Et comme promis voici Arashi reloaded, deuxième du nom. Peut-être moins déprimant que le premier, malgré les apparences. A vous de voir…
Aphykit : T'as qu'à laisser une review toute suite, voilà ! La paléontologie peut attendre (après tout les dinosaures sont morts depuis 64 millions d'années, non ?)
Intoccabile : Eh non, c'est la première review (en apparence…) que je reçois de toi et ça me fait vraiment plaisir d'avoir des lecteurs fidèles en dehors de ceux que je connais déjà… J'espère que l'histoire d'Arashi te plaît, il y en a encore deux !
HokutoXtora : Eh oui dans l'adaptation elle décide de devenir méchante pour sauver Sorata. Ça ne marche pas, mais c'est tellement romantique ! Subaru, par contre, reste catatonique pendant dix épisodes dans un grenier et réapparaît miraculeusement au cours de la finale pour se faire taper dessus par Fuma. Quelle destinée. Le pire, c'est qu'il survit ! Enfin, j'ai une vision des choses un peu différente… J'espère que tu aimeras ce chapitre !
shin-kei : Chouette un autre lecteur mystère : ) Je n'ai plus de nouvelles de subaru-demon alors je ne sais pas où en sont ses lectures, mais merci de me faire de la pub ! Si j'arrive à te faire rire, je ne suis pas née pour rien. Merci.
Aux gommes (lisses et brillantes).
Echec et mat
« Vous êtes une joueuse remarquable, Kishu-san. Bon sang, même cette satanée machine ne peut pas prévoir mes mouvements comme vous le faites. Qui vous a appris à jouer ? »
« Ma mère, » répond-elle, laconique.
« Eh bien, cela tient du don, vraiment. Dommage que mes flatteries ne vous fassent pas baisser votre garde… »
Yûto Kigai lui sourit de ses trente-deux dents blanches et étincelantes comme de la porcelaine. Elle se demande si, d'aventure, elles pourraient être fausses, mais elle n'a jamais osé s'approcher assez près pour vérifier. Le sourire a l'air faux, lui aussi, mais elle a appris très vite que tout était postiche chez cet homme et que ces mascarades sont tout ce qui reste de sa sincérité. Pourtant, elle l'aime bien, peut-être parce qu'il joue aux échecs avec elle pour l'occuper et qu'il lui arrive parfois pendant plusieurs minutes de suite de ne penser qu'à ses pions et au grand damier sur lequel ils se déplacent. Peut-être parce que c'est le premier des Anges à avoir combattu Sorata. Parce qu'il se souvient de lui. Il lui a même demandé de ses nouvelles quand elle est arrivée. Il est très courtois, mais il ne passe pas par quatre chemins quand il s'adresse à elle.
« Je crois, et vous excuserez mes spéculations si elles s'avèrent infondées, qu'il y a quelque chose de très spécial chez vous autres les… Ah, comment dites-vous ? Les dragons du ciel, n'est-ce pas ? Pardonnez-moi, je n'ai jamais été très familier avec ce jargon mystique, je ne suis qu'un simple employé à la mairie… Quoi qu'il en soit, il y a entre vous et cette étrange créature (il parle de Subaru) une curieuse similitude. Sans chercher à entrer dans vos bonnes grâces- je vous en crois d'ailleurs dépourvue et c'est tant mieux- je dois dire que vous possédez tous les deux une beauté si rare que cet antre commence à devenir effrayant pour le profane que je suis. Une beauté qui n'a d'égal, si je puis me permettre, que votre obsession inexplicable pour certains objets et vos lacunes ébahissantes en matière de communication. Il y avait peut-être un test d'entrée ? »
Arashi doit admettre que le jeu d'échecs est un réconfort dont elle ne saurait se passer. Quand elle est seule, elle joue des deux côtés, imaginant un adversaire qu'elle incarne momentanément et qui utilise des tactiques très différentes des siennes. Elle joue contre sa mère, contre la prêtresse du temple, contre Yuzuriha et Kamui. Elle ne joue jamais contre Sorata. Elle se déplace rarement sans le plateau et, si elle le fait, elle craint toujours que l'un d'entre eux le fasse disparaître par pure malveillance. Elle ne pense pas qu'ils aient la moindre raison de le faire, mais elle sait ce qui arrivera au violon de Subaru si Yûto met un jour la main dessus. Il a parfaitement raison de le garder toujours sur lui.
Il n'est pas méchant, pourtant. Elle a été surprise de voir qu'aucun d'eux ne l'était, pas même la jeune fille (elle ne peut pas être plus âgée qu'elle) qui a tué tous ces gens en chuchotant à l'oreille des machines. Satsuki ne lui parle presque jamais, elle se contente de surveiller ses parties d'échecs et condescend parfois à descendre du monstre d'acier qui lui sert de trône pour jouer avec elle. Arashi se demande quel genre de blessure peut cacher son visage fermé, sa bouche obstinément close. Ce n'est pas qu'elle soit plus douée pour la conversation, mais l'attitude de Satsuki contraste fortement avec la volubilité de Yûto pour lequel elle semble éprouver… Des sentiments. Si elle en est capable.
Il y a l'ombre mystérieuse qu'elle entend appelée par un nom divin, la créature à peine humaine (un homme ? une femme ?) qu'elle a croisée une fois ou deux dans les couloirs et qui ne lui a jamais adressé un regard, mais qui a dans les yeux une langueur beaucoup plus jeune que son corps ne la laisse supposer.
Il y a Kusanagi, un homme bourru et rugueux dont la gentillesse reste si éclatante derrière sa rude façade qu'elle peine à le regarder. Quand il lui a demandé de lui parler de Yuzuriha, elle s'est méfiée, mais elle sait maintenant qu'elle a eu tort. Il ne lui fera jamais de mal, il tient à elle. Un soir, après un repas trop arrosé sans doute, il lui a dit qu'elle lui rappelait quelqu'un. Une femme qu'il avait aimée. Arashi aurait voulu lui faire remarquer que Yuzuriha n'avait que quatorze ans, mais elle s'est abstenue. Qu'est-ce que cela pouvait bien changer, à présent ? Elle en est même venue à espérer qu'ils puissent être un jour heureux ensemble. Elle est contente de pouvoir encore éprouver ce genre de sentiment pour les autres. Elle n'a pas tout perdu.
Il y a le garçon qui dort et dont personne n'a cru bon de lui communiquer le nom. Elle n'a pas cherché à le connaître. Elle se demande d'ailleurs à quoi il peut bien leur servir. Un yumémi qui ne se réveille jamais n'a pas beaucoup d'utilité. A moins bien sûr de pouvoir pénétrer ses rêves. C'est un très joli garçon aux cheveux curieusement argentés en dépit de son jeune âge et aux traits délicats. Il dort dans une chambre froide et sombre, entièrement vide, où son lit semble constituer un monde à part, une terre peuplée d'ombres et de chuchotements. Il lui fait peur, mais il l'apaise aussi. Parfois, Subaru vient avec son violon et elle l'écoute jouer pour le dormeur ce morceau dont il ne se lasse jamais.
« Il doit t'être reconnaissant de penser à lui, » lui a-t-elle dit un jour.
« Non, » a-t-il répondu de sa voix dénuée de ton. « Il me déteste. Mais ça lui fait plaisir de voir que je souffre. C'est tout ce que je peux faire. » Puis il s'est remis à jouer. Arashi n'a plus posé de question sur le garçon.
Il y a Kanoé. Ce n'est pas un dragon. Ce n'est pas une guerrière, ni même une voyante, d'après ce qu'Arashi a pu voir. Pourtant, il lui est apparu tout de suite que c'était elle qui régissait toute cette joyeuse bande. Elle qui les avait trouvés, rassemblés, entraînés. Pourquoi, elle n'en a aucune idée et cela ne l'intéresse pas. Kanoé est très belle, très douce avec des mains de soie, un corps d'albâtre, une chevelure d'encre et un cœur de fer. Elle parle d'une voix langoureuse et rauque, un peu triste, toujours sensuelle. Elle passe souvent ses grandes mains dans les cheveux d'Arashi et sur son visage, des mains qui la font frissonner, mais qui ne lui procurent aucun dégoût ni aucune frayeur. Kanoé s'émerveille souvent de la blancheur de la peau de la jeune fille et elle lui ramène de belles robes colorées qu'elle ne met jamais mais qu'elle regarde tous les soirs, le cœur déchiré, en songeant à ce que Sorata aurait dit en la voyant les étrenner.
Et puis, bien sûr, il y a Kamui. Elle n'a pas eu trop de mal à arrêter de l'appeler Fûma, parce qu'ici, ses coéquipiers ignorent apparemment jusqu'à son véritable nom et s'en soucient d'ailleurs comme de leur première paire de chaussettes. Elle n'avait pas peur quand elle l'a vu la première fois dans le sous-sol. Elle connaissait son visage et sa voix, sa façon de marcher, de rire et elle savait qu'il ne lui ferait aucun mal. Il n'a pas cherché à l'intimider. Il était assis dans la grande salle (elle ne sait pas quel autre nom elle pourrait donner à cette pièce), les mains posées sur ses genoux, les yeux levés vers le plafond. Il a souri et penché légèrement la tête quand elle est entrée.
« Bonjour. Je suis content que tu sois venue. »
« Je veux qu'il vive, » a-t-elle dit sans même y réfléchir. Ses joues se sont enflammées aussitôt. C'était une énorme erreur. C'était lui donner les moyens de les détruire tous les deux immédiatement. Mais Kamui n'a même pas souri. Il s'est contenté de hocher gravement la tête comme s'il savait tout (sans doute était-ce le cas).
« Oui, je sais. Tant que tu seras ici, tu sais qu'il vivra. Tu as fait un bon choix. »
Elle l'a regardé. Son visage n'exprimait rien d'autre qu'un intérêt professionnel masquant ce qu'elle a pris alors pour de l'ennui mais qu'elle a plus tard appris à identifier comme cette grande lassitude qui caractérise paradoxalement tout ce qu'il entreprend. Une fatigue qui le poursuit toujours, qui grandit inexorablement, au fur et à mesure que l'échéance se rapproche. Il y a des jours où elle ressent de la pitié pour lui. Elle sait qu'il les comprend, les deux dissidents, qu'il les accepte sans mépris et sans condition, mais elle ne sait pas pourquoi. Kamui ne parle jamais que de choses sans importance, annonce parfois son intention de détruire tel ou tel endroit, disparaît pendant des jours. C'est un démon insaisissable et triste, cruel et secret. Elle est surprise de voir chez tous ces gens qu'elle a depuis si longtemps appris à considérer comme des monstres, chez ses ennemis de toujours, autant d'amertume et d'épuisement. Ils sont comme les autres : résignés à faire leur travail. Elle pense que seul le Sakurazukamori lui avait paru différent, mais, de toute évidence celui-là se fichait éperdument du monde et des missions. C'était juste un jeu pour lui. Un jeu mortel qu'il avait remporté haut la main. Chapeau, Sakurazuka-san, vous êtes le seul à sortir vainqueur de la partie.
Arashi regarde le plateau. Elle n'a plus que deux coups à jouer pour écraser Yûto Kigai, comme d'habitude. Il est plus nerveux aujourd'hui qu'à l'ordinaire à cause de sa chatte qui a accouché il y a quelques semaines et qui doit sevrer ses petits sous peu. Il lui a confié qu'il craint la séparation. Elle a envie de rire quand elle pense à ce que cet homme à fait à la ville et qu'elle le voit si inquiet de la santé mentale de son chat (le chat de Kamui, d'ailleurs. Elle n'a fait aucun commentaire sur son nom). Mais elle ne rit pas, ça lui fait mal au visage.
« Encore perdu, » soupire Yûto. « C'est fatigant de jouer avec vous, ma chère, il y a si peu de surprise en fin de compte… Mais le plaisir de votre compagnie panse toujours les blessures de mon ego. »
« Je suis désolée. »
« Oh, non, vous n'allez pas commencer à vous excuser, vous aussi. C'est moi qui suis navré de ne pas être à votre niveau. Je vous promets de m'améliorer. »
Il se lève et tire sur sa cravate avec un sourire chaleureux.
« Il faut malheureusement que je retourne au travail… Vous ne connaissez pas encore ce type d'obligation, n'est-ce pas ? Mais cela devra bien arriver un jour… »
Son sourire se transforme presque imperceptiblement.
« Ou pas. »
Arashi regagne sa chambre. Elle ne sort jamais. Elle va peut-être regarder ses robes et imaginer une vie où elle les aurait portées. Elle sait qu'il va falloir se décider à aller sur le front elle aussi, aller au-devant de sa mort. Parce que, tant qu'elle vit, il n'est pas en sécurité, bien sûr. Mais elle n'est pas encore prête ; il lui faut plus de temps.
Subaru est assis sur son lit. La première chose qu'elle remarque, c'est qu'il n'a pas son violon. Il ne porte pas non plus de gants. Assis sagement sur le bord du matelas, les yeux rêveurs, le visage détendu, il a l'air presque normal. On pourrait le prendre pour un étudiant excentrique et amoureux. Ou pour un poète romantique. Il a quelque chose dans la main.
« Tiens, » dit-il sans esquisser le moindre geste. « C'est un cadeau pour toi. »
Elle s'approche un peu et il s'anime tout à coup. Il lui tend une main longue et pâle sur laquelle est pelotonné une boule de poils blanche.
« Il n'a pas encore de nom. Je me suis dit que tu avais besoin d'un peu de compagnie. »
Il sourit timidement et, si elle n'avait pas été préparée, elle pourrait croire que c'est l'ancien Subaru qui se tient devant elle. Elle s'assoit à côté de lui et elle regarde le chaton. C'est un joli petit animal aux grands yeux violets, comme ceux de sa mère. C'est amusant de penser qu'un simple chat de gouttière a si vite colonisé non seulement les quartiers généraux, mais aussi les cœurs de tous ceux qui y vivent. Yuzuriha l'aurait adoré.
« Prend-le » fait Subaru en lui mettant d'office le félin dans la main.
Le chat ronronne, de peur ou de plaisir elle ne sait pas, mais il a l'air content d'être caressé.
« Merci, » dit-elle. « Il est… il est beau. »
Elle le pose sur ses genoux et il trébuche dans les plis de sa robe.
« Il ne sait pas encore qu'il faut rentrer ses griffes pour marcher, » explique Subaru d'un ton d'excuse. « Il n'a que sept semaines. »
Elle regarde le chaton sans rien dire pendant un long moment, passant ses mains sur l'échine soyeuse. Et puis :
« Il va falloir que j'y aille. »
« Hum ? » fait Subaru, toujours absorbé par l'animal qui a entrepris d'escalader le dessus-de-lit.
« Je vais devoir sortir pour me battre, » ajoute-t-elle d'une voix égale.
Elle ne s'attend pas à l'alarme qu'elle lit sur le visage de son vis-à-vis.
« Te battre ? Te battre ? Mais tu risques de mourir ! »
Elle le regarde avec surprise. Ne sait-il pas que c'est là le but de l'opération ? Si quelqu'un peut la comprendre pleinement, ça ne peut-être que Subaru. Il se lève et commence à arpenter la chambre en secouant la tête.
« Non, non, non, » répète-t-il. « C'est beaucoup trop dangereux. »
« Tu ne comprends pas, » dit-elle doucement. « Si je meurs, il vivra. »
« Et à elle ? » demande Subaru d'un ton impérieux en pointant son doigt sur Arashi. « Tu y a pensé, à elle ? »
« A… Qui ? »
S'il sombre dans une nouvelle crise, elle le laissera se calmer tout seul. Elle se lève pour lui signifier son mécontentement.
« Mais… » Ses yeux s'écarquillent comme si elle venait de lui annoncer que la guerre était finie et qu'il pouvait rentrer chez lui. « Tu ne sais pas encore ? »
« Quoi ? » La sueur perle sur son front. Cette conversation l'épuise.
Subaru se décrispe tout à coup et traverse la pièce pour la rejoindre. Il s'arrête à moins d'un mètre et lui offre son sourire timide. Elle retient son souffle malgré elle.
« Elle, » dit-il en posant sa main sur le ventre d'Arashi. « tu dois en prendre soin, maintenant. »
Arashi pense aux murs du temple, en marbre blanc et noir. Elle pense aux oiseaux rouges d'Isé et à un bol de soupe fumant au petit matin. A des pas qui montent le petit escalier de la maison du campus. A des mains minuscules, comme des fantômes d'autres mains. A des folies. Elle se dit qu'il faudra bien qu'elle continue toute seule à être folle. Sa gorge est sèche, pleine de sable.
« Impossible. »
« Pas du tout. Elle est très discrète si tu ne l'as pas encore remarquée. Elle dort encore, pour le moment. »
Elle a un geste convulsif de la main et elle agrippe une mèche de ses cheveux. Une sueur froide et une sourde terreur glissent le long de son dos.
« Je ne peux pas, » dit-elle doucement et même à ses propres oreilles, sa voix est pathétique et brisée.
Subaru la regarde sans expression.
« Quoi ? »
« Je ne peux pas, » répète-t-elle. « Je ne peux pas avoir d'enfant. Il faudrait… Il faudrait vivre pour ça. Je ne peux pas. »
Elle ne voit pas Subaru bouger, mais elle doit bien dire qu'elle ne le regardait pas. Il attrape son poignet droit et il le serre si fort qu'elle ne peut pas s'empêcher de crier de surprise et de douleur.
« Qu'est-ce que tu dis ? » Siffle-t-il. « Comment peux-tu, comment oses-tu… »
Elle sent qu'il va lui briser la main, mais elle sait qu'elle le mérite. Elle se laisse faire. Il lui prend les épaules et la secoue sans ménagement, comme si c'était elle qui délirait. Peut-être qu'elle délire.
Un bébé. Un bébé dans mon ventre. Ma fille. Sa fille. Sa fille, sa fille, sa fille…
« C'est son bébé, n'est-ce pas ? » Crie Subaru avec une sorte de désespoir émerveillé. « C'est son enfant à lui ! est-ce que tu te rends compte ? Tu portes sa fille ! Comment peux-tu penser à mourir maintenant ? C'est… »
Il cherche ses mots. Sa voix s'étrangle dans sa poitrine.
« …Tellement de chance… »
Il la lâche brutalement et tombe à genoux devant elle. Il s'est mis pleurer. Il lui entoure la taille des bras et pose son front contre son ventre. Elle n'ose pas bouger. Elle le regarde.
« Moi je… Je ne suis pas une femme, » murmure-t-il en la serrant plus fort. « Si seulement j'avais pu… Mais il m'a laissé tout seul, tu vois ? C'est comme ça. Les hommes sont vides. » Il serre encore, elle ne peut plus respirer.
Il va lui faire mal !
« Arrête ! » Coasse-t-elle. « Subaru, tu vas la tuer ! »
La pensée l'a assaillie malgré elle, un instinct protecteur jailli de son sein sans qu'elle en ait conscience. Elle s'est dit : le bébé ne respire plus. Quelle idiote, un bébé qui n'a pas même un mois ! un bébé dont elle ne voulait pas une minute pus tôt !
Subaru relâche son étreinte et cligne des yeux. De grosses larmes coulent le long de ses joues. Il la regarde comme s'il venait de s'apercevoir qu'il l'avait prise dans ses bras.
« Oh. Je suis désolé. Je ne voulais pas. »
Elle l'aide à se relever. Il a pris cette expression caractéristique qui signifie qu'il ne sait plus ce qu'il fait là. Arashi lui caresse les cheveux et essuie son visage avec ses cheveux. Elle pense à Marie-Madeleine et, pour la première fois depuis des semaines, elle s'autorise à sourire.
« Ça va aller, » dit-elle calmement. « J'ai compris, maintenant. Ça va aller. »
« Elle pleure, » murmure Subaru, ses yeux grands comme des oiseaux (quelle drôle de comparaison, pense-t-elle, grands comme des oiseaux…). « Je l'ai entendue pleurer dans ton ventre. »
« Elle est trop petite. Elle ne doit pas même avoir d'yeux pour pleurer. » Elle songe soudain avec quelque chose qui ressemble cruellement à de l'amour à ce minuscule amas de cellules qui doit ressembler dans ses entrailles à une petite crevette.
« Mais si, » insiste-t-il. « Ma grand-mère m'a appris que les bébés qui pleuraient dans le ventre de leur mère avaient le don de double vue. »
« Des yumémis ? » demande-t-elle en pensant avec effroi au destin de la princesse de la Diète.
« Pas toujours, » répond-il, songeur. « Juste la capacité de voir au-delà. » Il lui sourit. « Ma grand-mère m'a dit que je pleurais dans le ventre de ma mère. Mais elle se trompait. C'était ma sœur. » Il penche la tête sur le côté, comme Kamui quand il écoute quelque chose que personne d'autre n'entend. « Comment vas-tu l'appeler ? »
Elle secoue la tête.
« Je ne sais pas. »
« Tu as le temps d'y penser. »
« Oui. J'ai le temps. »
La tête lui tourne un peu, elle a mal au cœur.
J'ai le temps.
Comme c'est étrange de penser tout à coup qu'elle ne va pas mourir. La peur qui l'a terrassée il y a quelques minutes a disparu. Son esprit est clair et calme. Décidé. Il y a dans son ventre une vie qui grandit, qui se nourrit de son sang et de son corps. Il y a la chair de Sorata mêlée à sa chair, l'odeur de leur sang commun, les pulsations de la vie qu'on leur a refusé ensemble et qui persiste malgré tout, qui enfle en elle, qui va bientôt tendre sa peau, qui existe malgré tout ce qui l'interdit. Il y a cette existence qu'elle ne mènera pas mais qu'elle porte en puissance au creux de son sein et, oh, c'est si incroyable qu'elle en pleurerait presque de reconnaissance. Emerveillée, elle pose ses deux mains sur son ventre plat et écoute les pleurs muets de sa fille.
Subaru est parti. Le chaton la regarde, assis sur son oreiller, un air approbateur dans ses yeux impossibles. Alors, elle sait ce qu'elle va faire.
Elle remonte le grand couloir qui mène à la porte secrète, en bas de l'escalier. Personne ne la voit, personne ne l'arrête. Elle gravit chaque marche avec un sentiment grandissant de bonheur irrationnel. Peu à peu, la froide lumière du sous-sol laisse place à celle de l'extérieur, inonde l'escalier de soleil et de vent. C'est comme crever enfin la surface, remonter des abysses de l'océan qui la retenait prisonnière. Elle n'a plus que quelques algues autour des chevilles. C'est comme se remettre à respirer.
Elle trouve la porte de service et elle se faufile au-dehors. La lumière lui fait mal aux yeux et lui chauffe le visage. C'est une belle journée, claire et brillante comme du verre et elle regarde un monde plein de promesses au milieu de ses ruines, un monde qui n'a plus rien d'un champ de bataille, malgré les cendres et les morts qu'on a laissé choir. Au loin, le fleuve scintille sous les péniches. Autour d'elle, les spectres familiers dansent une valse heureuse, comme des papillons qui se cognent en rond autour d'un abat-jour, comme de la poussière dans le soleil, comme les petits bateaux perdus sur la rivière qui bercent au gré de la houle leur cargaison fragile, les vieux tonneaux, les poissons morts, les poulies et les cordages, les bouées, le pain rassis, les couteaux et les hommes.
OoO
Et voilà, le n°2 de la série Arashi. J'espère pouvoir publier le troisième volet tantôt. Vous pouvez toujours m'envoyer une review pour m'encourager à me secouer un peu !
