Chapitre 25
- Au fait, quand on était dans le souvenir, je t'ai vu froncer les sourcils. Pourquoi ? embraya Théa.
- C'est à cause du garçon avec qui ta mère était. Son visage m'est comme familier mais impossible de trouver d'où.
- Donc, tu penses que tu pourrais le connaître ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. Peut-être. Ou alors, il pourrait juste ressembler à quelqu'un et je confonds.
- Hum, fit la sorcière, moitié convaincue, moitié déçue. Je crois qu'il y en a d'autre, on y retourne ?
- On est là pour ça.
La jeune fille parcourut des yeux les étiquettes sur les petites fioles. Elle mit de côté l'année 1941 pour passer directement en 1942. Ils parcoururent quelques souvenirs non fructueux, non sans remarquer que Dumbledore surveillait du coin de l'œil Mariann Prescott et le garçon avec qui Théa et Regulus l'avaient vu dans l'autre souvenir. Mais Albus ne les avait plus jamais revu ensemble. Était-ce parce que les deux jeunes gens avaient arrêté de se voir ou parce qu'ils avaient redoublé de prudence dans leur rendez-vous suivants, comme s'ils s'étaient douté que quelqu'un les avait vu et les surveillait ? Mais ils ne virent rien qui put les aider, même si Théa profita de chaque souvenir où sa mère apparaissait. Elle ne regardait alors qu'elle, la fixant si intensément qu'on aurait dit qu'elle essayait d'imprimer ses traits dans sa mémoire.
Ils décidèrent de zapper finalement cette année-là pour passer à la septième et dernière année d'école de Mariann et du mystérieux garçon. Ils eurent la chance de les revoir ensemble, juste une fois, à travers les yeux d'un Dumbledore à moitié dissimulé par une statue d'un couloir de Poudlard. Le professeur était trop loin pour entendre ce qu'ils se disaient mais ils semblaient en pleine conversation, Mariann agitant parfois les bras pour appuyer ses paroles. Le jeune homme aux yeux verts lui prenait alors les mains et les serrait, comme s'il essayait de la réconforter ou alors de la convaincre de quelque chose. Finalement, elle sembla capituler ses épaules se détendirent légèrement et elle le laissa la prendre dans ses bras. Il l'embrassa avant de la laisser partir. Lui resta planté au milieu du couloir, fixant un point dans le vide, comme en proie à une intense réflexion.
Dumbledore laissa passer deux minutes avant de s'avancer dans le couloir, comme s'il venait d'arriver et passait simplement par là. En passant à hauteur du garçon, il ralentit l'allure jusqu'à s'arrêter. Ce dernier releva vivement la tête, comme s'il venait d'être réveillé.
- Monsieur Jedusor ? Tout va bien ? demanda Albus.
- Oui, tout va bien professeur, répondit le susnommé Jedusor d'une voix claire.
Dumbledore sourit puis continua son chemin comme si de rien n'était, comme s'il ne venait pas d'espionner deux élèves.
Théa était tellement contente d'avoir appris un nouvel élément qu'elle ne fit pas attention à Regulus et à sa réaction à l'entente du nom. Le Serpentard semblait s'être pris un uppercut en plein estomac : toute couleur avait reflué de son visage, sa bouche ouverte marquant son choc. Ça ne pouvait pas être lui. Ce garçon ne pouvait pas être le père biologique de Théa. Mariann avait dû rencontrer quelqu'un d'autre après Poudlard. Il le fallait.
...
Alors qu'ils s'attendaient à ce que le souvenir s'effaça lentement pour laisser la place au suivant ou qu'il prit définitivement fin, les ramenant à la réalité, un choc assourdissant retentit et le château entier se mit à trembler. Les murs ainsi que les pierres du sol étaient parcourus de violentes secousses. Instinctivement, Théa se baissa, s'accroupissant presque et levant les bras en croix au-dessus de sa tête, pour essayer de se protéger d'éventuels morceaux de toit qui pourraient tomber. Dans un coin de sa tête, elle savait sa réaction inutile et disproportionnée car, se trouvant dans un souvenir, rien ne pouvait leur arriver. Mais c'était la première fois qu'un phénomène comme celui-ci se produisait et c'était tout sauf normal.
Regulus s'était rapproché de la sorcière et s'était aussi accroupi. Il avait entouré la Serdaigle de ses bras dans un mouvement instinctif, comme pour la protéger. Jedusor était toujours planté au milieu du couloir et ne semblait pas remarquer que le monde autour de lui était en train d'imploser. Ce qui confirma aux deux sorciers que ce qui était en train de se passer n'était pas vraiment arrivé en 1944. Il y avait un problème avec le souvenir. Théa tenta de réprimer la vague de panique qui enflait dans sa poitrine mais avait le plus grand mal une voix au fond de sa tête ne put s'empêcher de susurrer, moralisatrice : « C'est ta punition pour avoir violé les souvenirs de ton père ! ».
Finalement, le décor entier disparu dans un grand éclat de lumière aveuglante. Théa et Regulus fermèrent les yeux très fort et durent également se les protéger de leur bras. Malgré tout, quand ils remarquèrent que la luminosité s'estompait et qu'ils les rouvrirent, ils restèrent éblouis : des points blancs flottaient dans leur champ de vision, les empêchant de voir le nouvel endroit où ils avaient atterri.
Après une ou deux minutes, ils purent enfin accommoder leur vue. L'éclairage était vif, ici aussi, si bien qu'ils durent plisser les yeux. Ils tournèrent sur eux-mêmes pour observer les alentours. Ils se trouvaient dehors, devant le grand portail de Poudlard. L'air autour d'eux était frais, mais il n'y avait pas de neige. Impossible cependant de situer dans le temps ce souvenir. Théa n'était même pas sûre qu'il appartienne bien à Albus. Soudain, des pas brisèrent le silence. En se tournant vers le bruit, les sorciers virent approcher une femme emmitouflée dans une grande cape de sorcier. Elle baissait la tête de façon à ce qu'on ne voit pas son visage. Et elle serrait quelque chose entre ses bras, tout contre sa poitrine. Tout dans son attitude trahissait son anxiété et son désir de ne pas être reconnue.
Une fois devant le portail, elle s'arrangea pour caler son paquet et ne plus le tenir que d'une main et, de celle qu'elle venait de libérer, elle sortit de sa poche une baguette magique qu'elle agita. Un panier en osier de la forme d'un couffin apparu et elle y déposa son paquet -qui s'avérait être un nourrisson. A ce stade, Théa eut un hoquet de stupeur et un vertige la prit. Elle pensait avoir deviné de qui il s'agissait. Le bébé. C'était elle. Son cœur tambourina sa poitrine et elle se tourna vers la femme -qui devait donc très certainement être sa mère. Une partie d'elle voulait lui hurler de ne pas faire ça, de ne pas abandonner son bébé. Une autre partie voulait, elle, crier « Pourquoi ». Avoir une explication à la question qui l'avait hanté une grande partie de son enfance. Pourquoi sa mère l'avait-elle abandonné ?
Ils ne voyaient toujours pas le visage de la femme mais ils purent affirmer qu'elle pleurait son corps était secoué de sanglots. Quand elle se pencha pour déposer dans la nacelle une lettre avec le nom d'Albus Dumbledore inscrit dessus, ses sanglots redoublèrent d'intensité, si bien qu'elle semblait hoqueter. Théa sentit une main se glisser dans la sienne. Regulus aussi avait compris de quoi il retournait. Il serra les doigts de la Serdaigle, pour la soutenir. Un craquement retentit soudain et la femme releva la tête d'un coup sec, dévoilant son visage, en alerte, le corps tendu comme un ressort prêt à bondir. Le cœur de la jeune fille se serra. Sa mère avait vieilli, elle devait avoir une trentaine d'année à présent. Des plis de souci étaient dessiné sur son front et ne semblaient pas vouloir disparaître.
Quand Mariann comprit que quelqu'un venait d'ouvrir le portail, elle se retourna très vite et repartit sur ses pas, laissant Théa bébé profondément endormie dans le couffin. En une seconde à peine, Dumbledore apparu au pied du portail. Il avisa immédiatement la silhouette en train de prendre la fuite et, ses yeux bleus fouillant le paysage avec une rapidité étonnante, vit le nourrisson lové dans ses couvertures à ses pieds. Il attrapa la lettre où figurait son nom et, sans l'ouvrir, appela :
- Mariann ! Mariann, je sais que c'est vous. Attendez !
Le corps de la mère de Théa se figea au son de la voix du nouveau directeur de l'école. Lentement, elle se retourna, abaissant la capuche qui lui dissimulait le visage. Dumbledore la dévisageait, la stupeur baignant son visage.
- Qu'est-ce que vous faites ?
Puis, comme elle ne répondait pas, se contentant de laisser couler les larmes sur ses joues, il reprit :
- Vous avez eu un enfant.
C'était plus une affirmation qu'une question. Il s'attarda un instant sur les joues trempées de larmes et un pli soucieux naquit entre ses sourcils. Il semblait avoir compris quelque chose. Fermant les yeux, il soupira :
- C'est lui, le père.
- Oui, souffla enfin Mariann, la voix tendue, une boule dans la gorge. Il ne sait pas. Il n'est pas au courant que j'étais enceinte. Il ne doit jamais le savoir. Je ne veux pas qu'il réussisse à mettre la main sur elle.
- Mais comment ? Comment avez-vous fait pour le lui dissimuler ?
- Je me suis débrouillée. Quand ça a commencé à se voir, j'ai prétexté un problème de famille pour partir. Et puis sinon, j'ai utilisé un simple sort d'illusion.
- Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ?
- Ça fait trop longtemps que je suis partie. Il faut que j'y retourne ou il va envoyer quelqu'un me chercher. C'est pour ça qu'il fallait que je vous la dépose. Parce que je ne veux pas qu'en mettant la main sur moi, il mette la main sur elle en même temps. V-vous vous occuperez bien d'elle, n'est-ce pas ?
- Mais enfin, Mariann, je ne peux pas.
- Si, vous le pouvez ! Il n'y a que vous qu'il craint. Donc il n'y a qu'en vous que j'ai confiance pour la protéger et l'élever. En plus, vous êtes quelqu'un de bien. Je ne doute pas une seconde que vous ferez de ma petite fille quelqu'un d'encore meilleur que vous. S'il vous plaît, je vous en prie, elle est innocente. Ne laissez pas mes erreurs influencer sa vie. S'il vous plait.
- Vous voulez que je devienne son père ?
- Oui. Il y a tout ce qu'il faut dans la lettre pour. Occupez-vous bien d'elle. Il... il faut que j'y aille, c'est dangereux pour moi de rester aussi longtemps ici.
- Mariann, il doit y avoir une autre solution, tenta Dumbledore. Vous pouvez rester ici, vous aussi. On vous protègera.
- Malheureusement, il n'y a plus rien que vous puissiez faire pour moi. A part accepter de prendre mon enfant et de l'élever comme si c'était le vôtre. Et de ne surtout jamais lui parler de moi. Et encore moins de son père. Jamais.
- Elle posera forcément des questions.
- Alors vous direz que vous n'en savez rien. Albus. J'ai besoin de vous. Elle a besoin de vous.
Mariann put lire sur les traits de Dumbledore qu'elle avait réussi à obtenir ce qu'elle voulait. Sans plus attendre, elle jeta un dernier regard au couffin, ses larmes redoublant d'intensité, puis s'éloigna très vite, avant de faillir et de changer d'avis, mettant immanquablement la vie de sa fille en danger.
- Attendez ! Est-ce que vous lui avez au moins donné un nom ?
- Théa, fit la sorcière en se tournant à moitié. Elle s'appelle Théa. Ma petite déesse.
Puis elle transplana dans un crac sonore. Bien après son départ, Théa avait encore l'impression d'entendre les pleurs de sa mère. Elle avait le cœur déchiré. Cette scène, à laquelle elle ne s'attendait absolument pas, l'avait bouleversée. Donc, sa mère n'avait jamais vraiment voulu l'abandonner. Elle y avait été forcée. Pour la protéger de son père. Mais que pouvait-il bien avoir fait pour qu'elle la sente autant en danger, pour aller jusqu'à cacher son existence même à son géniteur ? C'était un mystère de plus à résoudre.
La jeune fille ne se rendit compte qu'elle pleurait que quand le Serpentard essuya du pouce sa joue, avant de la prendre dans ses bras. Lui aussi semblait bouleversé. Le décor finit par s'estomper et ils refirent surface dans le bureau de Dumbledore.
...
De retour dans l'univers familier du bureau d'Albus, Théa resta figée pendant cinq bonnes minutes, à fixer un point invisible devant elle. Son cerveau peinait à digérer toutes les informations qu'elle venait d'apprendre. Surtout, son cœur était déchiré depuis qu'elle avait vu cette scène où sa mère avait dû l'abandonner. Parce que, maintenant au moins, elle avait une réponse à une de ses questions. Sa mère ne l'avait pas abandonné parce qu'elle ne voulait pas d'un enfant ou une autre excuse du genre. Non. Elle l'avait fait à contrecœur parce qu'elle craignait son père.
- Elle n'avait pas le choix, souffla la brunette, presque pour elle-même.
- Hein ?
Regulus sembla tiré de ses propres pensées. Lui aussi se demandait-il pourquoi Mariann avait trouvé préférable de donner sa fille à adopter ?
- Elle a dit que c'était pour me protéger de mon père. Qu'elle devait me laisser. Mais je n'arrive pas à … Qu'est-ce que tu crois qu'il a pu faire pour qu'elle le craigne à ce point ? Tu crois que c'est le même garçon qu'on a vu avec elle quand elle était à Poudlard ?
Elle avait débité ses phrases d'un coup, presque sans respirer et s'interrompit un instant pour reprendre son souffle. Elle regarda alors le visage de Black, ses beaux yeux gris ombrageux semblaient pris en pleine tempête, un pli soucieux avait rapproché ses sourcils et il se mordait l'intérieur de la joue. Il avait l'air d'être en pleine lutte intérieure. Mais, plus que cela, Théa croyait lire comme un mélange de colère, de peine et de stupéfaction dans le gris de ses yeux. Quand son attention revint enfin au moment présent et qu'elle se posa sur la Serdaigle, un soupir s'échappa d'entre ses lèvres entrouvertes. Il lui prit la main et, comme un réflexe, se mit à dessiner des cercles sur sa paume avec son pouce.
- Au moins, on a un nom de famille, reprit Théa quand elle pensait avoir récupérer son attention. C'est un bon début pour des recherches on est déjà parti de plus loin. Regulus ? fit-elle face à son absence de réaction.
- Tu n'auras pas besoin de faire de recherches, Théa. Je sais qui c'est.
- Tu sais ?! Mais, alors qui... ?
- D'abord, je voulais te rappeler que la génétique ne fait pas tout. Ça ne définit pas qui tu es et encore moins qui tu vas devenir. Il faut que tu te mettes bien ça en tête.
- J'avais cru comprendre que ce n'était pas quelqu'un de bien, oui. Ce n'est pas grave, je m'en fiche, je ne le connais même pas. Je veux juste savoir qui il est. Ou était.
Regulus ferma les yeux et serra fort les paupières, en espérant de toutes ses forces que, quand il les rouvrirait, il se trouverait dans son lit, dans le cachot des Serpentards, et que ça n'aura été qu'un mauvais rêve. Il ne voulait pas que ça soit vrai. Ça allait la détruire, détruire tout ce en quoi elle croyait. Il avait peur qu'elle laisse cette nouvelle influencer son comportement, son avenir. Mais il ne pouvait pas non plus nier la vérité. Et, s'il avait moins été aveuglé par ce qu'il ressentait pour la jeune fille, il aurait peut-être même compris avant. Mit ensemble un plus un. Avec ce qu'il savait, ça sautait à présent aux yeux. Elle avait hérité des capacités de son père sans le côté sombre qui allait avec chez lui. Après un énième soupir, il se lança :
- Il est encore en vie. Il s'appelle Tom Jedusor. Je le connais parce que... c'est lui qui m'a fait ça, souffla-t-il en soulevant sa manche droite, dévoilant la marque noire en forme de tête de mort que Théa détestait tant. Personne ne le connaît sous ce nom là parce qu'il se fait appeler Lord V. Théa, je...
Il ne sut quoi rajouter, sa voix se brisa sur la fin de sa phrase. Tout le sang avait reflué du visage de la sorcière quand elle avait compris ce qu'impliquait ce qu'il lui disait. Elle était la fille biologique de l'homme responsable de tous ces meurtres qui avaient lieu depuis quelques années, de celui qui avait endoctriné des centaines et des centaines de sorciers, les poussant à se diviser et à s'entre-tuer. Pire encore. Cela voulait dire que sa mère, cette femme qu'elle avait appris à apprécier à travers des souvenirs, qu'elle commençait à idéaliser même, avait fait un enfant avec un tel homme. Un tel monstre.
Théa sentit la Terre tourner autour d'elle. A vrai dire, elle ne savait pas qui d'elle ou du sol tanguait. Ses oreilles bourdonnaient et sifflaient, son estomac s'était rétracté comme si tout l'air à l'intérieur avait été aspiré d'un coup. Des points dansaient devant ses yeux. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Son cerveau était resté bloqué sur une information, comme ces appareils électroniques Moldus qui traitaient des données et qui, parfois, souffraient de bug. Incapables de poursuivre le programme, il fallait les déconnecter, les mettre hors-tension. Et c'est ce que son cerveau fit.
