Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE XXIV

JOUR 47 – SOIR DU SEPTIÈME PRIME

Complètement démoralisé, Suguru s'allongea dans son lit et éteignit la lumière. Il avait l'impression d'avoir au fond de la gorge une boule énorme qui l'étouffait. Jamais il n'aurait dû regarder le prime. « Bienheureux les ignorants » disait un adage connu, et c'était bien vrai. Il avait l'amer sentiment d'avoir perdu les dernières illusions qui lui restaient.

Deux heures et demie plus tôt

« Grand frère ! Viens vite, ça va commencer ! »

Alors que le générique de Pop Academy défilait à l'écran, en un flot d'images percutantes et de musique martelée, les sentiments du jeune musicien étaient mitigés. Il avait toujours été contre le principe de l'émission, il avait détesté chaque seconde de ces primes ridicules ; et maintenant que, pour la première fois, il n'y prenait pas part, il souhaitait y être. Il faisait partie de Bad Luck, quoi qu'ait pu en dire Shindô, et sa place était avec ses camarades, et surtout aux côtés d'Hiroshi.

« Bonsoir à toutes et à tous ! s'exclama Manami, habillée ce soir-là d'un cache-cœur lilas très échancré et d'une jupe en lamé gris. Bienvenue sur le direct de Pop Academy pour une nouvelle soirée D'EXCEPTION ! »

C'était étrange d'assister à ce spectacle de l'extérieur. Les Bloody Jezabel, toutes de fuchsia vêtues, firent leur entrée sur le plateau, suivies quelques instants plus tard par Shûichi et Hiroshi

– les Bad Luck d'origine.

« Bonsoir les garçons ! Vous allez bien ? Suguru ne vous manque pas trop ? les accueillit l'animatrice.

– Pour tout dire, ça nous a fait des vacances, répondit Shûichi. Au moins, il n'était pas là pour faire des réflexions. »

Suguru serra les poings. Ça commençait fort.

« À moi, il m'a manqué, intervint Hiroshi. Fujisaki fait partie de Bad Luck, et si c'est vrai que ce ne sont pas ses remarques que j'apprécie le plus chez lui… Il a tout un tas de qualités sans lesquelles nous n'aurions pas pu aller aussi loin. »

En fin de compte, il est plus sensé que je ne le pensais, songea madame Fujisaki, qui assistait elle aussi, par habitude, au prime du samedi. Jusque là, Hiroshi lui avait fait l'effet d'un jeune homme désinvolte, pas toujours réfléchi et consommateur occasionnel de substances illicites de surcroît, doté qui plus était d'une assez mauvaise influence sur son fils. Au moins, contrairement à cet insupportable Shindô, reconnaissait-il l'importance du rôle de Suguru dans le groupe.

Monsieur Nakano…

Il voulait y être. En cet instant, peu importaient les chorégraphies grotesques et les défis humiliants, sa place était aux côtés des autres. Il ne se ressentait plus de son entorse, il aurait dû refaire son sac et repartir pour la Maison de l'Enfer.

« Justement, comment s'est passée cette semaine sans Fujisaki ? La réponse en images ! »

Le petit montage qui défila à l'écran n'avait clairement pas été fait en faveur de Suguru : on y voyait Shûichi et Hiroshi répéter dans le studio, l'enthousiasme du premier, la satisfaction du second, les remarques de Nana ; la séquence se concluait par un « Finalement, ça marche mieux avec les Bad Luck du début ! » lancé par Shûichi d'une voix triomphale au sortir de l'ultime répétition.

Suguru demeura muet tout au long du mini-film. Il savait pertinemment qu'il ne reflétait pas la réalité de tout ce qui avait pu se dire, il avait fréquemment suivi Pop Academy sur Internet, et bien que là aussi tout n'ait pas été montré, les avis sur son absence étaient beaucoup plus nuancés. Ce qui ne l'empêchait pas d'être furieux ; la production estimait donc qu'il n'avait plus sa place au sein des Bad Luck ? De qui émanait cette décision ? Tôma ?

Hiroshi, quant à lui, bouillait de colère, bien qu'il n'en ait rien laissé paraître. Le montage le montrait totalement rallié à l'opinion de Shûichi – qui n'était d'ailleurs pas aussi radicale – et presque heureux du départ de son petit ami.

« Hé bien ! À peine notre petit Suguru a-t-il le dos tourné qu'on l'enterre ! commenta Manami histoire de bien enfoncer le clou. Ne t'en fais pas, mon petit chou ! On t'aime tous et tu nous manques, même si c'est vrai que c'est reposant de ne plus t'entendre râler sans arrêt ! »

Toujours aussi conne, cette pauvre fille, ragea le claviériste sans rien perdre de son impassibilité.

« Sans plus attendre, nous accueillons sur le plateau ces jeunes garçons beaux et dynamiques qui nous ont toutes fait chavirer il y a quelques semaines et qui repartent lundi pour l'Europe, les KYÔTO MOTEL ! »

Des cris mêlés de piaillements suraigus s'élevèrent dans le public, et les quatre jeunes artistes s'élancèrent avec fougue sur la scène.

« Y'a pas à dire, ils sont vraiment mignons », se pâma Maiko d'une voix émue, elle aussi sous le charme androgyne des garçons venus d'Autriche et de leurs rythmes endiablés.

« Plus personne veut venir à leur prime qu'ils réinvitent les mêmes ? gloussa Mizuki, de Sun-Sky.

– Cela dit, c'est pas les pires. J'aime bien ce qu'ils font, moi. Mais ils devraient vraiment songer à changer de coiffure ! » rit sa camarade.

La soirée, animée, vit défiler à une cadence effrénée artistes débutants et confirmés, nymphettes ingénues et vieux routards rompus depuis longtemps à ce genre d'exercice. Juste avant la pause publicitaire, Manami annonça tout à coup un « petit changement de programme. »

« Nous n'allons pas enchaîner avec la battle entre Bad Luck et les Bloody Jezabel, mais avec la chorégraphie que nous a concocté Maître Ochiai ! Pour ce dernier tableau, et malgré l'absence de Suguru, il a créé quelque chose de grandiose ! »

Dans le salon de sa maison de Kyôto, Suguru frissonna de terreur. Rien n'était jamais montré des répétitions de danse, que ce soit sur le net ou lors des quotidiennes. Et après Shûichi et lui, il se demandait quel infortuné avait eu le douteux privilège d'être choisi pour « interpréter » le rôle principal. Hiroshi, peut-être, vu que le « plus grand chorégraphe du Japon » paraissait faire une fixation sur les Bad Luck ?

« Hé bien, Suguru ? Que penses-tu de ce… spectacle ? lui demanda sa mère, l'arrachant à ses pensées.

– Heu… Je ne pensais pas que c'était à ce point lamentable.

– C'est une bonne chose que tu te sois fait mal, en définitive. Tu ne peux pas imaginer à quel point il m'était pénible de te voir ridiculisé, jour après jour ! Ce monsieur K est un monstre. À ce propos, j'espère que tu avais compris que ce n'était pas moi qui avais fourni toutes les photos qui ont été projetées samedi dernier !

– Ah, ces photos… Je… j'avoue que j'ai été très surpris en les voyant, avoua Suguru, le rouge aux joues, affreusement gêné à l'idée qu'une bonne partie des téléspectateurs japonais ait pu admirer ces clichés rien moins que glorieux. C'est K qui est venu les chercher ici ?

– Oui. Mais ne t'en fais pas. À l'heure qu'il est, il a certainement reçu l'expression de mes sentiments au regard de cette histoire. »

Le garçon n'osa pas demander davantage d'explications. Tout comme Tôma, sa mère n'aimait pas que l'on joue au plus fin avec elle.

« Retour au direct avec ce moment que vous attendez tous et que vous appréciez tout particulièrement, la chorégraphie ! claironna Manami qui sautillait presque sur place. Et ce soir encore, ils vont vous étonner ! »

« Ouais, tu parles… » maugréa Suguru au souvenir des commentaires plus que désobligeants des internautes concernant leurs prestations passées, sans parler de la chronique assassine du sieur Maekawa.

Un arrangement électro du Boléro de Ravel retentit et Shûichi et Hiroshi, revêtus de combinaisons jaune fluo semblables à des tenues d'agents de la voirie, avancèrent de front jusqu'au centre de la scène, où se trouvait un imposant cube noir. Après quelques pas d'une danse inspirée d'assez loin par le hip-hop, ils bondirent à saute-mouton par dessus le cube puis revinrent s'asseoir dessus, dans une posture rappelant curieusement celle du Penseur de Rodin.

« Attention, avec une entrée en matière comme ça, la suite s'annonce grandiose ! s'esclaffa Mizuki. Dommage que le petit hamster ne soit pas là ! »

Les filles arrivèrent à leur tour, Mao et Nana par la gauche, Yukari et Miki par la droite. Fumie, elle, descendit la volée de marches placée au centre et, tout en dansant, vint se positionner devant le cube sur lequel étaient toujours assis Shûichi et Hiroshi.

Chacune des Jezabel portait une combinaison moulante blanc pur panachée d'arabesques en imitation serpent, et leurs chevelures étaient séparées en deux couettes rigides ornées de rubans jaunes, à l'exception de Miki dont les cheveux, plus longs que ceux de ses camarades, étaient relevés de part et d'autre de la tête en deux grosses coques qui la faisaient ressembler à Minnie Mouse.

« Oooh, c'est artistique ! pouffa Yui. Pourquoi ils ont pas fait la même chose avec Nakano ? »

Suguru sentit un élan de colère le parcourir. Kenji Ochiai était un monstre qui, chaque samedi, offrait une malheureuse victime en sacrifice au Kami du Ridicule, et ce soir-là, c'est Miki qu'il avait désignée.

Shûichi et Hiroshi se mirent debout à l'arrivée des filles et entamèrent avec elles un petit ballet rapide tout en tournant autour du cube sur lequel Fumie finit par se jucher. Il commença alors à s'élever lentement, et tandis que ses camarades semblaient chasser

les mouches en moulinant des bras, elle se trémoussa – d'une manière plus empruntée que sexy – en balançant les hanches. Ensuite, les danseurs courbèrent le dos devant elle et la claviériste descendit maladroitement de la plateforme à l'aide de cet escalier improvisé.

Le tableau s'acheva sur ce qui semblait être une poursuite autour du cube, puis Fumie bondit à nouveau sur la plateforme, qui était redescendue, et dans un tourbillon de fumée blanche et d'effets pyrotechniques appuyés, tous les autres s'abattirent à genoux autour d'elle.

Kenji Ochiai se leva en applaudissant, les yeux humides de larmes, et sous les vivats du public en délire les candidats se hâtèrent de retourner en coulisse afin de se changer.

« Fantastique ! C'était fantastique ! s'époumonait Manami. Sans plus attendre, place à la nouvelle petite reine de la scène pop, j'ai nommé Mayumi Kirigoe ! »

La suite de la soirée parut un peu terne après pareil spectacle, mais arriva bien vite pour les Jezabel le moment de chanter. Toutefois, leur interprétation de Breakthrough fut très moyenne, et il apparut nettement que les répétitions des filles avaient été perturbées par le problème de santé de Nana, qui se trompa même à deux reprises dans les paroles. Au final, elles obtinrent un maigre 10,7 que Suguru qualifia néanmoins de généreux.

« Ils ont toujours été plus indulgents avec elles qu'avec nous, fit-il constater à sa mère, qui revenait après avoir couché Ritsu.

– Oui, j'avais remarqué aussi. Je ne sais pas ce que ton cousin a derrière la tête en faisant cela. »

Mais c'était à présent au tour des Bad Luck de chanter, et le jeune garçon éprouva un violent pincement au cœur en voyant Shûichi prendre place derrière le synthétiseur. Le chanteur se pencha vers le micro et déclara :

« Avant de commencer, je voudrais adresser un petit message à quelqu'un. »

Hiroshi lui adressa un coup d'œil étonné mais garda le silence. Se pouvait-il… ?

« Juste quelques mots d'encouragement, poursuivit Shûichi, pour lui dire que je pense à lui même s'il n'est pas là ce soir. »

Monsieur Shindô… songea Suguru, ému.

« YUKI ! Patience ! Plus qu'une semaine et nous serons réunis ! JE T'AIME ! Cette chanson est pour toi ! »

Et il attaqua avec fougue l'intro de Heart of darkness. Galvanisé par la perspective de se retrouver bientôt entre les bras de son bien-aimé, il porta à lui tout seul la chanson sur ses épaules et décrocha une excellente moyenne de 15,3.

« Ça fait du bien de voir une telle énergie ! approuva Bunko Egawa. Dommage qu'il ait fallu attendre la fin du jeu pour cela. »

Dissimulant soigneusement sa déception et son irritation, Hiroshi revint prendre place à côté de Manami. Shûichi lui passa un bras autour des épaules et l'attira contre lui, souriant de toutes ses dents.

« On a fait fort ce soir ! C'était vraiment génial de jouer rien que nous deux, comme avant ! J'ai pas trop perdu au synthé, en fin de compte !

– Oui, tu t'es bien débrouillé, mais…

– Les Bad Luck remportent donc la victoire ce soir ! les interrompit Manami. En fin de compte, vous vous êtes encore mieux débrouillés que quand Suguru est là ! Vous devriez peut-être envisager de le licencier ? »

Le public se mit à rire mais Suguru, lui, ne rit pas. Le visage orageux il crispa les poings sur ses genoux, attendant la réponse – quelle qu'elle puisse être.

« Oui, je crois qu'on va y réfléchir sérieusement, répondit Shûichi sur le ton de la plaisanterie, tout à son bonheur d'en avoir bientôt terminé.

– C'est sur ces mots que nous rendons l'antenne. Bonne soirée à toutes et à tous, et à la semaine prochaine pour un dernier prime de FOLIE ! »

« S'il y a vraiment quelqu'un qu'il faudrait licencier de ce groupe, c'est bien cet âne bâté de Shindô, déclara madame Fujisaki d'un ton agacé en éteignant le téléviseur.

– Je vais me coucher », répondit Suguru d'une voix atone. Passe encore les déclarations de Shûichi – venant de cet individu, il aurait dû s'y attendre. Mais Hiroshi n'avait rien dit, ou presque. Tout au long de la semaine, il n'avait pas non plus véritablement protesté. À croire qu'en fin de compte… il était plutôt content de son absence.

Et quoi de plus normal, à la réflexion ? Cet enfermement forcé avait eu tôt fait de faire ressortir les pires travers de chacun des résidents, filles comme garçons. Lui-même s'y était révélé jaloux, possessif, rancunier et irritable. Pas étonnant, dans ce cas, que les autres soient soulagés par son absence. Seule Miki avait l'air de sincèrement regretter son départ.

Dans ces conditions, n'était-ce pas sa place même au sein du groupe qui était remise en question ?

Malheureux au possible, il mit longtemps à s'endormir.

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L'atmosphère était pesante dans le car qui reconduisait les colocataires à la maison.

Rendue furieuse par sa défaite, et plus encore par la mauvaise note récoltée, Nana s'était murée dans un silence lourd et hostile. Mao, quant à elle, semblait profondément plongée dans ses pensées. Hiroshi ne disait rien non plus, songeur en apparence, mais le cœur affreusement blessé.

Suguru n'était pas venu. Il avait cru jusqu'au bout que le jeune claviériste viendrait les rejoindre au cours du prime, même sans y participer, et rentrerait avec eux à la maison. Il ne restait qu'une semaine avant la fin du jeu… cela signifiait-il que le garçon n'avait pas l'intention de revenir ? Qu'avait-il vu de toute cette semaine, si même il avait regardé l'émission ?

Miki semblait elle aussi quelque peu morose. Peut-être avait-elle aussi espéré la venue surprise de Suguru au cours du prime ? Elle ne cessait de soupirer, le regard perdu de l'autre côté de la vitre du minibus.

Seul Shûichi était de bonne humeur, tout entier focalisé sur ses retrouvailles prochaines avec le romancier de son cœur. Rien à présent n'avait plus d'importance en dehors de ces sept jours qui le séparaient encore de son amant.

Hiroshi soupira et accrocha du regard les lumières fugitives qui défilaient le long de la route. Il ne pouvait plus supporter cette situation ; il fallait absolument qu'il fasse quelque chose.

À suivre…