle acquiesça. La confession de Trancheur lui apporta un peu de baume.
-Vous allez trouver ca drôle, fit-elle. Mais…même si je souffre le martyr avec cette tunique…je me sens bien. Comme si…j'avais conclu une sorte de paix avec moi-même. Et que j'avais trouvé un nouveau sens à mon existence.
-Alors accroche-toi à cela Malon, fit Trancheur. Tu changes mais ta nature peut rester intacte. Tu pourras toujours retourner chanter dans ton ranch, élever tes vaches et dresser tes chevaux. Mais tire des leçons de tout ce que tu apprendras chez nous. Et tu te découvriras des choses dont tu n'aurais jamais soupçonné l'existence ».
Elle eut un hochement énergique de la tête. Trancheur se retourna et reprit sa marche.
« Et tutoies-moi, fit-il d'un ton sévère. J'en ai marre d'entendre tes « vous » compris, Grosses-Loches ?
-Oui chef », fit-elle.
Elle sourit malgré sa douleur. Et bien qu'il lui tourne le dos, elle devina que Trancheur souriait aussi.
Quand Malon atterrit enfin dans le campement central à l'extérieur du Q.G, le feu avait été allumé et les soldats se chargeaient de ranger leurs affaires. Il y eut de petit cri puis une véritable standing ovation se forma devant Trancheur et Malon. Elle reconnut le petit sorcier qui se faisait appeler Sans-Nom et son acolyte à face de Crapaud qui l'applaudissaient avec leurs visages étranges.
« T'as eu ton dépucelage ma grosse, lança un soldat, bienvenue au club !!! »
On fit une allée pour eux mais tous les applaudissements étaient pour elle et elle seule. Trancheur se faisait charrier et taquiner. On touchait sa chemise et des soldats confirmaient à leurs voisins, après avoir goûté leurs doigts, qu'elle était bien à base d'eau salée. D'autres désignaient son dos en criant qu'elle avait payé un don en sang à la compagnie. Doc s'approcha à grand pas d'elle suivi de Prétorius et de Cogneur. Le géant donnait l'impression d'avoir attendu des heures lors de l'accouchement de sa femme et de voir enfin le médecin s'approcher à grands pas.
« Pas, de soins Doc, fit Trancheur en levant une main vers l'intéressé, entraînement maximum.
-Trancheur merde t'exagère, fit Doc, laisse moi au moins voir si elle a pas chopé la fièvre ou…
-Si elle tombe malade tu pourras la soigner mais là elle est en forme ! Pas vrai Grosses-Loches ?
-Ta chemise me gratte quand même Trancheur, fit Malon. Mais ne t'en fais pas Doc, je survivrai ! »
Doc la regarda avec de grands yeux. Elle avait changé en si peu de temps ! Elle semblait plus impétueuse dans sa démarche, dans sa façon de parler. Sa timidité semblait s'être envolée.
« Il ne t'as pas trop fait mal ? Lança Cogneur.
-Si bien sûr, fit Malon, mais c'est l'entraînement qui veut ca ! Je dois passer par là si ca peut me permettre de pouvoir survivre à l'attaque de cette ville et rejoindre la Capitale en un seul morceau.
Cogneur resta interdit un instant puis eut un hochement nerveux de la tête.
-Oui, fit-il. C'est bien ! Tu commences à piger le truc ! »
Il lui sourit, la serra brièvement contre lui (ce qui la fit gémir à travers un sourire) et la relâcha en lui ébouriffant la tête.
« Je meurs de faim, fit-elle. Et j'ai envie de dormir.
-On a fait préparer des repas, fit Prétorius. T'as plus qu'à aller t'asseoir. Je vais te tenir compagnie si tu le désires.
-Avec plaisir Prétorius, fit Malon. Doc, tu veux te joindre à nous ? »
Doc acquiesça sans un mot.
« Cogneur ? Demanda Malon.
-Désolé ma grande mais j'ai du boulot qui m'attend ! Une autre fois peut-être ! Soigne-toi bien ! »
Il lui fit une bise humide sur la joue et s'éloigna. Elle lui fit un sourire radieux et un signe de la main.
« Demain même heure Malon, fit Trancheur. Repose-toi bien, on passe aux choses sérieuses cette fois-ci d'accord ?
-Oui chef ! Fit-elle.
-M'appelle pas comme ca, fit Trancheur en dissimulant un sourire derrière sa main.
-D'accord chef », fit-elle en répondant à son sourire par le sien.
Trancheur secoua sa tête de gauche à droite puis avec un soupir s'éloigna. Toujours en souriant.
Malon attaqua la patte de poulet avec les dents. Délicieux. Epicé. Fondant.
« C'est une merveille les gars, fit-elle en se tournant vers les deux cuisiners.
Deux personnages ventripotents, barbus, au teint bronzé, la regardaient manger. Ils avaient un air vaguement familier si ce n'est que celui de gauche avait un air plus jovial que son frère qui se contentait d'un large sourire.
-Content de savoir que ca te plaise, fit celui de gauche. Bakhir et moi on a du mal parfois à adapter les goûts des occidentaux aux nôtres.
-Soliman exagère fit Bakhir mais il est vrai que l'on reçoit peu de compliments sur notre nourriture. Entendre ca nous motive.
-C'est vous qui venez des contrées orientales donc ? Demanda Malon en se léchant les doigts.
Elle se souvint que le Capitaine lui avait déconseillé ce genre de geste mais elle se sentait ici en terrain de confiance pour se permettre ce genre d'actions plein de sous-entendus aux yeux d'esprits mal tournés.
-Oui, fit Bakhir. Nous avons repris une entreprise de commerce d'épices à la mort de notre père. Puis nous avons tenté notre chance à la Capitale. Un héraut impérial recrutait des cuisiniers pour nourrir la Compagnie. C'était bien payé alors on a accepté.
-Malgré le danger ? Demanda Malon en mordant dans une aile.
-Crois moi Grosses-Loches, les commerçants de nos régions sont aussi dangereux que des armées. Fouiller les chambres à la recherche de serpents venimeux planqués sous les draps était devenu une activité majeure avant de se coucher. Sans parler des assassins et des poisons. C'est en partie pour fuir cela que Soliman et moi avons également gagné la capitale.
-La Compagnie nous a acceptés et depuis nous la suivons comme son ombre, fit Bakhir. Nous pouvons exercer notre véritable passion : la cuisine. Le commerce d'épice de notre père n'a pas développé notre sens des affaires hélas mais je pense que de là où il est il saura comprendre ce geste.
-Ah vous croyez en l'au-delà ? Fit Malon.
-Que pouvons nous croire au sujet de quelque chose comme la mort donc nous ne connaissons rien ? Fit Bakhir. Quitte à croire en quelque chose, autant croire en ce qui nous convient le plus. On saura bien assez vite ce qu'il en est et après hé bien…advienne que pourra ! »
Ils s'éloignèrent après l'avoir saluée. Malon replongea ses dents dans une troisième cuisse épicée. Les démangeaisons de la tunique semblaient fusionner avec son corps bien qu'elles restent insupportables.
« Il t'a bien arrangée, fit Doc.
Elle le regarda. Et s'étonna.
-Bah qu'est qui t'es arrivée ? »
Elle avait remarqué qu'il avait posé une canne juste à côté de lui. Sa jambe droite était tendue vers l'avant.
« Oh ce sont mes douleurs qui me reprennent, fit-il avec un geste de la main. J'ai eu un infarctus dans ma jeunesse et ca m'a provoqué des problèmes à la jambe. Ca persiste depuis et ca durera toujours. Le type qui m'a ausculté m'a donné le choix entre me droguer comme un fou pour le restant de mes jours ou m'amputer de la jambe afin de ne plus jamais sentir de douleur.
-Ca fait mal à quel point? Demanda Malon.
-Un mal de chien, fit Doc en soupirant. Mais ce vieux salopard de Sans-Nom va me dégoupiller une de ses pilules magiques à base de poudre de fée pour calmer la douleur. Plus efficace que les saletés que ce médecin à la con m'a refilé entre deux soupirs. Merci docteur, ai-je dit, mais je tiens à ma jambe plus qu'autre chose. Et quand il a insisté pour réfléchir en disant que je me conduisait comme un gosse je lui ai fait comprendre mon point de vue d'une façon si génialement diplomatique qu'il a estimé qu'il valait mieux me rayer de ses souvenirs. C'est fou ce que l'on peut être convaincant avec deux ou trois jurons bien placés et quelques réflexions personnelles de mauvais goût sur la vie privée des gens, en particulier leur sexualité et la situation de leur couple, tu n'es pas d'accord ?
Malon se mit à rire ce qui électrisa encore son corps de douleurs.
-J'ai bien peur de pas être assez versée dans ce domaine, fit-elle. Mais je veux bien te croire.
-Tu es sûre de pas vouloir te faire soigner ? Demanda alors Prétorius, bras croisés sur la table.
Nan j'insiste, fit Malon en secouant la tête. C'est très gentil à vous deux mais… J'ai horriblement souffert vous ne pouvez pas imaginer à quel point.
-Oooooh si, gémit ironiquement et presque pour lui même Doc. Aaaaah la traversée des champs à poil. C'était tellement bucolique. Il manquait deux ou trois papillons et quelques fées pour s'écorcher joyeusement dans les ronces. Et se percer le cul sur les cailloux du sol en s'asseyant avec bonheur sur les herbes pointues et sèches qui jouaient aux acupunctrices, ca sent le romantisme à plein nez ca hein ?
-Vous l'avez donc subit aussi hein ? Fit Malon. Remarquez question stupide, ca ne pouvait être qu'évident.
-Pas forcément, fit Prétorius en levant un doigt. Trancheur jauge la sévérité de son entraînement en fonction des connaissances et de l'expérience. Un vétéran aura un entraînement bien plus simple qu'un soldat de deuxième classe. Et toi qui n'était « qu'une » paysanne, autant dire que tu a décroché l'hôtel de luxe.
-Oui tu prêches une convaincue Prétorius, fit Malon. Mais tu sais…j'ai l'impression d'avoir changé depuis ce matin.
Doc et Prétorius confirmèrent d'un « hum » accompagné d'un hochement approbateur de la tête.
-C'est incroyable ce que l'on peut changer…en si peu de temps, fit-elle pour elle-même.
-On se découvre des choses en un instant, fit Doc. Il suffit d'une allumette pour mettre le feu aux poudres c'est bien connu. Reste à savoir si tu as réellement changé où si ce petit changement d'état n'est qu'une simple comète qui disparaîtra dans les jours à venir.
-Je crois que les jours à venir vont être chargés pour moi, fit Malon. Prétorius m'a mis le dos en purée. Et pourtant j'arrive pas à lui en vouloir. C'est ce que je lui disait : je craignais la douleur et pourtant je me suis jeté dans toutes ses épreuves sans me plaindre. Mais quand il me frappait, je hurlais comme pas possible. Il m'a fait découvrir…d'autres douleurs et d'autres souffrance et j'ai compris à ce moment là que si je continuais à me terrer dans un trou en pleurant misère jusqu'à la fin de mes jours je ne pourrai pas survivre. J'ai envie d'être forte. Je veux retrouver Link, Zelda, mon père et…si possible ma terre.
Doc et Prétorius ne répondirent pas tout de suite.
-Je t'avoue qu'hier après le cirque de Coupe-Gorge j'étais septique à ton sujet, fit Prétorius. J'avais peur que tu ne tiennes pas le coup et…que tu nous poses problème. Désolé de…
-T'excuse pas, fit Malon d'un geste et d'un ton las comme si Prétorius n'avait fait que cela. Je sais parfaitement que j'ai été un boulet plus qu'autre chose depuis que je suis arrivée. Mais je veux plus être une source d'ennui. Après tout vous auriez pu me laisser mourir voire me mettre à mort directement et vous m'avez pourtant soignée et recueillie. A votre manière mais je vous doit assurément la vie. Alors je vais payer ma dette et faire de mon mieux.
-On est pas pour le système de dettes ! »
Ils se retournèrent tous les trois. Le Capitaine se tenait dans l'embrassure de la porte du couloir et la regardait de son air toujours autoritaire. Elle se leva avec Doc et Prétorius, marque de respect élémentaire.
« Mais j'apprécie ton discours, fit-il. Je ne demande rien en remerciement Malon. Sinon de faire de ton mieux comme tu l'a très justement dit ».
Malon acquiesça. Le Capitaine ne l'intimidait plus autant qu'avant. Elle ne voyait plus en lui que la figure d'autorité à respecter. Un homme qui voulait se montrer juste.
« Je comprendrai que tu veuilles quitter la Compagnie après cela, continua-t-il. Je comprendrai que tu nous détestes pour ce que tu as subi aujourd'hui.
-Je…Commença-t-elle.
-Laisse moi finir, fit-il en levant une main. Trancheur m'a fait part de ses conclusions pour cette première journée. Je dois te dire que tu prends un très bon départ. Je n'aurais pas pensé un seul instant que tu t'adapte facilement. Même si tu n'as pas été jusqu'au bout de la préparation, tu as au moins réussi à tirer des leçons de l'enseignement de Trancheur. C'est un entraînement d'une sévérité qui s'apparente à la cruauté j'en conviens parfaitement. J'ose espérer que tu te souviendras de lui comme quelque chose qui t'auras rendue plus forte. Et non d'une séance de torture personnelle et perverse. Nous ne torturons pas au sein de la Compagnie. Mais nous exigeons le meilleur de chacun. Et cela implique à chacun de se surpasser et de se découvrir soi-même. Respecte-toi et découvre-toi. Je te l'avais dit il me semble ?
-Oui Capitaine, fit-elle.
-Trancheur m'a rapporté tes propos. Je suis très satisfait de ce que j'ai entendu. J'ai bon espoir de faire de toi un soldat exemplaire. As-tu quelque chose à ajouter ?
Elle déglutit, chercha ses mots et parla :
-Je voulais juste dire…J'avais peur et j'étais terrorisée par vous tous ici présent. J'étais terrifiée à l'idée de mourir, d'avoir mal. Je vivais dans une peur et une angoisse constante. Puis…l'entraînement de Trancheur m'a vidée et…je me suis posé un tas de questions pendant que j'étais inconsciente et j'ai tiré des conclusions personnelles sur moi et ce que je devais faire. J'espère me tenir à ce que j'ai décidé. A savoir devenir forte.
-Mais tu es forte, fit le Capitaine. Tu as du courage et de la volonté. Mais comme Trancheur a du te le dire il te manque l'envie de te battre. Tu sais, n'assimile pas la violence au combat. Tu as bien mené un combat contre toi-même pendant que tu étais évanouie. Un combat peut être spirituel, intérieur. Nous puisons la force de nos combats, des leçons que nous tirons de nos échecs et de nos victoires. Parfois on trouve ses limites. Parfois on les repousse. Chaque instant de la vie est un combat Grosses-Loches. Imagine ces instants comme un adversaire sur une arène. Tu as le choix entre monter pour l'affronter et avoir une chance d'aller de l'avant. Où tu peux refuser de te battre, rester assise au bord et te laisser pourrir par lui. Jusqu'à ce que tu craques ou qu'il parte. Mais dans les deux cas tu n'en tireras ni fierté, ni soulagement. Tu saisis ce que je veux dire ?
-Il faut se battre pour ce que l'on aime et ce que l'on veut avoir, fit-elle. Mais est-ce que fuir…est de la lâcheté ? Est ce que la peur est mauvaise ?
Le Capitaine détourna les yeux un instant.
-Non bien sûr que non, fit le Capitaine. Tiens je vais te poser une devinette ! Qui est le plus courageux des deux à ton avis : l'homme qui ne connaît pas la peur ? Où celui qui affronte ses peurs ?
-Celui qui les affronte, fit Malon, car il mène ainsi un double combat.
-Exact, fit le Capitaine. Ne pas avoir peur c'est très bien. Mais où est le mérite ? Alors que choisir d'accepter sa peur et de s'y confronter…ca ça t'écrase tous ces héros « sans peur » qui hantent les légendes. Tout le monde a peur dans sa vie. Tout le monde a eu peur. Toi. Ta princesse. Ton Link. Et même Ganondorf. Mais s'ils sont allés jusque là où le destin les a porté c'est parce que ils ont pu affronter et vaincre leurs peurs. Et parfois ces peurs prennent des proportions qui mettent l'esprit à mal. Je ne juge jamais quelqu'un de lâche car souvent les lâches ne contrôlent pas leurs émotions. Ce sont des gens instinctifs, qui vivent au jour le jour et se voient comme des survivants et pas des vivants. D'une certaine manière ils sont plus à plaindre car eux qui ne pensent qu'à la mort ne prennent pas le temps de vivre. C'est triste mais la vie est ainsi faite que certaines personnes fuient encore et encore. Je suis sûr que ces personnes préfèreraient une vie tranquille. Mais voilà la peur révèle parfois que certaines limites sont bien plus réduites que celles des autres.
-Alors j'espère que les miennes seront larges, fit-elle. J'ai besoin de tous mes esprits pour affronter la ville et faire le trajet jusqu'à la Capitale.
Le Capitaine la regarda et eut à son tour un petit sourire.
-Bien, fit-il. Très bien Grosses-Loches. Voilà ce que je veux entendre de la bouche de quelqu'un qui fait partie de la Compagnie Impériale. Je suis content de voir que tu prend le coup.
-Je fais de mon mieux, fit-elle. Désolée si…je vous ai embêtés plus ou moins…
-Tu n'as pas à te justifier, la coupa le Capitaine. On est tous passés par là. On ne naît pas guerrier, on le devient. Tu es sur la bonne voie alors oublions le reste et concentrons nous maintenant sur ce qui va se passer ensuite. Garde le rythme c'est tout ce que je te demande.
Il se leva.
-Dernière chose : au sujet de Coupe-Gorge.
Elle le regarda. Son regard se fit plus dur.
-Je ne pense pas que tu sois prête pour ca, fit-il, mais sache que quand deux soldats de la Compagnie ont un différent important à régler, ils peuvent le faire lors d'un combat singulier en public. Le perdant est celui qui meurt ou qui abandonne. Dans ce dernier cas son vainqueur peut décider de son sort. Coupe-Gorge a largement outrepassé ses prérogatives donc tu es largement en droit de me demander un règlement de comptes. Pour l'instant je n'autorise aucun règlement de compte, je veux mon armée au complet pour l'attaque de la ville. Mais si après l'envie te prendre de montrer à Coupe-Gorge de quel bois tu te chauffes viens me voir et vous pourrez régler cela. Compris ?
-Oui Capitaine, fit-elle.
-Prétorius, Doc, suivez-moi, fit-il. C'est l'heure de la réunion. Mange et va dormir Grosses-Loches. Tu as bien travaillé aujourd'hui. Je suis content. Continue surtout !
-Oui, Capitaine ! »
Elle les regarda s'éloigner et se retrouva seule. Elle entendait Soliman et Bakhir parler dans les cuisines dans leur dialecte haut en couleurs. Elle avait laissé deux pattes de poulets au fond d'une assiette mais la faim lui était passée. Elle alla dans la cuisine prévenir les deux frères qu'elle en avait terminé. Ils lui souhaitèrent alors une bonne soirée et elle se retira dans ses appartement. Elle avait presque oublié les démangeaisons sur son corps, la douleur électrique que lui infligeait le sel. Pourtant elle souffrait. Mais cette souffrance semblait avoir fusionné avec son corps. Elle referma la porte derrière elle et automatiquement le champ d'isolation sonore de Sans-Nom fit son effet. Elle commanda l'activation de la lumière, ôta ses bottes, nettoya ses pieds. Leurs plantes avaient été cruellement meurtries : lacérations et petites cratères écarlates les mouchetaient. Ses pieds étaient surtout chauds et la grattaient de part en part. Une démangeaison sous l'effet de la douleur. Elle s'allongea sur le lit. La chemise salée s'appliqua sur son corps et redoubla la sensation de démangeaison. En se frottant le dos elle s'incendia. Elle concentra tout son esprit hors de la douleur, loin de la démangeaison. Elle ferma les yeux. Se concentra. Encore et encore. Elle s'endormit telle une statue.
