Je crois que celui-ci est un peu moins déprimant...


XXIV. Où l'on Met un Peu d'Ordre.

La nuit commençait à tomber sur Dale et la Montagne, et peu à peu les survivants abandonnèrent leurs tâches pour trouver un abri. Ceux qui avaient déjà reçu une place derrière les murailles d'Erebor s'y réfugièrent avec leur famille, les autres s'entassèrent sous les tentes pour se tenir chaud.

Fíli vit ainsi revenir Sigrid, la jeune fille avançant d'un pas lourd, la tête basse. Elle se laissa tomber à côté de son lit en frissonnant nerveusement.

- Vous avez pris froid ? s'inquiéta le Nain.

Ce n'était pas avec sa pelure de manteau trempé, séché sur son dos et partiellement brûlé qu'elle allait affronter le froid de cette nuit d'hiver.

Sigrid secoua la tête.

- Non, ça va… J'ai rien. C'est juste…

Elle passa la main sous sa gorge.

- Ça fait mal, là. Ça serre et j'ai… j'ai besoin de casser quelque chose, ou de me mettre à hurler ou… Mais je peux pas faire ça devant tout le monde. Ils m'appellent déjà la Dame de Dale, grogna-t-elle avant de renifler.

- Je ne suis pas « tout le monde », chuchota Fíli. Allez-y.

Il détourna le regard quand Sigrid s'agenouilla pour cacher son visage dans la couverture mais quand au lieu de pleurer elle laissa échapper une sorte de grondement rauque qui se changea en une série de cris étranglés, Fíli abandonna sa pseudo-indifférence pour passer son bras valide autour de ses épaules et si la position était inconfortable il se força à l'oublier. Il la garda serrée contre lui jusqu'à ce que la crise fût entièrement passée.

Lorsque Bain et Tilda arrivèrent à leur tour, leur sœur et le Nain se tenaient comme si rien n'avait eu lieu.

# #

Billa avait fini de porter tous les pansements que les autres femmes avaient fabriqués mais ne voulait pas encore aller se coucher. Elle voulait savoir si Thorïn était encore en vie, si on l'avait soigné correctement… Une ou deux questions à des gens d'Esgaroth lui permirent de localiser le roi sous la Montagne, mais rien ne se passa comme Billa l'espérait.

Elle faillit se mettre à hurler quand des soldats de Dáin lui barrèrent l'accès à la tente où Thorïn était soigné. Leur crier dessus jusqu'à leur en casser les oreilles que c'était son compagnon, son ami, son amant, qui gisait là, que leur général pouvait aller embrasser le cul d'un orc si ça lui chantait, et surtout qu'il pouvait se carrer ses ordres là où le soleil ne brillait jamais. Au lieu de cela, elle tourna les talons, attendit la tombée du jour, et remit son anneau. L'objet répondait de mieux en mieux à ses attentes, remarqua-t-elle, même si sa vision était toujours légèrement brouillée. Ou peut-être était-ce elle qui s'accoutumait à l'étrange artefact.

Billa passa entre les gardes sans qu'ils remarquent rien, et entra dans la tente.

Elle avait imaginé beaucoup de choses, mais cela n'atténua en rien le choc.

Thorïn était d'une pâleur malsaine, les lèvres presque blanches, grelottant de fièvre, sa respiration à peine un râle qui sortait péniblement de sous ses côtes brisées. Billa trouvait que le drap qui le couvrait avait quelque chose de bizarre, et en se rapprochant, comprit ce qui clochait. Il manquait au Nain toute la jambe droite à partir du genou. Elle se souvint vaguement de la grosse pierre maniée au bout d'une chaîne par Azog, qui avait fracassé la jambe de Thorïn sans espoir de guérison le chirurgien avait préféré enlever ce qu'il en restait. Elle ne pouvait rien faire pour lui, mais dans le pire des cas, elle allait au moins s'assurer qu'il ne resterait pas seul.

En silence, toujours invisible, elle vint s'étendre à côté de Thorïn, un bras passé en travers de sa poitrine, surveillant sa respiration et les battements de son cœur.

- Il va mal, souffla la voix malveillante de l'anneau. Le poison envahit son sang. Mets un terme à ses souffrances...

- Tais-toi.

- Si tu l'aimes vraiment, mets fin à son malheur. Si tu ne le fais pas, il vivra mutilé tout le reste de son existence, avec le souvenir du garçon qui est mort...

- TAIS-TOI !

Elle arracha brutalement l'anneau de son doigt, redevenant visible. Et Morgoth emporte ceux qui essaieraient de la déloger quand le matin viendrait. Elle se nicha de nouveau contre le Nain et finit par s'endormir là, sans même remarquer que le malade glissait un bras autour d'elle dans son délire fiévreux.

Par bonheur, la première personne à entrer dans la tente le matin suivant fut Miriel, et elle réveilla Billa en douceur avant de l'aider à quitter les lieux en toute discrétion. L'ancienne cambrioleuse s'enveloppa étroitement dans les guenilles de son manteau et se mit à marcher à travers le camp en direction des ruines de Dale. Au moins personne n'avait pensé à lui reprendre la cotte de mailles en mithril qu'elle portait sous ses vêtements crasseux. Dans le pire des cas, cette petite merveille lui permettrait de vivre jusqu'à la fin de ses jours de façon très confortable.

Elle en était là de ses réflexions quand elle entendit quelqu'un appeler son nom. La Hobbite se força à se retourner, et aperçut Nori qui arrivait au trot derrière elle.

- Hé, attends ! Fíli a d'mandé qu'tu viennes le voir !

Le voleur avait un poignet enveloppé de plusieurs épaisseurs de bandages et une fois au repos, se tenait avec un certaine raideur qui trahissait des côtes endolories. Il tendit le bras à sa collègue, qui accepta de le suivre jusqu'aux tentes où l'on soignait les blessés.

- Tu sais ce qu'il me veut ?

- Causer paiement j'imagine, répondit Nori en haussant une seule épaule. C'est lui qui commande tant que Thorïn est pas réveillé.

Puis, pour économiser son souffle, il refit silence tandis qu'ils naviguaient entre les gardes, les chariots et les objets éparpillés partout dans le camp.

# #

Fíli avait été transporté dans la même tente que son oncle, et Kíli avec lui. Les deux guérisseurs elfes surveillaient leurs patients comme des dogues particulièrement teigneux, et nul n'avait le droit de les approcher sans autorisation ni supervision. Billa ne pensait pas que les partisans de Dáin ou d'anciens fanatiques du bourgmestre seraient assez stupides pour tenter d'assassiner l'un des trois blessés pour ensuite faire porter le chapeau aux elfes, mais comme le disait sagement son grand-père en d'autres temps : "Plus c'est gros, plus ça passe". Aussi la paranoïa de Miriel et Celeran se trouvait-elle sans doute assez justifiée. La Hobbite salua les deux elfes, qui la laissèrent passer sans faire d'histoire, et vint s'asseoir près de Fíli, qui tenait conférence avec Oín et Bombur, Balin à ses côtés. Le jeune Nain hocha la tête en guise de salut et fit signe à Miriel de lui apporter quelque chose. L'elfe revint rapidement avec une tasse de bouillon fumant et un quignon de pain que Billa grignota avec reconnaissance tandis que les Nains terminaient leur passage en revue des ressources de la Montagne. Contrairement à ce qu'elle avait imaginé, ils n'étaient pas totalement démunis.

- Les champignons et les lichens ont pullulé pendant notre absence, disait Oín avec satisfaction. On ne va pas mourir de faim avant le retour du printemps.

- Par contre, pour les endives, c'est fichu, déplora Bombur. Il faudra tout r'planter. J'ai r'gardé dans les cuisines et au moins, on manqu'ra pas d'sel. Il reste p'têt' des jarres de légumes secs aussi. Et du miel.

- Parfait, approuva Fíli. La viande ne manque pas... On devrait s'en tirer. Mais faites établir un rationnement strict. Et que les notables n'essayent pas d'obtenir plus que leur part.

- A vos ordres, altesse, opina Balin, avec un sourire qui démentait le ton trop sérieux de ses paroles.

- Et merci d'installer notre cambrioleuse confortablement, lança encore le prince tandis que le vieux conseiller sortait de la tente.

Billa le considéra avec un rien de suspicion.

- Du calme, s'amusa Fíli. Je veux juste qu'il te trouve une chambre décente dans les sections où Smaug n'a pas opéré de ravages. Fait trop froid pour qu'on te laisse sous une tente.

- Merci. Autre chose que je devrai savoir avant d'aller hiberner pendant quelques semaines ?

La moustache du Nain se retroussa quand il sourit plus largement.

- Ori va sûrement réclamer ton aide, lui indiqua-t-il, ainsi que Bombur. N'hésite surtout pas à les renvoyer promener s'il t'en demandent trop.

- Compte sur moi pour les remettre à leur place. Votre Altesse, conclut-elle d'un ton pompeux en s'inclinant pour le saluer.

- Oh pitié… ne t'y mets pas aussi, gémit Fíli.

Avec un petit rire, Billa quitta la tente et se dépêcha de rejoindre Balin, qui l'attendait à quelques pas de là. Tandis qu'ils trottaient en direction de la montagne, le conseiller lui fit un petit topo de ce à quoi ils pouvaient s'attendre pour les jours et les semaines à venir.

- Je pense que nous n'avons rien à craindre de Dáin lui-même, mais son entourage est une tout autre histoire, expliqua Balin. Beaucoup de traditionalistes ayant échappé au dragon se sont réfugiés dans les Monts de Fer plutôt qu'à l'Ouest, et tous ne voient pas d'un bon œil le retour de l'ancienne dynastie, dotée de surcroît d'une expérience différente de la leur. Ils vont avoir peur que Thorïn ou Fíli amènent de dangereuses nouveautés, s'éloignent de la tradition… ce genre de choses. -

Faudra-t-il surveiller tous ceux qui s'approchent d'eux ?

- Probablement. Heureusement que Miriel garde un œil de faucon sur tous les visiteurs, Nains, humains ou elfes, qui entrent dans la tente.

Après quoi ils firent silence pour ne pas perdre leurs souffle dans les escaliers plutôt raides qui menaient dans les étages réservés autrefois aux invités. Smaug ne s'était jamais aventuré dans ce secteur et aucune trace de suie ne maculait le sol ou les murs. Seul l'abandon avait endommagé les meubles et le reste de l'aménagement – mais cela seul représenterait des jours et des jours de travail pour une remise en état complète. Balin passa devant plusieurs portes entrebâillées sur des pièces poussiéreuses, commentant au passage que le réseau d'adduction d'eau était par bonheur encore à peu près intact et même apte à fournir de l'eau chaude depuis qu'ils avaient rallumé les forges, puis s'arrêta enfin et poussa un gros battant couvert de ferrures aux angles aigus.

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L'appartement des invités avait été mis sens dessus dessous pour l'accueillir au plus vite, bien qu'il sentît encore un peu le renfermé. Les lieux étaient hauts de plafond, aérés, et éclairés par plusieurs fenêtres rondes percées juste sous la voûte. Peu de mobilier, mais fabriqué et orné avec soin. Billa inspecta l'endroit sous toutes les coutures puis risque un coup d'oeil par une petite porte qui s'ouvrait non loin de la tête du lit (un modèle classique pour les humains et les Hobbits, en bois et à quatre pieds). Elle entra dans la salle de bains attenante à la chambre, et resta baba. Ses installations à Cul-de-Sac étaient tout à fait confortables, et bien meilleures que les bains que l'on trouvait dans la plupart des auberges ou les étuves publiques, mais là… Tout avait été pensé pour la détente – et éviter les accidents. Le sol était fait d'une pierre encore rugueuse pour ne pas glisser dessus même avec les pieds mouillés, de petits carrés de pâte de verre décoraient les murs en motifs géométriques, et quant à la baignoire… Il y avait largement assez de place pour deux personnes là-dedans (Non, pas penser à ça. Vilaine Hobbite !) et grâce aux pompes et à la tuyauterie complexe qui parcourait la montagne, on ne risquait pas de se retrouver avec un bain froid. Billa n'en avait plus pris depuis l'auberge d'Esgaroth, soit depuis un bon mois, aussi commença-t-elle à tripoter les différents bouchons et robinets jusqu'à trouver la bonne combinaison.

Bientôt un filet d'eau à la bonne température se mit à couler dans la baignoire et des volutes de vapeur montèrent vers le plafond. Billa dénicha un bloc de savon tout craquelé, brossa les cristaux de soude qui étaient remontés à la surface, et après pas mal de recherches, parvint à trouver au fond d'un coffre en cèdre quelques serviettes et draps qui n'avaient pas été mangés aux mites. Puis elle se glissa dans l'eau chaude avec un soupir de satisfaction. C'était… parfait. Elle attrapa le savon et entreprit de faire disparaître toute la crasse accumulée ces derniers jours. Elle fit également mousser ses cheveux et le poil sur ses pieds, qui en avaient bien besoin. Puis une fois propre, elle se laissa aller et suivit du regard les nuances de la pierre du plafond.

Billa restait sciée par le confort et l'inventivité des installations. Les architectes avaient tiré parti de la présence d'une rivière souterraine qui circulait à travers la montagne pour alimenter un réseau de tuyaux qui passaient sous les forges pour en récupérer la chaleur avant de se ramifier à travers toute la cité. Puis l'eau atterrissait dans des bassins où le plus gros de la saleté se déposait avant d'être rejetée dans son cours naturel qui descendait en cascades vers le lac. Envoyer des eaux sales en direction de Dale et de la vallée aurait posé quelques sérieux problèmes de voisinage... Elle secoua la tête en pensant aux elfes qui considéraient parfois les Nains comme des primitifs. Même l'aubergiste d'Esgaroth avait trouvé un truc pour chauffer sa réserve d'eau avec la chaleur dégagée par les fourneaux de sa cuisine (par contre, il fallait toujours la monter un seau après l'autre).

Le temps avait dû s'écouler plus vite, ou elle avait rêvassé plus qu'elle ne l'imaginait, car quand elle reprit conscience de l'endroit où elle se trouvait, le bain avait refroidi. Billa eut un frisson de dégoût en voyant la saleté dessiner des volutes grisâtres à la surface de l'eau. Elle vida la baignoire, attrapa le linge qu'elle avait emprunté en guise de serviette et s'étrilla jusqu'à ce que sa peau fût aussi rouge que les écrevisses de caverne qu'on avait servies au souper. Puis elle se traîna vers son matelas et se fit un nid de ses couvertures, bien qu'elles sentissent un peu le renfermé. Elle s'endormit presque aussitôt.

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Tandis que Billa profitait de ce repos bien mérité, les Nains et les deux guérisseurs elfes s'activaient pour transporter Thorïn et ses neveux à l'intérieur de la montagne, dans les anciens quartiers de la famille royale. La chambre de l'actuel roi et celle de sa mère étaient les moins endommagées, aussi ce fut là que Miriel décida de les établir. Fíli était le seul des trois encore conscient et après avoir soigneusement couvert son cadet de l'édredon le moins mité qu'il avait pu trouver, il se tourna vers son oncle, qui ressemblait toujours plus à un gisant qu'à un être vivant. Il se détacha de cette contemplation morbide pour se tourner vers le guérisseur de la compagnie.

- Il va vivre ? demanda-t-il.

- Si la fièvre ne s'y remet pas, oui.

Fíli frissonna. Oín n'avait pas l'air bien assuré de la survie de Thorïn. Avant de se coucher à son tour, il se pencha sur le blessé et posa doucement les lèvres sur son front. Puis il gagna son propre lit en s'appuyant sur l'épaule de Balin, sa main valide serrant une canne improvisée.

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La nuit ne fut guère reposante pour le jeune Nain et le lendemain matin, le conseil se tint dans son antichambre. Dáin et toute la compagnie étaient présents, puisqu'il s'agissait entre autres de répartir les tâches pour la semaine à venir. Billa prit soin de se faire discrète. Elle ne savait pas encore trop à quoi s'en tenir concernant Dáin, mais ce dernier prit l'initiative d'éclaircir leurs relations. Il devait être un peu plus jeune que Thorïn, et bien que cousins, ils ne se ressemblaient pas du tout. La chevelure de Pied de Fer était châtain roux et il avait les yeux gris ; il semblait aussi un peu plus petit que la lignée de Durin.

- Je vous dois des excuses, Maîtresse Sacquet, dit Dáin avec un sourire contrit. J'ai agi sans connaître toutes les ramifications de la situation. Certes, ce n'était pas là le seul chat que j'avais à fouetter, mais j'aurais dû prendre le temps de poser quelques questions. J'espère que vous pourrez me pardonner un jour pour mon interférence.

Elle sentit son ressentiment fondre comme neige au soleil. Il était rare que les Nains admettent aussi aisément leurs erreurs, et la bonne volonté de Dáin – en public de surcroît - la touchait vraiment.

- Je vous remercie, mon seigneur, et vous assure de mon pardon plein et entier. Vous ne pensiez qu'à protéger votre famille.

- Bien, dit le Nain avec un sourire tordu sous son imposante moustache rousse. Thor, viens donc saluer notre nouvelle amie.

Le fils unique de Dáin, lui aussi nommé Thorïn (et surnommé Thor pour éviter les confusions), arborait une crinière blond-roux et un sourire qui, contrairement à son homonyme, lui venait facilement aux lèvres. Il avait à peu près le même âge que Fíli, estima Billa, et arborait fièrement une cape frappée de l'écusson au sanglier par-dessus son armure. Ladite cape était tachée de suie, de sang d'orc et de boue, et l'emblème familial disparaissait à moitié sous la crasse, mais le jeune Nain se tenait aussi droit que s'il assistait à un couronnement, appuyé sur son marteau de guerre. Les salutations faites, chacun se trouva une chaise ou un coussin pas trop déplumé pour s'asseoir. Billa croyait que l'on discuterait des derniers inventaires réalisés dans les celliers de la Montagne, mais Dori avait d'autres idées en tête. Le premier point qu'il aborda fut les excuses que Thorïn devrait publiquement présenter à Billa dès qu'il serait réveillé. La Hobbite n'en crut pas ses oreilles pointues. Mais de quoi se mêlait-il, celui-là ? Il croyait qu'elle avait besoin de sa précieuse assistance pour obtenir réparation ? Elle ne se priva pas de lui exprimer nettement son point de vue.

- Je ne me rappelle pas vous avoir beaucoup entendus prendre ma défense, dit-elle aigrement. Vous l'avez tous laissé faire, alors je trouve un peu facile de votre part de vous mettre à crier que tout est de sa faute. Nous avons tous à balayer devant notre porte, lui et moi comme les autres. - Néanmoins, il a manqué à sa parole envers vous, insista Dori, et...

- Occupe-toi de tes fesses, pour une fois, ça changera, répliqua Nori avec hargne. S'ils ont des choses à discuter, ils le feront tout seuls comme des grands, et sans passer par ton encombrant intermédiaire.

Dáin suivait l'échange comme si c'était une partie de paume. Assis à ses côtés, Ori était rouge de honte, tandis que Dwalin paraissait compter les points. Billa était à demi-cachée derrière Balin, et faisait semblant de prendre soin de Fíli. Ce dernier se hissa sur un coude et mit son grain de sel dans la dispute.

- Shazara ! Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais pouvoir me reposer un minimum. Alors veuillez transporter vos histoires de famille ailleurs, merci. De plus, ce qui se passe - ou pas - dans la vie de mon oncle ne regarde que lui. Et oui, Dori, ça veut dire que de mon point de vue, Nori a raison. Maintenant, dehors ! Sauf Balin, Bard et Dáin, ça va de soi.

Billa haussa les sourcils.

- Non, ça ira, assura Fíli en se rallongeant. Je ne risque pas de m'envoler.

La Hobbite opina et prit congé pour rejoindre Vorzha et Sigrid. Quant à Nori, après cet épisode, il fut régulièrement aperçu montant la garde au chevet de Thorïn ou de son neveu. Et s'il n'était pas dans l'infirmerie, on pouvait sans se tromper aller le chercher aux côtés de Dwalin.

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Quelques jours plus tard… Fíli avait envie de flanquer des coups de pied dans les rares meubles disposés dans sa chambre, mais sur une jambe, l'idée lui paraissait difficile à mettre en œuvre. La façon dont les siens étaient traités lors de ces négociations le mettait en rage. Les elfes, comme on pouvait s'y attendre, se montraient pour la plupart hautains et condescendants à l'excès, comme si leurs camarades ne jonchaient pas encore les rues de Dale, tués pour un vulgaire collier de cailloux incolores. Les humains étaient partagés entre un minimum de respect et leur habitude de considérer les Nains comme de petits animaux de foire, et même le magicien, qui se prétendait de leur côté, était toujours aussi peu enclin à partager ses informations, et houspillait des dirigeants qui se saignaient aux quatre veines pour leur peuple comme s'il s'agissait d'enfants pas sages. Pour être parfaitement juste, il agissait de même avec Bard. Et avec Maîtresse Sacquet, chaque fois qu'elle prenait une décision pour elle-même au lieu de suivre aveuglément les conseils du mage gris. Dire qu'il avait pratiquement fait du chantage à la compagnie pour l'obliger à accepter la « cambrioleuse » qu'il avait recrutée… Fíli soupira. Maintenant, il faudrait lui faire du chantage pour l'obliger à laisser partir la cambrioleuse, mais il n'était pas certain que cela fonctionnât encore.

A titre de consolation, bien que ce fût assez mince, Bard se sentait à peu près dans le même état d'esprit et lui n'était pas embarrassé d'une jambe cassée ni d'une paire de béquilles pour soulager sa mauvaise humeur. Heureusement pour lui, Dáin lui tenait régulièrement compagnie, autant pour évaluer les réserves qui leur restaient que pour lui enseigner quelques tuyaux en terme de bon gouvernement.

- Et la Montagne ne vous intéresse pas ? fit Bard d'un ton inquisiteur à la fin d'une de ces leçons.

- Bordel non ! s'exclama vigoureusement Dáin. J'ai déjà bien assez de travail avec les Monts de Fer. Et contrairement à nos grands-pères respectifs, mon cousin et moi n'avons aucune querelle. Je reste le temps de régler le plus urgent, mais dès que lui et Fíli tiendront debout, je rentre chez moi. C'est pas comme si on pouvait se permettre de prendre des vacances.

Bard se détendit imperceptiblement. A priori, il ne serait pas obligé de transformer Dáin en porc-épic. Puis il réalisa ce qu'il venait de penser, et se rendit compte qu'il devenait horriblement protecteur vis-à-vis de ses nouveaux voisins.