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Bonne lecture !
XXV
x
Lever du jour.
Chant des oiseaux matinal : s'intensifia quand le bleu du ciel accueillit les premiers rayons ; s'éclaircit jusqu'à couvrir la ville de sa couleur habituelle. L'horizon nuageux se colora des nuances de rose. Captant la lumière, les contours cotonneux doux et flous dorlotaient la vue.
La sérénité, troublée par les premiers grondements des moteurs. Les lèves-tôt circulaient sans empressement. Les oiseaux roucoulaient, imperturbables, planant de part et d'autre de la scène, d'un arbre à l'autre ; s'arrêtant sur les nids, se cachant derrière les branches. Battement d'ailes : dansèrent les feuillages. L'or se déversait, liquide et indomptable. La nuit prenait fin, oubliée. Nouvelle journée.
Une nouvelle, pour Juvia qui s'était levée très tôt. S'était-elle au moins endormie ? Elle n'en savait plus rien. La journée aurait pu lui paraître belle si celle-ci n'avait pas été entachée par le départ de Gray Fullbuster.
La semaine dont il avait parlé — ce délai qui leur était resté —, était passée bien trop vite. Elle n'avait même pas pu le voir tous les jours, même si elle aurait tant voulu le faire. D'abord parce que Gray n'était pas toujours disponible, et Juvia se faisait l'effet d'un aspirateur d'âme à force de vouloir profiter de chaque seconde qu'il lui restait à passer en sa compagnie.
Ensuite, Juvia elle-même n'avait pas toujours eu le temps d'être avec Gray. Elle avait ses examens à préparer, parfois en compagnie de Levy qui lui avait donné un coup de main en littérature. À plusieurs reprises, elles s'étaient entraidées. Elle avait aussi dû se rendre en atelier et en cours de photographie, ce qui l'avait empêchée de répondre à l'appel de Gray.
Ils ne s'étaient retrouvés que rarement, depuis la séance de cinéma où ils avaient été bien trop happés par le film pour pouvoir échanger. Évidemment, elle n'avait pas manqué de commenter le film à la sortie, et Gray l'avait écoutée en fumant une cigarette. Juvia se souvenait encore du sourire étirant le coin de ses lèvres lorsqu'il allumait sa clope. Elle avait préféré prévenir Melda de son absence, prétextant une invitation de Gajeel, plutôt que de lui avouer s'être à nouveau rendue dans le lit de Gray. Là-bas, ils avaient enfin pu céder aux pulsions refoulées durant la journée entière.
Et là non plus, il ne lui avait pas demandé de s'en aller. Elle n'était rentrée chez elle qu'au matin, et depuis, elle regrettait d'être partie.
Aujourd'hui, Gray partait.
Ce n'était pas un week-end, mais un lundi. La période de préparation était déjà entamée et Juvia n'avait heureusement pas à se rendre en cours. Le départ de Gray était prévu aux alentours de deux heures de l'après-midi et elle ne savait toujours pas si elle voulait assister à ses adieux.
Elle avait l'impression de se retrouver dans une cage, de ne pas avoir d'autre choix que de se rendre sur le lieu de rendez-vous. Juvia n'était pas la seule invitée — si c'était le bon terme pour qualifier ce qu'elle était —, elle savait que tous les amis de l'homme devaient s'y rendre aussi. Levy lui avait d'ailleurs proposé d'y aller ensemble, mais elle avait poliment refusé.
Juvia ne voulait pas être une amie parmi d'autres. Juvia voulait voir Gray bien avant son départ, passer les dernières heures avec lui, faire en sorte qu'elles soient inoubliables.
Toutefois, nulle envie de lui montrer son attachement. Il partait, elle restait. Il s'en allait poursuivre sa vie, en débuter une autre peut-être, ailleurs et loin d'elle ; et elle demeurait là, à Magnolia, sans lui. C'était son choix, de la quitter. Malgré l'accident, malgré l'empêchement qui aurait pu le retenir ici.
Elle se savait égoïste de penser ainsi, de compter sur une blessure mortelle pour empêcher Gray de partir. C'était pourtant ce qu'elle avait pensé au fond d'elle, à plusieurs reprises. Un caprice égocentrique qu'elle avait refoulé. Parfois, elle pensait que ce n'était pas de son droit de décider, de vouloir que Gray subsiste dans sa vie. D'autres fois, Juvia ne voyait pas pourquoi il s'en allait. Pourquoi il partait malgré sa présence, malgré leur attachement.
Celui-ci était pourtant loin d'être sain, mais c'était quelque chose. À eux, qui les liait. La raison affirmait l'absurdité de son désir, l'insanité lui soufflait le refus de la séparation.
Pourtant, Juvia n'avait pas encore les pieds sur terre. Elle avait beau se répéter que Gray partait ce jour-même, elle avait toujours cette impression d'être dans un rêve. Pas un cauchemar, mais seulement un rêve étrange dans lequel son désir lui filait entre les doigts comme un filet d'eau impossible à retenir. Elle avait beau tenter de le maintenir dans la petite flaque au creux de sa paume, les gouttes continuaient à s'échapper, rouler sur la pulpe et poursuivre leur chute.
Peut-être qu'elle était encore en train de rêver. Peut-être que les piaillements des merles n'étaient que chimères et qu'elle n'avait pas encore ouvert les yeux. Un pincement au poignet aurait pu répondre à ses doutes, mais Juvia préféra ne pas se faire mal.
À la place, elle se leva, troqua son pyjama contre une tenue quotidienne dénichée dans son armoire et descendit les escaliers jusqu'à la salle à manger.
Sa mère n'y était pas encore attablée. Toutefois, les domestiques étaient déjà debout et ne s'étonnèrent pas de sa présence. Ruth, qui avait l'habitude de la servir, avait apporté divers plats et aliments dont Juvia ne mangea que très peu. Gray aurait certainement levé les yeux au ciel, comme il l'avait fait à plusieurs reprises les rares fois où ils avaient mangé dans la salle.
La noble s'étonna de la richesse des repas luxueux que les domestiques persévéraient à préparer, alors que la famille Lockser avait des problèmes financiers. Son père continuait à travailler dur et Lyon Vastia lui apportait son aide — celle-ci devait être d'une ampleur moindre, car Juvia n'avait toujours pas accepté l'arrangement. Bien que sa mère reste pour la plupart du temps au manoir, elle avait aussi ses propres affaires à gérer.
Entre les soirées organisées et les salons de thé, sa mère se rendait de temps en temps chez d'autres familles amies des Lockser. Juvia l'avait accompagnée quand elle était plus jeune, mais elle n'en avait maintenant aucun souvenir — seulement celui du thé et des regards sévères. Elle supposait que madame Lockser se chargeait de préserver les contacts de la famille dont le lien étroit avec les Vastia. Si seulement Juvia acceptait le mariage.
La jeune Lockser buvait son thé, son assiette était encore pleine mais elle se sentait rassasiée. Sa mère ne s'était toujours pas montrée et elle se demanda où cette dernière pouvait bien se trouver à l'heure qu'il était — bientôt neuf heures. S'était-elle réveillée en retard ? Ce n'était sans doute pas le genre de sa mère, mais Juvia s'était obstinée à l'éviter pendant tellement longtemps qu'elle n'avait aucune idée de ses habitudes matinales. Peut-être que ça lui arrivait de s'absenter.
Elle aurait voulu de la compagnie autre que la discrétion des domestiques. Elles auraient sans doute discuté de l'invitation de madame Vastia qui les conviait à sa demeure le lendemain, et bien que le sujet l'ennuie au plus haut point, il aurait contribué à chasser le mutisme ambiant. L'invitation trahissait sans peine le désir de Lyon de la revoir. Sa mère en aurait certainement gloussé.
Juvia avait accepté aussitôt la convocation reçue. Elle ne voyait aucune raison de refuser l'invitation de Lyon. L'homme était d'une agréable compagnie, et elle préférait encore se plonger dans une conversation avec Lyon que de penser continuellement à Gray. Bien entendu, la menace du mariage arrangé planait toujours au-dessus d'elle, mais contrairement à leur première rencontre, Juvia n'éprouvait plus la rancune tenace qu'elle avait éprouvée envers Lyon et sa mère. Les apparences trompeuses de l'aristocrate l'avaient induite en erreur. Si la santé mentale de Lyon Vastia était à remettre en question, celle de Juvia ne s'en portait pas mieux.
Lyon lui avait laissé une année de plus pour prendre sa décision, et bien que son anniversaire approchait à grands pas, elle n'avait toujours pas fait son choix. Elle avait d'abord pensé qu'un refus catégorique était une évidence inéluctable ; elle avait refusé l'amour de Lyon. Mais comment continuer à le repousser quand celui-ci persistait sans relâche et ne la quittait pas des yeux ? C'était tout ce qu'elle avait toujours voulu, et elle se retrouvait dorénavant à le rejeter.
Juvia ne voulait plus fuir Lyon Vastia. S'il voulait l'aimer, qu'il le fasse. Elle n'était pas la mieux placée pour lui dicter ce que son cœur devait faire. Elle n'avait aucun contrôle sur son propre cœur, alors comment enfermer celui d'un autre ? Pourtant, elle ne détestait plus sa présence — l'avait-elle au moins détestée un jour ? —, ils pouvaient avoir de longues conversations sans que Juvia n'éprouve de l'hostilité envers l'homme, et celui-ci la mettait aussi à l'aise que possible sans jamais l'inciter à l'indésirable. Même si ce dernier s'invitait entre eux malgré tout.
La noble se demandait souvent si son attraction — purement passagère — envers Lyon ne venait pas du lien fraternel que celui-ci partageait avec Gray. Puis, elle se rappelait le premier regard qu'elle avait porté sur lui : les traits fins, les prunelles ambrées et les reflets argent. Lyon était un bel homme, fait indéniable. Et peut-être que le physique n'avait rien à voir là-dedans.
— Ma mère ne désire-t-elle pas déjeuner ?
Ruth ouvrit de grands yeux pendant un bref instant. Elle débarrassait la table et prit le temps de poser les couverts sur le plateau avant de répondre.
— Madame Lockser ne se sent pas au mieux de sa forme, Juvia-sama. Elle est encore dans sa chambre.
Cette réponse lui rappela ses propres excuses pour éviter de manger en la compagnie de sa mère. Mais les sincères regrets dans les yeux de Ruth ne laissèrent nulle place au doute.
Tout en buvant sa dernière gorgée de thé noir, elle remit une mèche derrière son oreille. De quoi pouvait bien souffrir sa mère ?
Son père arrivait dans quelques heures, rentré plus tôt que prévu de son voyage d'affaires à Bosco. Ils déjeuneraient ensemble — peut-être que sa mère serait présente cette fois-ci —, et Juvia finirait de travailler une photographie dans sa chambre avant de se rendre au Redfox, point de rendez-vous.
L'aristocrate ne voyait aucun nuage à l'horizon dans la simplicité de son plan. Elle sortit de table et se rendit dans sa chambre pour se mettre au travail. Le temps passa rapidement une fois l'esprit occupé par son art. Ses yeux voletaient sur l'écran tandis qu'elle triait, ajustait, revoyait chaque cliché en faisant les choix les plus adéquats selon les points notés en examen.
Ses prunelles quittèrent l'histogramme pour se poser sur l'heure. Il était déjà onze heures. Juvia s'étira sur sa chaise, décontractant les muscles endoloris. Elle tendit l'oreille, mais ne perçut aucun son venant du hall. Son père était parti se reposer à son arrivée, comme il en avait l'habitude. Elle sentait une légère fatigue la dorloter et elle résista à l'envie de retourner au lit. S'étant levée tôt, le désir soudain ne l'étonna guère, mais Juvia refusa de s'autoriser d'y céder par peur d'être en retard.
Il était hors de question de l'être.
En retard.
Juvia n'arrivait pas à croire qu'il était déjà quatorze heures et quart alors qu'elle était toujours coincée au manoir. Le déjeuner avec son père s'était merveilleusement bien passé, tant et si bien que ses parents l'avaient retenue dans une conversation interminable et un déjeuner qui aurait pu nourrir quatre familles. Elle avait voulu s'excuser et sortir de table à plusieurs reprises, mais l'ambiance joviale et la présence de son père avaient fini par lui faire oublier de regarder les aiguilles.
Dorénavant, ses yeux écarquillés étaient agglutinées à celles-ci tandis qu'elle pressait le chauffeur personnel de son père de la conduire en ville.
— Juste là s'il vous plaît, ce n'est pas la peine d'aller jusqu'au café, lui fit-elle signe en indiquant l'endroit où s'arrêter.
— Madame, il n'y a pas d'endroit où stationner.
— Pas la peine, le pressa-t-elle. Je descends ici.
Juvia ne daigna pas expliquer au chauffeur sa motivation. Il n'avait pas besoin de savoir qu'elle ne voulait pas débarquer au Redfox dans une telle voiture luxueuse et avec, en prime, un chauffeur personnel en guise de conducteur.
Arrêtés en deuxième position dans une rue bondée de voitures garées, Juvia ouvrit elle-même la porte et s'extirpa de son siège arrière. Elle fit un signe d'excuse à la voiture derrière eux qui s'était mise à klaxonner. Le son dérangeant s'arrêta mais l'aristocrate en retard put clairement voir l'air renfrogné du conducteur. Ne pouvait-il pas patienter quelques secondes ? Elle tiqua et résista à l'envie de lui adresser un geste déplacé.
Elle rejoignit le trottoir et s'y arrêta un instant pour se repérer. Le Redfox était quelques mètres plus loin à sa gauche. Elle observa son chauffeur continuer son chemin. Il lui avait assuré pouvoir revenir la chercher dès qu'elle en aurait besoin — un coup de fil suffirait.
La jeune femme n'avait pas couru ni fait une quelconque activité physique intense, mais son cœur s'emballait dans sa poitrine. Il était quatorze heures quarante, les embouteillages les ayant ralentis sur le chemin.
Gray était déjà parti.
Elle n'avait pu le voir avant son départ.
Mais Juvia accéléra le pas sans se soucier de ses pensées. Elle avait cette impression d'être dans un étrange rêve dont elle se réveillerait bientôt. Dans ce rêve, Gray était déjà parti, mais si elle marchait plus vite, si elle perdait moins de temps, elle pourrait le revoir.
Deux coups de klaxons la firent sursauter, elle se concentra sur ses petits pas rapides. Elle évita une femme âgée arrivant en contresens et, tandis qu'elle lui frôlait le bras, Juvia souffla des excuses qu'elle-même n'entendit pas.
Lorsqu'elle arriva au Redfox, sa respiration haletante se bloqua dans sa gorge et elle avait l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Pourtant, elle était toujours debout, bien ancrée sur ses jambes. En face d'elle, le Redfox, et pas une seule voiture noire.
Elle s'engouffra à l'intérieur, le carillon résonna au-dessus d'elle. Son regard tomba aussitôt sur la chevelure rosée de Natsu.
— Bonjour, le salua-t-elle puis elle s'efforça à déglutir.
L'air froid avait asséché sa gorge et sa respiration erratique avait du mal à se calmer. Elle prit une profonde inspiration en s'asseyant face à l'homme.
Celui-ci ne répondit pas à ses salutations, il était bien trop occupé à dévorer le gâteau blanc, crémeux, qu'il semblait vouloir protéger à tout prix du regard des autres. La femme aux cheveux bleus réitéra ses salutations d'une voix plus forte et ferme.
Il se redressa aussitôt, les joues déformées par des grandes bouchées. Il fit les gros yeux, pris sur les faits. De la chantilly et des morceaux décoraient grossièrement ses lèvres.
— 'onchour, répondit-il et quand il ouvrit la bouche, Juvia eut une grimace écœurée.
Elle lui présenta une serviette en papier dont il se servit pour se débarbouiller. Natsu s'arrangea pour tout avaler en un bref instant, ce qui accentua la mine dégoûtée de Juvia. Elle cilla plusieurs fois des yeux avant de secouer la tête pour chasser ces images de son esprit.
— Où est passé tout le monde ? demanda-t-elle, curieuse.
Étaient-ils déjà tous rentrés après avoir dit au revoir à leur ami ? Juvia venait à peine d'arriver.
Mais Natsu, au lieu de répondre à sa question, eut un air paniqué et sans prévenir, poussa son assiette — largement — entamée et elle ferma fort les yeux quand il leva le poing et l'approcha dangereusement de son visage. Elle leva instinctivement une main pour se protéger mais c'était bien trop tard : les doigts de l'homme heurtèrent sa joue et son nez et quelque chose de crémeux se déposa sur son épiderme.
— Qu'est-ce que vous…
— Juvia ! Je t'ai dit de pas le manger, fallait m'écouter ! s'exclama Natsu d'une voix forte en regardant derrière elle.
Elle plissa les yeux en se touchant le visage et récolta la crème chantilly que Natsu avait badigeonnée sur son nez, sa joue, et ses lèvres. Son regard perdu rencontra celui enflammé et furieux d'Erza Scarlet quand celle-ci débarqua près de leur table ; sortie de nulle part tel un monstre de feu atterrissant dans la mauvaise dimension. Un geste instinctif la prit et Juvia recula sur son siège jusqu'à la fenêtre, s'éloignant de la pâtisserie dévorée et par la même occasion de la créature qui semblait vouloir la trucider.
Heureusement, la colère d'Erza retomba sur Natsu et Juvia s'en sortit indemne. Du moins, c'était ce qu'elle avait supposé quand Erza avait assené un violent coup au crâne du coupable. Elle ne s'était pas du tout attendu à ce que le courroux de la dévoreuse de gâteau lui retombe dessus. Le poing levé et sur le point de s'abattre sur sa tête, Erza était effrayante. Juvia eut à peine le temps de lever un bras protecteur et se replier sur elle-même qu'une douleur aigue attaqua sa tête.
— Aïe ! protesta-t-elle en se massant l'endroit endolori.
Elle jeta un regard empli de reproches à Natsu, mais aussi à Erza. L'arrivante n'était qu'une victime dans l'histoire et voilà qu'elle se retrouvait mêlée aux chamailleries causées par Natsu. Celui-ci resta impassible et ne la défendit pas, heureux de ne pas être seul dans le pétrin.
— C'est Natsu qui l'a mangé, je viens d'arriver moi, se défendit Juvia.
Les sourcils froncés, elle repoussa la pâtisserie et l'éloigna d'elle, dégoûtée par l'injustice. Le coup administré à sa tête bleue n'était pas spécialement fort, mais c'était rageant de savoir qu'elle s'en était pris un pour aucune raison valable.
— Arrête de mentir Juvia, insista Natsu et l'interpellée le fusilla du regard. Ça ne sert plus à rien, elle nous a découverts.
— Protégez-moi, au moins !
Mais qu'était-elle en train de raconter ? C'était bien lui qui l'avait piégée, et Juvia n'y était pour rien du tout. L'erreur commise sonnait comme un aveu et Erza grogna quelque chose qu'elle eut du mal à comprendre. Allait-elle de nouveau la frapper ? Juvia n'avait pas à subir ça. Elle s'apprêta à se lever et quitter la table, quand une voix bien trop familière résonna à son ouïe et la cloua sur son siège.
— Tu sais bien qu'elle est trop élégante pour s'empiffrer comme ça. T'as pas vu toute la crème sur sa gueule ?
Elle rencontra les iris moqueurs, illuminés par une touche de bleu que le soleil jetait sans retenue dans ses prunelles. Son cœur explosa dans sa poitrine de soulagement, de joie, d'une émotion forte et bouleversante qu'elle ne réussit pas à contenir. Juvia fit la moue et prit une profonde inspiration en regardant Gray.
— Vous êtes encore là, dit-elle. Je pensais être en retard.
L'avait-il attendue ? Il savait bien que Juvia n'aurait raté son départ pour rien au monde. Cette chance de lui dire au revoir — ou adieu. Il savait que ça la dévasterait s'il ne lui laissait pas le temps d'arriver.
— On était à la fourrière, expliqua-t-il, légèrement agacé. Lucy s'est arrangée pour me coller un PV.
Juvia jeta un regard inquiétant à Natsu qui agonisait. Erza tentait réellement de l'étrangler avec son écharpe. Elle grommelait quelque chose ressemblant à « fraisier » et « je vais te buter ». L'aristocrate fut tentée d'intervenir, puis se rappela des accusations de Natsu, et à la place, décida de se lever pour se rapprocher de Gray resté debout.
Elle défit la chaîne en argent autour de son cou et la présenta à l'homme au creux de sa paume.
— Je n'ai pas oublié, souffla-t-elle alors qu'une rougeur s'étalait sur ses pommettes.
Il eut un sourire étrange et pendant de longues secondes, il se contenta d'observer l'objet confié.
Juvia attendit le temps qu'il fallait à l'homme pour se décider. Il remit la croix à sa place, autour de sa nuque hâlée, et elle eut l'impression que tout rentrait dans l'ordre. Nul détail dérangeant, nul objet manquant. C'était Gray Fullbuster dans toute sa splendeur, froid et intouchable. La chaîne argentée brillait et contrastait sur son t-shirt ras du cou.
Les pas empressés de Lucy attirèrent leur attention. Erza arrêta de frapper Natsu — qui se défendait comme il le pouvait.
— J'ai trouvé une place de stationnement, déclara Lucy en jetant les clés de la voiture à son propriétaire.
Il les attrapa au vol et les mit dans sa poche. Derrière la blonde, se tenait Loki, le tatoueur à qui Juvia n'avait que très peu parlé. Il lui fit un sourire charmeur en remontant ses lunettes de soleil sur son crâne. Elle répondit par un geste timide de la main, mais n'hésita pas à sourire aux nouveaux arrivants. L'arrivée de Levy n'avait rien d'étonnant, à la différence de celle de Luxus et de Freed qui semblaient avoir fait le chemin avec l'artiste. Ils étaient plongés dans une intense conversation — au vu des sourcils froncés des deux hommes et du sourire carnassier de Levy.
Leur arrivée attira l'attention de Gray.
Juvia s'attendit à cette impression familière dont elle avait l'habitude, celle qui la prenait au milieu de tout ce monde et où elle se sentait effacée et délaissée. Gray allait sans doute saluer ses amis et elle resterait là, à le regarder parler et rire avec eux. Ils étaient bien trop nombreux et se connaissaient depuis plus longtemps.
Ils décidèrent de sortir dehors plutôt que de partager la table bien trop petite pour eux.
Quand elle les suivit, trottinant à petit pas derrière eux tandis que chacun se faufilait dans le café entre les tables occupées, Gray fit quelque chose qui fit sursauter son cœur.
Nonchalant et rieur, il passa un bras autour de ses épaules et l'attira contre lui alors qu'ils se dirigeaient tous vers la sortie. Il reçut une tape dans le dos de la part de Loki et Juvia enfouit son visage brûlant dans le t-shirt de Gray. L'effluve de la cigarette ne l'étonna guère.
— Tu vas faire la gueule encore longtemps ?
La question ne lui était pas adressée mais à Loki qui, malgré le geste amical, avait une expression sombre et refusait de regarder dans la direction de son ami. Juvia ne s'en privait pas, dévorant chaque trait de l'homme qui la maintenait contre lui.
Loki grogna des mots incompréhensibles et Gray se contenta de rire, puis il lui rendit la tape virile sur son épaule qu'il serra pendant un bref moment. Enfin, le tatoueur sembla se détendre un peu, mais il lui jeta un regard accusateur chargé de chagrin.
— J'arrive pas à y croire. Tu te barres pour de vrai, mec.
Juvia non plus n'arrivait à y croire, ces mots lui semblèrent sortis tout droit d'un mauvais songe. Elle tiqua et regarda ailleurs, sa main recoiffa vite les mèches décoiffées par le bras de Gray. Elle se sentait bien, contre lui, n'avait aucune envie de s'éloigner de son corps.
Pourtant, Gray la relâcha et préféra prendre Loki dans ses bras. Juvia se sentit tout de suite délaissée et elle se contenta d'observer l'accolade virile et fraternelle que les deux hommes échangeaient.
Ensuite, ce fut au tour du reste de ses amis. Levy passa en premier, suivie d'Erza qui ne manqua pas de tenter d'étouffer l'homme — il agonisait dans son supposé câlin. Juvia ne sentait pas concernée par la tristesse dans leurs yeux, ni les encouragements donnés au joueur pour sa carrière à Minstrel. Ils étaient heureux pour lui, chagrinés par son départ, mais tous étaient fiers de leur ami. Natsu lui chercha des noises, mais sans perdre de temps — et sous le regard courroucé d'une certaine rousse —, ils échangèrent une poigne amicale qui se transforma en accolade ; elle dura plus longtemps que nécessaire.
Juvia croisa les bras et se mordit la lèvre inférieure. Elle ne s'imaginait pas un seul instant prendre Gray dans ses bras et lui dire au revoir. Elle n'avait pas envie de faire ça. Si ça ne tenait qu'à elle, elle fermerait les rideaux sur cette scène irritante et au lieu de le prendre dans ses bras, le ligoterait à elle et l'empêcherait de partir.
Gray ne la prit pas dans ses bras. Il ne fit aucun effort pour ce faire, et il ne semblait rien attendre d'elle non plus.
— Conduis avec prudence, lui somma Lucy pour la cinquième fois. Et fais des pauses aux aires de repos, n'oublie pas de reposer tes jambes et ton dos et...
L'homme leva les yeux au ciel et se contenta d'acquiescer, les mains dans les poches. Lucy lui fit un dernier câlin et l'embrassa sur la joue. Juvia eut envie de lui arracher ses cheveux blonds.
Gray partait.
Elle le voyait, là devant elle, s'apprêtant à monter dans la voiture noire pour prendre la route jusqu'à Minstrel. Ses lèvres scellées ne laissèrent échapper aucune plainte, même si sa gorge brûlait. Elle ne voulait pas pleurer. Gray détestait quand elle le faisait. Juvia était forte, impassible. Ce n'était rien.
Ce n'était rien, oui. Ce n'était pas une réalité mais un étrange rêve. Elle n'avait pas à verser des larmes pour ça.
Mais sa main tremblait. Elle enfonça ses ongles dans sa paume pour empêcher quiconque de la voir. Ce qu'elle vit, ce fut le sourire de Gray et un geste familier qui lui donna envie de pleurer. Venait-il réellement de lui dire adieu à l'aide d'un simple hochement de tête ?
Il partait sans un seul mot pour elle.
— Juvia ? l'interpella-t-il avec un air impatient sur le visage.
Avait-elle raté quelque chose ?
— Oui, répondit-elle, perdue.
Il lui indiqua la voiture d'un autre signe de tête et elle suivit son regard. Qu'attendait-il d'elle ?
— Il a proposé de te raccompagner, lui souffla Levy, le regard malicieux.
C'était la seule d'entre tous qui semblait avoir remarqué son air perdu. Elle la remercia du bout des lèvres et se ressaisit, faisant comme si de rien n'était. Elle se rapprocha de Gray et celui-ci la retint par le poignet, ses doigts s'enroulant autour de sa chair opaline et lui faisant du bien avec leur froideur. C'était un peu plus réel, ainsi, contre sa peau.
— T'as l'air bizarre, dit-il.
Juvia porta sur lui un regard vide. Pourquoi ce Gray-là disait une chose pareille ? Elle hocha la tête, lui donnant raison par la même occasion et s'engouffra dans la voiture du côté passager. Elle était déjà venue là, lorsqu'il l'avait emmenée voir la mer et le septième ciel. Le souvenir était parfait.
Les amis de l'homme le laissèrent enfin monter dans le véhicule.
La porte claqua, le silence pesa dans l'air.
Juvia écarquilla les yeux en se rendant compte de ce qu'elle était en train de faire.
— Vous… me raccompagnez chez moi ? bafouilla-t-elle, estomaquée.
Gray acquiesça d'un simple son rauque et face à son manque de réaction, il tendit son bras vers elle. Sa main frôla sa joue et ses cheveux, la fit frissonner de stupeur et d'envie tant la caresse était chargée de douceur. Mais Gray ne la caressait pas, il s'empara de la ceinture de sécurité et la mit en place pour elle. Juvia ferma fort les paupières et se fustigea mentalement.
Il démarra.
— Vous êtes en train de me kidnapper, réalisa-t-elle à voix haute.
Gray rit, et détruisit sa théorie incongrue en secouant la tête.
— J'avais dans l'idée de baiser une dernière fois à l'arrière, expliqua-t-il avec nonchalance. Mais Lucy a contrecarré mes plans.
Ce fut au tour de Juvia d'éclater de rire.
— Qui vous dit que j'ai envie de faire ça ?
— Moi, hasarda-t-il. T'as pas envie ?
— J'aimerais, souffla-t-elle en regardant le feu rouge auquel ils venaient de s'arrêter.
Gray en profita pour allumer la radio. Il n'eut pas le temps de changer de station et Juvia s'en chargea à sa place. Elle appuya plusieurs fois en grimaçant à chaque fois qu'une musique lui déplaisait, zappa les infos et ne s'arrêta que lorsqu'elle reconnut les premières notes de la chanson. Gray redémarra, mais les embouteillages l'incitaient souvent à s'arrêter. Nul soupir ni plainte, l'homme ne fit aucun commentaire désobligeant comme la plupart des conducteurs avaient l'habitude de faire. En réalité, Juvia s'était elle-même plainte du retard qu'elle prenait en allant en Redfox. Dorénavant, elle était reconnaissante du défilé de voitures qui avançait à vitesse d'escargot.
Ça lui offrait plus de temps avec Gray.
Il sortit de la file pour tourner à gauche et se rendit à une station-service afin de faire le plein. Juvia grimaça quand les senteurs chimiques attaquèrent son odorat tandis que le pompiste faisait son travail. Lorsqu'ils reprirent la route, la voie était toujours obstruée.
La musique comblait le silence qui était plus agréable ainsi. Ils n'avaient rien à se dire à part des adieux maladroits. Juvia préférait s'oublier dans le charnel, dans les bras de Gray, contre sa chair ; leurs corps destinés à s'emboîter. Les mots n'avaient pas leur place, seulement les gestes. Alors qu'elle fixait d'un regard vide la route droit devant elle, des doigts froids s'emparèrent des siens.
Gray prit sa main dans la sienne.
Juvia le dévisagea. Ses prunelles étaient sur la route et il n'avait pas besoin de la regarder pour la rendre dingue avec le jeu de ses doigts sur sa peau. Elle observa ces derniers tracer des formes imaginaires sur le dos de sa main et elle retourna celle-ci pour lui offrir sa paume. Nulle forme ne fut tracée sur la chair sensible, car il préféra entrelacer leurs doigts. Le résultat était peut-être confus, mais le geste n'avait rien de maladroit. De longues minutes passèrent et leurs mains demeurèrent ainsi durant tout ce temps. I'll need you eut le temps de prendre fin avant que la musique suivante ne se joue.
La route se dégageait de plus en plus et Gray en profita pour prendre un détour afin d'éviter l'obstruction. Il reprit sa main pour la poser sur le volant et elle le laissa faire malgré le désir de la garder dans la sienne — à tout jamais.
— C'est bien par-là ? demanda-t-il à voix basse.
Juvia acquiesça. En effet, en regardant autour d'eux, elle se rendit compte que c'était le bon chemin qui menait au manoir Lockser. Elle reconnut le quartier et les petites maisons blanches. Les jardins verdoyants laissaient dépasser des lierres, des branches d'arbres chargées de feuilles et de fleurs printanières rouges, blanches et jaunes. Elle empruntait régulièrement ce chemin à pied et ça lui était même arrivé de prendre quelques clichés de l'allée.
Ce n'était pas la beauté du lieu que la photographe préférait admirer, mais la jugulaire qui battait à un rythme régulier dans le cou de Gray : elle voulait y goûter et s'en abreuver tout de suite.
Juvia ne fit rien de cela, elle laissa les chimères jouer dans son esprit sans jamais les écouter.
— Vous m'appellerez ?
Il confirma d'un air absent avec un son de gorge tandis qu'il jetait un œil au rétroviseur.
— Gray, insista-t-elle. Vous m'appellerez une fois là-bas ? réitéra-t-elle pour être sûre.
Il se tourna vers elle et lui jeta un regard suspicieux. Au lieu de lui répondre, il prit un emplacement de stationnement qui, en temps normal, était interdit, mais le conducteur semblait n'en avoir rien à faire et à la place, il activa le signal de détresse pour justifier son arrêt.
C'était Juvia qui était en détresse.
Elle haleta, fébrile, attendant sur le bord des lèvres de Gray sa réponse.
— Viens-là, souffla-t-il et Juvia s'exécuta tout de suite.
Elle se pencha sur Gray et… son souffle se bloqua dans sa gorge quand une douleur passagère l'obligea à rester sur place. Sa main encadrant son visage, les doigts plongés dans ses mèches bleues, Gray eut un doux rire qui lui brûla les joues. Il défit la ceinture de sécurité qui l'avait retenue de s'approcher et Juvia s'y donna enfin à cœur joie.
Elle attrapa les lèvres de Gray entre les siennes et se pressa contre lui. Le désespoir teintait amèrement son baiser. Alors elle se fit plus douce, moins avide et gourmande. Elle butina doucement les lèvres de l'homme et mémorisa chaque sensation qui traversait son ventre. Les gens avaient l'habitude de parler de papillons, mais Juvia, elle, parlait de frissons gelés et de chutes de neige. Les baisers de Gray étaient aussi satisfaisants qu'une glace en plein été : froids et bons. Ils lui gelaient l'esprit et elle n'arrivait plus à penser qu'aux lèvres de l'homme dévorant les siennes. Ses doigts sur sa joue chaude n'aidaient en rien à la raisonner.
Elle ne voulait pas fermer les yeux, surtout pas, pour ne pas rater le spectacle dansant devant ses prunelles. La pupille qui se dilatait, le désir qui s'invitait ; le sang-froid, roi de l'émotion, qui ralentissait ses gestes alors qu'il raffermissait sa prise sur elle et la rapprochait davantage.
Insatiable, Juvia s'abreuva de chaque seconde et tant pis si elle manquait d'air, elle voulait encore embrasser Gray jusqu'à étouffer. Elle prit une grande goulée et ils se retrouvèrent à partager le même oxygène, leurs bouches toujours l'une contre l'autre et la langue de l'homme dansant lascivement avec la sienne. Il la marquait de son goût et des caresses électrifiant son bas ventre lui faisaient perdre la tête.
Juvia n'oublierait jamais ce moment. Le souvenir minutieux se gravait dans sa mémoire à chaque valse que leurs langues dansaient, à chaque morsure tendre que ses dents lui infligeaient, à chaque baiser offert à sa pulpe. Elle se souviendrait de tout, même de l'entrechoquement de leurs dents et de l'hésitation qui la prenait avant de caresser la langue de l'homme ; quand elle léchait sa lèvre inférieure ; embrassait le sourire joueur qui naissait sur sa bouche.
— T'as l'air moins bizarre comme ça, dit-il contre ses lèvres et ça la chatouilla.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Il s'éloigna quelque peu pour mieux l'observer. Fébrile, Juvia examina sa tenue, ses jambes dévoilées par sa robe remontée et froissée, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil aux sièges arrière, vides.
— Vous étiez sérieux ? demanda-t-elle, curieuse.
— Oui, dit-il sans se départir de son sourire.
— Ici ?
Elle arqua un sourcil en inspectant les maisons habitées autour d'eux. La grimace soucieuse qui déforma son visage sembla amuser Gray.
— Je suis en retard, précisa-t-il et son inquiétude fondit comme neige.
Juvia hocha la tête. Elle n'était pas déçue, elle ne réalisait pas ce qu'il se passait. Si Gray avait eu le temps, ils se seraient certainement retrouvés à batifoler dans sa voiture comme ils aimaient le faire : elle l'aurait chevauché et il l'aurait baisée dans cette position. Exactement comme la dernière fois, dans le lit de l'homme quand elle s'était rendue chez lui pour satisfaire toutes les pulsions refoulées durant la journée. Juvia s'en souvenait parfaitement et ça non plus, elle ne l'oublierait jamais. Elle était même prête à faire revivre le souvenir une dernière fois, s'imprégner de Gray et oublier le départ incroyable.
— Déçu ? le nargua-t-elle, joueuse.
— Autant que toi. Remets ta ceinture.
Pourtant, il ne retira pas sa main et ne l'incita pas à s'éloigner. Ses lèvres étaient à quelques centimètres et Juvia se pencha encore une fois pour y déposer un baiser. Cette fois-ci, elle tint le menton de Gray entre ses doigts et laissa ces derniers jouer contre sa peau rasée. C'était peut-être son imagination, mais elle aurait juré l'avoir senti se presser davantage contre la tiédeur de sa main pendant un bref instant.
— Vous aimez quand je fais ça ?
Elle caressa la joue de l'homme et la dorlota, s'attendant presque à l'entendre ronronner.
Gray ne ronronna pas, il grogna et la fusilla du regard. Juvia rit, haussa les épaules et se rassit, droite dans son siège, puis remit sa ceinture en le traitant de grincheux à voix basse. Elle était certaine qu'il l'avait entendue, même s'il faisait la sourde oreille.
— Je t'appellerai.
— Vous avez intérêt.
— Je le ferai.
Ça consolait son cœur et refermait la blessure béante qui commençait à la lancer.
Juvia ne voulait pas pleurer. Elle reconnaissait le chemin, ils étaient bien trop proche du manoir où elle aurait à descendre et quitter Gray. Le voir la quitter.
Attendez.
Le véhicule continuait à rouler sans jamais s'arrêter. Juvia s'empara de la main de Gray, la défit du volant et la serra fort. Tant pis s'il en avait besoin, tant pis si elle les mettait en danger. Tant pis si ses yeux secs lui faisaient mal, tellement mal. Elle cilla plusieurs fois et relâcha sa poigne, se rendant compte qu'elle le serrait bien trop fort. Le désespoir n'avait pas à s'inviter dans la voiture ; il n'avait pas sa place à l'intérieur, entre eux. Gray partait, et c'était ainsi. Rien n'y ferait. Il n'écouterait pas la plainte déchirante de son cœur et il n'avait pas à le faire. Juvia ne voulait pas qu'il l'entende.
— Juvia, l'interpella-t-il. Tu me fais mal.
— Désolée.
Elle ne relâcha pas sa main, mais arrêta son tic nerveux qui avait enfoncé ses ongles dans la chair de Gray. Elle y avait laissé des marques visibles qui la firent culpabiliser.
— Désolée, réitéra-t-elle, sincère.
Elle caressa les entailles faites du bout des doigts et Gray se servit de leurs deux mains pour changer de vitesse. Sa main demeura là, enveloppée au creux de la sienne.
— Tu pleures.
Juvia renifla, frustrée par sa réaction. Elle ferma fort les paupières pour empêcher une autre larme de couler. Ça faisait tellement mal. Ça faisait encore plus mal quand la voiture s'arrêta devant l'entrée du manoir et qu'elle n'eut pour seul choix que de descendre.
Et si elle ne descendait pas ? Et si elle restait là, dans la voiture de Gray ? Et si elle le laissait la kidnapper comme bon lui semblait et qu'elle s'en allait avec lui au bord de l'océan jusqu'à cette nouvelle vie désirée.
Son étrange rêve n'avait pas de fin. Elle pouvait y rester le temps qu'elle le voulait ; pour toujours.
— Descends.
La voix froide de Gray la ramena sur terre, et elle porta sur lui un regard vide. Quel était cet ordre surgi de nulle part ? L'air glacial de l'homme ne l'impressionna guère. Elle haussa les sourcils, n'y croyant pas une seule seconde. Il leva les yeux au ciel et lui indiqua la porte. Elle avait cette impression qu'il évitait de la regarder trop longtemps, et quand il réitéra sa demande, Juvia défit sa ceinture et le dévisagea.
— Je ne vais pas vous prendre dans mes bras.
Il passa une main fatiguée sur son visage et émit un son proche du rire, teinté de lassitude.
— Je t'ai dit de descendre.
Juvia fit la moue.
— C'est ce que je comptais faire !
Et ce fut exactement ce qu'elle fit, refermant la porte d'un claquement sec et sonore. Elle lui tourna le dos, s'en alla la tête haute en prenant tout son temps. C'était sans compter sur l'envie irrésistible qui la prit, alors Juvia se tourna une dernière fois pour regarder l'homme.
La voiture n'avait pas disparu, toujours stationnée au même endroit, et Gray la regardait. Ses yeux rencontrèrent les siens et Juvia tomba dans la marée sombre. Elle se mordit la lèvre inférieure, demeura là, à observer cet homme qui l'obsédait. Et lui aussi, ne regardait qu'elle, à ce moment-là. L'éternité s'écoulait sans qu'aucun des deux ne détourne le regard. La respiration faible, la noble cillait à peine pour ne jamais rompre le contact visuel.
Elle eut besoin de rassembler son courage pour reprendre son chemin. D'abord en marche arrière, à l'aveugle, avec une cruelle lenteur qui déchira ses entrailles. Enfin, elle se détourna de Gray Fullbuster et poursuivit son chemin vers l'entrée du manoir.
Le chant du moteur.
Le crissement des pneus.
Plus rien.
Ses pas étaient lents, elle avait l'impression que chacun de ses pieds pesait une tonne. Chaque pas lui demandait une force démesurée. Le chemin jusqu'au bureau de monsieur Lockser lui paraissait interminable.
— Tout va bien, madame ? lui demanda un domestique rencontré sur le chemin.
Une grimace inquiète déformait ses traits, mais Juvia se contenta de forcer un sourire sur ses lèvres et de hocher la tête. Elle se sentait bien, elle n'avait aucun problème, tout allait bien. C'était ce qu'elle se répétait tandis qu'elle avançait dans le couloir. Elle voulait être avec son père, profiter de sa présence au manoir et éviter de penser à ce qu'il venait de se passer.
Derrière la porte en bois, la déception brutalisa sa poitrine : le vide s'étalait devant elle. Uniquement les meubles et pas une seule personne. Son père était absent. Encore. Peut-être était-il sorti avec sa mère ? Oui, c'était sans doute le cas. L'homme d'affaires venait de rentrer de voyage, il ne repartirait pas dans la même journée. Elle avait encore du temps à passer avec lui.
Juvia s'invita dans la pièce et d'un pas timide, elle se rendit jusqu'au bureau en bois massif qu'elle caressa du bout des doigts. Les affaires de son père étaient rangées et ordonnées, le tapis récemment aspiré sentait le propre et dégageait une odeur familière, associée à celle des livres et l'effluve singulier de l'eau de Cologne de son père. Elle inspira une grande goulée d'air pour reprendre ses esprits. Juvia aimait cette odeur rassurante, elle se sentait en sécurité.
La jeune femme s'allongea dans le canapé, sa place habituelle. Roulée en boule, elle fixa son téléphone du regard. Gray avait promis de l'appeler.
En réalité, il n'avait jamais parlé de promesse, mais il lui avait assuré qu'il allait le faire. Un décompte débuta dans son esprit, sans qu'elle ne puisse l'en empêcher. Chaque respiration comptait, chaque minute passée la torturait. L'appréhension grandissait tandis que le temps avançait, son regard se perdit dans le vide. Elle ferma les paupières pour s'échapper de la réalité ; ce réel où elle se retrouvait seule.
Il allait l'appeler.
Gray.
Gray.
Le confort l'empêchait d'ouvrir les yeux. Elle était au chaud, le nez enfoui sous la couverture qu'elle refusait de quitter. Elle se souvenait de ses rêves, pourtant elle n'aurait su les raconter. Des gens aux visages connus... Qui ? Elle fronça les sourcils en se rappelant des cheveux vermeils et d'un sourire radieux. Peut-être que ce n'était pas un rêve. Dans celui-ci, Gray finissait par disparaître. Elle ouvrit les yeux en se rendant compte du poids pesant sur sa poitrine.
Son portable était compressé contre elle dans un geste possessif. Quelqu'un était venu dans le bureau et l'avait recouverte d'une couverture fine d'un profond bordeaux. En jetant un coup d'œil circulaire dans la pièce, elle ne vit personne d'autre, mais l'après-midi touchait à sa fin. Les rayons couchant s'infiltraient dans le bureau et caressaient la reliure des livres et encyclopédies rangés dans la bibliothèque.
Le clignotement de son téléphone attira son attention. Lorsqu'elle consulta ses messages, son cœur fit un bond dans sa poitrine.
Elle avait raté l'appel de Gray.
La raison lui rappela qu'il n'était pas encore arrivé et que le nom affiché sur l'écran ne signifiait pas forcément un appel raté. Elle appuya dessus pour mieux inspecter la missive. C'était un message vide accompagné d'une pièce-jointe. Quand elle ouvrit cette dernière, un doux sourire ensoleilla son expression endormie.
Une photo.
Le vaste océan s'étendait à l'infini. L'horizon tentait de le retenir mais le bleu poursuivait sa conquête du monde. Aussi large que la distance immiscée entre Gray et elle. Intarissables, les vagues embrassaient le vent, et le zéphyr leur chantait ses louanges. Elles obéissaient à ses désirs, joviales et joueuses. Certaines, rebelles et colériques, se faisaient plus puissantes que d'autres et tentaient d'atteindre l'azur.
Gray lui montrait l'océan.
Son départ ne signait pas l'arrêt de leur relation. Ils avaient encore une chance de se retrouver. Peu importe la distance. Ça pouvait encore marcher, tant qu'ils s'accrochaient. Nul ne pouvait savoir ce que l'avenir leur réservait, toutes les possibilités dansaient au creux des vagues.
Pleine d'espoir, elle passa un long moment à observer la photo. Elle ne la jugea pas d'un point de vue technique ni critique. Bien au contraire, elle profita des tons bleutés et le côté amateur de la photo prise avec son portable ne la dérangea pas plus que ça. Il la ravit, car elle arrivait à imaginer le photographe derrière l'engin, elle pouvait presque sentir l'odeur de la mer, goûter le sel sur les lèvres. La brise bousculant les mèches noires et dansant dans les céruléennes. Elle s'en souvenait encore ; jamais elle ne l'oublierait. Tant pis si ce souvenir s'était écrasé sur les rochers et si son cœur s'était noyé.
La plage était son meilleur souvenir passé avec Gray.
L'horizon qui s'offrait à sa vue réussit à rallumer l'espoir. Après tout, pourquoi leur relation devait-elle se finir de manière aussi abrupte ? La distance n'était qu'un obstacle à franchir, à deux ou même seule s'il le fallait. Elle n'abandonnerait pas. Elle ne se détacherait pas. Il avait promis de l'appeler, ce n'était pas pour rien. Ça signifiait beaucoup, pour Juvia, même quand ce n'était rien de plus qu'un appel.
Ils pouvaient combler la distance jusqu'à mieux se retrouver. Juvia en était convaincue.
C'était ce qu'elle se répétait en fixant la photo à travers ses cils humides. Ses yeux la piquaient affreusement, mais elle ravala ses larmes comme elle le put. Elle ne voulait pas pleurer, surtout pas. Le soleil s'était couché et le manque de lumière l'incitait à allumer, mais Juvia préféra rester là. L'écran de son portable était suffisant à ses yeux, tant qu'elle pouvait encore observer le cadeau de Gray. Était-ce un cadeau ? Un souvenir partagé.
À ce moment, Gray avait-il prévu de la rejeter le lendemain ? Juvia avait du mal à y croire. Ils avaient parlé au téléphone jusqu'au petit matin avant que l'homme n'ait décidé de l'emmener à la plage. Il n'avait pas semblé passer un mauvais moment. Au contraire, elle ne l'avait jamais vu aussi heureux d'être en sa présence.
Heureux… C'était relatif. Elle se souvenait de son rire, du désir dans ses yeux que la clope s'évertuait à dissimuler ; de ses plaisanteries, de sa voix chantant haut et fort et faux… Juvia avait du mal à croire qu'il avait planifié de la fracasser. Était-ce pour marquer le coup ? Pour tout lui offrir avant de tout lui arracher.
Lyon lui avait dit qu'Ur lui en aurait voulu pour ses actions, que Gray le savait ; qu'il avait des remords à cause de ça. Avait-il essayé de se racheter, à la plage ? Juvia en doutait. Elle avait plutôt l'impression que Gray avait aimé sa compagnie face à l'océan. Elle se remémorait avec précision les instants passés au bord des vagues. Si elle devait comparer l'intimité partagée dans la voiture et celle partagée ces dernières semaines… Non, c'était incomparable.
Chaque moment était unique. Dans la voiture, elle était encore innocente et n'avait jamais cherché à profiter de lui. À l'époque, elle pensait encore qu'il s'agissait d'amour entre eux et qu'elle était arrivée à prouver à Gray sa différence. Était-ce à ce moment que l'homme avait décidé de la rejeter ? Ou avait-il tout planifié depuis le début, depuis la liste… C'était plausible, car il n'avait eu aucune raison de l'appeler, le soir où tout avait commencé ; outre le fait qu'un criminel devait traîner dans le coin. Il venait de l'insulter, la rabaisser plus que jamais dans la patinoire ! Et d'un coup, elle avait réussi à attiser sa curiosité. L'intérêt qu'il lui avait porté lui avait semblé étrange, mais elle ne s'en était jamais méfiée.
Gray l'avait utilisée dès le début avec pour seul but une vengeance injuste. Mais la plage… La plage n'était pas du faux. Juvia n'arrivait pas à y croire, même en se forçant. Ils étaient tous les deux exténués pour prétendre quoi que ce soit.
Peut-être que Gray avait aimé plus que de raison cet instant. Alors il avait décidé de mettre fin à leur lien malsain. Il lui avait montré qu'il n'était pas parfait, qu'elle n'avait pas le droit de faire de lui son obsession alors qu'elle ne savait rien de lui. Ça, Juvia l'avait bien compris. Toutefois, elle n'avait jamais cessé.
Il l'était encore.
La porte s'ouvrit et la tira de ses réflexions.
Aussitôt, le nouveau venu happa son attention. C'était son père. Un sourire s'invita sur ses lèvres. Ses joues étaient un peu rouges, et le col de sa chemise défait. Il ne semblait pas ivre, mais l'alcool avait apporté de la couleur à son visage. Ses yeux pétillaient.
— Ah ! Tu es réveillée. Je ne voulais pas te déranger tout à l'heure. Bien dormi ? demanda-t-il, malicieux.
Son sourire s'élargit.
— C'est toi qui m'as recouverte. Tu étais dehors ?
— Nous étions partis dîner dans un restaurant, ta mère et moi. Ça faisait longtemps que je n'avais pas passé du temps avec elle.
Un dîner en amoureux ? Elle se sentait mal à l'aise en écoutant son père parler de sa relation avec sa mère. C'était ses propres parents et il était toujours gênant pour elle d'apprendre ce genre de choses. Un dîner… Un rendez-vous ! Son père invitant sa mère à un moment aussi intime.
— Vous venez de rentrer ?
L'heure n'était pas tardive, mais Juvia s'étonnait de la durée de leur petite sortie.
— Non, mais tu es bien trop curieuse pour ton propre bien, la taquina-t-il.
Un rire lui échappa et elle ferma fort les yeux pour se débarrasser des images qui assaillaient son esprit. Elle leva les mains en signe de paix.
— C'était une bonne soirée.
— Je ne veux pas savoir !
Son père gloussa en remontant les manches de sa chemise.
— Qu'est-ce que tu tiens dans tes mains ? Tu as été à la plage ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, curieux.
Juvia dissimula aussitôt l'écran tourné vers son père. Elle posa son portable sur le canapé, près d'elle, en sécurité.
— Non, c'est juste une photo. C'est Gray qui me l'a envoyée.
— Ah. Comment va-t-il, d'ailleurs ? La dernière fois que je l'ai vu, c'était dans ce bureau quand il devait partir. Il m'a semblé que ses soins l'avaient bien aidé à se remettre. Je me trompe ?
— Il va bien.
Et je vais mal.
Son père haussa les sourcils en allant s'asseoir dans le fauteuil adjacent le canapé. Elle le suivit du regard tandis qu'il se mettait à l'aise.
— Il marche, et il peut même conduire à nouveau, précisa-t-elle.
— Alors pourquoi tu pleures ? Tu devrais être contente pour ton ami.
Son ami. Juvia plissa les yeux en direction de son père. Il n'était pas dupe, ni aveugle. Son père savait, forcément, que Gray était bien plus qu'un simple ami. Elle choisit d'ignorer ce choix de mot.
— Il est parti, avoua-t-elle en fermant les yeux.
Comme ça, elle pouvait encore rester dans son rêve. Ça sonnait tellement étrange dans sa bouche, ce verbe partir. Elle n'avait même pas réussi à nommer le sujet, destiné à rester un vague « il ».
— C'est ce que j'avais cru comprendre. Il s'est rendu à Minstrel pour débuter une carrière professionnelle, selon ce qu'il m'avait expliqué.
— Vous avez parlé ? Quand ça ?
— Quand il était là. Tu te doutes bien que j'ai dû le convoquer dans mon bureau.
Etait-ce parce que son père était au courant des visites de Gray dans sa chambre ? Juvia n'y avait pas pensé, mais des domestiques avaient dû le remarquer. Melda ne l'avait prévenue de rien et jamais son père n'avait intervenu directement. Avait-il menacé Gray ? Que s'étaient-ils dits, au juste ? Elle éprouvait l'urgent besoin de savoir et la panique avait dû se voir sur son visage, car son père reprit la parole.
— Il fallait bien que je sache à qui j'offrais le gîte et le couvert.
Rien à voir avec une inquiétude concernant le jeune homme qui partageait la chambre de sa fille sous son propre toit. Heureusement que son père n'en avait rien su, car Juvia ne voyait pas comment défendre l'indéfendable. Elle était coupable plus que n'importe qui.
— Gray comptait beaucoup pour moi. Peut-être que c'est pour ça que j'ai toujours été contre le mariage avec Lyon.
— Peut-être, dis-tu ?
— Pas que. Je comprends l'importance de mon choix pour la situation de notre famille. Je sais que vous me laissez une certaine liberté dans ma décision, mais qu'au final je finirais par me ranger du côté de la vôtre. Mais Gray… Je n'arrive pas du tout à imaginer un futur avec lui, du moins pas un futur stable. Et pourtant, je ne peux pas me séparer de lui.
Elle jeta un regard perdu à son père.
— Son départ peut t'aider pour ce faire, tu ne penses pas ?
— Non, je ne pense pas. Est-ce que j'ai l'air plus forte ?
Bien sûr que non, elle devait avoir l'air plus déprimée que jamais avec ses yeux gonflés et son sourire affaissé.
— Oui, je pense que tu en as l'air et ça ne peut que me ravir de voir ma fille avancer dans la vie. Malgré les obstacles, malgré les chagrins d'amour, tu n'abandonnes pas. C'est ce qui te rend plus forte.
Avant de pouvoir le contredire, il poursuivit :
— Quant à Gray… Je vais te raconter une histoire qui va te paraître loufoque, peut-être incongrue dans la bouche de ton père, mais elle est véridique. Tu sais déjà que quand j'étais à l'université, je faisais de la natation compétitive. Il y avait cette femme… Olivia Delarco. Elle en faisait aussi dans l'équipe féminine. On s'était rencontrés grâce à ça, mais elle me détestait au début. (Son père rit, nostalgique. Il se gratta le menton en se remémorant ses souvenirs.) « Elle avait des yeux magnifiques, pas seulement par leur couleur mais par l'émotion qu'on pouvait y lire. Elle avait le regard plein de vie.
— Papa, l'interrompit-elle, les yeux écarquillés. Es-tu en train de me raconter ta relation avec une femme autre que maman ?
Il gloussa, malicieux.
— C'est le cas. Écoute-moi bien, au lieu de t'amuser à interrompre la parole de ton vieux père.
— Tu n'es pas si vieux que ça…
— Les souvenirs sont si lointains, j'ai du mal à les réunir… Nous étions jeunes et insouciants, beaucoup de choses sont arrivées. On se disputait souvent, mais je ne pourrais préciser le sujet de nos altercations. Ce n'en était pas vraiment, après tout. Plus des taquineries qu'autre chose. J'avais le don de jouer avec ses nerfs et elle n'hésitait pas à le souligner. Elle ne s'énervait que rarement, mais elle aimait les petites vengeances. Ça me faisait toujours rire. Elle a même essayé de me noyer, une fois !
— Et c'est censé être drôle ? demanda Juvia, légèrement choquée.
Son père pointa un doigt vers lui-même.
— Nageur compétitif, tu te rappelles ?
— Ça veut dire que lorsqu'elle a essayé, vous…
Juvia s'arrêta net en imaginant son père et une autre femme au visage inconnu s'amuser dans l'eau d'une piscine vide. Elle se couvrit les oreilles de ses deux mains et ferma fort les yeux pour se plonger dans le refus total.
— Je ne veux vraiment pas savoir ! couina-t-elle, ce qui fit rire l'homme.
Son père devait sûrement s'interroger sur une réaction aussi excessive de sa part. Juvia n'avait plus rien d'innocent et elle était assez âgée pour tenir une telle conversation sans se sentir gênée. Mais il s'agissait de son père et elle n'avait vraiment pas besoin de connaître ce genre de détail. Ce n'était pas une question de dégoût, elle ne désirait simplement pas l'entendre lui parler de ce que cette Olivia et lui faisaient dans l'intimité de leur chambre — ou leur piscine. Ça la mettait mal à l'aise et elle ne pouvait cacher ça que derrière une réaction de jeune fille, les oreilles bouchées et les paupières closes.
— Si ça peut te rassurer, ce n'est pas allé bien loin. Les mariages arrangés sont très communs dans notre société. À l'époque, ils étaient plus populaires que maintenant, et c'était chose courante de réunir deux grandes familles par ce procédé. C'est comme ça que j'ai rencontré ta mère. Comme tu le sais déjà, il est primordial que les deux partis soient d'accord pour le mariage. Ta mère et moi avions refusé tous les deux.
— On vous a vraiment laissé le choix ? s'étonna-t-elle.
— Je ne voulais pas encore me marier, et Olivia m'occupait l'esprit. J'étais amoureux, si je puis dire.
Juvia grimaça, taquine.
— Tu peux te moquer autant que tu le souhaites, mais ce n'est que pure vérité. Je l'aimais tellement !
— Et pourtant… Qu'est-ce qui a changé ?
— Tout ? Les circonstances n'étaient pas favorables à cette relation. C'est là que j'ai de nouveau vu cette femme qui m'avait été promise par tes grands-parents. C'était sûrement l'âge, ou l'effet de cette nouvelle rencontre, mais Olivia a peu à peu disparu de mes pensées. En réalité, elle n'était pas intéressée par tenir une longue relation avec moi, et après l'université on ne se voyait que rarement.
— C'est la distance qui vous a séparés l'un de l'autre…
— Pas seulement. L'amour que j'avais ressenti pour elle n'avait rien à voir avec celui ressenti pour ta mère.
— Mais il n'était pas réel, objecta-t-elle.
Il secoua la tête.
— Au contraire. Ce n'était pas un coup de foudre, on a d'abord été amis avant de tenter une relation. Le mariage arrangé n'en était finalement plus un, je l'avais même demandée en mariage, avec le champagne, la bague, le ciel étoilé.
Son père lui fit un clin d'œil et son sourire la contamina. Il avait évité de parler de toutes les complications pour rendre son histoire plus romantique, mais Juvia se doutait que son grand-père n'avait pas dû être aussi conciliant que ce que son père laissait sous-entendre.
— Nous ne sommes pas tombés amoureux l'un de l'autre, nous avons choisi de nous aimer.
— Tu me racontes ça pour me dire de tourner la page, c'est bien ça ?
C'était aussi ce que son père essayait de faire. Elle l'avait bien compris, entre cette histoire d'amour avec Olivia et ce changement brusque d'horizon. Il avait raison, sans aucun doute, mais Juvia n'arrivait pas à trouver la force de le faire. Comment y arriver, après si peu de temps ? Celui-ci arriverait à la convaincre de le faire, mais pour l'instant, elle n'était même pas sûre d'avoir pied dans le réel. Son père lui parlait de son histoire d'amour, Gray était sur une route le menant loin d'elle, et la raison lui sommait de le rayer de sa vie. C'était hilarant, inconcevable.
— Ta compréhension n'est pas due au hasard. Elle reflète certainement quelque chose que tu savais déjà, bien avant que je ne te raconte cette petite histoire.
— Je sais ! affirma-t-elle d'une voix plus forte que prévu. Je le sais, que Gray n'a rien d'une heureuse promesse, et que je devrais l'oublier. Que j'aurais dû le faire il y a fort longtemps au lieu de le laisser m'humilier de nouveau, m'abandonner pour aller à des kilomètres. Comme si j'avais la peste !
Son père esquissa un mouvement dans sa direction, avant de se raviser. Son regard apaisant réussit tout de même à la faire taire. Elle se tordit les mains.
— Tu as le droit d'être en colère, mais la colère ne demeure pas. Le chagrin, lui, te dévorera. Il ne faut pas le laisser faire, Juvia. Tu es assez forte pour le surmonter. C'est ce que j'essayais de te dire. Tu n'as pas à gâcher ta vie pour un homme qui a l'audace de te laisser tomber.
Il ne m'a pas laissée tomber ! Il ne l'avait pas fait, Gray lui avait montré l'océan. Il avait promis de l'appeler. Elle s'accrochait à cette promesse, les ongles ancrés dans les mots de l'homme. Je t'appellerai. Je le ferai.
— Tu es convaincue que ce jeune homme peut te rendre heureuse, mais le destin ne décide pas toujours des choses qu'on espère. Le futur peut résulter en des choses plus belles, même quand tu te méfies de ce qui pourrait arriver si tu lâchais prise. Quelqu'un d'autre peut te rendre heureuse, quelqu'un qui pourrait mieux t'aimer.
Gray la rendait heureuse, même dans la douleur. Qu'il cesse de parler ! Ses paroles criantes de vérité fissuraient son masque. Juvia ne voulait pas entendre tout cela, elle se le refusait.
— La vie ne fait de cadeau à personne, Juvia. Si tu es entre ces quatre murs, c'est parce que ta famille a travaillé dur pour arriver jusque-là. Nos aïeuls nous ont laissé un héritage que nous ne devons pas déshonoré. Si je regrette d'avoir perdu autant dans cette malheureuse affaire, je n'ai pas baissé les bras pour autant. Nous avons aussi des relations qui ne sont pas prêtes à nous laisser tomber. Notre lignée ne perdra pas tout ce qui a été construit, bien que certains sacrifices soient obligatoires. C'est ce que ta mère essaie de te dire, mais avec les mauvais mots. Tu es notre unique fille Juvia.
Sa mère ne pouvait plus tomber enceinte. Ça lui mettait un poids sur les épaules qu'elle n'était pas certaine de vouloir assumer.
— C'est un peu injuste… soupira-t-elle. Les Vastia nous offre déjà de l'aide sans même obtenir une réponse de ma part, mais si je tarde à décider ils finiront par nous tourner le dos. J'ai l'impression d'être prisonnière, même si vous me certifiez le contraire.
Il s'assit près d'elle et pressa son épaule.
— Je ne dis pas ça pour te rendre anxieuse. Souviens-toi que le choix te revient, et il t'appartient entièrement. Tu avais dit plus tôt que notre choix te serait imposé, mais c'est faux. Jamais on ne t'imposera quoi que ce soit. C'est à toi de décider de la direction de ta vie et de ton futur.
— À vous entendre, on croirait que j'ai toute une liste devant les yeux et que je n'ai plus qu'à cocher la bonne case. Mais il n'y a qu'un seul choix valable, tout le reste ne compte pas.
— Le reste ?
— Ce que je peux ressentir.
— L'amour est quelque chose d'imprévisible. Dangereux, il peut te rendre heureuse comme malheureuse, parfois en une fraction de seconde. Tu ne peux pas compter dessus pour tout faire. Dans la vie, il faut savoir prendre les choses en main et avancer, au dépend de l'amour s'il le faut. S'il est voué à aller tout droit dans un mur, s'il est clair comme l'eau de roche qu'il te fait plus de mal que de bien, il est parfois nécessaire de commencer une nouvelle page de vie. Tu comprends ce que j'essaie de dire, Juvia ?
— Oui, je comprends parfaitement.
Juvia prit une grande inspiration.
— Mais tu te trompes, papa. Je me sens pas plus forte qu'avant.
— Le temps arrange toujours les choses, mais il faut parfois l'aider à le faire.
— Je ne sais pas si j'ai envie…
L'inquiétude dans le regard de son père la traversa de part en part. Elle voulut fuir ce regard qui la mettait mal à l'aise, la jugeait. Elle n'aimait pas quand son père la regardait ainsi, quand il sondait son âme à la recherche de quelque chose qu'elle-même ne réussissait pas à trouver.
Oui, qu'elle avait envie de hurler, elle était assez folle, et masochiste, pour continuer à désirer Gray. Oui, elle avait perdu la raison, pour refuser d'oublier un homme qui lui faisait aussi mal. Oui, elle voulait Gray et seulement Gray, et tant pis s'il ne pouvait lui offrir tout ce qu'elle voulait, tant pis s'il fallait forcer sa destinée. Tant pis s'il devait la détester toute sa vie, tant pis si elle n'arrivait pas à se faire aimer, tant pis si elle se faisait aussi mal.
Elle pleurait. Ses paupières brûlantes délivraient le mal qu'elle dissimulait. Mais les sillons sur ses joues n'étaient pas réels. Ils ne l'étaient pas car Juvia refusait de verser ces larmes. Ces mêmes gouttelettes chaudes et emplies de chagrin qui roulaient sur son épiderme. Elle ne voulait pas pleurer. Elle ne voulait pas.
Quand son nez se retrouva enfoui dans la chemise de son père et qu'elle hoqueta, tremblante dans les bras de son géniteur, Juvia ferma les yeux pour s'éloigner de la réalité.
Elle ne pleurait pas.
Elle ne pleurait pas.
Juvia n'arrivait à discerner qu'une unique lueur dans la nuit tombée : une seule étoile qui brillait de mille feux dans le dôme abandonné par le soleil. Déjà neuf heures du soir.
Elle n'attendait pas l'appel de Gray comme si c'était tout ce qui comptait. L'étudiante passait son temps à préparer ses examens et les photos lui occupaient bien plus l'esprit. Sans doute était-ce parce que Gray lui-même apparaissait sur les clichés en sa compagnie. C'était plus supportable.
Elle avait décidé de faire une pause et, allongée sur son lit, elle lisait quelques pages d'un roman que Lyon lui avait prêté. Elle n'avait pas eu assez de temps pour avancer sa lecture ; plutôt que de se laisser submerger par ce jeu incessant de l'espoir et du désespoir, elle avait préféré se changer les idées.
Toutefois, la lueur la narguait et elle se retrouvait souvent depuis une demi-heure, à observer le temps passer ; l'esprit vagabondait à sa guise et remettait en question son éveil. Le rêve ne prenait pas fin et Juvia n'arrivait toujours pas à palper la réalité des choses— de la chose.
Si Gray ne l'appelait pas, c'était forcément parce qu'elle était encore dans son songe bizarre où il la laissait derrière. En même temps, si c'était un rêve interminable, son subconscient devrait, au contraire, satisfaire son désir. Peut-être que l'homme était encore sur la route. Quand bien même il ne l'était plus, il prendrait le temps de se reposer avant de l'appeler. Il avait aussi à contacter ses amis.
Gray n'avait aucune raison de l'appeler en premier. Si l'homme avait une liste de priorités, Juvia devait être rangée tout en bas avec les choses les plus désagréables dont il fallait s'occuper. Bien qu'elle ne doute pas du plaisir qu'elle pouvait lui procurer, l'amante ne faisait jamais long feu en haut de la liste.
Ça ne la froissait pas — certainement pas — de passer après toutes les personnes les plus importantes aux yeux de Gray. Il pouvait bien appeler Natsu et discuter avec lui durant des heures si ça lui chantait, tant qu'il lui réservait cinq minutes de son crédit téléphonique.
Juvia voulait entendre Gray.
D'une part pour se rassurer et vérifier que tout allait bien et que le voyage ne lui avait posé aucune complication. D'autre part Juvia ne voulait pas se faire oublier. Sn père lui avait expliqué qu'il arrivait un moment où elle devait se résigner à tourner la page, mais elle s'entêtait à refuser de le faire.
Son cœur eut un bref sursaut quand le son familier rompit le silence et se déversa avec violence dans son ouïe. Elle fit aussitôt taire les vibrations du téléphone sur la table de chevet et regretta de ne pouvoir en faire autant pour celles de l'organe dans sa poitrine.
— Oui ? haleta-t-elle.
— C'est moi.
Juvia sourit. Elle n'avait pas besoin de vérifier l'identité du propriétaire de la voix grave et singulière. Gray avait tenu la promesse qu'il n'avait même pas faite. Juvia s'en voulait d'avoir, au fond d'elle, remis en question la parole de l'homme.
— Bonsoir, souffla-t-elle, hésitante.
Peut-être que son rêve était assez malin pour ne pas lui répondre et tenir une conversation sensée — courtoise — avec elle. C'était le moment pour lui de sortir des phrases sans queue ni tête, qui lui certifieraient la cocasserie de cet étrange songe. Cependant, jamais elle n'avait remis en question la futilité et encore moins le burlesque des conversations dans ses rêves ; bien au contraire, ceux-ci lui avaient toujours paru justifiés, profonds et parfois, réalistes. Jusqu'au réveil, où l'absurdité du songe la frappait de plein fouet.
— Bonsoir.
C'était tout.
Cette réponse que le ton enjôleur maquillait. Juvia fusilla du regard l'étoile brillant dans le ciel. Le soupir de déception qui s'échappa de sa gorge ne manqua pas d'attirer l'attention de son interlocuteur.
— Quoi ?
— Rien, nia-t-elle aussitôt, sans faire le moindre effort pour paraître plus enjouée. Bien arrivé ?
— Ouais, je suppose.
— Avez-vous tenu compte des conseils de Lucy ? s'enquit-elle.
Juvia doutait de l'obéissance de l'homme. Toutefois, il était vrai qu'il lui arrivait de s'incliner. Elle en avait un parfait souvenir, lorsque Gray s'était trouvé dans son lit.
Cette fois-ci, il était question de Lucy, une amie proche qui lui avait sommé de se reposer à plusieurs reprises pour ne pas fatiguer ses jambes. Gray devait encore continuer les gestes de kinésithérapie que le médecin lui faisait faire afin de se rétablir complètement. Il avait bien intérêt à se plier à ces demandes s'il désirait rejouer au hockey sans complication.
La photographe se demandait si tout allait bien se passer pour lui. Jamais ils ne se seraient douté qu'un tel accident arriverait à une date aussi proche de son départ à Minstrel. À croire que le destin voulait le retenir près d'elle ; l'empêcher de détruire le peu qu'ils étaient arrivés à construire.
— Ouais. Je suis arrivé y a pas si longtemps.
Mais c'était bien la voix de Gray qui lui confirmait l'avoir abandonnée. Juvia n'avait pas envie de pleurer, ce qu'elle avait pourtant fait dans la voiture. L'anxiété, la fatalité du réel qui tentait de la rattraper, l'avait faite abdiquer. Elle refusait d'en verser davantage, surtout pas pour Gray, même si elle aurait pu pleurer toute une nuit, voire une vie entière. Non, Juvia se refusait de retomber aussi bas. Rien n'était fini ; du moins, pas tout à fait.
Elle pouvait encore remporter la victoire dans cette bataille contre la distance et le temps.
— Vous aviez raison, ce lit est bien trop grand.
Le léger soupir plein de moquerie réussit à chauffer ses joues.
— C'est une invitation ? dit-il en marchant délibérément dans son piège.
Provoquer Gray de cette manière était peut-être un plan tout aussi bas que celui de verser toutes les larmes de son corps, mais il avait le mérite de fonctionner d'une manière plus fructueuse. Après tout, la seule chose qui les liait était le sexe, et s'il fallait utiliser une carte aussi perfide que celle-ci, Juvia était prête à tricher aussi souvent qu'elle pouvait se le permettre.
C'était vrai, ils se retrouvaient souvent à assouvir leurs pulsions quand ils étaient ensemble, et quand bien même ils décidaient de garder leurs vêtements, le désir s'invitait quand même pour les désinhiber. À bien y penser, c'était révoltant, cette facilité avec laquelle ils se donnaient accès au corps de l'autre. C'était devenu une sorte de règle implicite entre eux, depuis la venue de Gray au manoir. Elle l'utilisait à sa guise, et il lui rendait la pareille dès qu'elle était à portée de main — ou de sexe.
Ses propres pensées n'arrivaient plus à la choquer. Nulle raison à cela, bien entendu, quand elle considérait toutes les choses scandaleuses qu'elle avait commises en compagnie de l'homme. Elle n'avait jamais considéré refaire les mêmes bêtises avec d'autres — un en particulier qu'elle se refusait de nommer à ce moment précis.
C'était impensable, seul Gray pouvait déclencher des pensées aussi débauchées chez elle. C'était insensé, car seul Gray savait la posséder avec cette même fougue qui la ravissait dans ses bras. Jamais elle ne pourrait retrouver la sensation familière des doigts froids sur sa peau, la brûlure de sa langue contre ses chairs intimes, la profondeur de ses orbes quand il la prenait ; la jouissance obsédante qu'ils partageaient à deux.
Plus jamais.
— Non, ce n'en est pas une, rétorqua-t-elle en serrant le poing. Vous êtes un imbécile.
C'était gratuit, mais Juvia ne voyait aucune raison de résister à l'envie de le traiter de tous les noms. C'était bien lui qui avait mis fin au rêve et l'avait ramenée à cette réalité amère.
— Les souvenirs te harcèlent ?
Sa voix grave et basse la harcelait, elle. Il y avait des souvenirs, un tas de souvenirs, qui défilaient dans l'esprit. Parfois en accéléré, comme pour ne jamais oublier mais sans trop s'attarder. D'autres fois, au ralenti, aussi lentement que possible, chaque image venant flatter ses paupières et s'écraser au creux de ses prunelles.
Elle pouvait voir, sentir, toucher du bout des doigts les filaments imaginaires. Ses ongles ancrés dans les muscles, les coups de reins fermes et profonds qui la rendaient dingue ; complètement dingue à chaque fois qu'il butait contre son point G sournoisement trouvé. La jouissance qui inondait son bas ventre tandis qu'il accélérait son va-et-vient, un sourire cruel et maîtrisé étirant ses lèvres qu'elle s'empressait de mordre pour se venger. Leurs hanches ondulant, le front humide, les perles incendiaires roulant sur l'épiderme, les poumons emplis du parfum sexuel. Ses gémissements lascifs ; ses râles effrénés. Les ordres électrifiant la raison, les « encore, ne t'arrête pas surtout pas » et les « ferme-la et jouis. »
— Certains, avoua-t-elle à demi-mot. Pas vous ?
— Mon lit n'est pas assez grand pour ça.
— Dans le mien, vous êtes toujours en train de me souiller.
— C'est ce qui t'obsède en ce moment ?
Juvia se mordit la lèvre inférieure, pensive. Le choix de mots était assez ironique, au vu de la situation actuelle dans laquelle elle se retrouvait. Son obsession était à la fois présente et absente ; d'une part, elle n'arrivait pas à s'en défaire, d'autre part son départ l'y incitait. Loin des yeux, loin du cœur, n'est-ce pas ? Mais devant ses yeux, les images défilaient sans cesse et ses pupilles capturaient chaque moment passé avec Gray pour les mettre sur des clichés permanents.
— Je n'irais pas jusqu'à parler d'obsession… mais c'est un souvenir difficile à oublier.
— Donc tu dis ça juste pour m'allumer.
Le silence s'invita entre eux pendant un instant ; à peine une minute où Gray lui donna une chance de rétorquer et où Juvia n'envisageait même pas de le faire. Nulle raison de nier la vérité.
— Oui, voilà.
Son rire grave faisait vibrer son cœur.
— Ça aussi, c'est un souvenir, dit-il mais Juvia ne comprenait pas de quoi il parlait. Un qui date d'avant, quand le toucher ne rentrait pas en compte dans notre relation.
Il devait faire référence à leurs premiers échanges au téléphone. Peut-être aussi à ce qu'il s'était passé entre eux au manoir. Avait-elle réussi à le provoquer en dehors de ces deux souvenirs ? Juvia en doutait. Bien avant l'intérêt de Gray pour elle, il ne la portait pas dans son cœur. Cependant, malgré la distance imposée entre eux, il se retrouvait à l'appeler, elle, qu'il avait pourtant détestée.
— Avons-nous encore une relation ? Aussi particulière, sans vouloir dire dérangée, soit-elle.
— Qu'en est-il de celle que tu entretiens avec Lyon ?
Juvia fronça les sourcils, interloquée par ce retournement de situation. Pourquoi s'enquérait-il de sa relation avec Lyon ? Ce sujet n'avait même pas sa place dans leur conversation ; ni ailleurs, outre le bureau de l'homme d'affaires. Avait-il lu dans ses pensées, plus tôt dans la soirée ? Était-il en train de l'inciter à l'envisager ?
— En quoi ça nous concerne-t-il ? s'étonna-t-elle, sincère.
— Ça te travaille pas plus que ça, cette histoire.
Elle grimaça, mal à l'aise. Pourquoi se retrouvait-elle à parler du mariage arrangé avec Gray ? Arrangé… Il ne l'était certainement plus tant que ça. Il était toujours obligatoire que les deux partis soient d'accord, mais le choix commençait à s'imposer dans l'esprit de la noble. Sa mère avait raison : Lyon Vastia était un bon parti. Mais l'homme ne se résumait pas qu'à ça. Lyon… c'était difficile à expliquer.
Juvia repensait à ses mots, à ses gestes, à la courtoisie avec laquelle il traitait son cœur et lui offrait le sien, aux mains froides qui arrivaient à réchauffer son intérieur. Lyon lui avait même laissé un an de plus pour réfléchir à son contrat ; non, à sa proposition. Si elle acceptait, les préparatifs du mariage commenceraient et l'année suivante, Juvia se retrouverait mariée. Une femme mariée. L'épouse de Lyon. Madame Vastia, qu'on l'appellerait.
Gray avait tort. Ça la travaillait plus que nécessaire. Et dire qu'il y avait presqu'un an, c'était un refus catégorique que Lyon rencontrait. Le pauvre homme avait dû en souffrir, et pourtant, il n'avait rien laissé en paraître et n'avait jamais perdu l'assurance avec laquelle il arrivait à la déstabiliser.
— En vérité… avoua-t-elle du bout des lèvres. Je pense accepter sa demande.
Cette fois-ci, le silence qui s'installa n'avait rien de confortable. Il était froid et Juvia pouvait presque sentir les yeux perçants de Gray sur elle.
— Pourquoi ?
Il n'avait pas le droit de lui poser cette question.
— Parce qu'il m'aime, et sa compagnie est agréable, affirma-t-elle la tête haute.
Gray ne se moqua pas de sa réponse. Il ne prit même pas la peine de soupirer de dédain ni de laisser échapper un rire narquois. Il fit pire.
— Et toi, tu l'aimes ? Je crois que t'es passé à côté du principe du mariage.
Bien sûr qu'elle n'aimait pas Lyon. Son cœur refusait de lâcher prise sur sa première proie et cette dernière semblait parfaitement au courant de ce fait. Gray était même conscient qu'il était le sujet de son obsession, et celle-ci outrepassait tout autre sentiment. Même quand il refusait les siens, il ne pouvait que se plier à sa folie.
Gray avait choisi de le faire. C'était la décision la plus stupide qu'il ait pu prendre. Il n'aurait jamais dû la laisser faire. Une fois qu'elle aurait tout perdu, elle se retrouverait au bord du précipice et pourrait se jeter à tout moment dans les abysses du désespoir ; de la déraison. Pourquoi était-il parti aussi loin d'elle ? Juvia ne comprenait plus.
Il n'avait pas le droit de parler de Lyon. Pas le droit de lui poser cette question. Pas le droit de s'immiscer dans sa tête.
— Je pourrais apprendre à l'aimer, grinça-t-elle entre ses dents.
— J'en doute, répondit-il sans attendre.
— Pourquoi ? Je ne ressens pas le même mépris que vous lui vouez.
— Parce que c'est moi que tu aimes.
Juvia pouffa d'un rire faible et presque inaudible.
— Vous l'avez dit vous-même. Ce n'est peut-être que le fruit de l'obsession et rien d'autre. Vous n'êtes qu'une obsession.
— C'est le cas ?
— Je l'espère.
— Pourquoi ?
Allait-il arrêter de lui poser cette fichue question ?
— Parce que vous n'êtes plus là !
— C'est vrai. Vois le bon côté des choses, je ne toucherai plus à ta fameuse vertu.
— Et si j'ai envie que vous le fassiez ? le défia-t-elle.
— T'aurais préféré que je décline l'offre de Minstrel.
La jeune femme baissa les yeux. Elle avait presque l'impression de sentir le regard de Gray peser sur elle, chargé de reproches et de rancune. Pourtant, sa voix n'en laissait rien paraître. Si elle était plus honnête envers elle-même, elle pourrait même qualifier son ton de triste ; abattu par sa propre décision de partir.
Juvia fit la moue.
— Pourquoi Minstrel ? C'est tellement loin, lui reprocha-t-elle.
— Je n'ai pas fait exprès de choisir Minstrel. C'est eux qui m'ont choisi. Le seul choix que j'ai fait est celui de quitter une vie dont j'étais prisonnier.
— Et vous sentez-vous plus libre, maintenant ?
Libéré de son emprise obsessionnelle.
— Je viens d'arriver, Juvia. C'est à peine si j'ai eu le temps de passer un coup de fil.
Il l'avait appelée dès son arrivée. C'était invraisemblable, et pourtant, il venait de l'affirmer. Son cœur sursautait dans sa poitrine, joyeux et soulagé d'apprendre une telle nouvelle. Sa raison, elle, lui sommait de ne pas se laisser séduire par le même homme qui venait de l'abandonner.
— Je croyais vous avoir prouvé que je n'avais rien de vertueux.
— Quand tu veux, Juvia.
Deuxième fois qu'il prononçait son nom, cette fois-ci d'une manière joueuse. Presque… sensuelle. Les syllabes roulaient sur sa langue pour venir se crasher sur ses lèvres. Douces vibrations se répercutant dans le bas-ventre de l'interpellée.
— Je veux…
— Maintenant ? rit-il.
— Tout de suite Gray-sama.
Il rit plus fort, amusé par sa bêtise et son envie insatiable de lui.
— J'ai pas la tête à ça, là.
Il déclina son offre sans moquerie, mais son refus la heurta. Elle se sentit stupide d'avoir envisagé ne serait-ce qu'une seconde pouvoir retenir l'attention de l'homme de cette manière. Gray allait forcément finir par l'oublier, et elle, elle ne pourrait jamais s'y résigner. Il l'avait marqué bien trop profondément pour qu'elle puisse y arriver. Elle ne voulait pas oublier Gray.
Avait-elle volé la place de Cana ? Elle qui avait occupé le lit de Gray bien avant Juvia. L'homme allait rencontrer une autre fille, une femme tout en forme voluptueuses et séductrice qui l'arracherait définitivement à elle. Et elle ne pourrait rien faire pour empêcher cela. Jamais. Cana n'avait rien fait, elle. Juvia se souvenait même de leur dernière interaction, où Gray avait eu une panne au lit, selon les dires de Cana. Dorénavant, l'homme refusait ses avances au téléphone : elle perdait le peu qu'il leur restait.
— Vous devez être fatigué.
Pitoyable excuse qu'elle lui trouvait pour justifier son rejet.
— Hm…
Mais la voix de Gray semblait plus fatiguée qu'il ne voulait laisser paraître, et peut-être bien que Juvia se faisait des idées. C'était toujours le cas, elle devait sûrement se tromper. Son voyage l'avait épuisé et Juvia n'avait pas le droit de lui reprocher son refus.
— Bonne nuit, Gray, souffla-t-elle doucement.
Pour ne pas laisser transparaître sa déception.
— Attends…
— Oui ?
— Raccroche pas.
Juvia s'exécuta et essuya rapidement ses yeux.
— T'es déçue parce que t'arrives pas à m'allumer comme tu l'aimerais, mais tu te trompes. Je suis juste fatigué.
— Je me sens ridicule.
Son rire ne fit qu'accentuer cette impression.
— Tu penses qu'à ça.
— C'est tout ce que nous connaissons, non ?
— Peut-être bien. T'as reçu la photo ?
— L'océan a l'air encore plus bleu quand vous me le montrez.
— Ça veut dire que t'as aimé ?
— Je me rappelle de la plage. Ça me semble si lointain.
— C'est pourtant difficile à oublier.
Elle retint son souffle. Ils avaient abordé le sujet avec facilité, comme si le souvenir parfait n'avait jamais été entaché. Pourtant, rien n'avait été effacé.
— J'étais tellement naïve. Je vous hais pour en avoir profité.
— Je n'oublierai jamais la plage.
Sa voix rauque transperça son cœur.
— C'est pour ça que vous m'avez envoyé la photo ?
— T'aurais pas dû descendre de la voiture…
Incrédule, elle laissa échapper un rire nerveux.
— Vous m'avez dit de le faire.
— Ordonné serait plus exacte.
— Et j'ai obéi. Pourquoi me donner un tel ordre si vous pensiez le contraire ?
— T'aurais quand même obéi ?
Si Gray lui avait demandé de rester.
Un long silence s'installa, à tel point qu'aucun des deux n'osa le briser. Juvia s'humecta les lèvres et, tout bas, lui donna enfin sa réponse.
— Non. Vous faites un très mauvais kidnappeur…
— Menteuse.
X
Ndla : Gray étant dorénavant parti pour de bon, sera-t-il rayé définitivement de la vie de Juvia ? Leurs conversations téléphoniques seront-elles assez fortes pour parvenir à garder leur relation ? Peut-être même à la développer ? Ou au contraire, à la réduire au silence, qui sait ? Non non, ne me regardez pas comme ça… C'est grâce à une conversation téléphonique que tout a démarré, alors peut-être que c'est ainsi que leur relation est censée finir. Ou pas... Qu'en pensez-vous ? Par ailleurs, les paroles du père de Juvia auront certainement un impact sur ses décisions, à part si elle s'accroche.
Plus personnel : En ce moment-même, je suis prise de vertiges et on m'a conseillé le repos et une certaine manœuvre libératoire qui prend son temps pour faire son travail. Pourtant, me voici à essayer de vous livrer la suite, car je suis consciente du temps que j'ai pris pour y arriver. Du coup, je vous présente mes excuses et j'espère que vous avez passé une agréable lecture. Du coup encore, je n'ai pas vraiment pu toucher aux réponses aux commentaires, mais dans mon état j'ai vraiment du mal et j'espère me remettre assez vite pour répondre à chacun. Enfin, l'important c'est de plancher sur cette suite, n'est-ce pas ? J'y travaille dès que je peux ! Je me demande vraiment qui sera encore là d'ici l'arrivée de la fin… En tout cas, un sincère merci à chacun et chacune de vous qui êtes encore là, je suis plus que touchée par votre présence ! Vous me donnez le courage qu'il me faut, en ce moment.
Je vous embrasse fort, et je vous dis à bientôt !
