Avant toute chose, sachez que TOUS les chapitres que vous obtenez ces derniers temps (de fin juillet à fin août), c'est à Elie que vous les devez, qui se charge de la publication en temps et en heure des chapitres que j'upload en avance ! Alors remerciez-la bien bas, et allez lire ses traduction sur son compte ffnet Elie Bluebell, ou sur son compte commun avec Adalas !

Et si vous vous en ennuyez, n'hésitez pas à faire un tour sur mon autre publication "La Mémoire du corps" ;)

Comme d'habitude, gloire/disclaimers/remerciements à mes bêtas/dieux/lecteurs et revieweurs.

Aujourd'hui au menu, le réveil de Sherlock !

Bonne lecture !


Crabe Partie 3

Chapitre 2

Madeline avait beau avoir prévenu John que Sherlock resterait inconscient un certain temps, il compta néanmoins chaque minute qui passait avec une impatience non dissimulée, et une angoisse croissante. L'opération avait été un succès, certes, mais n'avait aucun intérêt si son ami ne rouvrait pas les yeux. Il maudissait ses études de médecine, et toutes ces statistiques qui lui revenaient subitement en mémoire en rafale, alors qu'il n'avait jamais cherché à les apprendre. Le taux de malades qui ne se réveillaient pas de leur anesthésie après l'opération était relativement faible, mais pas inexistant.

Deux heures plus tard, John surfait sur internet avec son téléphone, passant de rapports édifiants en statistiques effrayantes sur les hospitalisations.

Il fallut l'intervention de Mary, venue relever le drain et les constantes, et vérifier les poches alimentaires, pour lui retirer l'objet des mains en le morigénant comme un enfant. Il dut jurer qu'il n'y toucherait plus pour qu'elle ne le confisque pas. Et il passa l'heure qui suivit à regarder son portable, posé loin de lui, comme s'il était personnellement responsable du fait que Sherlock ne se réveille pas. Et puis soudain, il y eut un grognement, un râle, et la main de John, mue par un automatisme retrouva immédiatement celle de Sherlock.

- Je suis là Sherlock, murmura John.

Les yeux de son ami, paupières pâles veinées de bleu et gonflées papillonnaient sans être capable de s'ouvrir rapidement.

Sherlock toussa douloureusement, arracha sa main à celle de John et dirigea celle-ci en compagnie de sa consœur vers son nez.

- Non Sherlock, ne touche pas à tes lunettes de respiration, ordonna-t-il en rattrapant les paumes dans les siennes à mi-chemin.

John avait beau savoir qu'il s'agissait d'un réflexe, il eut néanmoins le cœur brisé de sentir la résistance des doigts de Sherlock contre les siens, luttant pour agripper son visage. La dernière fois, l'intelligence de Sherlock avant même son réveil l'avait informé qu'il était inutile de lutter contre le tuyau qui lui apportait de l'oxygène. Cette fois, l'anesthésie avait duré si longtemps que même le grand détective ne pouvait pas s'empêcher ses réflexes de prendre le relais. Il gardait même les yeux fermés.

- Johh... Jhhhh...

La voix de Sherlock n'était qu'un murmure rauque et douloureux, agressif et agressé.

- Je ne peux pas te donner d'eau Sherlock, tu n'as rien le droit d'avaler, même de l'eau, jusqu'à demain matin.

- Johhhh, supplia Sherlock de nouveau.

L'entendre était un crève-cœur. Il n'avait toujours pas ouvert complètement les yeux, mais ses mains avaient cessé de lutter. Maintenant, elles s'attachaient à celles de John, les serrant et les pressant douloureusement, aussi fort qu'il avait mal à la poitrine et qu'il souffrait de son réveil après un long sommeil.

- Ne bouge pas, Sherlock, murmura John, penché sur lui bien plus près que la bienséance ne l'aurait toléré pour deux amis. Laisse tes mains où elles sont et ne bouge pas, je reviens.

Constatant que son ami hochait la tête de compréhension, John se sentit autorisé à s'en aller rapidement, attrapant dans la salle de bain un gant de toilette, qu'il humidifia au maximum. Revenant auprès de son ami, il lui signifia qu'il était de nouveau à ses côtés en lui effleurant la main (celle qui ne portait pas le gant détrempé), et la respiration de Sherlock se calma un peu.

- Ne bouge pas, ordonna-t-il de nouveau.

Avec des gestes lents, il posa sur les lèvres de son ami le gant mouillé, humidifiant la bouche de son ami. Instinctivement, Sherlock chercha à sucer le tissu pour récupérer le maximum d'eau.

- Essaye de ne pas avaler au maximum, conseilla John. Je peux juste t'aider à supporter ça, mais tu ne peux pas boire.

- Merci... John...

La voix était encore rocailleuse et altérée par l'opération, mais au moins il avait prononcé deux mots complets et John sentit son visage se fendre d'un large sourire de bonheur.

Et puis la suite du miracle survint, et les yeux de Sherlock s'ouvrirent finalement définitivement, deux billes d'acier froides, mais remplies d'un sentiment de gratitude qui réchauffait le corps plus efficacement que n'importe quelle bouillotte, se posant sur les prunelles de John. Ce dernier savait pertinemment qu'il devait appeler Madeline et bipper des infirmières grâce au cordon à côté du lit, mais il s'en abstint pour un moment. Cette seconde de temps suspendue où Sherlock le regardait avec gentillesse et gratitude comme il n'avait jamais regardé John n'appartenait qu'à eux et il ne comptait pas le partager.

- Merci John, répéta Sherlock un instant plus tard, la voix encore un peu trop grave. J'ai un marteau piqueur dans le crâne, informa-t-il.

- Tu viens de découvrir par le biais d'une anesthésie générale les conséquences d'une gueule de bois, sourit John, se forçant à parler doucement.

Il ne savait que trop bien à quel point un ton normal pouvait paraître hurlé quand on avait mal au crâne.

- Heureux de te revoir dans le monde des vivants.

- Heureux d'en faire partie, répondit Sherlock. Du nouveau dans le travail pendant mon absence ?

John leva les yeux au ciel, vaguement rassuré quand même. Le cerveau génial de son ami n'avait pas mis longtemps à se reconnecter, finalement. Néanmoins, il savait pertinemment que son ami ne posait la question que pour éviter de poser l'autre grande question « comment s'est déroulé l'opération ? ». Alors John répondit à la vraie question plutôt que celle formulée.

- Je vais appeler Madeline, elle va te raconter que ton opération s'est bien passée, informa-t-il en appuyant sur le petit bouton au bout de la cordelette.

Sherlock tenta de lever les yeux au ciel, mais le mouvement lui arracha une grimace. Il était vraiment mal en point.

- J'ai l'impression d'avoir un éléphant assis sur ma poitrine, en plus du pivert dans ma tête, grommela-t-il.

- Une sacrée ménagerie, commenta John. C'est normal, tes cicatrices sont plutôt imposantes. Tu as des pansements dessus, tu ne peux pas encore les voir, précisa-t-il en voyant Sherlock soulever sa blouse d'hôpital.

- C'est si moche que ça ? grinça-t-il.

Chaque mot et chaque respiration qui faisait se soulever sa poitrine semblait être une torture pour lui.

- Aucune idée Sherlock. Je suis un grand spécialiste des cicatrices, et toi aussi, je crois bien, mais il est bien trop tôt pour le dire. On verra bien quand on aura enlevé les pansements.

Madeline arriva sur ses entrefaites, pimpante et souriante. Alors qu'elle avait eu l'air d'un zombie en sortant de l'opération, on aurait dit maintenant qu'elle avait eu un sommeil réparateur d'une douzaine d'heures entre-temps. John, lui, se sentit profondément ridicule car il avait toujours la même tête de déterré qu'avant. Le pire fut surtout de voir Sherlock jeter un coup d'œil à Madeline, un coup d'œil à John qui rougissait, un coup d'œil à la blouse impeccable de Madeline, un coup d'œil à la chemise froissée de John, un coup d'œil au sourire étincelant de Madeline, un coup d'œil aux yeux gonflés de John, avant d'arborer un sourire satisfait. Il avait tout compris, bien sûr. Et John en rougit un peu plus de gêne.

- Bonjour monsieur Sherlock, bon retour parmi nous ! Comment vous sentez-vous ?

La jeune femme avait cette perfection professionnelle unique, qui lui permettait de parler d'une voix gaie et chantante tout en maintenant le ton à un volume relativement bas pour ne pas agresser les oreilles malmenées de Sherlock.

- Ça va, répondit platement Sherlock.

Madeline fronça aussitôt les sourcils.

- Depuis quand êtes-vous réveillé ? demanda-t-elle.

Sherlock interrogea John du regard. Sa notion du temps était encore trop altérée par les médicaments qui l'abrutissaient.

- Dix-quinze minutes maximum depuis les premiers signes d'éveil, répondit le médecin.

- Sa voix n'est pas normale, n'est-ce pas ? poursuivit-elle à l'intention de John.

Perplexe, John se retourna vers Sherlock, qui, comprenant la demande muette, prononça un seul et simple mot, celui que son colocataire connaissait parfaitement.

- John.

Ledit John fronça les sourcils. Sherlock répéta. Une deuxième et une troisième et une quatrième fois.

- Non... finit par murmurer John.

- Même moi je l'entends, prononça distinctement Sherlock. Ce n'est pas ma voix. J'ai baissé de deux tiers d'une octave et un dièse.

En effet, la tessiture même de la voix du détective était bouleversée. Ce n'était pas la simple voix rauque d'une bouche pâteuse et engourdie par les médicaments, mais une étrange nouvelle combinaison du baryton du Sherlock et une nouvelle tonalité.

- Effectivement, nota Madeline en pianotant sur sa tablette. Le docteur Turner avait en effet craint cette conséquence. L'opération s'est bien passé, monsieur Sherlock. La tumeur a été retirée en intégralité, et nous avons procédé au curage ganglionnaire sans aucune anomalie. Seule une lobectomie du troisième lobe droit a été pratiquée, nécessité de procéder à une bi-lobectomie ou une pneumectomie n'ayant pas été requise. L'analyse de votre tumeur a été confiée au docteur Jones, qui rendra ses analyses d'ici le courant de la semaine prochaine. Comme vous avez signé l'autorisation, et si votre tumeur présente un intérêt, elle ira ensuite rejoindre notre tumorothèque pour les cas cliniques.

- Heureusement que tu n'as pas demandé à la ramener à la maison, je t'en croyais capable pourtant, marmonna John.

Il réfléchissait à voix haute plus qu'il n'alimentait la conversation, son esprit entièrement dédié à la souffrance qu'il ressentait à l'idée que plus jamais il n'entendrait Sherlock l'appeler de son baryton chaud comme du chocolat fondu.

- Lors du curage ganglionnaire, poursuivit Madeline comme si rien ne s'était passé, il nous a été cependant obligatoire de toucher à votre conduit respiratoire et votre œsophage, tous deux responsables de votre voix. L'altération de votre ton est donc une conséquence de cela.

- Et c'est permanent ? demanda John.

Madeline les regarda tous les deux avec une grande douceur, et ils craignirent tous les deux le pire. Sherlock était habituellement très doué pour deviner ce que les gens allaient dire avant même qu'ils ne le formulent, mais il fut incapable de le prédire en cet instant très précis. Son seul réflexe fut de tendre la main en direction de John, qui s'en saisit mécaniquement.

- Non, répondit la jeune femme. Un travail spécifique avec un rééducateur vocal peut être nécessaire. Bartholomew Dillinger, votre kiné respiratoire, vous aidera également à retrouver votre voix originelle.

- Ça n'a pas beaucoup changé d'avant, se consola John. Ça devrait être rapide.

Madeline leur adressa une moue dubitative.

- Non, désolée, mais ça n'a pas grand-chose à voir. C'est surtout le travail que fait le patient qui compte. Il n'y a pas de règles dans ce cas-là.

Elle leur offrit un pauvre sourire désolé, auquel ils répondirent misérablement. De toutes les conséquences que l'opération de résection de la tumeur pouvaient provoquer, celle-là était loin d'être la pire, et pourtant elle les atteignait directement.

- Quand pouvons-nous commencer à travailler avec un spécialiste pour ça ? demanda Sherlock.

Il y avait une lueur étrange de folle détermination dans son regard, comme si récupérer sa voix, c'était récupérer son costume de détective consultant, rester un peu lui-même dans le chaos qu'était devenu sa vie ces derniers mois.

- Nous devons d'abord...

Ils furent interrompus par l'arrivée d'Elliot Harding et William Turner tous les deux frais comme un gardon. John marmonna un truc sur leur crème de jour d'une efficacité redoutable, dans cette clinique, et Sherlock tressauta, riant silencieusement en essayant de ne pas bouger.

- Aïe, ça fait mal, John, aïe ! bégayait-il, pleurant et riant en même temps.

- Vous avez l'air d'aller mieux, cela fait plaisir à voir, commença Harding.

La voix d'Elliot fit retomber toute l'hilarité de Sherlock.

- Vous avez appelé ma mère, siffla-t-il.

Le silence tomba dans la pièce comme un couperet.

- John, mon téléphone, ordonna la détective avec un grand geste de la main pour désigner son smartphone sur la table de nuit, faisant fi de la douleur que cela provoquait dans sa poitrine. Appelle Mycroft. Maintenant. Ils ne doivent PAS venir.

Il toussa lorsqu'il tenta d'élever la voix sur la négation, mais cela ne suffit pas à le décourager de poursuivre.

- Mais qu'avez-vous en tête, Elliot, pour l'amour du ciel ? Que croyez-vous ? Que me charcuter et me laisser des cicatrices à vie sur la poitrine vous fait gagner des points auprès de ma mère ?

L'oncologue se décomposait de seconde en seconde. Personne ne songeait à remettre en cause l'expertise de Sherlock, bien que personne ne sut comment il avait pu deviner cet état de fait en une seule seconde.

- Je...

- JOHN est la personne à mettre au courant de mes soins. Ni ma MERE ni MYCROFT ne doivent l'être, hurla Sherlock, ivre de rage.

Aussitôt après, il se mit violemment à tousser, chaque expectoration plus douloureuse que la précédente. Harding s'approcha de lui, mais d'un geste inconscient, le détective le repoussa. John en revanche, penché à ses côtés et le soutenant, avait l'autorisation de demeurer auprès de lui, qui se penchait en avant et se recroquevillait sur lui-même dans une position instinctive de repli fœtal. D'aussi loin que remontait la mémoire de John, il n'avait jamais vu son ami pleurer. Pourtant aujourd'hui, les larmes perlaient au coin de ses yeux, symptomatique de l'intense souffrance qu'il devait ressentir.

- Ici, la pompe à morphine, indiqua Madeline en lui poussant entre les doigts un petit bouton relié à un cordon.

Sherlock la toléra dans son périmètre d'intimité et appuya immédiatement sur le bouton. La délivrance ne fut pas immédiate, mais la douleur finit par refluer, par vague, et Sherlock finit par être capable de se redresser en position assise.

- Je t'avais dit que c'était une mauvaise décision, Elliot.

William Turner, le pneumologue, venait de porter le coup de grâce à Harding.

- Je laisse William et Madeline vous faire le compte rendu post-opératoire, annonça l'oncologue d'une voix blanche. Bonne soirée, monsieur Holmes.

Et sur ces mots il sortit.

Une fois l'oncologue parti, Sherlock sembla reprendre du poil de la bête, et cessa de tousser.

- Je n'approuve pas toutes les actions de mon collègue, annonça William Turner avant que quiconque ne puisse parler. Mais sans vouloir le défendre, Elliot ne pense pas à mal. Il est en outre le cancérologue le plus talentueux que je n'ai jamais rencontré, et je vous saurais gré de mettre de côté votre rancune lors de la prochaine réunion. Votre santé est en jeu.

John décida qu'il aimait bien le spécialiste. Il ne lui avait pas fait une grande impression la dernière fois, mais se révélait finalement très sympathique. Rendant les armes, Sherlock hocha vaguement la tête pour montrer son accord. De toute évidence, il cédait d'épuisement. Son teint était cireux, ses yeux gonflés et les larmes se détachaient encore le long de ses joues, traînées brillantes sur la peau pâle. L'observation de son ami serrait le cœur de John.

- Allez-y, racontez-moi, ordonna Sherlock de sa nouvelle voix trop grave.

Turner hocha la tête à son tour, lança un coup d'œil à Madeline, et tous les deux entamèrent le compte rendu post-opératoire. John n'apprit pas grand-chose de nouveau par rapport à ce qu'il avait observé, et cela le rassura. Sherlock n'eut pas de grandes surprises non plus, l'opération s'étant déroulée très classiquement et dans des conditions optimales.

- Et pour ma voix ? finit-il par demander.

- Je vais demander à un de nos rééducateurs vocaux de prévoir un créneau pour vous, répondit Madeline. Il ne s'agit pas d'un personnel permanent à l'hôpital, mais un vacataire qui travaille par mission... Il pourra être amené à travailler à domicile à l'issue de votre hospitalisation si la progression de la rééducation l'exige...

Sa formulation était claire comme de l'eau de roche : la prestation ne faisait pas partie du prix faramineux que coûtait déjà la clinique mais était une prestation annexe.

- Faites une note à Mycroft pour l'en informer, répondit Sherlock à la question non formulée sur sa capacité à assumer financièrement cette nouvelle dépense.

La jeune femme acquiesça, soulagée que le patient ait compris son sous-entendu. Parler d'argent était très mal vu par ses patrons.

- Je vais aussi demander à Bart' de prévoir des exercices spécialement dans cette optique, rajouta-t-elle. D'autres questions ?

John secoua la tête. Sherlock ferma les yeux. Les deux médecins se sentirent ainsi congédiés. Turner les salua rapidement avant de s'éclipser. Madeline s'attarda encore un peu pour lui rappeler que les caméras infrarouges étaient à présent branchées pour surveiller Sherlock H24 pour les trois prochains jours, comme s'il faisait partie d'un service de réanimation classique. À compter du lendemain, il aurait le droit de boire de l'eau, et il reprendrait la nourriture solide d'ici le surlendemain, après un scanner pour vérifier l'état de son œsophage. Cette mesure était nécessaire dans la mesure où le tube digestif avait été éraflé dans l'opération, et il fallait donc lui laisser le temps de se recomposer et de fonctionner sans souffrance. Sherlock portait déjà dans ses veines un sacré cocktail, à base de morphine principalement, pour lui épargner la lancinante douleur de ses cicatrices et de sa poitrine, et plus on lui évitait la nécessité de prendre d'autres antidouleurs, mieux cela valait pour l'ancien junkie.

Elle leur rappela également que la fréquence de changement des drains allait diminuer, mais qu'ils continueraient de surveiller régulièrement la poche reliée à sa sonde urinaire. Sherlock obtiendrait le droit de se lever dans quatre jours, si tout allait bien, date à laquelle ils enlèveraient la sonde.

Une activité physique modérée (se lever, marcher dans le couloir, aller à la cafétéria et en revenir) était conseillé à compter de six jours et demi. Les pansements seraient enlevés à la même date, et les points se résorberaient seuls au fur et à mesure du temps. Sherlock comptait trois cicatrices d'une vingtaine de centimètres chacune (la première horizontale, sous la clavicule, la deuxième verticale au milieu du torse, et la troisième horizontale entre deux côtes. Il ressemblait à un robot dont on aurait ouvert le torse par une petite trappe pour bidouiller une réparation, et le refermer. À la réflexion, c'était d'ailleurs exactement ce qu'il était), les points mettraient naturellement plusieurs semaines à disparaître complètement. Il faudrait donc ne pas tirer dessus, éviter les efforts physiques intenses pouvant les agresser, rappela Madeline, et surtout éviter l'exposition au soleil.

- C'est de la nouvelle peau, insista la jeune femme. On ne met pas un bébé de six mois au soleil sans protection n'est-ce pas ? Votre peau est celle d'un bébé de six mois. Je sais que l'été arrive, mais vous comprenez l'absolue nécessité de ne surtout pas vous exposer au soleil !

Sherlock lui jeta un regard blasé. Et sans un mot, tira sur sa blouse d'hôpital à peine lacée, révélant son torse à la jeune femme.

- J'ai l'habitude des cicatrices, se borna-t-il à répondre, en exhibant les traces de torture présentes sur son corps.

- Et ce n'est pas comme si faire bronzette au soleil était une potentialité pour toi, compléta John. De toute ma vie avec toi, je ne t'ai jamais vu bronzer. Je ne suis même pas sûr que tu saches que ça existe !

Sherlock aurait adoré lui adresser un regard courroucé, mais il était bien trop faible pour dénier la vérité.

Madeline hocha la tête et poursuivit son planning et recommandations.

L'enlèvement des drains était prévu huit jours après l'intervention.

La sortie de la clinique, en cas d'absence de complications post-opératoire aurait lieu quatorze jours plus tard, le vendredi 8 avril.

Le café, la cigarette, la cocaïne et le thé noir étaient totalement prohibés, et Sherlock hurla de frustration. Le thé noir était son favori, il adorait en boire. Madeline fut inflexible.

- Je pense qu'on a fait le tour de ce que je voulais vous dire, messieurs, acheva-t-elle enfin. Je vais vous laisser dormir, maintenant. N'hésitez pas à vous reposer autant que vous le voulez. Soyez à l'écoute de votre corps...

John laissa échapper un rire nerveux. Il n'y avait pas moins à l'écoute de son corps que Sherlock. Qui feula, histoire de montrer sa désapprobation.

Madeline les salua sur ces entrefaites et les laissa seuls.

Ce fut alors immédiat et instinctif pour les deux hommes. Leur corps, comme aimantés, se tournèrent l'un vers l'autre et se penchèrent mutuellement vers l'autre. C'était une variation légère de l'ambiance de la pièce, et un inconnu n'aurait sans doute rien remarqué, mais eux ne purent que s'en rendre compte. John, gêné, détourna le regard en premier. D'autant qu'il n'avait pas été capable de détacher son regard du torse de son ami depuis que ce dernier s'était déshabillé pour Madeline, un instant plus tôt.

- Hum. Bref. Hem. Tu veux toujours que j'appelle Mycroft ? proposa John.

- Oui, répondit son colocataire dans un souffle, se renfonçant dans les coussins de son lit et remontant ses couvertures sur lui. Je suis épuisé...

- Tu veux que je baisse ton lit ? Que tu puisses dormir plus confortablement ? Ou que je te donne mes oreillers ? Ou que...

- Shhh, l'interrompit Sherlock. Appelle Mycroft, c'est tout.

- Et je lui dis quoi ?

Le détective soupira profondément, ce qui lui provoqua une légère quinte de toux.

- Demande lui où sont Maman et Papa. S'ils sont déjà sur Londres, je suppose que je n'aurai pas d'autre choix que de les faire s'installer à Baker Street... Ils détestent aller chez Mycroft. Je les comprends, ricana-t-il. Tant de pièces et si peu de stimulation intellectuelle ! L'appartement de Mycroft est à l'image de son propriétaire, une coquille vide. Tu pourrais t'occuper d'eux s'ils viennent à la maison ? Les installer dans ma chambre, et les empêcher de toucher à deux-trois trucs... Je te ferai la liste de ce sur quoi ils ne doivent pas mettre la main... Maman va absolument tout nettoyer et ranger, repasser toutes mes chemises et les aligner par couleur dans ma penderie...

De toute évidence ouvrir les yeux était un effort insurmontable et incompatible avec le fait de parler, mais Sherlock parvenait encore à tenir un monologue, sautant du coq à l'âne sans effort, ce qui était rassurant quant à ses capacités mentales. Même sa nouvelle voix prenait un tour familier.

- Bien sûr, Sherlock, pas de problème. Mais... Tu vas réellement les laisser te rendre visite ici ?

- Certainement pas, s'offusqua le détective. Ils ne mettront pas un orteil ici ! Mais je suppose que désinfecter mon appartement fera déjà plaisir à Maman. Elle ne m'a pas vu depuis trois ans, maintenant... Depuis Saint Bart et l'enterrement, en fait.

- Ils savaient ?

Le ton horrifié de John permit à Sherlock de comprendre qu'il venait de commettre une grossière erreur. Le grand saut de l'ange de Sherlock avait eu lieu trois ans plus tôt, et il était revenu après deux années de silence. John et lui avait donc eu une année complète de hurlements et de disputes pour progresser sur le chemin de la réconciliation et du pardon. Aujourd'hui, Sherlock savait que John lui avait pardonné, mais de temps à autre, du sel était jeté sur les plaies à jamais légèrement entrouvertes et le médecin en souffrait. Aujourd'hui était un jour de ce genre-là, et Sherlock se morigéna intérieurement d'être celui qui faisait du mal à John.

- Oui et non, répondit-il honnêtement. C'est ma mère qui a identifié mon corps à la morgue après l'accident. Elle savait que ce n'était pas moi, bien qu'elle ait immédiatement compris la nécessité d'affirmer que j'étais bien mort. Mycroft n'a pas démenti. Mais elle ne m'a pas vu en vie.

- Et... Elle ne t'a jamais revu en vie depuis ?

Sherlock fronça les sourcils. La colère et la souffrance de John avait mué en quelque chose de radicalement différent qu'il ne comprenait absolument pas. De la compassion ?

- Non, bien sûr que non. Tu es la première personne que je suis allée voir en revenant. Et je ne t'ai pas quitté depuis.

- Sherlock !

- Quoi ? interrogea-t-il perplexe.

- C'est ta MERE Sherlock ! Elle a vu un cadavre foutrement similaire au tien dans un tiroir métallique, et tout ce qu'elle a dû avoir depuis c'est quoi, un texto, un mail, un coup de fil ? Elle n'a pas pu constater de ses yeux que la chair de sa chair, son fils, était encore en vie ?

Le détective plissa encore plus les yeux, ce qui lui fit inexplicablement mal aux côtes.

- Je lui ai envoyé un message « toujours vivant, SH », récita-t-il. Mycroft l'informe. Où est le mal ?

- Sherlock ! Je me mets à la place des gens qui t'aiment : Ils veulent te regarder de leurs yeux et te serrer contre leur cœur, c'est normal !

- Ah. Si tu y tiens tellement, on pourra y aller après. Plus tard.

John secoua la tête, navré. Il n'insista pas, car il n'y avait pas matière à le faire. Sherlock n'essayait pas de se comporter comme un idiot égoïste, il était juste parfaitement incapable de comprendre le désarroi de son ami et de sa famille.

- Pas de souci Sherlock. Je vais appeler Mycroft. Tu veux que j'aille dans le couloir pour ne pas te déranger pour dormir ?

- Tu peux rester. Me berce, grommela Sherlock, ses yeux papillonnant pour se fermer de nouveau et rejeter la tête en arrière.

- Juste un dernier truc Sherlock. Comment as-tu su ? Pour Harding ? Qu'il avait appelé ta mère ?

Un fin sourire fleurit sur les lèvres du détective. Avec ses paupières closes et son visage détendu, il était la plus belle chose que John n'eut jamais vu.

- Je ne le savais pas. J'ai joué au bluff.

Peu de temps après, il tombait dans un léger sommeil.

John attendit que des légers ronflements s'élèvent de la poitrine de son ami, que ceux-ci soient réguliers (il les compta), qu'il n'ait aucune gêne pour respirer (il vérifia) et que la poitrine se gonfle et se dégonfle normalement (il posa la main dessus en tout bien tout honneur, juste pour s'en assurer) avant de prendre le téléphone de Sherlock pour appeler Mycroft.

Sans la moindre d'hésitation, il appuya sur la touche appel à partir du contact « fouineur ». Sherlock n'utilisait absolument jamais sa liste de contacts. Il retenait absolument tous ses numéros par cœur, y compris ceux d'inconnus croisés dans le métro ou dans le train, et qui mentionnaient ce genre d'informations sur l'étiquette de leur valise. Si Sherlock l'avait vue, il l'avait retenue. Parfois il supprimait des données. Parfois pas. Et il ne gardait des contacts enregistrés dans son téléphone dans l'unique but d'énerver les personnes en question.

Ainsi Mycroft changeait de nom toutes les semaines, de fouineur à bâtard en passant par gouvernement, ou parapluie.

Mike Stamford était renommé selon une partie du corps tous les quinze jours.

Mrs Hudson était fréquemment trouvable sous le libellé « logeuse », mais dans un élan de sentimentalisme, il y avait parfois scones ou thé en face de son numéro.

Lestrade avait le droit à tous les prénoms commençant par un G qui pouvaient bien exister.

Ses parents avaient respectivement droit à « médaille Fields » et « XY », mais John n'avait jamais compris pourquoi. Cela ne changeait jamais, mais Sherlock n'avait jamais daigné lui expliquer le pourquoi de ces surnoms.

Au final seul John s'appelait John dans le répertoire de Sherlock. Il avait même son nom complet, John Hamish Watson. Cela aurait dû l'énerver, mais finalement il adorait cette drôle de marque de respect et d'amitié.

- Bonjour, petit frère, répondit le fouineur au bout de quatre sonneries.

- Bonjour Mycroft, c'est John, corrigea le médecin.

- Il y a un problème ?

L'avantage de connaître et fréquenter un Holmes de près, c'était de pouvoir deviner facilement comment réagissait l'autre dans de nombreuses circonstances. John qui appelait Mycroft à partir du téléphone de Sherlock, c'était forcément que quelque chose allait mal, et John pouvait presque imaginer le politicien à moitié debout, une main pianotant sur un deuxième téléphone, l'autre ordonnant quelque chose à Anthea ou Toby, son chauffeur-garde-du-corps, coinçant le récepteur avec lequel il appelait John contre son oreille, afin d'être préparé à toutes éventualités et mauvaises nouvelles dont on pourrait l'informer.

- Non, il dort, tout va bien.

Le relâchement fut audible à l'autre bout du fil, et John entendit même le froissement de tissu qui signifiait que Mycroft avait lâché le téléphone de son épaule et l'avait repris dans sa main. Sherlock aurait été fier de John de comprendre tout cela dans un bruit.

- L'opération s'est bien déroulé, Harding vous a appelé ?

- Non. Sherlock l'a interdit, souvenez-vous.

- Je vous raconterai, promit John. Mais une chose avant : avez-vous parlé à votre mère ? Harding l'a appelée. Sherlock ne... enfin... il...

- Oui, nos parents m'ont appelé, le coupa Mycroft. Elliot a effectivement eu la faiblesse de les contacter. Mais ils ne viendront pas.

- Ah bon ?

La surprise de John était sincère. À la place de Mrs Holmes, il se serait précipité au chevet de son fils.

- Non, ils ont l'intelligence de comprendre qu'ils ne seront pas bien reçus. Sherlock est tombé une seule fois malade, gravement malade, dans son enfance. Il faisait des tests sur la glace du lac proche de chez nous. Il n'avait prévenu personne, bien sûr. Il a traversé la glace et est tombé à pic.

Un frisson glacé traversa John, qui eut la sensation que c'était lui qu'on précipitait dans un lac glacé.

- Il aurait pu en mourir, sans Barberousse. Ce chien était d'une fidélité sans faille à Sherlock. Il a plongé et l'a ramené sur la rive. Et comme il ne pouvait pas le ramener à la maison, il est venu nous chercher. Sherlock a survécu, bien sûr, il a une chance insolente pour ce genre de choses. Papa et Maman étaient tellement contents qu'il soit en vie qu'il ne s'est même pas fait disputer.

Il y avait une certaine aigreur dans les propos de Mycroft, et John devina que c'était lui qui avait dû porter le blâme de la bêtise de son frère. « Tu aurais dû le surveiller ! » « Tu es l'aîné, je devrais pouvoir te faire confiance ! » « C'est ton petit frère, prends-en soin ! » « Comment peux-tu ne pas savoir où il se trouve ? ». John n'avait que trop connu ce genre de situations avec Harriet, quand elle avait quinze ans et qu'elle commençait à boire, et que John en avait dix-huit et passait simplement son temps à réviser sa première année de médecine. Il ne comprenait que trop bien la retenue du frère aîné de Sherlock.

- Il a néanmoins contracté une sévère pneumonie... Ses poumons, toujours sa seule faiblesse ! La sagesse aurait voulu qu'il soit hospitalisé, mais il fit une telle crise de panique à l'idée d'entrer dans la clinique qu'on a dû le garder à la maison. Notre mère n'a pas quitté son chevet, mais elle a enduré toute sa colère contre lui-même d'être si faible. Il n'était pas un enfant facile. Nos parents n'ont aucune envie de revivre ça, et vous font confiance pour gérer Sherlock au mieux. Et vous transmettent leurs meilleurs sentiments d'encouragement.

John ne s'était jamais senti proche de Mycroft, trop obnubilé par son ami, avant ce jour. Il découvrait un frère aîné, comme lui, à l'autre bout du fil. Et ressentait la jalousie de l'aîné pour un miracle surprotégé. Sherlock était né six ans après son frère, et il était clair dans le ton de l'homme politique qu'il avait été chéri, aimé, protégé bien plus que son aîné. On lui avait passé ses bêtises, ses mensonges et ses caprices pour la simple raison qu'il était le cadet. L'intelligence et l'exemplarité de Mycroft n'entraient pas en ligne de compte. John avait connu ça aussi. Il avait envie de dire à Mycroft qu'il le comprenait, mais le gouvernement britannique n'aurait sans doute pas compris son brusque élan de sentimentalité. En outre, il devait probablement déjà tout connaître de sa vie, de sa pointure de chaussure à sa courbe de croissance durant l'adolescence en passant par son appendicectomie et son dossier militaire.

- Je le ferai venir chez vos parents après sa rémission. Je le jure. Ils ont besoin de le voir.

- Merci, docteur Watson, répondit Mycroft d'un ton très doux.

- Mycroft ?

- Oui ?

- La Corée est-elle en train de vous attendre ?

L'homme d'État rit à l'autre bout du fil.

- Non. Je peux vous raconter l'histoire de Barberousse et Sherlock, si vous le souhaitez.

John se déplaça de sa chaise inconfortable aux côtés du lit de son ami au moelleux canapé qui était son royaume, et s'installa confortablement.

- Allez-y. Je vous écoute.

Mycroft n'avait pas de talent de conteur. Sa manière de parler s'approchait énormément de celle de Sherlock, froide et impersonnelle, des faits objectifs, peu de sentiments. Cela influa probablement sur la manière dont John aborda l'histoire de l'enfance de son ami, mais il en aurait pleuré de douleur dans tous les cas. Sherlock n'était pas avare de mots, se plaisant toujours à raconter à John ses anciennes enquêtes, ou ses analyses des mails qu'il recevait pour lui proposer du travail. En revanche, il existait deux choses qu'il se refusait toujours à narrer : l'après Saint Bart, sa fuite à travers tous les pays du monde, l'extermination du réseau de Moriarty, et la torture fréquente à laquelle il avait dû être soumis. La deuxième chose, c'était son enfance et son adolescence. Il avait fallu Lestrade et quelques petites informations laissées échappées ci et là par Sherlock ou par Mrs Hudson pour que John parvienne à déterminer quelques bribes de ce qui avait constitué la vie du cocaïnomane avant qu'il n'emménage à Baker Street.

Mais l'enfance de Sherlock restait un grand flou, que Mycroft, pendant une heure complète, s'appliqua à éclaircir.

Sherlock avait été un enfant insupportable, difficile. Intelligent, bien sûr, comme Mycroft. Mais également malade. Après trois spécialistes qui rendirent le même diagnostic « syndrome d'Asperger à traiter pour s'assurer une parfaite insertion dans la société », les parents Holmes prirent la décision de ne plus jamais voir de psychologues et de psychiatres pour leur fils cadet.

- Entendons-nous bien, docteur Watson. Sherlock était, est autiste. Asperger. Les médecins ne le présentaient pas de la bonne manière à nos parents. Ils parlaient d'insertion dans le « vrai monde », d'adaptation aux autres enfants, de pouvoir suivre une école normale... ce genre de choses. Or pour nos parents, l'anormalité n'était pas une mauvaise chose. Sherlock et moi étions intellectuellement stimulés. Trilingues dès notre naissance. Quand Sherlock est né, j'avais six ans et mon niveau scolaire approchait celui d'un collégien. Quand il a été diagnostiqué Asperger, à quatre ans, j'attaquais le programme du lycée. À seize ans, je suis entré à l'université et j'en suis ressorti avec un triple master Sciences Politiques et Droit - Psychologie – Finances publiques quatre ans plus tard. C'est ce à quoi notre famille ressemble.

Mycroft raconta alors à quel point le jeune Sherlock avait besoin de soutien et d'une présence constante. Son génie l'occupait efficacement, et il pouvait passer deux heures à étudier la forme d'une feuille et à la comparer à un des douze herbiers qu'il possédait, mais il avait besoin de quelqu'un. Une présence à qui tout raconter, tout expliquer. Parler à voix haute et dérouler ses raisonnements. Or sa mère et son frère ne pouvaient pas toujours être là avec lui, son père n'avait pas son intelligence, et les jeunes filles au pair qu'ils essayèrent fuir toutes en moins d'un mois. C'est alors qu'était arrivé Barberousse.

Sherlock avait alors six ans. Il allait à l'école et s'y ennuyait profondément, et pour contrebalancer ce fait, il avait besoin d'une forte stimulation intellectuelle dès qu'il franchissait la grille de l'école. Il avait également besoin d'affection, et on lui avait alors offert un chien. Malgré son intelligence, Sherlock était aussi un enfant, et il était dans sa phase « pirate », persuadé que ce serait ce qu'il ferait quand il serait grand. Il avait donc demandé pour son anniversaire une boussole, un compas, un sextant, une vieille carte maritime, et un bateau pirate. Il avait obtenu toute sa liste. Sauf le bateau, pour des évidentes raisons de place dans le jardin familial. À la place, il avait eu Barberousse, qu'il avait nommé lui-même.

L'animal avait été bien choisi : intelligent et jeune comme Sherlock, les deux s'étaient trouvé et reconnus, et s'étaient élevés mutuellement. Sherlock s'occupait de son chien avec un amour indéfectible, le pansant, le nourrissant, le promenant. Ce dernier le lui rendait bien. Personne ne pouvait approcher Sherlock si Barberousse n'était pas d'accord. Et l'animal, devenu adulte bien plus vite que Sherlock, obéissait au doigt et à l'œil à son jeune maître, aboyait, grondait, montrait des dents et attaquait sur commande.

A dix ans, Sherlock en avait fini avec les pirates et s'intéressait désormais à l'exobiologie. Il faisait nombre d'expériences étranges sur des animaux morts que Barberousse lui ramenait.

Qu'il observe des mouches au microscope n'avait étonné personne.

Qu'il attrape des papillons et les mette sous verre comme un véritable entomologiste était certes étonnant à son âge, mais n'emportait pas de conséquences négatives et on lui avait juste rappelé de faire attention avec le matériel qu'il manipulait.

Qu'il dissèque dans sa chambre un renard tué par son chien lui avait en revanche valu une punition mémorable, l'une des rares de sa vie. C'était juste après cet incident que Sherlock avait commis l'irréparable.

Il n'avait pas encore tout à fait onze ans, et aussi intelligent qu'il soit, il avait des lacunes dans certains domaines essentiels, et notamment ne comprenait pas le concept de vie et de mort. Bien sûr, il analysait des animaux morts, mais il y avait des millions d'autres insectes dans le jardin, l'empêchant de réaliser la portée de son acte. Quant aux animaux un peu plus gros, s'il ordonnait à son chien de lui ramener un lapin douze jours de suite, Barberousse lui ramenait un lapin douze jours de suite. Dans ces circonstances, le petit garçon n'avait aucune idée des conséquences de ses expériences. La mort était pour lui un état provisoire annulé le lendemain, lorsqu'il recommençait son étude sur un sujet parfaitement identique à celui de la veille, vivant un instant puis mort pour la science. Et de nouveau vivant le lendemain, le cycle se poursuivait immuablement dans la tête du jeune enfant.

Ce jour-là, il était monté dans sa chambre, et avait demandé à Barberousse s'il voulait bien l'aider dans sa nouvelle idée. L'animal aurait fait n'importe quoi pour Sherlock, il n'obéissait qu'à lui. Il avait avalé sans rechigner les différentes mixtures que lui avait donné son maître. Il avait fini par en tomber à terre, pas encore mort mais suffisamment assommé et malade pour ne pas être capable de se relever. Seuls ses yeux papillonnaient encore, et on y lisait encore tout l'amour que l'animal éprouvait pour le jeune Sherlock. Qui ne comprit pas, et poursuivit ses expériences, cette fois avec un scalpel pour voir la résistance d'une peau plus épaisse qu'un renard ou un lapin. Le chien avait été mortellement blessé par amour sur le plancher de la chambre de son jeune maître.

Bien sûr, après, il avait hurlé. Longtemps. Ses parents, alarmés, avaient aussitôt réagi et emmené l'animal mourant chez le vétérinaire, qui n'avait pu que constater les multiples blessures létales et l'empoisonnement sans le moindre espoir de survie. La seule chose qu'on pouvait encore faire pour l'animal, c'était achever ses souffrances. Sherlock avait pleuré durant toute l'opération, les yeux rivés sur son meilleur ami. Le chien n'avait jamais lâché son maître du regard, dans lequel on lisait toujours un amour irrépressible. Puis il avait fermé ses grands yeux ornés de doux cils, et Sherlock avait recommencé à hurler sans s'arrêter.

Il avait supplié son frère de lui rendre son Barberousse. Mycroft n'avait pu que prendre son jeune frère dans ses bras et lui expliquer le caractère définitif de la mort. Il avait refusé de le croire pendant un mois complet, durant lequel il n'avait pas bougé de sa chambre. Leurs parents avaient songé à racheter un chien, après avoir enterré Barberousse au fond du jardin, marquant sa tombe pour le recueillement de leur fils cadet. Puis avaient décidé qu'il était temps pour l'enfant d'apprendre la vie. Ils ne souhaitaient pas lui donner l'illusion que son acte n'était pas grave, et que même son chien pouvait être remplacé. C'était à compter de cette date que Sherlock avait décidé de se spécialiser en chimie. Et dans l'étude de l'être humain, commençant à développer sa sacro-sainte science de la déduction.

- Je pourrais vous parler encore longtemps de l'enfance et l'adolescence de mon frère, docteur Watson, mais hélas j'ai une réunion sous peu et me voit contraint de vous laisser, conclut Mycroft.

- Je ne veux rien savoir de plus, répondit John en haussant les épaules. Je préférerais que ça soit Sherlock qui me raconte le reste.

- Vous n'avez jamais lu son dossier médical que je vous avais fait parvenir, n'est-ce pas ?

- Le gros machin bleu épais comme la bible ? Certainement pas. Je n'ai pas besoin de ça pour connaître ses overdoses et ses séjours en réhab.

- C'est tout à votre honneur, docteur Watson. Elliot en a une copie de toute manière. Lui n'a pas vos scrupules et votre loyauté indéfectible. N'oubliez pas de m'envoyer un compte rendu de l'opération.

Et sans prévenir, Mycroft raccrocha, laissant John agacé. Le frère de Sherlock lui faisait toujours cet effet-là. Même quand il parvenait à inspirer de la sympathie et de l'empathie, il finissait par tout ruiner et on se mettait en colère contre lui. C'était d'ailleurs tellement vrai qu'il le faisait sans doute exprès. Sherlock protégeait son cœur en se comportant comme un connard insensible en permanence. Mycroft Holmes protégeait le sien en soufflant le chaud et le froid chez ses interlocuteurs avec une maîtrise impressionnante. Finalement, les deux frères avaient bien plus en commun qu'ils ne voulaient bien le reconnaître.

Las par avance, John vérifia que Sherlock ronflait toujours doucement avant de sortir son ordinateur portable de son sac, et le brancha sur le Wi-fi de l'hôpital. Résigné, il ouvrit sa boîte mail, supprima les spams, fit « nouveau message » et rentra « Mycroft Holmes » dans la liste des destinataires. Et entreprit de rédiger un résumé de l'opération de Sherlock, durée de l'hospitalisation, soins, etc. Il y adjoint un bref listing des gens présents dans l'équipe médical du détective (il était probable que Mycroft l'ait déjà en sa possession, et ait déjà fait des recherches sur eux, mais il ne prenait pas de risques), et réalisa un descriptif rapide des procédures mises en place par la clinique, notamment les caméras infrarouges pour surveiller Sherlock jour et nuit.

Il hésita un bref instant avant d'ajouter une petite note relative à la nécessité de voir en sus des soins normaux un rééducateur vocal. Mycroft comprendrait tout seul que c'était une rallonge budgétaire que John réclamait.

Il signa, se relut rapidement pour annihiler les fautes d'orthographe et de frappe (même après toutes ces années, il tapait toujours à deux doigts, et parfois à côté des touches. N'était pas Sherlock Holmes qui voulait.) et appuya sur « envoyer » avant d'avoir le temps de regretter son geste.


Prochain chapitre le Me 24 Août ! Reviews ? :)