Lorsqu'elle s'était réveillée, elle avait découvert un plafond blanc, le bip trop familier de machines médicales et la sensation désagréable de tubes enfoncés dans son œsophage, puis la douleur l'avait rattrapée, et elle avait failli replonger dans l'inconscience. Mais comme un intangible bouclier, l'esprit de Markus s'était interposé entre la souffrance et sa conscience tandis que, d'une main dextre, il augmentait la dose de morphine de sa perfusion.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda-t-elle, reconnaissante de la télépathie qui lui épargnait l'effort de devoir articuler, effort de toute manière impossible avec son intubation.
« Tu as été percutée par un véhicule. »
« C'est pour ça que j'ai aussi mal ? »
« Oui. »
« Y a de la casse hein ? »
En dessous de ses épaules, tout n'était que douleur.
Elle sentit le wraith frémir.
« Oui, tu as des os cassés. »
L'esprit de l'alien tanguait et s'enroulait sur lui-même comme un serpent infini.
« Markus, qu'est-ce que tu ne me dis pas ? »
Il hésita un peu, forme scintillante de peur et de détresse.
Elle aurait voulu le consoler, le rassurer, mais elle n'en avait pas la force.
« Les médecins disent que tu as le bassin et des vertèbres broyés. »
« C'est grave, non ? »
Il acquiesça.
« Ils disent que tu ne pourras plus jamais remarcher. Mais ils ont tort, n'est-ce pas mon extraordinaire humaine ? »
Il y avait tant d'espoir éperdu dans sa question...
Elle se concentra sur son corps, essayant de passer outre la barrière des médicaments et de la douleur pour en sentir les limites, les contours.
Elle sentait ses bras, dont un désagréablement immobilisé dans une gangue rigide - un plâtre -, ses poignets avec les perfusions, et ses doigts.
Elle sentait ses épaules, et son torse qu'elle devina tuméfié sur plusieurs côtes cassées. Elle sentait ses poumons et son cœur, mais au-delà, ce n'était plus qu'une bouille informe de douleurs diverses. Plus rien d'autre.
« Je ne sais pas, Markus.» répondit-elle honnêtement.
« Mais tu as sauvé Milena. Tu peux faire pareil avec toi ! » supplia-t-il presque.
« Ce n'est pas pareil. Je ne suis pas wraith. Je ne régénère pas. »
Elle sentit la colère de son compagnon.
« Cesse de te voiler la face. Tu ne régénère pas uniquement parce que tu as décidé que tu ne pouvais pas ! » cracha-t-il, se redressant de la chaise à côté de son lit pour se mettre à arpenter la pièce.
Elle l'entendait mais ne pouvait pas tourner la tête pour le suivre des yeux, elle fixa donc le plafond.
« Markus, ça ne marche pas comme ça. Il ne me suffit pas de claquer les doigts. C'est dur à décrire. Je me projette dans un corps, et je corrige ce qui ne va pas. C'est... comme corriger les fausses notes dans une mélodie. »
« Alors corrige tes fausses notes ! »
« Je ne peux pas. Je ne me perçois pas comme ça, et même si je le pouvais, je n'en aurais pas la force. Ça me demande beaucoup d'énergie. Et là, j'ai à peine de quoi rester consciente. »
Le wraith se calma un peu, venant se rasseoir à ses côtés.
« J'aimerais partager mon énergie avec toi, comme tu le fais avec moi. » murmura-t-il tristement.
« Je sais. »
Elle ne pouvait pas le serrer contre elle mais elle pouvait lover son esprit contre le sien.
« Tu me promets que tu essayeras, quand tu iras un peu mieux ? »
Elle hésita un instant à lui dire que ça ne servirait à rien, mais se ravisa. Il n'avait pas besoin de ça.
« Je te le promets. »
Un médecin était venu un peu plus tard, et s'était montré très surpris de la trouver réveillée.
Il lui avait posé quelques questions auxquelles elle pouvait répondre d'un hochement de tête : vous savez comment vous vous appelez ? Vous me voyez ? Quelle est l'intensité de votre douleur sur une échelle de 1 à 10, arrêtez-moi quand j'atteins le chiffre ? Etc. Puis il lui avait expliqué qu'elle était déjà passée deux fois au bloc et qu'elle y retournerait quelques heures plus tard pour une nouvelle série d'opérations, et il l'avait laissée. Il ne lui avait parlé ni de ses jambes, ni de l'accident.
Sa première semaine d'hospitalisation était un magma flou de semi-conscience douloureuse, ponctuée de longues nappes sombres d'oubli comateux. Elle était passée une demi-douzaine de fois au bloc, et avait à présent plus de métal en elle qu'elle n'en avait jamais porté sur elle.
Après quinze jours, elle était sortie des soins intensifs, et s'était retrouvée dans une chambre semi-privée qu'elle partageait avec une vieille dame charmante avec une toute nouvelle hanche en titane.
Aux soins intensifs, seule la famille était autorisée à rendre visite, mais personne n'était venu la voir en dehors de Markus qui l'avait à peine quittée, feulant d'un air mauvais sur tous les infirmiers qui avaient essayé de le déloger. Elle avait été triste et un peu déçue, et avait encore espéré que ses parents et sa sœur viendraient alors que les heures s'écoulaient, trop nombreuses, dans sa chambre double. Mais elle n'avait eu que deux visites et une poignée de mails de la part des autres hybrides, qui ignoraient tout de son accident et se contentaient de lui demander si elle savait quand elle partirait pour Pégase. Son premier visiteur fut le Dr Reinard, qui lui apporta une plante en pot et une lettre du SGC lui assurant qu'elle toucherait une prime substantielle qui devrait l'aider à passer ce cap douloureux, et la garantie que leur accord tenait toujours et qu'ils prendraient toutes les précautions nécessaires pour la ramener à bon port à la date convenue. Le second, le brigadier Schmid, lui amena une énorme boîte de chocolats et toute sa sympathie, ainsi qu'une grosse enveloppe remplie de plusieurs dizaines de billets de mille francs, paiement de leurs services.
Elle avait regardé l'enveloppe d'un air perplexe.
« Nous n'avons pas accompli notre mission, Brigadier. » nota-t-elle.
« Ja Ja, mais grâce à vous, nous avons bien progressé dans notre enquête. Une fois que l'on sait quoi chercher... » déclara l'homme avec un sourire conspirateur.
« Vous avez de nouveaux éléments ? »
Ils ne lui avaient pourtant pas parlé de Diesbach-Mercier.
« Jawohl.» Le militaire jeta un regard à la vieille femme, qui fredonnait toute seule, un casque sur les oreilles.
Il se pencha vers elle.
« Vos pistes étaient toutes correctes. La... hum... la cible a bien été le sujet des expériences de Herr Doktor Mengele, mais il a survécu et a profité d'une révolte dans le camp pour fuir. Il a ensuite été récupéré par l'Armée rouge, qui croyait avoir à faire à un mutant nazi, et vendu aux Américains en échange de la cession de certains territoires. Le général Patton aurait crée une unité afin de l'encadrer et il aurait terminé la guerre du côté des Américains, sans plus faire de vagues. Nous perdons sa trace peu après la mise en chantier d'une chambre d'hypersommeil afin de l'accueillir.
Nous pensons qu'il y est toujours, s'il n'est pas mort. Nous tentons de localiser cette chambre, car nous supposons que les Américains en ignorent eux-mêmes l'existence, sinon leur SGC se serait déjà emparé de l'affaire, n'est-ce pas ? »
Elle ne put qu'acquiescer. Si le SGC avait eu connaissance d'un wraith en stase sur Terre, pour sûr, ils auraient déjà agi. Mais elle ne pouvait pas se targuer d'être au courant de toutes les actions de l'agence.
«Nous n'aurions jamais découvert tout cela sans vous, Fräulein Gady, Herr Lanthian. La Confédération vous en est très reconnaissante. » les remercia-t-il, s'apprêtant à prendre congé.
« J'aurais aimé pouvoir faire plus. » déclara-t-elle sincèrement.
« Nous ne vous le demandons pas, Mme Gady. Prenez soin de vous. » salua-t-il.
Markus le regarda partir puis se tourna vers elle.
« Pourquoi ne lui avoir rien dit pour la clinique ? »
« Parce que ce pauvre wraith a déjà passé assez de temps entre les mains de savants fous. S'ils lui mettent la main dessus, il ne bénéficiera pas des mêmes protections que toi, et je ne suis pour l'heure pas en état de remplir les clauses de notre accord initial. S'ils le trouvent sans nous, il ne sera pas sous ma protection. »
L'alien sourit.
« Tu ne le connais pas, mais tu lui donneras sa chance quoi qu'il en soit, n'est-ce pas ? »
« Absolument ! »
Il se rembrunit.
« Pour ce faire, il faudrait déjà que tu sortes de cet hôpital... »
Elle eut une grimace.
« Je m'y emploie, crois-moi. »
Rosanna était peut-être coincée dans son lit d'hôpital, mais cela ne l'avait pas empêchée de poursuivre l'enquête depuis son ordinateur, et il avait fait de même. Sur le Net, mais aussi dehors. Il était traqueur, et il avait fait ce qu'il savait le mieux faire : trouver et suivre des proies.
Il avait commencé par la femme du reportage, Béatrice Bromelleux. Il l'avait suivie, nuit et jour, avait noté ses habitudes, avait découvert tous les petits détails de sa vie. Qui étaient ses amis, ses collègues, ses ennemis. Il avait disséqué son quotidien, passé au crible ses habitudes, quitte à s'introduire à plusieurs reprises chez elle pendant son sommeil. Puis il avait poursuivi avec le directeur de la clinique, des investisseurs, le chirurgien en chef, le chef clinicien, le comptable et même le maître d'hôtel qui s'occupait de l'accueil des clients.
Il avait suivi et momentanément neutralisé une dizaine de petites mains de la clinique, infirmiers, secrétaires, femmes de chambre et cuisiniers, et avait extrait de leurs esprits un plan extraordinairement précis de l'intérieur de la clinique.
Aucun des quatre étages de surface de la clinique ni le premier sous-sol n'avaient de secrets pour lui, mais il avait aussi repéré des incohérences.
Au premier étage, une cage d'ascenseur ne s'ouvrant qu'avec une clé, et dont on ne trouvait trace sur aucun autre étage, et dans la comptabilité de la clinique, des fournitures à destination du bloc 8, lequel n'existait officiellement pas. Il y avait aussi une camionnette blanche sans aucune inscription qu'une infirmière avait remarqué lors de ses veilles de nuit, et qui déchargeait un mystérieux chargement une à deux fois par semaine. Une camionnette blanche qui ressemblait fort à celle que leur avaient décrit les marginaux interrogés sur les lieux des disparitions genevoises. Cette clinique cachait quelque chose, et s'il n'y avait eu le silence de l'Esprit, il aurait parié sur un wraith retenu prisonnier et forcé de faire des dons de vie à de richissimes imbéciles imbus d'eux-mêmes.
Il avait étudié les systèmes de sécurité du bâtiment et ne se faisait pas trop d'illusions : seul, il n'avait presque aucune chance de réussir, mais il se fiait également à l'avis de sa compagne et n'allait donc pas impliquer d'autres forces, armée suisse ou SGC.
Il lui fallait donc trouver un autre angle d'attaque.
Il s'intéressa donc à l'entreprise mère, poursuivant ses filatures. Diesbach-Mercier Pharmaceutics était un magnifique nid de frelons, regorgeant de milliardaires sans foi ni loi et de façades proprettes cachant de sombres secrets. Il dénicha plusieurs affaires de viols et d'agressions couvertes par les avocats de l'entreprise, et quelques cas d'accidents dans des usines ou d'empoisonnements par des médicaments trop hâtivement mis sur le marché. Mais il découvrit surtout une pratique de la firme qui leur permettraient peut-être de s'y infiltrer.
Diesbach-Mercier avait pour habitude de voler des secrets, tant à des concurrents privés qu'à des laboratoires d'Etat, en débauchant des employés mécontents ou maltraités par ces derniers. S'ils laissaient courir le bruit que le SGC ne se montrait pas très généreux envers Rosanna après tout ce qu'elle avait vécu, ils pourraient bien mordre à l'hameçon.
Markus lui avait fait part de son plan, et elle n'avait pu qu'approuver. Après tout, ce plan impliquait qu'elle soit suffisamment handicapée pour n'avoir aucune chance de retour au SGC, ce qui, au vu des broches chirurgicales qui la maintenaient en une seule pièce et de l'avis des médecins, était très précisément le cas.
Pour ça, il lui suffisait d'être subtile mais pas trop. Attirer l'attention sans en avoir l'air. Des recherches et des questions sur les recours juridiques internationaux sur divers forums, avec des profils un peu trop complets pour être vraiment sécuritaires. Une lettre anonyme déposée devant la porte d'un journal gratuit et à tendance sensationnaliste à propos de l'artiste suisse déclarée morte, reparue et à présent coincée à l'hôpital, eut tôt fait d'attirer une poignée de journalistes à sa porte. Journalistes qu'elle reçut avec froideur, ne leur lâchant que les miettes d'informations désirées tout en semblant ne chercher qu'à s'en débarrasser. Il y eut un premier article en fond de page, puis un des reporters, plus teigneux ou plus intelligent que les autres, creusa davantage, et en sortit un article bien plus long et complet sur elle. Article qui, fort heureusement, ne parlait pas des autres hybrides - qu'ils n'avaient plus vu depuis des mois, bien que les réunions aient continué sans eux. Il ne parlait pas des hybrides, mais de son engagement dans un projet top secret américain, de sa disparition durant cinq ans et de son avis de décès, pour un miraculeux retour quelques années plus tard. Là où il se trompait, c'était en se demandant quelles informations elle pouvait bien détenir pour qu'on tente de l'assassiner. S'il y avait bien une chose dont elle était certaine, c'était que ni son gouvernement ni le SGC ne tenteraient de la faire tuer. Elle et Markus étaient les seules barrières entre la Terre et une invasion wraith, elle y avait veillé. Mais ça, personne ne le savait en dehors des agences concernées. Ils tirèrent même une dernière fusée lumineuse en allant discrètement demander à Mulenko d'écrire un article sur elle. Le complotiste faillit en tomber à la renverse, mais il accepta, bien qu'elle ne lui ait pas laissé écrire un mot sans le vérifier. Si elle le laissa délirer à volonté sur les petits gris, et même citer en vitesse l'enlèvement de sa mère, elle lui interdit toute mention des autres hybrides.
Enfin, tant pour occuper le wraith que pour parfaire la couverture, elle fit appel au brigadier Schmid qui tira quelques ficelles pour trouver un emploi de garde-chasse à temps partiel au géant.
Quatre mois après son hospitalisation, les médecins lui donnaient leur autorisation de sortie, moyennant une séance quotidienne de rééducation et une visite bihebdomadaire à l'hôpital pour que Markus se faisait à son nouveau métier de garde-chasse, ils s'installèrent donc dans un petit appartement soi-disant accessible aux handicapés, toujours plus praticable que leur ferme tout en escaliers et en pas de portes.
Quatre mois d'alitement lui avaient pesé sur le moral, et s'il n'y avait pas eu cette « mission » et Markus, elle se serait sans doute embourbée dans une profonde dépression. Cela ne l'empêchait pas de passer des heures à broyer du noir en attendant que quelque chose se passe. Leur plan avait-il échoué ? Personne à Diesbach-Mercier n'avait donc vu leurs appels de phares ? Il n'y avait donc que les complotistes à la Mulenko qui les avaient perçu ? Et pourquoi, depuis sa sortie de l'hôpital, n'avait-elle réussi qu'à peindre une seule toile, représentant stupidement Atlantis, comme des dizaines d'autres ?
