... Je parie que plus personne n'y croyait... Mais voilà qui illustre bien le dicton, "ne jamais dire jamais !" (dixit M. Mathieu dans les Choristes, en fait je ne sais même pas si c'est un vrai dicton mais tant pis !)
Plus sérieusement, je m'excuse d'avoir mis, euh... 3 mois à taper ce chapitre ? Non, plus... c'est terrible ! ('- 3 -) D'autant plus terrible qu'à force, on ne se souvient plus de ce qu'on a écrit deux scènes avant, et ça ça craint. Bref, j'ai plus dessiné qu'écrit, ces derniers temps, et j'ai vraiment tardé à le boucler... sans oublier les révisions de temps en temps, quand même !
Il est long, ce chapitre, mais ce n'est toujours pas le dernier. Espérons quand même que je posterai le prochain d'ici la fin des vacances, même si je ne serai pas beaucoup là ( o vo)
Donc, avec trois mois de retard pour certains... Reviews !
Alpabidooon : Je te remercie longtemps après que tu l'aies posté d'avoir laissé cette review, ça me fait très plaisir ! ( ^ ^) J'espère que tu passeras une bonne journée aujourd'hui aussi ;3
Laura-067 : Eh oui, ça y est, enfin ils vont se...! Je ne dis rien, c'est écrit de toute façon ( = v =) Bon, y a encore un peu de boulot, surtout côté Aka. Mais sinon, bonne analyse, comme toujours~ Pas de Mukkun cette fois, mais Aomine, OUI, ENFIN !
Rin Yumii : ... J'espère que tu n'as pas fait de crise d'hystérie parce que... tu as eu tout le temps d'en faire au moins 10 (' U U) Aheum, si l'intrigue tient la route, ça me rassure ! Il reste encore beaucoup de choses à démêler mais pour ce qui est des parents de Kuroko, ce chapitre devrait donner un début d'éclaircissement. Bonne lecture ! ( ^ ^)
chizumi-san : Aaah, ça m'a tellement frustré de ne pas pouvoir répondre à ta review quand je l'ai lue ! ( TT TT) Alors je le fais presque deux mois après... Pardoooon ! Non, pas de moustache pour Akashi, et surtout pas celle-là ! L'empereur a une pilosité faciale parfaite et il est hors de question qu'un intrus vienne altérer ses délicats traits de jouvenceau marmoréen~ ('pas que la fic qui est attardée, moi j'dis... ( - v -)) ... Hikashi... Le pire c'est que j'ai passé en revue tous les personnages dans ma tête avant de comprendre xD Nanamine s'appelle Makoto, et la vieille bique s'appelle la vieille bique, grâce à toi, sa fan number one xP Je suis nul dans tous ces jeux aussi, j'y ai tellement peu joué que ce serait une catastrophe si j'essayais... ( - 3 -) Kise et Kuroko vont sans doute avoir un autre moment dans le même genre... Quoique, un genre peut-être un peu différent... Mais je ne dis rien. Et je comprends totalement ta frustration et ta désolation, on aurait envie de les avoir tous comme potes et de leur faire des câlins quand ils sont tristes~ En attendant, ils se feront des câlins entre eux, na, problème réglé ( - v -) Momoi appelle Midorima "Midorin", elle donne des surnoms tellement mignons à tout le monde (sauf à Akashi, un peu de respect les enfants), qu'en général je finis par utiliser les mêmes ~ Aaah, tu vois qu'il peut être choupinou, le p'tit Mido ! Ca me touche que tu fasses tant de concessions pour lui, vraiment, j'apprécie l'effort ~ Bon, eh bien sur ce, merci encore pour ta review, et si tu as le courage de t'accrocher jusqu'au bout... Merci aussi ! ( o v o)
Bonne lecture !
Le bar s'était considérablement enivré depuis qu'il était arrivé. Des hordes de jeunes débraillés venaient s'y échouer comme du bois flotté porté par le ressac. Sans but, ils s'imbibaient des liqueurs qui scintillaient, alignées sur les étagères, et paraissaient ne jamais désemplir. Puis la marée se retirait, et la musique ressurgissait au fond du brouhaha bourdonnant. Puis la marée montait à nouveau, et la masse se pressait encore, inlassablement, contre le comptoir taché et collant.
Ce tumulte était nerveusement éprouvant. En particulier lorsque la patience manquait au tempérament du visiteur de passage. Dès sa première semaine, Aomine avait trouvé la parade. Il s'asseyait sur un fauteuil isolé, le plus proche de l'entrée, gardant une distance appréciable avec le bar et ses énergumènes agglutinés. La serveuse qui travaillait là le soir l'avait vite repéré, et bien qu'il fût d'un abord fort peu affable, il se l'était mise dans la poche sans trop d'efforts. Depuis, il n'avait même plus besoin de se déplacer jusqu'au comptoir pour se payer un verre. Elle le lui apportait sur un plateau – ou presque –, armée d'un infatigable sourire qui lui étalait ses intentions jusque sous les yeux. Mais il ne lâchait rien de plus qu'un merci marmonné, et si elle insistait à lui en arracher davantage, il se taisait et commençait à siroter son cocktail, jusqu'à ce qu'elle renonce et le laisse seul.
Cette fois encore – hélas –, son repos fut bref. A peine se fut-elle éloignée qu'Imayoshi lui boucha la vue, planté à quelques centimètres à peine de son siège.
- Tu as l'air de meilleure humeur.
Aomine haussa un sourcil, et croisa les jambes avec nonchalance.
- Tu sors plus souvent qu'avant. Et tu me regardes presque aussi mal que quand on jouait dans la même équipe. C'est bien, ça te donne l'air un peu plus vivant.
Agacé, le plus jeune fit mine de le chasser du bout du pied, mais il se détourna et s'assit à califourchon sur une chaise qui traînait là.
- Sinon, tu as réfléchi à ce que tu feras à la rentrée prochaine ?
- C'est en cours. Pour l'instant je me fais un peu de blé en travaillant. On verra ensuite.
Accoudé sur le dossier, Imayoshi le scrutait derrière les verres de ses lunettes, où se reflétaient les néons bleus et roses. Aomine soutint son regard, et une fois n'est pas coutume, ses yeux plissés qui lui donnait un petit air de renard lui procuraient la même sensation désagréable qu'à l'ordinaire.
Puis il vit une silhouette imprévue franchir le seuil. Il détonait légèrement avec les habitués des lieux à cause de son côté un peu trop propre sur lui. La main serrée sur l'anse de son sac, il regarda à droite et à gauche, manifestement à la recherche de quelqu'un.
- Tiens tiens, une tête connue.
Imayoshi s'était redressé et détaillait le nouveau venu des pieds à la tête. Lorsque son analyse se trouva confirmée, il sourit de plus belle.
Le jeune homme aux cheveux noirs les aperçut, et marcha vers eux sans la moindre hésitation.
- Salut Aomine, Imayoshi. Ça faisait un moment.
- Mais oui, c'est bien le type de Seirin, Izuki Shun. Si on s'attendait à te voir là.
Izuki gratifia Imayoshi d'un hochement de tête puis se tourna vers celui qui n'avait pas bougé d'un millimètre. Maintenant qu'il s'était rapproché, Aomine le remettait. Il n'avait pas tellement changé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Mais il n'avait pas souvenir d'avoir déjà échangé le moindre mot avec lui. Trop discret pour venir lui adresser la parole, sans doute.
- Ouais. Ça fait un bail. Qu'est-ce que tu fais ici ?
- J'étudie à la fac, en droit. Je t'ai vu l'autre jour à la plage alors je me suis dit que je viendrais te passer le bonjour un de ces quatre.
- Ok. C'est cool.
La coïncidence ne l'enchantait pas outre-mesure. Idéalement, il aurait voulu ne jamais tomber sur une vieille connaissance. Il pensait d'ailleurs s'être suffisamment éloigné de Tôkyô pour parer ce genre d'éventualité. Imayoshi excepté, qui agissait comme une insupportable ventouse. Il le tolérait, malgré tout. N'importe qui d'autre aurait déjà informé tout le monde qu'à l'heure actuelle, Aomine Daiki passait ses journées à surveiller la plage de Fukuoka. Mais son ex-capitaine était du genre à garder ses informations confidentielles.
Il en allait autrement pour l'ancien meneur de Seirin. Lui, il l'imaginait bien partager la nouvelle avec ses vieux camarades, pour les rassurer. Et s'il tentait de l'en dissuader, il ne s'en rendrait probablement que plus suspect.
Izuki le considéra un moment.
- J'ai appris que tu avais coupé les ponts avec les autres. Petite précision : je ne t'ai pas retrouvé pour leur dire où tu te trouvais. Ça ne me regarde pas. Mais j'ai pensé que tu aimerais avoir les dernières nouvelles.
Aomine lui lança un regard sceptique.
- T'es bien sûr de toi.
De son côté, Imayoshi se gardait bien d'interrompre. Las, le jeune homme s'enfonça un peu plus dans son fauteuil et ferma les yeux.
- Vas-y, je t'écoute.
- Kuroko est sorti du coma.
Un temps. Aomine resta imperturbable. Comme s'il s'était endormi. Ce fut seulement lorsque ses paupières se rouvrirent qu'Izuki mesura l'impact de la nouvelle.
- Quand ?
- Ca va faire deux mois.
Son regard se tourna vers Imayoshi. Qui souriait, le menton posé sur sa main.
- Tu le savais ?
L'intéressé haussa imperceptiblement les épaules.
- Oui.
- Et tu comptais me le dire quand ?
- Je crois que je n'avais pas prévu de le faire, à vrai dire.
Se redressant d'un bond, Aomine le toisa avec fureur.
- Ça te fait triper, ou quoi ?!
C'était plus qu'il ne pouvait en supporter. Et l'absence de réaction de son voisin fit l'effet d'un détonateur.
- T'aimes ça, hein, de voir les autres au fond du trou. C'est pour ça que tu m'as suivi. Tu prends ton pied en me regardant m'enfoncer comme une merde depuis des mois. T'attends de voir jusqu'où je vais tomber, c'est ça ? Jusqu'où il faudra que je descende pour commencer à déconner. Là, ça sera le kiff total, hein ?!
Sans l'interrompre, Imayoshi essuya le flot avec une certaine raideur. Il lui avait fait perdre son petit rictus si irritant. Mais pas son maintien. Quoiqu'il pensât, il demeurait indéchiffrable.
- Je comprends que tu sois fâché contre moi, mais essaie de voir les choses sous un autre angle. Qu'est-ce que tu aurais fait, si je te l'avais dit ?
Debout à côté d'eux, Izuki avait le sentiment – certainement à raison – que le moindre mot n'aurait fait que rajouter de l'huile sur un feu déjà bien nourri.
- T'essaies de te justifier, maintenant ? Putain, j'y crois pas.
La colère d'Aomine sembla se tarir, comme si le dégoût prenait le dessus. Il avait envie de se tirer de ce sous-sol écœurant et d'aller chercher un air moins rance ailleurs. Son seuil de tolérance était franchi, de beaucoup. La seule présence de tous ces individus autres que lui-même devenait insupportable.
- Tu l'as revu ? Tetsu.
Il ne partit pas, pourtant. Pas tout de suite.
- Non. Je ne peux pas rentrer à Tôkyô pour le moment. C'est Hyûga qui me l'a appris.
Lentement, Aomine se laissa retomber dans son fauteuil.
Il avait toujours détesté qu'on lui raconte la fin du film avant de l'avoir vue. C'était sensiblement le même sentiment qu'il éprouvait à cet instant. Celui, à une échelle dix fois supérieure, mais semblable sur le fond, d'avoir manqué un épisode.
C'était évident. Là-bas, à Tôkyô, la vie ne s'était pas arrêtée avec lui.
L'évidence le frappait seulement maintenant.
- D'ailleurs, ils ont même formé une équipe de street-basket.
- Ah ? Bizarrement, ça ne m'étonne pas. Et je parie qu'ils prennent ça très au sérieux.
Aomine s'étant muré dans son silence, Imayoshi semblait s'en être désintéressé et reportait son attention sur Izuki.
- On dirait, oui. Ils se sont qualifiés pour les régionales.
Le binoclard émit un petit sifflement admiratif, juste assez exagéré pour hérisser son vieux partenaire. En temps normal. Aomine ne cilla pas.
Izuki attendit quelques instants, puis jugea qu'il n'était pas utile de s'attarder plus longtemps. D'un pas tranquille, il s'éloigna comme il était venu, et Imayoshi lui fit un petit signe de la main alors qu'il disparaissait derrière la porte.
Il y eut un long moment, où l'un comme l'autre parurent s'absorber dans le brouhaha ambiant. Chacun entretenait sa propre sphère de réflexion.
Jusqu'à ce que l'un susurre tout près de son voisin :
- Tu sais pourquoi je ne te l'ai pas dit ?
Aomine ne le regarda pas.
- Pour cette raison précise qui fait que tu te poses toutes ces questions en ce moment-même. Il n'y a rien de plus efficace qu'un électrochoc pour prendre enfin conscience d'une chose qu'on s'évertuait à ne pas voir.
Ce disant, il se retourna sur sa chaise, s'asseyant à l'endroit cette fois, dos à son acolyte.
- Je reconnais que je suis une vraie tête de mule. Mais toi, je me demande si tu n'es pas en passe de me surclasser. Quoi qu'on te dise, tu n'accepteras jamais de faire machine arrière. Je t'aurais annoncé que Kuroko s'était réveillé, tu aurais eu le temps de te faire à cette idée mais tu ne te serais pas pardonné pour autant. Et lorsqu'il aurait enfin retrouvé ta trace, tu l'aurais définitivement renié en portant le coup de grâce à votre amitié. Mais c'est seulement aujourd'hui que tu l'as appris. Maintenant, tu commences à comprendre. Tu réalises qu'il était sorti du coma depuis plusieurs semaines, qu'il a repris une vie normale, et que tu n'en savais rien. Enfin, ça t'est égal, après tout. C'est ce que tu cherchais en venant ici. Alors peu importe ce qui peut lui arriver…
- La ferme.
Debout, il le toisait de tout son haut. Imayoshi ne se retournait pas. Il lui parlait sans lui parler. Et ses mots, semblables à ceux d'un conteur omniscient, étaient plus insoutenables que tous les sermons qu'il avait reçus.
Il traversa la salle. Probablement en bousculant un ou deux ectoplasmes plus occupés par leur verre que par l'ambiance inexistante de ce trou à rat. Il tira la porte, et sortit comme une tornade.
- Kuroko, passe !
Vif comme l'éclair, il frappa le ballon dans la direction vers laquelle courait Takao, et celui-ci réceptionna sans difficulté. Il continua sur sa lancée, trop heureux d'avoir planté Hyûga sur place, et se dirigea droit vers le panier. Juste sous l'arceau, malheureusement pour lui, Kise l'attendait de pied ferme.
- Oh oh…
Il freina des quatre fers, balaya rapidement les environs du regard… et le ballon disparut de ses mains.
- Ou pas~
Himuro récupéra la passe, et déposa la balle dans le panier juste dans le dos du défenseur. Le sifflet de Riko retentit.
- Ok, on arrête là.
Takao frappa vigoureusement dans la main que lui tendait Himuro avant de rejoindre Kuroko d'un pas léger – presque sautillant, à vrai dire.
- C'est quand même plus simple d'être dans la même équipe que toi !
Kuroko hocha la tête, tout en nage. Il s'essuya rapidement le front avec le haut de son t-shirt. En quelques jours, il s'était considérablement ramolli. La reprise n'était pas aisée, mais il se sentait rasséréné maintenant qu'il avait retrouvé les autres. Personne ne lui avait posé de question. Ils les avaient vus sourire au moment où il était entré dans le gymnase, et ils l'avaient accueilli avec le même enthousiasme que s'ils s'étaient quittés la veille. Takao non plus n'avait eu aucun mal à se joindre au groupe. Il était de ces gens qui, à peine arrivés quelque part, s'entendent avec tout le monde.
Riko les fit se rassembler autour d'elle et balaya le groupe du regard.
- C'était pas mal du tout. Les équipes marchaient bien. C'est pas une surprise, mais Takao s'en sort très bien aussi.
- C'est sûr que c'est plus facile qu'avec Hanamiya…
Koganei glissa sa remarque l'air de rien, mais comme la coach s'était interrompue, tout le monde avait clairement entendu.
- On s'en fout, il sèche aujourd'hui, comme d'habitude.
Ce disant, Hyûga déboucha sa bouteille et but à grandes gorgées. Kuroko se demanda depuis combien de temps leur meneur au tempérament chaotique s'était absenté. Après tout, il était bien mal placé pour lui en vouloir. C 'était lui qui avait manqué à sa parole le premier. Il revenait seulement aujourd'hui après les avoir laissés sans nouvelles pendant près de deux semaines.
Kiyoshi dut remarquer son petit air miné, car il s'exclama de but en blanc :
- Vous en faîtes pas, il a ses humeurs, c'est comme ça. Il finira bien par revenir. Comme toi, Kuroko.
L'intéressé ne sentit aucun reproche dans sa voix. Depuis qu'il le connaissait, l'ancien pivot de Seirin avait toujours fait figure de grand frère pour ses coéquipiers. L'équipe était différente, mais l'esprit était resté le même.
Après s'être enfermé tout ce temps, il avait le sentiment d'être rentré à la maison.
Derrière Riko, assise sur le banc, Nanamine les observait. Momoi travaillait, elle était donc venue seule cette fois. Souvent son regard s'attardait sur Kuroko, et celui-ci le lui rendait en silence. Elle attendait, patiemment, le moment où il viendrait vers elle.
- Kuroko-kun.
Subitement, Riko se tourna vers lui, et il leva brusquement la tête.
- Toi, c'était nul.
Il se retrouva au 36ème dessous en 5 secondes chrono.
- Va falloir s'y remettre, et vite ! On joue la semaine prochaine !
- Désolé. Je vais me rattraper.
- J'espère bien. Et tant qu'à faire, si tu pouvais recommencer à mettre des paniers.
- … Je vais essayer.
Elle mit les poings sur les hanches, et répéta ce dernier mot, la mine déconfite. Pour une raison qui lui échappait, il n'était pas parvenu à replacer un seul de ses tirs invisibles. Il tirait de travers, ou alors le ballon lui glissait des mains. Il n'avait pourtant rien changé à sa technique. Mais le ressenti était différent. Comme si on l'avait déréglé.
- Enfin, ne t'inquiète pas. Au pire, tu te concentreras sur les passes, comme avant. OK tout le monde, c'est fini pour aujourd'hui.
- A mercredi !
Tandis que les autres s'éparpillaient, Kise fit un signe à Kuroko.
- On y va, nous aussi ?
- J'ai juste quelque chose à faire avant…
Comme il se tournait vers Nanamine, Kise n'en demanda pas davantage. D'un air sérieux, il hocha la tête, et marcha vers le vestiaire.
- Je t'attends dehors.
Alors qu'il s'éloignait, Kuroko, lui, ne quittait pas la jeune fille des yeux. Lorsqu'il se trouva devant elle, néanmoins, il se rendit compte qu'il n'avait pas précisément déterminé ce qu'il allait pouvoir lui dire.
Ils se dirent bonjour. Et puis il y eut un silence.
Ce fut elle qui parla la première.
- J'étais là, l'autre jour, quand tu es venu à l'hôtel. Momoi m'a dit après que c'était moi que tu cherchais. Maintenant ça n'a plus tellement de sens, mais… Je suis désolée de t'avoir caché que je vivais avec Akashi. Il ne voulait pas qu'on te le dise, tu sais. Pour lui, c'était mieux que tout se termine là.
- « C'était » ?
- … Peut-être qu'il le pense toujours. Mais depuis qu'il t'a vu, c'est comme s'il avait autre chose en tête.
Elle garda la tête haute, malgré la tristesse qui transparaissait dans son regard.
- Tu dois te dire que moi aussi, j'ai tout fait pour te tenir à l'écart.
- Je pense que tu te trouves dans une situation bien plus difficile que la mienne. Et que c'est normal que tu ne veuilles pas de moi.
- … Même si je ne t'ai pas accueilli à bras ouverts, je n'ai rien contre toi, Kuroko-kun. Je regrette sincèrement tout ce qui s'est passé.
Elle croisa les bras, et frotta lentement sa peau découverte de bas en haut, comme si elle cherchait à se réchauffer.
- Je voudrais te dire quelque chose dont je n'ai jamais parlé. Depuis que j'ai connu Akashi au lycée, j'ai toujours su ce que je ressentais pour lui. C'est à peu près au même moment que j'ai appris pour toi. Je me doutais qu'il aimait quelqu'un d'autre, et je l'ai découvert toute seule. Mais même après ça, mes sentiments n'ont pas changé.
Kuroko éprouvait une douleur ténue à l'entendre parler. Elle avait un ton très calme, et son visage s'éclairait par instant d'un léger sourire. C'était ce contraste avec ce qu'elle racontait qui l'attristait.
- Il me parlait des gens avec qui il était au collège. Il m'a parlé de toi aussi, quelques fois, et j'ai compris que tu étais quelqu'un de bien. Je ne lui ai pas dit que je savais, à l'époque. Je n'ai pas cherché à faire ta connaissance non plus. Je me disais juste qu'il y avait quelque chose de vraiment sincère entre vous, et qu'il en avait besoin. Alors je me suis faite à l'idée. De toute façon, je pense que je n'aurais eu aucune chance…
Elle eut un petit rire qui ne lui sembla ni amer ni joyeux.
- On s'entend bien, tous les deux. Mais je sais que s'il avait eu le choix, il n'aurait jamais accepté de se marier.
Kuroko attendit qu'elle poursuive. Mais elle avait cessé de parler.
- Pourquoi est-ce qu'il n'a pas pu refuser ?
Elle secoua la tête.
- Je suis désolée. Mais ça, c'est à lui que tu dois le demander.
- Il ne veut déjà pas me voir, alors me raconter sa vie, ça me paraît assez peu probable.
- Il veut te voir.
Kuroko la fixa d'un air incrédule.
- Pour quelle raison exactement, il ne me l'a pas dit, par contre.
La nouvelle ne le réjouissait pas particulièrement. Tous ceux qui l'avaient vu récemment lui avaient dit qu'Akashi n'avait pas changé. S'il avait même tenu Nanamine informée de ses intentions…
- Il attend le meilleur moment pour me dissuader définitivement.
Elle le regarda d'un air interdit.
Aucun d'eux ne parla pendant un moment.
- Il y a autre chose que je voulais te dire. Tes parents sont au courant pour ton rétablissement.
Complètement pris au dépourvu, le jeune homme cligna les yeux. Le temps de raccrocher les wagons.
Avec la précipitation des événements, il ne s'était même plus posé la question de savoir ce qu'ils étaient devenus depuis un bon moment. Leur souvenir le heurta d'un seul coup, entraînant à sa suite toute une myriade de questions qui se mélangeaient les unes dans les autres.
Où étaient-ils ? Comment l'avaient-ils appris ?
Puis il se rappela de ce que lui avait dit Momoi lorsqu'il était venu emménager chez elle. Ils ne voulaient pas le voir. Rien dans ce qu'il se remémorait des événements de l'hiver dernier ne lui permettait de comprendre pourquoi. La raison devait être grave, pourtant. Suffisamment grave pour qu'ils aient coupé les ponts pendant tout ce temps.
- Tu leur en veux peut-être de ne pas avoir été à tes côtés, mais ils n'auraient pas pu. Ils ne vivent plus à Tôkyô au moment où je te parle.
Cette fois, son incompréhension se mua en inquiétude. Nanamine réfléchit un instant, comme si elle cherchait une meilleure façon de le dire. Mais il n'eut pas la patience d'attendre.
- Où est-ce qu'ils sont ?
Elle soupira, résignée.
- Ils ne pouvaient pas avoir l'esprit tranquille en restant ici. Je le sais parce que c'est moi qui leur ai suggéré de partir, au moins temporairement. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'ils étaient menacés, mais il y avait un risque.
- Un risque de quoi ?
- … Tu vas encore penser que je te cache des choses, mais crois-moi, si tu connaissais la famille dans laquelle je vis actuellement, tu apprendrais vite que le moindre faux pas coûte très cher. L'erreur n'est pas permise et lorsqu'on en commet une, on la paie un jour.
- Donc, aux yeux de son père, Akashi a commis une erreur ?
Elle hocha la tête.
- Seulement, cette fois-là, je crois qu'il ne lui a jamais pardonné. Et s'en prendre à lui n'a pas suffi. Toi non plus, tu ne devais pas t'en sortir sans l'avoir amèrement regretté. Sauf que tu t'es blessé deux jours plus tard, ce qui te plaçait hors d'atteinte.
Kuroko réfléchissait à toute vitesse. A sa connaissance, jamais ses parents n'avaient été en contact avec le père d'Akashi. Ni lui non plus – il ne l'avait jamais rencontré.
- Je n'étais pas là quand ça s'est passé. Mais après ça, les relations entre Akashi et son père n'ont plus jamais été les mêmes. Sûrement parce qu'il n'a jamais passé l'éponge. Et qu'il ne comptait pas s'arrêter là. Satsuki prenait des nouvelles de tes parents, et comme par hasard, un mois à peine après l'accident, le bailleur de l'appartement réclamait le versement immédiat du loyer des six prochains mois, alors que, si j'ai bien compris, vous habitiez là depuis des années et il n'y avait jamais eu le moindre retard.
Il ferma les yeux malgré lui. C'était pire que ce qu'il imaginait. Nanamine poursuivit.
- Je suis allée leur parler une première fois. Je leur ai expliqué la situation et fais comprendre à quoi ils s'exposaient s'ils restaient ici. Ils ne voulaient pas partir, et te laisser seul dans ton état. J'ai insisté longtemps, en leur disant qu'ils ne s'en sortiraient pas avec les inquiétudes qu'ils avaient pour toi et les pressions qu'ils subissaient. Au bout de quelques mois, finalement, ils ont accepté de déménager. Et en échange, je me suis engagée à leur donner des nouvelles de toi régulièrement. Je leur ai dit que tu avais repris conscience, bien sûr. Mais ils ne savaient pas comment réagir sans te mettre dans une situation difficile. Ils ont préféré te donner le temps de prendre tes repères. Et quand tu serais prêt, tu viendrais les retrouver par toi-même.
Il sentit qu'il avait perdu le fil de la conversation, à un moment donné. Toute cette histoire le dépassait, au point qu'il ne savait plus s'il devait la remercier ou non. A la fois il se sentait soulagé, mais aussi terriblement coupable.
Il avait trop tardé à prendre une décision.
A présent, il voyait clairement les deux choix qui s'offraient à lui. Jusqu'ici, il n'avait envisagé que la décision d'Akashi - une scission totale et sans appel. Mais Nanamine avait pris l'autre alternative.
Renoncer n'était pas la seule option. Et après avoir impliqué tant de personnes dans cette histoire, sa responsabilité était de la mener à son terme.
Alors qu'il remontait le couloir, Kuroko s'arrêta subitement. Aussi étrange que cela put être, il y avait comme une voix qui murmurait dans le sans-issue, pièce dépourvue d'intérêt en soi et où personne ne se rendait jamais. Le plus troublant, c'était que la lumière n'était même pas allumée. Il se rapprocha, jusqu'à ce que ses soupçons trouvent confirmation.
- Shin-chan, c'est toi qui m'avais dit que tu avais moins de boulot ce week-end ! Et au final, tu me poses un lapin pour t'occuper d'un chien…
Il pouvait dire sans trop se tromper que c'était la voix de Takao. Il arriva près de la porte, et l'aperçut adossé contre le mur, son portable à l'oreille.
- Alors ça, c'est pas gentil. Je t'ai pas embêté pendant une éternité en te harcelant de SMS, comme tu dis, c'est toi qui m'as fait attendre super longtemps ! … Si, une semaine, c'est très long. Donc, j'ai été bien sage, en sachant pertinemment que c'était plus qu'utopique d'espérer un message de ta part, et quand enfin on trouve un moment pour un rendez-vous… Eh… Tu m'écoutes, au moins ?... J'y crois pas.
Avec un sourire résigné, il soupira et raccrocha dans un petit bip monotone. Il se redressa, les mains dans les poches, s'apprêta à sortir. Et découvrit Kuroko.
- Je suis désolé, je crois que je tombe au mauvais moment.
Pour une fois, Takao ne l'avait absolument pas vu venir.
- Euh… Comment dire… Tu as tout entendu ?
- Oui.
- Ok. Il va me tuer.
Dit-il en riant avec un léger embarras, se passant la main dans le cou. Puis il se contenta de hausser les épaules, retrouvant sa nonchalance habituelle.
- Bon tant pis. J'tenais pas vraiment à garder ça secret, de toute façon. En fait, si ça tenait qu'à moi, je le dirais ouvertement mais… y a quelques réticences de l'autre côté.
- Je pense que Midorima-kun t'en voudrais durablement si tu le faisais.
- Ouais, hein. C'est pour ça que… Attends.
Ses yeux s'écarquillèrent alors qu'il prenait conscience de ce qu'il venait d'entendre.
- Kuroko… Tu te souviens ?
L'autre hocha la tête. Sa discussion avec Nanamine lui avait fait occulter ce détail – mais, en dehors d'eux, à peu près personne n'était encore au courant qu'il avait renoué avec ses souvenirs.
Takao arbora un sourire rayonnant.
- Mais c'est génial ! Ah, ça change tout alors, si tu te rappelles de Shin-chan – et que tu sais, pour lui et moi… Il va trop m'en vouloir, là c'est clair.
Il ne donnait pas du tout l'impression d'être inquiet, cependant, et il éclata de rire à l'idée de la gaffe qu'il venait de faire.
- Je le garderai pour moi.
- D'accord, d'accord, on oublie.
Inspirant un bon coup, le brun se redressa et marcha jusqu'à Kuroko, comme s'il allait quitter la pièce.
- Shin-chan ne m'a pas tout raconté sur toi et je pense qu'il a eu raison. Lui aussi, il a vécu des trucs pas faciles, et j'ai mis du temps avant de l'apprendre. J'suis peut-être toujours un peu à côté de la plaque mais…
Il posa sa main sur son épaule, et lui adressa un regard confiant.
- C'est vraiment cool que tu sois arrivé jusque-là. T'es sur la bonne voie, Kuroko.
Celui-ci hocha la tête, et sourit à son tour.
- Merci.
Takao lui fit un petit signe de la main et se retourna… manquant de percuter Kise de plein fouet.
- Ah ! Mais… qu'est-ce que vous venez tous faire ici ?!
- Bah… Rien de spécial, je cherchais juste Kurokocchi… Pourquoi, il se passe quelque chose ?
- Non, non, il se passe rien, absolument rien… Allez salut, on se voit lundi !
Et il fila sans demander son reste. Un peu surpris, Kise se tourna vers Kuroko, mais celui-ci ne jugea pas utile de dévoiler la vie secrète de Takao et Midorima à la personne qu'il jugeait par ailleurs la moins apte à garder le silence. Non pas qu'il l'aurait répété à qui que ce soit, mais il aurait très probablement cherché à en savoir plus – surtout si l'intéressé était ce bon vieux Midorimacchi.
- J'ai un peu traîné.
- Pas grave. On rentre tout de suite ?
Il s'interrogea un instant.
- … Ça t'embête si on fait un petit détour ?
Une fois en haut de l'escalier qui menait à l'appartement de Momoi, un jappement joyeux accueillit sa venue, suivi d'une série de jurons que maugréait une voix grave.
- Nigô !
- Il est tout content de te revoir !
Kise se pencha, et tapa sur ses cuisses pour inciter le chien à approcher. Ce qui ne fit que l'exciter davantage. Il tirait déjà sur sa laisse comme un damné, au bout de laquelle luttait Midorima, cette fois encore assez peu d'humeur à plaisanter.
- Ne l'appelle pas, Kise, il est déjà assez pénible comme ça !
Il se tenait sur le seuil de la porte, et la jeune fille, avec qui il discutait jusqu'à leur arrivée, regardait Kuroko avec un mélange de soulagement et d'appréhension. Dans l'impossibilité de rejoindre son maître, Nigô commença à couiner avec insistance.
- C'est bon, c'est bon, attends deux minutes…
D'un air contrit, le jeune homme à lunettes s'accroupit et s'affaira à détacher la laisse du chien. Un petit clic, et le voilà libéré. Il ne manqua pas de le gratifier d'un grand coup de langue sur la figure avant de détaler à toute vitesse.
Kuroko l'accueillit à bras ouverts, et plongea ses doigts dans l'épaisse fourrure blanche et noire.
- Midorimacchi, tu t'occupes de Nigô, maintenant ?
Contrarié, celui-ci se redressa en essuyant sa joue du revers de la main.
- Je ne fais pas ça pour m'amuser. Momoi a un travail, elle ne peut pas tout faire toute seule.
- Venant de toi, c'en serait presque mignon.
- C'est seulement parce que Kuroko n'est plus là pour aider.
L'intéressé leva les yeux, et croisa le regard dur de Midorima. Un peu mal à l'aise, Momoi sortit sur le palier et agita la main, comme pour balayer le sujet au plus vite.
- C'est rien, vraiment, je m'en sors très bien ! Merci pour ton aide, Midorin.
- Tu n'es pas obligée de tout prendre sur toi.
- Midorima-kun.
La voix de Kuroko résonna différemment à leurs oreilles. Son ton, tout autant que son expression, leur parut clairement changé.
- Je suis désolé pour ce qui est arrivé l'année dernière. Sincèrement.
Midorima le toisa un long moment. Son visage ne trahissait rien, comme à l'ordinaire. Kuroko se souvenait, soit. Pour lui, tout cela changeait bien peu de choses à sa situation.
- Comment va ta jambe ?
Pour autant, son âpreté n'intimidait pas Kuroko. Kise les regarda successivement, d'un air un peu inquiet. Momoi eut un air triste, mais le jeune homme à lunettes ne fit pas grand cas de leur apitoiement collectif.
- Rien qui m'empêche de vivre et de faire ce que je veux. Je n'ai pas besoin de plus.
Rendant la laisse à la jeune fille, il marcha vers eux en direction de l'escalier. Lorsqu'il arriva au niveau de Kuroko, pourtant, il s'arrêta.
- Toi, en revanche, tu as le choix. Les cartes sont entre tes mains, à présent.
- J'ai déjà pris ma décision. Mais je pense qu'elle ne va pas te plaire.
Ils se fixèrent un temps, et Kise n'aurait su dire quels étaient leurs sentiments respectifs à ce moment-là.
- Akashi a donc une si grande influence sur toi que tu ne peux plus te passer de lui ?
- Qui sait. C'est peut-être lui qui a besoin de moi. On a tous besoin d'une personne qui nous apprend à surmonter les difficultés.
Sur ces mots, il observa son vis-à-vis avec insistance. S'il était parvenu à le troubler ou non, il n'en avait aucune idée. Toujours est-il que Midorima les dépassa sans un mot de plus et disparut dans l'escalier.
Nigô jappa doucement pour attirer l'attention de Kuroko. Alors que Kise se penchait pour lui gratter les oreilles, il rechigna à se laisser faire, et retourna en trottinant auprès de Momoi. Celle-ci n'avait pas bougé. Elle les observait à distance. Kuroko se surprit à penser que c'était lui qui lui faisait peur. Son regard inquiet parlait pour elle.
Levant le poing, il plaça sa main juste devant son visage. Momoi et Kise le regardaient faire, intrigués. Et puis, tout d'un coup, il se cogna le front tout de go.
- Ah ?! Kurokocchi, qu'est-ce que tu fais ?!
- Je me suis souvenu de ce que j'ai dit la dernière fois que je l'ai vue… et je me suis trouvé très stupide.
- C'est pas une raison pour te frapper !
Kuroko ne quittait pas la jeune fille des yeux. Elle avait un petit sourire imprévu, comme s'il lui avait échappé.
- Momoi-san, je suis venu pour m'excuser.
Mais elle secoua aussitôt la tête.
- Tu n'as pas à le faire. Tu as eu raison de m'en vouloir.
- C'est contre moi que j'étais énervé.
Comme elle n'ajoutait rien, il approcha lentement.
- Je ne m'étais pas rendu compte de ce que tout le monde ressentait à cause de cette histoire.
Il lui prit la main, et elle la serra fort dans la sienne. La tête légèrement penchée, il murmura avec un sourire :
- Est-ce que tu veux bien que je revienne habiter ici ?
Comme elle ne levait pas les yeux, il commença à se douter qu'elle devait se retenir de pleurer. Acquiesçant avec force, elle bredouilla seulement un petit oui. Et il la serra dans ses bras, laissant sa tête reposer sur son épaule.
Kise, qui avait dû s'approcher lui aussi, demanda d'une voix inquiète :
- Momocchi, tu es sûre que ça va ? On dirait que tu viens de retrouver un porté disparu…
Riant doucement, elle s'écarta un peu de Kuroko et essuya ses joues pleines de larmes du revers de sa manche.
- Kiichan, merci de l'avoir aidé.
- Pas de problème, ça me dérange absolument pas ! Tu peux passer aussi, si tu veux, on se fera une bouffe tous les trois !
Elle fit oui de la tête. Kuroko mit fin à leur embrassade et l'observa avec attention. Elle ne lui paraissait plus aussi inquiète. Et son visage souriant le rassura bien plus qu'il ne l'aurait cru.
- Je rentrerai après le match de la semaine prochaine. C'est dans quelques jours mais je crois que je n'aurai pas le temps de faire de déménagement d'ici-là.
- D'accord.
Elle laissa aller sa main, et lui fit un petit clin d'œil.
- Prend bien soin de toi, Tetsu-kun.
- Toi aussi. On se revoit bientôt.
Kise lui adressa un au revoir de la main, et ils reprirent la route de son appartement. En chemin, Kuroko plongea la main dans sa poche, et sentit un vieux papier qu'il se mit à faire tourner entre ses doigts. A mesure qu'il le dépliait, il se rappelait sa conversation avec Nanamine.
- … Demain, il sera à l'hippodrome de Fuchû. Vas-y en disant que tu viens de ma part. Ils te laisseront peut-être passer.
Kuroko la fixa, sans savoir comment réagir à cette invitation sortie de nulle part.
- Tu as raison. Peut-être qu'il attend l'occasion de te mettre au pied du mur. Alors autant que ce soit toi qui fasse le premier pas.
- … Pourquoi tu me donnes cette information ?
Mais elle se contenta d'hausser les épaules, un sourire coupable en guise de réponse.
- J'aurais dû faire ça depuis longtemps.
Au fond de sa poche, il serra le poing avec conviction. Demain. Il y serait.
Et il ne repartirait pas avant de lui avoir parlé.
Le temps où chacun s'esquivait était révolu.
Un peu trop motivé par ses résolutions et son réveil particulièrement matinal, Kuroko était arrivé avant l'ouverture de l'hippodrome. Histoire de patienter, il était allé dans une supérette à proximité, et s'était plongé dans la lecture d'un magazine lambda. En apparence, seulement. Il regardait à l'occasion les premiers hommes d'affaires en costume cravate descendre de leurs rutilants véhicules noirs juste devant les grilles blanches. Des femmes savamment apprêtées paraissaient elles aussi au compte-goutte, et tous paradaient selon un rituel à la codification obscure qu'il étudiait sans rien y comprendre. Que venaient faire ces gens accoutrés comme s'ils venaient assister à quelque cérémonie officielle un dimanche matin sur un hippodrome ? Les parieurs, eux, se souciaient peu de leur allure pour la plupart, et franchissaient les portes avec autant de prestance que les moineaux du parc attenant.
Vers 10 heures, il se décida à quitter son poste d'observation, et traversa la rue d'un pas un peu hasardeux, pas bien sûr de la marche à suivre. Devant la porte, un homme en uniforme lui demanda son nom. A la place, il donna celui de Nanamine, précisant qu'il était venu de sa part.
L'homme haussa un sourcil.
- C'est fort possible, jeune homme, mais je crains qu'il ne vous faille passer par l'entrée principale, comme tout le monde.
- Mais je…
Kuroko se creusa vainement les méninges. Il n'aurait aucune chance d'accéder à la zone réservée aux propriétaires, à ce train-là. A court d'idées, il demanda encore une fois si ce n'était pas possible qu'on le laisse passer. Si seulement son manque de présence avait suffi à le faire oublier. Mais se rendre invisible pour frauder n'était pas dans ses cordes.
Il regarda en vain de l'autre côté des grilles, comme si la providence ferait apparaître sous ses yeux quelque visage connu en mesure de lui venir en aide. Mais il ne reconnaissait personne, naturellement. Pour la simple et bonne raison qu'il n'avait sans doute rien à faire ici.
Il allait tourner les talons et repartir par où il était venu.
Jusqu'à ce qu'une main ne se pose sur son épaule droite.
- C'est bon. Il est avec moi
L'autre main tendit une carte au vigile, qui s'écarta aussitôt.
Kuroko ne tourna pas la tête.
Il aurait reconnu sa voix entre mille.
Il avança alors qu'il le poussait fermement dans le dos, et se retrouva dans l'enceinte de l'hippodrome, où la foule commençait à investir l'espace de son brouhaha confus.
Devant lui se planta Akashi, qui le fixa d'un air sévère. Kuroko en tenait à peine compte. Il l'observait avec une attention sans faille, comme s'il jouait aux sept erreurs avec pour référence la dernière fois qu'ils s'étaient vus avant son accident. Mais il n'avait absolument pas changé. Il faisait toujours la même taille (il lui paraissait même plus petit, étrangement), et son visage avait gardé la même finesse. Seuls ses cheveux étaient coiffés un peu différemment. Il avait dégagé son front en les peignant sur le côté. Ils n'en restaient pas moins aussi ébouriffés qu'auparavant.
- Quelle coïncidence. Je n'aurais pas pensé qu'on se croiserait par hasard dans un tel endroit.
- C'est assez improbable. D'ailleurs, je crois que c'est la première fois que je viens dans un hippodrome.
Akashi fronça les sourcils, et Kuroko songea que la plaisanterie n'irait pas plus loin.
- Qu'est-ce que tu es venu faire ici, Tetsuya ?
- Je veux te parler.
Il fit son possible pour s'exprimer avec, si ce n'est du détachement, au moins un certain naturel. Mais il entendait sa propre voix trembler lorsqu'il parlait. Tout arrivait si vite qu'il en était réduit à l'improvisation.
Un instant, l'attention d'Akashi fut happée par une annonce faite au haut-parleur, et il regarda rapidement autour d'eux.
- Je n'ai pas le temps de discuter.
Il marqua une courte pause. Puis il attrapa Kuroko par le bras, et commença à marcher à vive allure. Fendant la foule, il avait sans doute trouvé le seul moyen efficace pour ne pas risquer d'y perdre le petit fantôme, qui disparaissait plus vite que son ombre dans ce genre d'environnement. Trottinant avec peine pour suivre le mouvement, Kuroko ne sentait plus que sa poigne qui enserrait son avant-bras. Devant lui, la silhouette d'Akashi, élégamment vêtu d'un costume noir, marchait avec une telle aisance qu'on aurait dit qu'ils étaient seuls dans l'allée principale. Les gens s'écartaient à mesure qu'ils progressaient. Un peu perdu, le nouveau venu ne prit pas le temps de regarder autour de lui. Ses yeux ne décollaient pas du dos du jeune homme qui l'entraînait toujours plus loin dans l'effervescence des lieux. Peut-être qu'il était énervé contre lui. D'avoir débarqué à l'improviste sur un territoire dont il devait impérativement rester à l'écart. Il ne s'en inquiétait même pas, ceci dit. Il était pris dans une petite euphorie qui lui donnait envie de marcher de plus en plus vite. Il en avait fallu, du temps. Mais il l'avait enfin retrouvé.
Lorsqu'ils atteignirent une allée un peu plus clairsemée, Akashi lâcha prise et continua de marcher, sans ralentir l'allure. Kuroko ne savait toujours pas ce qu'ils cherchaient exactement. Bientôt, il n'y eut plus personne à part eux, et il comprit qu'ils étaient dans une zone où le public n'avait pas accès.
Courant un peu pour arriver à sa hauteur, il demanda, le souffle court :
- Akashi-kun, où est-ce qu'on va ?
- Il y a un poulain qui doit faire sa première course aujourd'hui mais selon l'entraîneur, il est trop stressé et ils ne veulent plus le faire courir.
Un peu intrigué, Kuroko eut l'image d'un tout petit bébé cheval tremblant comme une feuille avec une selle trop grande pour lui sur le dos. Ils ne faisaient quand même pas courir des chevaux si jeunes ?
Avant qu'il eût posé la moindre question, ils se trouvèrent entre les rangées de boxes où s'activaient des palefreniers qui passaient à toute vitesse et des jockeys hauts en couleur. L'odeur lui emplit soudainement les narines, et, bien que de plus en plus égaré au milieu de cet univers qui lui étaient étranger, il regrettait presque de ne pas pouvoir s'attarder un peu et prendre le temps d'observer tout ce qui l'entourait. De temps en temps, un cheval passait sa tête par la porte, et lui lançait un regard vif et inquisiteur, avant de disparaître à nouveau dans la pénombre.
Regardant à nouveau devant lui, Kuroko s'aperçut qu'Akashi l'avait distancé, et se hâta de le rejoindre. C'était un curieux mélange, cela dit. Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'Akashi dénotait un peu au beau milieu d'une écurie, et pourtant, il connaissait l'endroit comme sa poche.
Alors qu'ils arrivaient près d'une petite cour circulaire cernée par quatre rangées de boxes, un cri puissant se fit entendre. Les yeux de Kuroko s'écarquillèrent. Il résonna une nouvelle fois, plus fort comme ils approchaient de la source.
Finalement, ils débouchèrent sur la petite cour, dont le centre pourvu d'une pelouse tondue au millimètre près était cerclée d'une piste en sable. Devant un box ouvert, trois hommes débattaient à vive voix tandis qu'un quatrième luttait péniblement avec l'animal qu'il tenait à deux mains. Au grand soulagement de Kuroko, ce n'était pas un bébé cheval. Pas du tout même. Il lui paraissait ni plus ni moins adulte. Et il tremblait comme un fauve apeuré, faisant à des moments imprévisibles une embardée à droite ou à gauche, et cognant avec force dans la porte de la stalle voisine, ce qui agitait considérablement les autres locataires.
- Tu vas te calmer, bon sang !
Mais plus l'homme résistait, plus le cheval s'affolait, et poussait des hennissements rauques qui tenaient l'assistance à bonne distance, Kuroko compris.
- Qu'est-ce que vous faites ?
Akashi le laissa là et marcha droit vers celui qui tenait la longe. En le voyant, les autres parurent un peu rassérénés. Mais l'entraîneur, lui, était visiblement à bout de nerfs.
- On a un mal fou à le seller, c'est comme ça depuis une heure ! Déjà qu'on ne peut même pas le faire tourner au pas sans qu'il botte dans tous les sens, c'est de la folie de lui mettre quelqu'un sur le dos !
A peine eut-il fini sa phrase que le poulain dont la robe brune luisait de sueur donna un violent coup de tête vers le haut, manquant de le faire lâcher prise.
- Arrête !
Akashi fronça les sourcils.
- Et vous pensez qu'il va changer d'attitude juste en restant planté là ?
- Puisque je vous dis qu'on a déjà essayé de le faire tourner !
- Ce n'est pas vous qui l'entraînez, normalement, je crois.
L'homme se tendit, et le dévisagea.
- Je crois que je sais reconnaître un cheval qui ne devrait pas courir.
Mais Akashi avait déjà pris la longe en main.
- Donnez-le moi.
Kuroko lui lança un regard inquiet. Le cheval, tout poulain qu'il était, le dépassait en taille au niveau du garrot, sans parler de la tête. En le voyant trépigner et claquer le sol de ses sabots à chaque pas, il redoutait qu'il ne lui écrase le pied sans s'en rendre compte. Ou pire, qu'il ne lui mette un coup. Les autres messieurs bien habillés à côté de lui semblaient partager ses craintes.
- Vous devriez faire attention… !
- Ca va aller, ne vous en faîtes pas.
Résigné, l'entraîneur recula d'un pas, et se contenta d'observer. Akashi resta immobile malgré l'animal qu'il tenait très court et qui ne cessait de remuer. A nouveau, il leva la tête d'un coup comme pour se dégager.
- Ça suffit, maintenant.
Il donna un coup sec sur la longe, et le cheval baissa la tête, manifestant son mécontentement par un nouveau pas de côté qui manqua de bousculer le jeune homme. Celui-ci le repoussa et frappa légèrement la croupe du bout de la corde par laquelle il le tenait, pour le dissuader de se déporter encore une fois.
Il marcha jusqu'à la piste sablonneuse, sans tenir compte des légères protestations du quadrupède qui n'eut d'autre choix que de le suivre. Là, il le fit marcher, sans desserrer la main qui le tenait juste sous la bride, pour l'empêcher de le devancer. Lorsqu'il se mettait à trotter, Akashi le freinait, et n'avançait plus jusqu'à ce qu'il ait ralenti.
Agacé d'être si souvent réprimé, le cheval tenta au bout d'un moment de se dresser sur ses membres arrières. Kuroko frémit en voyant ses sabots frôler les jambes du jeune homme.
Comme frappés par un regain de lucidité, les trois individus qui se tenaient à ses côtés esquissèrent un mouvement pour lui venir en aide.
Mais ils n'avaient pas eu le temps d'approcher que le cheval était tout bonnement retombé sur ses pattes. Il fixait un point incertain devant lui, les yeux hagards et les naseaux dilatés.
Tout en lui parlant d'une voix calme, Akashi attendit un peu, et desserra progressivement sa prise, pour poser sa main sur le cou du poulain. Celui-ci eut un mouvement de recul, puis se figea à nouveau, frémissant alors que la main descendait jusqu'à son épaule, puis répétait le même mouvement plusieurs fois.
Kuroko n'y connaissait pas grand-chose en chevaux. A peu près rien, à vrai dire. Mais tout d'un coup, il eut la nette impression qu'un déclic venait de se faire. Le cheval semblait moins crispé, et il poussa une sorte de soupir rauque en baissant la tête.
Akashi murmura quelque chose, et tapota son encolure.
- Ca, c'est ce qui s'appelle avoir le feeling.
- Les quelques fois où je suis allé au haras, je l'ai toujours vu s'occuper des jeunes chevaux. Sa présence a certainement rassuré celui-là.
Face à la piste, Kuroko les écoutait sans détourner les yeux une seule seconde. Il y avait quelque chose de fort qui se jouait devant lui. Il ne faisait que l'effleurer, mais il sentait que les deux êtres qu'il observait partageaient un lien à part.
Akashi regardait le poulain avec des yeux remplis de tendresse. Et cette vision le chamboulait au plus profond de lui-même.
Progressivement, laissant suffisamment de mou à la longe pour ne pas le brusquer, Akashi reprit sa marche, et le cheval le suivit d'un pas vif, mais régulier. Il prit le temps de parcourir trois fois la piste en sable avant de le conduire devant sa stalle, et de l'attacher à un anneau sur le mur.
- Vous devriez pouvoir le seller, maintenant.
Resté prostré dans l'ombre de l'allée adjacente, l'entraîneur lui jeta un regard mauvais, mais Akashi n'en avait cure. Il s'était déjà éloigné sans attendre de réponse, et deux palefreniers restés admiratifs de la manœuvre depuis la sellerie vinrent s'affairer autour du pur-sang, qui n'attenta rien d'autre qu'un rapide fouettement de queue, de temps en temps.
Akashi passa devant Kuroko sans dire un mot, et lorsque celui-ci, un peu déboussolé, le suivit du regard, il aperçut un homme de petite taille et vêtu d'une tenue bariolée galoper vers eux, une cravache dans la main. Il s'empêcha de sourire, tout le monde était très sérieux. Mais il se fit la remarque pour lui-même que si on le mettait dans n'importe quel autre contexte, ce monsieur aurait un potentiel comique incontestable.
- Il faut l'emmener au rond, les autres sont déjà en selle ! … Il n'est pas prêt ?!
- Il est prêt, juste un petit contretemps. On va l'emmener directement sur la piste.
D'une allure quasi-frénétique, le jockey gagna sa monture, et se hissa sur son dos avec une souplesse remarquable. Tandis qu'Akashi prenait une nouvelle fois le cheval en main, il glissa à Kuroko :
- Je l'amène jusqu'au départ. Attends-moi au balcon, dans les gradins.
Kuroko peinait à suivre le pas pressé du cheval et de son guide, tout en prenant garde de ne pas courir.
- Oui mais je ne pourrai pas… C'est pour les VIP.
- Mais je suis un VIP.
Sans la plus petite once de plaisanterie dans sa voix, Akashi tourna la tête et lui sourit avec aplomb, comme pour ajouter une ponctuation à sa phrase. Kuroko chercha vainement une quelconque forme de répartie, et ne trouva finalement rien de mieux que de gonfler les joues comme s'il boudait.
Il prit la direction inverse d'un pas décidé, et ne s'arrêta que lorsque le jockey et son guide eurent gagné la piste d'herbe, pour le regarder lâcher le cheval qui s'élança en un éclair.
Depuis la baie vitrée du restaurant qui surplombait le champ de courses, ils avaient une vue imprenable sur la compétition qui se déroulait sous leurs yeux. Les haut-parleurs déversaient un flot d'imprécations inaudibles noyées par la clameur des spectateurs. Kuroko ne distinguait pas la casaque rouge et blanche du jockey de Yato – c'était ainsi que s'appelait le petit rebelle. Il se résolut donc à ne regarder que l'écran, et le voyait englouti au milieu du peloton. Assis à côté de lui, Akashi observait attentivement, sa sérénité contrastant nettement avec l'agitation de leurs voisins agglutinés contre la fenêtre.
Les chevaux sortirent du dernier tournant, et le tumulte devint de plus en plus fort alors qu'ils approchaient de la ligne d'arrivée. Kuroko vit leur concurrent remonter, et retint son souffle.
Il tint la distance là où les autres commençaient à s'essouffler, et termina deuxième. L'exaltation des vainqueurs atteignit son paroxysme. Réalisant qu'il ne respirait plus depuis un certain temps, le garçon se dégonfla comme un ballon, et glissa un œil vers le propriétaire. Il constata que, comme toujours, il avait la victoire modeste – ce n'était qu'une deuxième place, après tout. Malgré toute cette ébullition autour d'eux, il se contenta d'un sourire discret, et se leva pour répondre à toutes ces personnes bien habillées qui avaient au moins le double de son âge, mais s'adressaient à lui comme s'ils ne s'en rendaient pas compte.
Kuroko observa ce défilé de ses grands yeux bleus, plus invisible que jamais. D'un coup, Akashi lui paraissait incroyablement adulte. Et lui, il faisait partie intégrante du décor.
C'était un autre monde. Un monde où il n'y avait pas d'enfants, ni même de femmes, d'ailleurs. Seulement des hommes, tous les mêmes à ses yeux, qui parlaient de leurs affaires et ne se comprenaient qu'entre eux. Ils discutaient avec Akashi comme ils l'auraient fait avec son père, et sans doute ne savaient-ils pas vraiment à qui ils avaient affaire.
Ici, Akashi Seijûrô n'avait pas de prénom.
Il n'était que son nom.
Aussitôt qu'une nouvelle course se préparait, les parieurs se rendaient aux guichets comme un seul homme, les résultats de la précédente déjà loin derrière eux. Akashi s'était éclipsé du restaurant lorsque l'effervescence autour de lui avait commencé à se dissiper. Prenant ses distances avec la cohue des visiteurs, il retourna vers les écuries, et Kuroko, bien qu'il ne l'y ait pas spécifiquement invité, le suivit sans dire un mot.
Comme l'endroit était désert et qu'aucun d'eux n'avaient prononcé le moindre mot depuis de longues minutes, Kuroko fut un peu surpris lorsqu'Akashi lui demanda de but en blanc :
- Alors, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
Il ne s'était guère retourné, et continuait à marcher comme si de rien n'était. Bien que loin d'être aussi confiant, le retardataire accéléra le pas pour être à sa hauteur, et jeta un coup d'œil dans sa direction.
Akashi n'avait pas bronché – il regardait toujours devant lui.
- Je crois que tu dois avoir une petite idée.
- Eh bien si c'est ce que je pense, alors je suis un peu déçu par ton attitude. J'espérais que quand la mémoire te reviendrait, tu te rappellerais aussi que nous ne sommes plus censés nous voir.
- Je me rappelle de ce que tu m'as dit. Mais cette fois-là, tu ne m'as pas laissé parler.
- Parce que nous n'avions plus rien à nous dire.
Ils étaient arrivés dans la petite cour, ce même endroit où ils s'étaient rendus un peu plus tôt. Il était bien silencieux à présent. Il y flottait un calme paisible.
Comme Kuroko ne disait rien, Akashi tourna finalement les yeux vers lui, s'attendant à lui trouver une mine abattue ou tout du moins affectée.
Au lieu de ça, sur son visage se dessinait un sourire doux, sans la moindre amertume.
- Je suis content de te revoir.
Ce disant, Kuroko l'observa intensément. Il crut voir une lueur fugace traverser ses yeux. Mais l'instant d'après, l'expression du jeune homme s'était durcie à nouveau.
- Alors tu te fais encore des illusions. Mais il va falloir que tu te fasses une raison.
Par la porte du box, le jeune cheval revenu de sa course passa la tête d'un air curieux. Gentiment, Akashi leva la main et la glissa le long de son chanfrein. Puis il regarda Kuroko, et lui sourit en ajoutant d'une voix tranquille :
- C'est fini entre nous, Tetsuya.
Il attendit. Et souligna du silence qui suivit cette déclaration qu'il ne pouvait pas être contredit. Puis il se détourna, plus détaché que jamais, et s'éloigna vers l'allée qu'ils avaient empruntée pour venir.
- Attends.
Il s'arrêta.
Kuroko inspira en silence, puis appuya chacun de ses mots avec fermeté :
- C'est vrai, nous ne sommes plus ensemble. Si c'est ce que tu souhaites, alors ça ne se reproduira sans doute plus jamais. Par contre, je ne peux pas te laisser tirer un trait sur tout et faire comme si rien n'était arrivé.
Un élan de colère le prit, mais il fit de son mieux pour n'en laisser rien paraître. Il serra les poings, et poursuivit :
- Il y a des personnes qui en subissent encore les conséquences. Aomine-kun, Midorima-kun, Momoi-san, et les autres aussi, aucun d'eux ne peut se contenter de fermer les yeux et d'oublier. Je m'en veux de les avoir entraînés dans cette histoire, et je leur dois au moins de faire tout mon possible pour les aider à surmonter ça. Alors toi aussi… prends tes responsabilités.
Il reprit son souffle, après avoir tout déversé d'une traite. Mais lorsqu'il chercha à capter le regard d'Akashi, il se rendit compte que celui-ci avait déjà repris sa marche, et ne tarda pas à disparaître sans rien lui répondre.
Dans le salon aux meubles d'acajou, dont les murs étaient tapissés d'incarnat, il y avait une cheminée. En octobre, elle ne servait guère qu'à l'ornementation. Pourtant, même une fois revigorées les flammes de son âtre au plus fort de l'hiver, ce n'était pas son feu qui en faisait le cœur de cette maison muette.
Chaque fois qu'il venait dans le salon, Akashi regardait toujours au même endroit. Inlassablement, ses yeux cherchaient ceux, immobiles et familiers, qui attendaient patiemment sa venue derrière leur paroi de verre. Sur le manteau de le cheminée, deux cadres étaient posées côte à côte. Dix ans, bientôt, qu'ils scrutaient sans un bruit le visiteur qui passait la porte du petit salon.
Sur le premier, une photo de famille, des plus austères et ordinaires, comme toutes les photos de famille. Au centre, Akashi fils avait à peu près huit ans, et portait un gilet, une chemise et une culotte courte, comme il l'avait fait jusqu'au collège. Derrière lui, ses parents. Son père, au costume sans doute plus austère encore que la photographie dans son ensemble, fixait l'objectif, une main tendue vers le garçon.
Et sa mère.
Quand il était enfant, il était fier que ses camarades lui disent à quel point elle était jolie. Il aimait les jours où elle venait le chercher à l'école, et après le sport, et tous les enfants la trouvaient très gentille. L'été, souvent, elle portait des robes longues et légères, et mettait un petit gilet sur les épaules pour les protéger du soleil. C'était un de ces étés-là qu'avait été prise l'autre photo. Elle s'était penchée vers l'objectif, une ombrelle à la main. A qui souriait-elle ? Il ne se rappelait plus. Mais parmi les milliers d'autres qui s'étaient glissés au coin de ses lèvres durant toutes ces années, ce sourire était le seul qui resterait. Pour celui qui avait vu l'original mainte et mainte fois, cependant, et qui s'attardait un peu trop longtemps à vouloir en retrouver les infimes nuances, la réplique ne pouvait paraître que décevante.
Malgré cela, Akashi préférait l'intimité des photographies à l'immensité du portrait suspendu au-dessus d'elles. Parce qu'il était trop grand, ou bien parce qu'il était tiré de la photo du mariage et vide de souvenirs partagés ensemble. Toutes ces raisons faisaient que ce cadre presque aussi grand que lui à l'époque l'avait longtemps mis mal à l'aise.
Il y avait eu un temps où il ne voulait plus aller dans le salon. Et lorsqu'il devait y aller, il tournait le dos au grand cadre. Il sentait alors son regard dans son dos. C'était peut-être bien cette sensation, étrange sensation d'être regardé alors qu'on ne l'est pas, qui l'avait finalement attiré dans cette pièce qu'il avait l'impression d'éviter. Il avait fini par se retourner, pour lui rendre son regard.
Et il avait ressenti comme un frisson. Son corps avait beau ne plus être là, son image, elle, ne disparaîtrait pas. Il pourrait toujours la regarder, avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Il l'observait parfois pendant de longues secondes, sans cligner des yeux, jusqu'à ce que les couleurs se détachent, et que les contours, devenus flous, se mettent à danser et à bouger. Là, il la regardait onduler dans le silence.
Baissant les yeux, Akashi avisa l'étui de violon posé sur la table basse. Il y avait bien une salle d'étude à l'étage, mais depuis quelques années, il ne jouait plus qu'ici. Il souleva la partie haute, dévoilant le bois luisant de l'instrument sans doute plus vieux que lui où, sur le manche notamment, le vernis avait commencé à s'écailler.
Longtemps, il avait consacré les maigres minutes de répit que lui accordait accidentellement un moment de creux entre ses nombreuses activités pour venir dans le salon. Il lui arrivait parfois de parvenir à oublier où il se trouvait. Et puis lorsque ses yeux croisaient sans y penser le réveil sur la commode, ou, dans le pire des cas, lorsqu'une voix l'appelait depuis le hall, il se souvenait tout à coup, comme si un charme avait été soudainement rompu.
Il lui arrivait aussi d'oublier qui il était, lorsqu'il regardait le portrait trop longtemps. Il avait la sensation d'être à deux endroits, ou plutôt nulle part, comme si sa conscience avait quitté son corps. Assis aux côtés de sa mère dans le cadre du portrait, il regardait son autre lui se lever, et sortir du salon pour répondre à la voix qui appelait sèchement son nom, loin, dans la maison.
Les premières notes étaient toujours les plus belles. Elles scindaient en deux le silence avec une légèreté et une finesse en demi-teinte, à l'image d'un bord de feuille de papier qui coupe le doigt l'ayant tournée trop vite. Dès lors, cette simple feuille prend un tout autre sens à nos yeux. On la regarde différemment. En un instant, sans se départir de sa banalité en apparence inoffensive, elle a révélé un potentiel que l'on ne lui connaissait pas. Il suffit d'un coin de page pour prendre conscience de notre naïveté.
Il en va de même pour la musique. Pour l'avoir joué des dizaines, peut-être même des centaines de fois, ce morceau aurait pu lui sembler familier. Il avait beau le rejouer dans sa tête, savoir exactement quelles notes allaient s'élever les premières, immanquablement, au moment même où il les entendait, la mélodie lui paraissait changée depuis la fois précédente. Chaque jour était un nouveau morceau, une variation sur un thème en constante métamorphose. Et les sentiments qu'il lui évoquait, bien que proches, n'étaient jamais tout à fait les mêmes.
Son attention se détachait des notes, quelques fois, et il s'imaginait toutes ces conversations qu'ils pourraient avoir eues seuls, tous les deux, assis sur le canapé du salon. Il y avait des questions qu'il n'aurait pas osé lui poser. Mais comme il ne faisait que les imaginer, il tentait d'en deviner la réponse aussi.
Qu'aurait-elle pensé de la situation actuelle, si elle avait été là ?
Dans le fond, même s'il ne s'en était pas rendu compte jusqu'ici, c'était souvent (et toujours) la même interrogation qui le taraudait. Elle était la seule à laquelle il aurait pu parler. Quand elle était encore à ses côtés, elle était celle qui voyait chez lui ce que les autres ne voyaient pas. Elle était celle qui savait que ce qu'il était vraiment, et le modèle de perfection qui lui était imposé au quotidien, étaient deux personnes différentes.
Ils n'en avaient presque jamais parlé, néanmoins.
Elle n'en avait pas eu le temps.
L'archet crissa sur une corde, et Akashi rouvrit les yeux.
Le salon était vide, comme tous les jours. Il n'y avait que lui, debout devant la cheminée, avec un violon usé entre les mains. Il continua jusqu'au bout en s'appliquant davantage. Mais le morceau ne lui paraissait plus du tout mélodieux.
Il avait envie d'en finir.
Lorsqu'il fut arrivé à la dernière note, il s'assit, déposa l'instrument sur la place vide à côté de lui. Il posa ses coudes sur ses genoux, et appuya son front contre ses mains crispées l'une sur l'autre. Depuis qu'il avait pénétré dans le salon, son agitation ne faisait que s'accroître.
L'image d'un château de cartes à l'instant qui précède le coup de vent lui apparut alors que ses yeux baissés fixaient le plancher terni.
Il n'arrivait plus à distinguer le visage de sa mère dans sa tête. Il en voyait un autre, et entendait sans cesse les mêmes reproches.
C'était la première fois depuis son départ qu'il se sentait aussi seul.
