Théodore ouvrit les yeux. Hermione n'était plus là. L'horloge indiquait trois heures de l'après midi ; il continuait de dormir beaucoup trop. Il reprenait pourtant peu à peu des forces ; depuis quelques jours la fièvre était retombée, et sa main ne le faisait presque plus souffrir. Hormis Hermione, qui venait régulièrement s'assurer personnellement qu'il ne manquait de rien et récupérait sa vigueur, il ne recevait aucune visite. Presque sans nouvelles du monde extérieur, il passait la majeure partie de son temps éveillé à essayer de démêler toutes ses questions. Il tentait de ne pas les ressasser, mais plutôt réfléchir au moyen de les résoudre. Il aurait donné cher pour interroger le Moldu tueur, qui curieusement avait récemment trouvé refuge parmi ce qu'il restait de l'Ordre du Phénix –ironique, comme nom : il avait désormais peu de chances de renaître de ses cendres.

Le Moldu avait-il été un jouet de l'Ordre depuis le début ? Alors, pourquoi avoir mis en scène une attaque contre le demi-géant ? Et Hermione lui aurait-elle menti, ou ignorait-elle tout elle-même ? Surtout, quel était exactement le niveau d'implication de Thunder dans tout cela ? Ils pouvaient vouloir précipiter la guerre, ce que l'assassin avait sans conteste contribué à faire. Et de nombreux intérêts de Londubat recoupaient ceux de Thunder ; il était très probable qu'il soit impliqué et n'en parle pas à une née-moldue comme Hermione… Théodore était de sang pur, mais Londubat se méfiait de lui, après tout il avait trahi son ancienne "allégence", il serait donc difficile de le faire parler.

Théo se redressa dans son lit, et tenta prudemment de se lever. Il avait besoin de réponses, et le meilleur moyen d'en obtenir restait d'aller poser lui-même les questions. Il chancela un peu sur ses jambes les premiers pas, puis retrouva son équilibre. À peine hors de sa chambre, il croisa la sœur Weasley et Hermione. Celle-ci le regarda d'un air inquiet.

« Ça va aller ? Tu peux marcher ? »

Weasley, elle, avait l'air extrêmement sombre et épuisée. Son dos était voûté, et son regard éteint était largement cerné. Devant l'air interrogateur de Théodore, Hermione expliqua.
« Ginny revient de l'extérieur avec des nouvelles.

— Pas grand-chose en réalité, commença celle-ci. L'attentat contre Vous-Savez-Qui a bien failli réussir, il n'est reparu que deux jours après, et pas au sommet de sa forme. Il y a eu des emprisonnements et des exécutions, et les agressions sur Moldus flambent. Les Effaceurs mènent brutalement l'enquête, on raconte même que plusieurs Mangemorts ont été jugés. Vous-Savez-Qui apparaît souvent en public, comme pour montrer qu'il n'a pas peur. Plusieurs personnes ont été condamnées pour l'organisation des attentats, mais la terreur ne semble pas s'arrêter.

— Ce qui indique qu'ils n'ont toujours pas trouvé les véritables coupables, ajouta Hermione, pensive. »

Théo était lui aussi pensif. Il avait pour sa part une assez bonne idée de qui pouvait avoir organisé l'attaque contre Voldemort : ses véritables employeurs –probablement anciens employeurs désormais– semblaient favorables à une alternance rapide, et quel meilleur moment auraient-ils pu choisir pour frapper ? Les autres auteurs possibles étaient soit d'autres groupes similaires à Thunder, soit des résistants opérant hors de l'alliance formée par Londubat. Mais dans les deux cas, leurs moyens devaient être limités, or l'attentat avait été d'envergure. Un gouvernement étranger aurait la puissance requise, mais pas de motif évident.
Théodore devait-il abattre ses cartes et révéler à l'Ordre ce qu'il savait sur le sujet ? Que feraient-ils de l'information, et quel était l'intérêt de la conserver ? Il allait falloir se décider rapidement, un aveu trop tardif ruinerait la confiance qu'ils commençaient à lui accorder. Mais avant cela…
Il se tourna vers Ginny.
« J'aimerais m'entretenir avec ce John, j'ai le sentiment qu'il ne vous a pas tout dit. Serai-je autorisé à lui parler ? J'ai du métier dans le domaine…

...

Théodore enfila son manteau, s'apprêtant à sortir. L'interrogatoire du Moldu avait apporté une partie des réponses qu'il cherchait, il n'obtiendrait les autres qu'en sortant les trouver directement. Ce John s'était montré étonnamment coopératif. Ses motivations étaient surprenantes, mais Théo savait par expérience que les motivations des tueurs semblaient rarement rationnelles aux sains d'esprit.
Sortant directement dans le "métropolitain" Moldu, Théo emprunta celui-ci pour voyager vers sa destination. Son costume simple, composé pour seules pièces visibles d'un long imperméable sombre et d'un pantalon, n'attira pas l'attention des quelques Moldus qui peuplaient encore les tunnels à cette heure avancée de la nuit. Beaucoup de sorciers faisaient des erreurs de camouflage, mais cela venait en général d'une piètre capacité d'observation, défaillance dont Théo n'était pas affligé.

Le vent glacial qui soufflait dans les couloirs souterrains rappelait le froid des Détraqueurs. Sur les murs, plusieurs panneaux publicitaires pour Moldus changeaient lorsqu'il passait devant, dévoilant à ses yeux de sorcier un message tout différent. Des affiches de propagande en faveur de Voldemort, des avis de recherche aux noms de résistants, certaines même représentant encore Potter… Théodore remarqua avec dégoût des moldus dormant à même le sol dans la crasse du souterrain. Un sorcier n'aurait jamais accepté une telle indignité ; si les moldus se respectaient suffisamment peu pour accepter de vivre ainsi, comment s'étonner que beaucoup les considèrent comme naturellement inférieurs ?

Une fois installé dans le train, et constatant sa lenteur, Théo espéra que son excursion serait suffisamment brève pour que l'Ordre du Phénix ne la remarque pas. Il n'était pas exactement prisonnier, mais seule Hermione lui faisait réellement confiance. Les autres ne seraient pas ravis s'ils apprenaient qu'il leur avait faussé compagnie.

Sorti des tunnels des transports, il poursuivit son chemin à pied, modérant son allure et vérifiant régulièrement s'il était suivi. Marcher si longtemps dans la ville moldue était troublant. Même de nuit, ils étaient nombreux dehors. C'était une chose de les savoir tellement plus abondants que les sorciers, mais c'en était une tout autre de les sentir partout autour, innombrables, oppressants, comme une horde, une ruche d'êtres pas tout à fait humains. Rien d'étonnant à ce que les sorciers veuillent les écraser et les dominer, tant on se sentait menacé par leur densité et leur étrangeté. Théo dut contenir son réflexe de porter la main à son arme pendant presque tout le trajet. Trop de paramètres inconnus avec les moldus.

Il s'arrêta à un croisement, devant l'entrée d'une rue de taille moyenne bordée d'immeubles bas. Il n'y vit pas de protection magique évidente. Il se déplaça, vérifiant le sol et les murs, puis finit par découvrir un discret sortilège détecte-magie tendu entre deux fenêtres. Subtil, et astucieux : ainsi le lieu restait caché en plein cœur de la partie Moldue de la ville, et ses occupants étaient rapidement prévenus du moindre sorcier, ami ou ennemi, qui approchait. Se sachant déjà découvert, Théodore avança nonchalamment dans la rue. Une porte s'ouvrit, et deux sorciers au déguisement de moldu irréprochable en sortirent, et barrèrent la route à Théo. Des bruits de pas dans son dos lui confirmèrent que toute retraite était coupée. L'un des deux sorciers à la porte était probablement Pakistanais d'origine, et lui fit signe d'avancer. L'autre, un grand roux, était connu des services de Police : c'était un Sang-de-Bourbe qui avant menti sur son statut de sang et était soupçonné d'avoir fabriqué pour des nés-moldus des dizaines de faux papiers attestant d'une ascendance sorcière. Théo lui tendit sa baguette, en prenant garde de ne pas se montrer menaçant. Le roux la remit à son comparse, qui la glissa dans sa veste et ordonna :

« Emmène-le. Il voudra lui parler. »

Théo fut traîné de force dans le bâtiment, sous la puissante poigne du roux. Remercier son gardien pour son aide et lui signaler qu'il pouvait tout aussi bien marcher seul ne changea absolument rien, et ne déclencha aucune réaction chez le gorille. Arrivé devant une des nombreuses portes du premier étage, l'homme le fouilla sans ménagement, puis ouvrit la porte et le poussa à l'intérieur.

Théo s'épousseta, et regarda l'homme qui l'attendait assis dans le seul fauteuil de la pièce, un verre de whisky à la main.

« Colin Crivey, sans le moindre doute. Bien le bonsoir monsieur.

— Ex-Lieutenant Théodore Nott. Eh bien, je suppose que je vais devoir cesser d'utiliser ce lieu, même si le pouvoir beugle votre nom sur toutes les radios en notifiant votre trahison. Mais dites-moi, que me vaut le plaisir de la visite d'un flic paria ? Si vous voulez entrer dans la résistance, vous frappez à la mauvaise porte, je n'accepte pas les gens comme vous.

— Une affaire laissée en suspens. Même si le Ministère m'a mis en… retraite anticipée, je conserve ma conscience professionnelle et je n'ai pas fini de remonter une certaine piste. Vous avez certainement entendu parler du tueur moldu.

— Bien entendu, qui n'a pas eu vent de cette horrible affaire ?

— Certes. Et êtes-vous au courant de son évasion miracle ? Il a réchappé à un raid de Détraqueurs… Ça n'a rien d'officiel, mais divers indices m'avaient fait supposer qu'il s'était échappé par les voies des cheminées, ce qui implique une aide extérieure.

— À vrai dire, je ne vois pas bien pourquoi je devrais répondre à vos questions, vous ne faites plus partie de la police.

— Soyez joueur, aidez-moi à satisfaire ma curiosité. Je ne suis pas un danger, vous l'avez dit vous-même : je ne suis plus policier. Vous avez l'avantage sur moi, que risquez-vous à me parler ? J'imagine que dans quelques heures, vous aurez fait en sorte que ce soit moi qui vous donne toutes les informations qui vous intéressent… Voyez ça comme un échange ! À quel moment avez-vous mis vos ficelles sur ce pantin ? Lors de cette évasion, ou avant ? »

Crivey sourit, regarda un instant son verre de whisky, et but une gorgée.
— J'ai vécu mon enfance dans un foyer moldu. Je connais la force de leurs croyances. Inutile d'employer d'imparfaits sortilèges de contrôle dans leur cas, ils se leurrent eux-mêmes !

— Oh, je sais où vous avez passé votre enfance, vous intéressiez beaucoup le Ministère. Résistant et Né-Moldu, vous êtes doublement fiché –je vous conseille au passage de ne pas utiliser non plus votre base de Brentford, le Ministère la connaît aussi. Mais, ce que j'ignore c'est le pourquoi. A quoi vous sert-il ? Pourquoi utiliser un moldu contre des sorciers ?

— Pour frapper le Ministère, les Fiers-Sang-De-Bourbe n'ont besoin de personne, nous abattons même des Mangemorts. Mais pour certaines cibles, il est important qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à nous.

— Comme pour l'Ordre du Phénix.

Il sourit à nouveau, et se leva en sortant sa baguette de sa poche intérieure.
— Par exemple. Bien, je pense que nous en avons fini.

— C'est vous qui êtes fini, Crivey. Vous avez perdu de vue qui est le véritable ennemi.

— Intéressant, de la part de quelqu'un qui travaillait pour "l'ennemi" il y a si peu de temps. Je fais ce que je fais depuis des années. Renverser Vous-Savez-Qui n'a aucun sens si c'est quelqu'un comme vous ou Londubat qui prend la place vacante. Quant à ma fin… j'imagine mal comment vous pourriez en être la cause, vous êtes seul et dés… »

À cet instant, deux exposions retentirent depuis l'extérieur. Théo s'autorisa un demi sourire.

« Oh, se pourrait-il que j'aie été négligeant ? M'aurait-on suivi jusqu'ici ? »

Le visage de Crivey sembla se vider de son sang. Il bégaya.

« Vous… Vous… » Ne parvenant manifestement pas à construire une phrase qui complète ce brillant préambule, il se tut et érigea une protection magique autour de lui.

John entra lentement, arme au poing. Crivey fit mine d'attaquer, mais le moldu fit feu le premier. Le projectile traversa la dérisoire protection magique, et fit exploser le crâne du Fier-Sang-De-Bourbe.

« Vous saviez que je viendrais, dit John, très calmement en rechargeant son arme, puis la glissant dans son pantalon. Les questions que vous êtes venu me poser étaient quasiment une invitation.

— Je l'espérais. Désolé, mais cela devait être fait. Il s'était joué de vous, avait moqué et utilisé vos croyances.

— Il était surtout un obstacle pour vos petits plans. Je ne suis pas idiot, Nott, ni frileux face à la nécessité. Vous auriez pu me le demander simplement.

— Moi, commanditer un meurtre ? Allons, au fond de moi je reste un agent des forces de l'ordre…

— Bien sûr… Un des obstacles est tombé, mais vous avez toujours un problème. Votre symbole de rassemblement est mort, et ni vous ni Londubat n'avez ce qu'il faut pour jouer son rôle. »

Théo regarda le moldu d'un œil neuf. Hermione n'avait pas rêvé, il y avait bel et bien de la cervelle dans ce tueur fanatique. Il ne parlait pas beaucoup, mais manifestement il écoutait, et comprenait.

« Je n'ai pas votre subtilité Nott, mais inutile d'être un génie pour comprendre la situation. Potter était le point de ralliement, et vous pensez que sa mort va compliquer les choses. Et là, vous vous trompez. J'ai pas mal réfléchi au problème, et la réponse est d'une simplicité… biblique. Il vous faut un miracle. »

Théo commença à voir où allait John. Il avait raison sur le diagnostic, et sa solution méritait réflexion…

« Maintenant qu'il s'est sacrifié pour vous, il est le symbole positif parfait. Utilisez votre magie pour faire une illusion ou je ne sais quoi. Il doit revenir, et demander à tous de se réunir. Les gens y croiront parce qu'il voudront y croire.

— Vous me surprenez, John. Je croyais que la magie était maléfique ? Vos croyances fantaisistes ne vous empêchent manifestement pas de réfléchir. Mais Londubat n'acceptera pas votre plan.

— Alors faites-le changer d'avis. Londubat a tort, les gens veulent un messie à suivre. Beaucoup ont besoin de cela pour agir ; quelqu'un de spécial qui leur dise qu'eux aussi sont spéciaux. Il semble croire qu'ils n'en ont pas besoin, mais je pense que c'est parce qu'il voudrait ne pas en avoir besoin lui-même.

— John, je serai ravi de poursuivre cette discussion plus tard, mais nous devons partir. La police moldue va arriver.