Chapitre 25 : Impatience
Avant de retrouver Rhiannon pour parler de la ferme, la première fois, j'avais pensé que ce serait facile... j'avais l'impression de connaître la ferme sur le dos de la main. Alors j'ai raconté à Rhiannon la manière dont nous étions traités – le lever avec le soleil, les journées passées à travailler, les pauses minuscules pour ne pas nous voir nous écrouler sous la fatigue. Les gardes, leur habitude de se promener par groupe de deux ou de trois, les endroits où ils préféraient s'installer – généralement pour être à l'abri du soleil ou de la pluie...
Et les questions ont commencé :
« Est-ce que tu pourrais me dire la taille de la cour ? Au moins en combien de temps tu arrivais à la traverser ? Et les rondes des gardes, étaient-elles fréquentes ? Y a-t-il des barbelés en haut des grillages qui vous séparaient de l'extérieur ? Et la nuit, où dorment les Désians ? Où se trouvent vos dortoirs par rapport à l'entrée ? Est-ce qu'il y a une salle de contrôle générale ? Est-ce que tu sais comment fonctionne le système d'alarme ? »
Et je me suis rendue compte que je n'avais aucune idée des réponses à la majorité d'entre elles. Comment une prisonnière aurait pu en savoir autant ? Oui, il y avait des barbelés au-dessus des grilles, je me rappelais des mains en sang de l'adolescent qui avait essayé de les escalader lorsqu'il était arrivé pour la première fois dans la cour. Je me souvenais des alarmes stridentes qui se déclenchaient parfois dans la nuit sans qu'on comprenne pourquoi, jusqu'à remarquer l'absence de l'un d'entre nous – mais qu'est-ce qui les déclenchait pour sûr ? Et quant aux rondes des gardes, on les entendaient la nuit, bien sûr, et passé un temps, j'aurais pu en dire le nombre, mais aujourd'hui, je me souvenais seulement du bruit des pas de nos geôliers, et pas de leur fréquence. Et le jour, il était trop important de se concentrer sur ses pieds que sur les gardes.
Kratos aurait su, lui. J'ai écarté l'idée pour me concentrer sur Rhiannon qui avait croisé les bras sur sa poitrine et qui attendait peut-être un miracle de mémoire. Je n'avais pas grand chose pour elle. Elle a dû le comprendre, parce que sans prévenir, elle a posé une question différente :
« Comment as-tu réussi à t'enfuir ? Est-ce que d'autres seraient capable de s'en sortir par les mêmes moyens ? »
J'ai hésité. Rhiannon songerait-elle à me faire confiance avec lui dans les parages ? Mais je n'avais pas d'autre explication, pas de mensonges bénins à lui faire avaler.
« Anna ? »
Le regard de son interlocutrice s'était chargé de méfiance. J'ai soupiré.
« Je... Vous n'allez pas aimer ma réponse. »
Rhiannon a inspiré une bouffée de fumée, le visage fermé.
« Ne te préoccupe pas cela. J'ai besoin de faits, rien d'autre.
-D'accord, ai-je murmuré. Je t'ai dit qu'ils m'ont enfermée dans un autre lieu, pour une expérience spéciale, où j'étais seule. Et j'ai... »
J'ai froncé les sourcils, incapable de continuer ma phrase. J'ai rencontré Kratos ? C'était faible, ça n'avait aucun sens. Mais le reste n'en avait pas tellement non plus, alors j'ai tenté de formuler cela de la manière la plus neutre possible :
« Il y avait quelqu'un, parmi les gardes. Il... Je suppose qu'il a eu pitié de moi, ou quelque chose du même genre. C'est... C'est lui qui m'a fait sortir. J'étais trop fatiguée pour y penser sérieusement toute seule. »
Pendant que je parlais, je voyais le visage de Rhiannon se fermer de plus en plus. J'ai résisté à l'envie de me justifier encore et encore, et j'ai attendu son jugement.
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Kratos résista à l'envie de plus en plus pressante de sortir en laissant les manuscrits en plan pour ne pas revenir. Il tournait en rond, il le savait bien, mais qu'y avait-il à faire sauf s'enfoncer encore plus dans les archives ? La piste d'Iris s'était perdue dans les bois : le secret de la confection de l'anneau avait dû n'intéresser que peu de monde. Et puis, l'absence des derniers feuillets du romans métaphorique, tout comme l'absence de quelques pages d'autres chroniques lui laissait penser que Mithos avait dû déjà effectuer une fouille minimale dans d'autres temps. Le dirigeant du Cruxis était paranoïaque depuis longtemps et l'anneau était l'un des seuls moyens d'espérer pouvoir le contrer.
Les choses auraient été différentes s'il avait pu se rendre sur Tethe'alla pour y rencontrer les elfes... Mais passer d'un monde à l'autre faisait trop de vagues, et il ne voulait pas laisser Anna seule ou risquer de l'exposer à Mithos : il pouvait se cacher des troupes de Kvar, mais pas du Cruxis en entier.
En désespoir de cause, il reprit les deux dictionnaires de la langue des anges et chercha consciencieusement chacun des termes du roman allégorique avant de multiplier les hypothèses d'interprétations des éléments de l'anneau de pacte.
Plus d'une fois, son regard se porta vers la porte, et il souhaita chaque fois être en train d'assister à la rencontre entre cette Rhiannon et Anna.
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Rhiannon a d'abord pris le temps de finir sa cigarette. Je voyais les muscles de sa gorge se contracter, comme si elle empêchait les mots d'être prononcés. Son visage était de marbre, et quand elle a pris la parole, elle s'est efforcée d'adopter un ton mesuré :
« Pourquoi toi ? »
Je me suis figée. C'était une question à laquelle je ne pouvais pas répondre. D'abord parce que je continuais à me la poser. Et puis parce que parler du projet Angélus était bien trop dangereux. Rhiannon a croisé les bras, indifférente à mes hésitations. Je cherchais désespérément un mensonge suffisamment crédible, mais mon esprit est resté vide. Enfin, après quelques longues minutes d'un silence écrasant, elle a fini par murmurer :
« Je vois. »
Les deux mots, prononcés de son ton sec, me semblèrent bien plein de pitié à mon endroit. Son regard, lui, trahissait une sorte de dégoût : l'alliance de ces deux expressions me faisaient hésiter sur l'interprétation à donner à ces mots. Et puis soudain, j'ai compris.
« Non !, me suis-je tout de suite exclamée. Non, je n'ai pas... je ne me suis pas prostituée pour sortir de là. »
J'ai failli ajouter que l'idée même que Kratos, toujours maître de lui et de ses émotions puisse vouloir... Non, c'était trop difficile à imaginer pour moi. Pas de cette manière, en tout cas. Mais Rhiannon fronçait les sourcils et j'ai inventé :
« Il a eu pitié de moi. Je crois que je lui rappelle quelqu'un qui lui a été cher, c'est tout. »
Mon interlocutrice m'a encore dévisagée quelques secondes. Son scénario était plus crédible, pour elle, parce qu'elle considérait tous les Désians comme des monstres. Ce qui était vrai, je devais le reconnaître, sauf que Kratos n'était pas un Désian. Enfin, pas comme les autres.
« Et ce garde, a demandé Rhiannon d'une voix glaciale, qu'est-il devenu ? »
J'ai inspiré un grand coupe. J'aurais aimé aborder le sujet plus tard, mais...
« Il s'est enfui avec moi et a accepté de devenir mon garde du corps. »
Ce n'était pas la vérité, mais c'était beaucoup plus crédible. Rhiannon ne semblait guère convaincue :
« Sait-il ce que tu fais ?
-Le minimum.
-Lui fais-tu confiance ? »
J'ai hoché la tête, de peur que le ton de ma voix soit mal interprété. La dirigeante du réseau s'est levée avec raideur.
« Je comprends pourquoi tu n'as pas parlé de lui auparavant, a-t-elle assené. Mais si tu retiens d'autres informations de ce genre... »
La menace était claire. J'ai serré les dents pour ne pas laisser éclater le sentiment d'injustice qui m'envahissait.
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Lassé, Kratos avait quand même fini par rentrer plus tôt qu'à son habitude. Les chambres étaient vides – Anna devait toujours être en train de répondre aux questions du réseau.
Il soupira et reprit ses notes, espérant que le changement de lieu lui permettrait de retrouver un détail capable de faire sens des indications qu'il avait reproduites.
Une demi-heure plus tard, la porte s'ouvrait et Anna rentrait, le visage fermé et les joues rouges de colère, suivie de Noïshe. Elle se laissa tomber sur l'un des deux fauteuils et resta sans bouger pendant quelques minutes. Kratos attendit.
« Ils savent, finit par lâcher Anna du bout des lèvres. »
Il soupira et laissa de côtés ses notes.
« C'était à prévoir, répondit-il. Comment ont-ils réagi ? »
Anna passa une main lasse sur son visage.
« Mal, sans surprise, fit-elle avec frustration. Rhiannon me fait encore moins confiance qu'avant !
-Laisse-leur du temps. Ils ne peuvent pas vérifier tes informations sur la ferme. Ils veulent plus – mais c'est un gage que l'on ne peut pas donner. »
Elle secoua la tête et changea de sujet :
« Tu as pu trouver quelque chose de plus ?
-Rien de concluant, se contenta-t-il d'indiquer. »
Anna leva les yeux au ciel et se leva avec un rien de brusquerie.
« J'ai besoin d'air. »
Elle était sortie avant que Kratos puisse même lui dire d'être prudente. Noïshe hésita, mais n'osa pas la suivre.
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Les jours suivants, je me suis sentie étouffer. J'allais de Kratos, perdu dans des recherches qui n'aboutissaient pas, à Rhiannon qui m'abreuvait des mêmes questions auxquelles j'avais du mal à répondre et qui refusait les indications données par Kratos. Avec elle, elle ne disait pas un mot du réseau, de ses activités, ni même de ce qu'ils pouvaient bien tirer de mes réponses. Non : elle me faisait sentir que je n'avais pas sa confiance.
Lorsque je croisais Colin et qu'il prenait le temps de parler un peu avec moi, il me recommandait d'être patiente, m'affirmait que les choses étaient en bonne voie. Pour moi ou pour leurs plans, je n'en avais aucune idée.
Mais c'était Rhiannon qui m'épuisait, dans sa manière de refuser les informations que je tenais de Kratos. Elle semblait avoir pris comme une trahison le récit de ma fuite, comme si cela m'avait privée de tout l'héroïsme que j'avais pu avoir à ses yeux. J'avais collaboré avec l'ennemi.
« Elle ne peut donc pas envisager que tu n'en es pas un ?, m'étais-je exclamée un jour à Kratos. »
Cela m'avait valu un de ces longs regards pondérés dont j'avais pris l'habitude.
« Il est difficile de se fier à un étranger qui a mes recommandations, a-t-il rétorqué tranquillement. Et il m'est impossible de prouver que je suis digne de sa confiance. »
J'ai levé les yeux au ciel :
« Parce que tes actions auraient un autre sens ? »
Kratos a croisé les bras, un peu sur la défensive.
« C'est plus facile pour toi de le dire que pour eux.
-Pourquoi donc ? »
Il a laissé passer un silence, où je sentais qu'il réarrangeait les mots qui lui venaient :
« Tu es capable d'agir comme si mon passé n'avait aucune importance, a-t-il répondu adouci. Qu'importe ce que je te révèle à ce propos tu – tu es sûre que j'ai changé.
-Parce que ce n'est pas le cas, peut-être ? »
Une expression étrange est passée sur le visage de Kratos :
« Même si c'est vrai, cela ne change pas le poids de mon passé, Anna. J'ai choisi d'aider Mithos, j'ai choisi d'aller au-devant d'une partie de ses désirs plutôt que de subir ses ordres. Cela fera toujours partie de moi. »
J'ai ravalé le sentiment d'impuissance qui me montait à la gorge.
« Et alors ? L'important, c'est vers où tu te diriges aujourd'hui, pas le passé. On ne peut agir que sur le futur ! »
La phrase, une fois dite, sonnait moins artificielle que ce qu'elle me semblait. Le visage de Kratos s'est apaisé, à peine, lorsqu'il a rencontré mon regard :
« Je l'espère, a-t-il murmuré. »
Et il s'est détourné pour caresser Noïshe qui nous écoutait à ses pieds. Je n'ai pas tenté d'insister – étais-je donc la seule pour qui tout avançait trop lentement ?!
A/N : Alors merci à Tetelle pour sa relecture et à Marina pour sa review.
Pour ceux à qui je ne l'ai pas dit, ma seule et unique résolution pour 2014 est de finir cette fanfic. J'adore Dans ses yeux pour plein de raisons, mais je suis en train d'atteindre le bout de ce que je voulais dire, et puis... Ben voilà, cinq lecteurs par chapitre, c'est peu, et c'est aussi le signe que j'arrive au bout de l'intérêt d'une grande partie des gens qui m'ont suivis. Je n'ai qu'une vague idée du nombre de chapitre qu'il me reste, mais si vous trouvez que le rythme est un peu... rapide, c'est normal.
J'espère que vous appréciez ce chapitre quand même !
