Chapitre 25
-Je…Je vais voir.
Sans vraiment attendre une réponse, Marco avait déjà quitté la pièce, laissant le garçon assis sur le lit sans explication. Il sentait son cœur battre affreusement vite. Ses lèvres, sa langue hésitante, ses mains curieuses. Il avait l'impression de les sentir encore sur lui et son visage prenait un coup de chaud à ce simple souvenir.
Il n'y avait personne dans le proche couloir, sans aucun doute. Le silence l'entourait, et il réalisait lentement ce qu'il faisait il fuyait ? Peut-être. Il n'était pas sûr. Il aurait pu rester avec Jean, revenir à ses côtés tout simplement. Pourquoi était-il sorti, au juste ? Avait-il peur ? C'était idiot, il passait lui-même son temps à le chercher. Etait-ce à cause de ce revirement de situation ? Le fait que Jean ait tenté de se rapprocher de lui un peu plus, sans crier gare ? et Mikasa ? Jean n'était-il pas attristé par cette soi-disant relation qu'il était censé avoir avec elle ? Alors pourquoi ? En y repensant, pourquoi Jean avait-il laissé Thomas l'embrasser le matin même, devant tout le monde ? Par dépit ? …Et depuis quand Thomas s'intéressait-il à ce genre de choses, avec un garçon de surcroît ?!
Son train de pensées s'arrêta net quand il percuta une silhouette, qu'il n'avait pas remarquée à force de se focaliser sur les idées qui tournaient dans son esprit, l'embrouillant un peu plus. Il cligna des yeux en essayant de distinguer les visages dans la pénombre qui commençait à tomber et fut rassuré en reconnaissant les membres de l'escouade de reconnaissance. Petra, toujours aussi petite, lui dédia un petit sourire et il était presque cetain d'avoir vu Gunther soupirer de soulagement en le reconnaissant.
-Eh bien ! Toujours vivant ? se moqua-t-elle gentiment.
-Toujours de repos ? rétorqua-t-il à son tour sur le même ton plaisantin.
Elle gloussa légèrement et donna une petite tape sur l'épaule de Gunther. L'homme ne la dépassait pas de beaucoup et il était facile de distinguer l'impressionnante musculature sous la chemise. L'espace d'une seconde, Marco se demanda s'il finirait ainsi, mais l'apparence svelte de certains hommes de l'escouade qu'il avait aperçus le rassurait un peu.
-On va, on vient…, dit-elle en haussant les épaules. Tu cherches quelqu'un ?
Marco regardait tout autour d'eux, plissant parfois les yeux en voyant un mouvement. Ce n'était que la porte de la grande salle qui s'ouvrait et se fermait tour à tour, la lumière se répandant par bourrasque pour chasser l'obscurité qui s'engageait de plus en plus.
-Pas vraiment, dit-il. Enfin…Vous n'avez pas vu quelqu'un revenir de l'infirmerie, à l'instant ?
Il y eut un petit silence. Petra et Gunther se concertèrent du regard un bref instant, puis elle finit par secouer la tête.
-Pas le monde du monde.
-Mince…Merci quand même.
Il allait continuer son chemin quand une pensée lui traversa l'esprit, ou plutôt il se souvint d'un petit détail.
-Ah, Petra…Vous avez toujours de quoi, euh…Recoudre les gens ?
Au souvenir, il se sentit pâlir presque instantanément –au moins, ça le refroidissait bien- et elle haussa un sourcil, un sourire fleurissant aux coins de ses lèvres.
-Tu n'as pas l'air très abîmé, cette fois !
-Ah, non ! C'est Jean, il s'est ouvert l'arcade et…Personnellement…Je ne peux rien y faire…Rien qu'à l'idée, je, euh…
Elle le regarda se tortiller et gloussa à nouveau, agitant la main.
-Allez, c'est bon, va t'amuser. Je m'en occupe.
Elle le fixa en souriant le temps qu'il disparaisse, remarquant qu'il continuait de regarder tout autour, même quand il entra dans la salle animée. La porte refermée derrière lui, elle soupira et Gunther grinça presque des dents.
-T'es dégueulasse, marmonna-t-il. Je n'aurais jamais cru que tu savais mentir comme un arracheur de dents…
Elle eut un petit rire et lui donna à nouveau une tape sur l'épaule.
-Ne me sous-estime pas, dit-elle en tournant les talons lentement. Tu aurais des surprises !
L'homme enfonça ses mains dans ses poches, se renfrognant en la suivant.
-T'as épié combien de personnes, comme ça ?
-Aucune idée. J'ai juste un superbe timing pour tomber sur les meilleurs moments, je suppose.
-Sérieusement, Petra…Ce qu'on a vu tout à l'heure…
Elle fronça légèrement du nez et s'arrêta, faisant volte-face pour le regarder, les yeux levés sur son visage bougon.
-Gunther…C'est peut-être quelque chose qui t'échappe parce que tu suis toujours aveuglément les ordres, mais ce sont des choses qui arrivent malgré tout !
-Mais ce sont des gamins… ! siffla-t-il.
-Et ils vivent ensemble les uns sur les autres, depuis bientôt deux ans…Me dis pas que t'as rien remarqué pendant ton propre camp !
Gunther se surpris à rougir violemment. Bien sûr, qu'il savait. Bien sûr, qu'il avait été témoin de beaucoup de choses. Discret et peu bavard, il avait même été un sujet de confiance quand certains avaient besoin de parler.
-Dis pas de conneries, marmonna-t-il. Mais tout de même…Ce n'est pas très bien accepté, si Keith savait, il…
-Dis-moi juste comment Keith pourrait apprendre ça, à part si un autre gamin vendait la mèche ?
Elle se planta devant lui, les poings sur les hanches.
-Petra…, soupira-t-il.
-Tu sais que c'est mieux avec un support affectif, non ? S'il y a une entente mutuelle pour un peu de réconfort, gamins ou non, ils parviendront mieux à supporter tout ça…Tu le sais, Gunther…
-Et tu sais que je ne dirais rien, grogna-t-il. Avance, au lieu de traîner, imagine s'il se vide de son sang…
Elle eut un petit rire et reprit son trajet, ajoutant : « Hum, en revanche les deux qui étaient là à midi, c'était un peu différent !
-Petraaaaa…
-Ah mais ! J'essaie de comprendre ! Arrête de râler !
-Mais entre hier et aujourd'hui, j'ai l'impression qu'ils se sont donnés le mot…Surtout ce gamin, là –Jean, je crois.
Petra se tourna un peu vers lui en haussant un sourcil, curieuse.
-Qu'est-ce qu'il a ?
-Je t'ai parlé d'un gosse qui s'est fait sauter dessus, hier ?
-Ouais ?
-C'est lui.
Petra retint difficilement un grand rire et tapota le mur recouvert de lambris alors qu'elle continuait d'avancer.
-Mince, il ne perd pas son temps… ! gloussa-t-elle.
Gunther lui donna une petite tape à son tour, à l'arrière du crâne en levant les yeux au plafond. Quelques mètres plus tard, ils poussaient la porte de l'infirmerie, et à peine étaient-il entrés qu'ils eurent comme la sensation qu'ils auraient mieux fait de ramener Marco par la peau des fesses plutôt que de l'envoyer retrouver les joyeux lurons de la grande salle.
En entendant la porte s'ouvrir, Jean s'était redressé.
-Ah, Mar…
La surprise et la déception durent passer tour à tour sur son visage, vu l'expression gênée de Gunther qui le dévisageait, et il tenta de reprendre une certaine contenance. A ce moment-là, Petra brisa le silence intimidant, s'avançant vers le lit où il était assis. Rapidement, elle alluma deux petites lampes pour mieux y voir, et tira la chaise de bois qui trainait près du lit, s'installant devant Jean sans lui demander son avis.
-Eh bien, dit-elle en riant. Tu t'es encore mis dans un bel état, mon garçon !
Il baissa les yeux, un peu perplexe et ne s'en cachant pas le moins du monde. Du coin de l'œil, il la vit sortir ce dont elle avait besoin et tiqua lorsqu'elle prépara l'aiguille et ses désinfectants avec soin.
-Comment vous avez su… ?
-Mon petit doigt me l'a dit, rit-elle.
Gunther croisa les bras et s'adossa au mur. « Son petit doigt est brun et nous a croisé dans le couloir, marmonna-t-il.
-Ah, c'est…
Jean se sentit rougir de nouveau, tandis qu'en même temps une vague de tristesse l'envahissait. Marco n'était pas revenu pour autant. Avait-il eu tort ? Il n'avait pas réfléchi le moins du monde et l'avait embrassé, sans penser à ce que Marco pouvoir vouloir ou non. Il ne savait plus du tout ce qu'il devait faire.
Et si Marco décidait de l'éviter ?
…
Un instant.
Ca ne collait pas du tout, tout ça !
-C'est ton ami de la dernière fois, non ? continua-t-elle à ce moment-là.
-Marco, acquiesça-t-il en hochant la tête.
-Il a l'air de prendre soin de toi. C'est un gentil garçon, non ?
Jean baissa les yeux, hochant lentement la tête, à moitié perdu dans ses pensées, et serra les dents quand l'aiguille perça sa peau sans autre procédure. Il n'avait pas vraiment fait attention au moment où elle avait enlevé la compresse.
Il avait autre chose en tête. Cette histoire, là. Ca n'allait pas vraiment. S'il essayait de remettre les morceaux dans l'ordre, il y avait un élément qui jurait. Mikasa. Tout allait bien –ou presque- et elle apparaissait aux côtés de Marco, comme ça, sans crier gare ? Elle le regardait à peine, et devait à peine savoir son nom, il aurait presque pu en jurer.
Et puis si Marco était sérieux, attaché à cette relation qui avait débuté, pourquoi aurait-il réagi ainsi lorsqu'il l'avait embrassé ? Normalement, il aurait dû le repousser dès le début. Pas s'accrocher à lui ainsi, pas répondre de cette façon. C'était pareil la veille. A chaque fois, il avait cette impression qu'ils se retrouvaient dans un monde où il n'y avait qu'eux deux, et une douceur rassurante.
Alors il ne comprenait pas cette situation. Au final, qu'y avait-il, entre eux ? Rien ? d'une certaine façon, il refusait de croire ça. A peu près tout lui hurlait le contraire. Il n'y avait que la réalité que Mikasa avait instaurée qui le faisait atterrir : la douleur au-dessus et au-dessous de son œil, sa lèvre qui le lançait toujours. Ah. Marco avait été plutôt attentif à ça quand il l'embrassait, ne s'encombrant lui-même plus tellement des détails, se rendit-il compte. Un coup avait fait ressaigner la plaie dans sa bouche, et s'il ne s'en rendait compte que maintenant, il avait un peu peur que le brun en ait fait les frais.
-Au moins, tu n'es pas comme lui ! s'exclama soudain Petra en coupant enfin le fil.
Il la regarda, haussant un sourcil avant de grimacer quand la douleur l'élança de nouveau en lui rappelant que ce genre de mimiques faciales n'étaient pas les bienvenues pour l'heure.
-Toi, tu n'es pas tombé dans les pommes. Tu es plus costaud que tu n'en as l'air, je suppose ! Qu'est-ce qui t'es arrivé cette fois ?
Jean se leva, grimaçant en sentant les contusions sur tout son corps. Effectivement, l'asiatique n'y était pas allé de main morte sur lui.
-Corps à corps avec une guenon, marmonna-t-il.
-Eh bien…En plus, votre entraînement a duré tard aujourd'hui, ca va aller ? Tu ne te reposes pas un peu ?
Avec un petit sourire, Jean secoua la tête.
-Ca ira, dit-il. Et puis, j'ai de petites choses à faire. Merci beaucoup de nous donner votre temps ainsi, Petra…
-Bah, on s'ennuie un peu quand on ne fait rien ! Evite juste de te foutre en l'air tous les deux jours, je ne suis pas magicienne !
Jean rit légèrement, et arrangea sa chemise avant de quitter la pièce, adressant un signe de tête à Gunther en passant. Une fois la porte refermée, Gunther leva les yeux au plafond.
-Décidément…
-Oh arrête, ils n'ont même pas remarqué qu'on savait…
Elle se pencha un peu, et de sous le petit lit tira un tout petit sac de toile qu'elle cachait adroitement sous une latte un peu effondrée.
-Allez, viens-là, dit-elle avec un clin d'œil. Il reste des bonbons !
-T'es pas possible, sourit-il.
Comme toujours, la porte de la grande salle grinça légèrement quand il la poussa. L'heure du dîner avait sonné, et quelques-uns venaient déjà s'asseoir, une gamelle fumante entre les mains. La chaleur était terriblement attirante pour qui venait du couloir –lui en l'occurrence-, et Jean s'avança pour passer au premier service. Il était tôt, mais la faim se faisait sentir. La soupe fumait dans le bol, mais il savait que l'aspect engageant n'avait d'égal que son manque de goût. Il en serait de même pour le morceau de pain, et le blond ne comprenait toujours pas comment ils parvenaient à faire quelque chose d'aussi immangeable. C'était juste suffisant pour leur permettre de se nourrir.
Il s'assit à la première table venue, regardant distraitement autour de lui, et entreprit de remuer lentement la soupe du bout de sa cuillère. Plus loin, il reconnut la silhouette de Marco, assis aux côtés de Mikasa qui restait plutôt raide, les bras croisés. D'ailleurs, Marco ne se préoccupait pas du tout d'elle, alternant entre sa gamelle et Thomas avec qui il était visiblement en grande discussion. Habituellement, l'expression du brun était plutôt relâchée, surtout dans un cas comme celui-ci, mais il semblait réprimer quelque chose alors qu'il s'exprimait en gardant son calme. Jean le connaissait suffisamment : quelque chose le dérangeait. Il doutait que ce fût Mikasa, qui en le voyant regarder vers eux s'était nonchalamment adossée contre Marco : il ne changea pas ses manières pour autant. Alors Thomas ? Pourtant, le garçon s'entendait à peu près avec tout le monde, et la dernière personne à avoir un problème avec lui devait bien être Marco.
Sentant l'insistance et le poids de la jeune fille, Marco fronça légèrement les sourcils en tournant la tête vers elle. Dans le mouvement, ses yeux rencontrèrent ceux de Jean, et l'espace d'une seconde le blond se sentit frémir. Il y avait quelque chose d'imparable dans ce regard. Ou en tout cas, une chose contre laquelle il ne pouvait rien faire. Il ignorait juste laquelle.
Thomas rit quand Mikasa attrapa le visage de Marco, achevant d'attirer son attention même en usant de violence, et Jean préféra baisser les yeux sur sa gamelle. Si elle devait l'embrasser, il n'avait pas envie de voir ça.
D'ailleurs, ça lui avait coupé l'appétit, et Connie arrivait à peine à sa hauteur que Jean se leva sans prévenir.
-Bah, tu fous quoi ? demanda le garçon en le regardant passer les jambes par-dessus le banc.
-Rien, je vais me doucher.
Connie ouvrit de gros yeux sans trop comprendre, et s'assit à son tour.
-T'arrives pas à bouffer ? Elle t'a pété les dents ou quoi ?
-Ouais, c'est ça, marmonna-t-il en s'éloignant.
C'était toujours étrange de voir la différence de température entre le couloir et la salle. La chaleur humaine était vraiment quelque chose d'incroyable –si on omettait l'odeur. Pressant le pas, Jean se dirigea vers le dortoir pour récupérer quelques affaires, et repartit aussi sec.
-C'est mignon, entre vous, en fait !
Marco frissonna en entendant le rire de Thomas alors que Mikasa le maltraitait ouvertement. Pour un peu et il avait cru qu'elle allait réellement l'embrasser. Que ce soit vrai ou non, il avait tout de même esquivé, recevant les lèvres de la jeune fille au coin de la bouche. Thomas avait eu l'air de prendre cela pour une preuve de tendresse. Du coin de l'œil, il vit Jean disparaître, aussi rapide qu'il était apparu dans la pièce. En silence. Sur la table où Connie était à présent seul, son bol traînait encore, ainsi que son pain entier. Evidemment, comment aurait-il pu manger aussi vite ?
-La ferme, Thomas…, soupira-t-il en se dégageant des mains de Mikasa.
-Bah, vous voir est plutôt rafraîchissant, rit le garçon. Un peu de tendresse, ca ne fait pas de mal !
Marco le dévisagea un moment. Le souvenir du matin était bien ancré et il ne comprenait pas comment le garçon pouvait parler aussi simplement.
-Ca me fait un peu mal d'entendre ça venant de toi, maugréa-t-il.
La présence de Mikasa l'agaçait. Si au moins Jean était toujours dans la pièce, il aurait pu se raccrocher à lui, l'observer, détailler ses expressions alors qu'il écouterait les bêtises de Connie en le croyant ou non.
-Pourquoi tu dis ça ?
Marco ne répondit pas il se leva finalement, sans prévenir, évitant de peu la main de Mikasa qui tenta de le retenir. Marmonnant un « Je vais prendre l'air », il quitta la table, et se dirigea vers la porte. Passant près de la place qu'avait pris Jean plus tôt, il attrapa d'un geste rapide le pain qui s'y trouvait et le fourra dans sa poche, sous le regard intrigué de Connie à qui il intima le silence d'un geste.
