26. Angelina
Angelina Johnson s'étira discrètement, et s'appuya sur son coude pour le regarder : elle s'était jurée qu'elle ne recommencerait pas. Trop d'ennuis, trop de souffrance. Mais Fred avait toujours eu ce petit truc en plus. Ce côté irrésistible et attirant.
La jeune femme se retourna à moitié pour regarder le réveil sur la table de nuit, et se releva aussi doucement que possible.
- Tu files encore ? , demanda-t-il d'une voix ensommeillée tandis qu'elle enfilait son chemisier blanc.
- Oui, je dois passer à la banque.
- Tu sais, au cas où…
- Mmh.
Angelina se releva pour enfiler sa jupe, puis s'agenouilla sur le matelas pour l'embrasser. Fred répondit avec tendresse, et elle ne put s'empêcher de penser qu'il jouait à nouveau la comédie.
- Tu as fait fortune, et tu as de l'argent, et dans ta grande générosité envers tes amis de longue date…
- Angie, tu sais que c'est pas ça.
- Je sais. Bonne journée.
Fred lui sourit une dernière fois, puis se laissa retomber sur l'oreiller. Angelina sortit de la pièce, referma la porte derrière elle, et se retrouva nez à nez avec George, lui aussi tout sourire. Elle se sentit rougir, mais accepta la tasse de café fumante qu'il lui tendait.
- Il dort encore ? Tu me l'as épuisé ?
Angelina cacha son visage dans la tasse, mais ne répondit pas. Finalement, elle releva le nez, et planta un baiser sur la joue de George.
- Je te fais confiance, tu arriveras à le faire bouger, Georgie.
- Pas de Georgie qui tienne, je suis le seul de la famille à garder mon nom complet et j'y tiens.
Il lui fit un clin d'œil, puis entra dans la chambre de son frère en s'écriant :
- Frederick Gideon Weasley est prié de se bouger les fesses ! C'est l'heure de faire des affaires !
Angelina s'éloigna en souriant, fit un détour pour poser la tasse vide dans l'évier, récupéra son manteau jeté négligemment sur un canapé quelques heures plus tôt, puis sortit de l'appartement en claquant la porte, et son sourire disparut presque aussitôt.
George savait instinctivement comment lui redonner sa joie de vivre quand elle sortait de la chambre de son frère, dépitée et honteuse. Depuis leur rupture, à la fin de leur sixième année, Fred et elle se cherchaient sans cesse, cédant parfois à la tentation, sachant pertinemment qu'ils auraient mauvaise conscience le lendemain matin. Mais ils ne pouvaient s'en empêcher, et chaque tentative de rendre leur histoire plus sérieuse était certainement vouée à l'échec. Ils restaient juste de très bons amis.
Angelina ouvrit la lourde porte qui menait à l'arrière-cour du petit immeuble, et remonta son col autour de son cou. Elle contourna la boutique des jumeaux, et se retrouva sur le Chemin de Traverse, beaucoup plus calme qu'à l'accoutumée en cette heure si matinale : de nombreux magasins avaient déjà fermé leurs portes, et Angelina jeta un regard noir à la vitrine du magasin le plus proche, qui vendait sans s'en cacher des objets résolument tournés vers la magie noire.
A peine quelques semaines que le Ministère était tombé, et l'on sentait déjà la présence des Mangemorts et du Seigneur des Ténèbres dans chaque regard furtif, dans chaque pas pressé, et dans chaque mot murmuré. Angelina avait comme l'impression que l'été s'était achevé plus vite, cette année-là, et que l'automne lui-même semblait pressé de laisser la place au froid et à l'ombre.
La jeune femme finit par arriver devant la banque des sorciers, et gravit les marches du perron, saluant avec respect l'unique gobelin, mais ignorant superbement le nouveau gardien, un sorcier bâti comme un troll, à la mine renfrognée.
Elle attendit patiemment que l'un des rares comptoirs ouverts soit libre, et s'avança vers le gobelin avec un sourire poli.
- J'ai rendez-vous avec Gardun, à 8h.
Le gobelin lui jeta un coup d'œil, puis acquiesça doucement et partit chercher son collègue en question. Angelina laissa son regard errer sur les quelques rares clients, et son regard finit par se poser sur le plus jeune d'entre eux. La jeune femme fronça légèrement les sourcils, fouillant dans sa mémoire pour trouver où elle l'avait déjà vu, et elle se souvint en un éclair : Colin Crivey, l'admirateur de Harry Potter… et l'une des victimes du Basilic lors de la quatrième année d'Angelina. Un Né-moldu, donc, qui se jetait dans la gueule du dragon…
Elle eut soudain l'impression d'étouffer, sentant la panique monter progressivement en elle, et visiblement le jeune garçon n'était pas tranquille non plus. Il jetait sans cesse des regards par-dessus son épaule, tandis que tout comme elle il attendait quelqu'un.
Elle ferma les yeux, et attendit que quelques images lui viennent à l'esprit : par un don qu'elle tenait de sa mère, Angelina pouvait parfois voir certaines choses se dérouler à distance, mais malheureusement jamais à l'avance. Et cette fois-ci, elle voyait un gobelin mener une petite patrouille de trois sorciers, depuis les sous-sols de Gringotts, en direction du hall. Angelina reconnut Bill Weasley, le frère de Fred, et sut aussitôt que Colin était en danger.
Sans réfléchir, elle traversa le grand hall, et s'accouda au comptoir juste à côté de lui.
- Tu te souviens de moi ? , murmura-t-elle sans le regarder.
Colin lui jeta un coup d'œil, plus nerveux que jamais, et acquiesça en regardant lui aussi ailleurs.
- Ils arrivent pour te prendre. File.
- Quoi ?
- Je te conseille de filer !
Colin s'écarta du comptoir, mais trop tard : les trois sorciers venaient de faire irruption dans le hall. Colin leur jeta un regard terrifié, et se précipita aussitôt vers les grandes portes.
- Fermez les portes ! , s'exclama le plus petit des trois hommes, tandis qu'un deuxième faisait exploser une gerbe d'étincelles à quelques centimètres de Colin.
Les portes s'ébranlèrent, et commencèrent à se refermer en grinçant. Effrayés, les clients se couchèrent au sol, et les gobelins glissèrent derrière les surfaces polies du comptoir. Colin accéléra encore, mais les hommes derrière lui le rattrapaient. Ils n'étaient qu'à quelques mètres : Angelina sortit sa baguette à son tour, et fit apparaître un fil transparent qui traversait le hall à une dizaine de centimètres du sol. Le premier homme trébucha et s'étala de tout son long, et le deuxième fit de même, mais réussit à attraper la cheville de Colin au passage, faisant tomber le jeune garçon entre les lourdes portes d'or qui menaçaient de se refermer sur lui. Angelina fut sur le point de se révéler pour l'aider, et se redressa en un éclair, mais elle saisit en un quart de seconde ce que Bill avait en tête.
- Impedimenta ! , hurla-t-il.
Les étincelles rouges frôlèrent Colin, qui roula sur le côté pour les éviter, et elles touchèrent l'une des portes, qui s'arrêta aussitôt. Colin saisit l'opportunité pour décocher un coup de pied dans le nez de l'homme qui le tenait encore, avant de jeter un sort au premier sorcier en plein visage. Il finit par viser Bill, et Angelina vit clairement les étincelles passer sous le bras tendu de ce dernier, mais il s'écroula à son tour.
Colin se glissa dans l'intervalle qui restait encore entre les deux panneaux, se releva d'un bond, frappa le gobelin, aveugla le gardien avec un maléfice de conjonctivite, et finit par disparaître dans la rue, avalé par le brouillard qui commençait à se lever.
Le silence qui s'ensuivit fut assourdissant, seulement perturbé par le claquement lourd de la deuxième porte d'or. Angelina reprenait son souffle, et le premier sorcier à être tombé jeta un regard soupçonneux sur la baguette qu'elle tenait toujours. Elle haussa les sourcils d'un air innocent, et fit apparaître un miroir dans lequel elle inspecta méticuleusement son visage, se passant une main dans les cheveux pour remettre ses innombrables tresses en place. Elle devina que Bill se retenait à grande peine de sourire.
Encore furieuse de l'interrogatoire en règle qu'elle venait de subir, Angelina préféra marcher le long du Chemin de Traverse pour rejoindre son appartement : elle se serait certainement désartibulée en voulant transplaner. Par la faute de cet incident, elle avait manqué le dernier rendez-vous que son banquier lui avait accordé, le dernier espoir qu'elle avait d'obtenir un prêt. Plongée dans ses pensées, elle ne remarqua rien sur son chemin, jusqu'à ce que quelqu'un lui prenne doucement le poignet. Elle sursauta et fut sur le point de sortir sa baguette, quand elle reconnut le sourire : elle hésita un instant, mais finit par se décider pour George. C'était forcément lui, et pas parce qu'il lui manquait une oreille.
- Miss Johnson a l'air passablement énervée.
- J'ai aidé Colin Crivey à s'échapper de Gringotts, et Gardun a aidé mon prêt à s'échapper d'entre mes doigts.
- Oh, qui aurait cru que les gobelins étaient si…
- Non, George, sérieusement, je ne suis pas d'humeur.
Son ami la lâcha, et garda le silence.
- Désolé, pour Fred, au fait.
- C'est toujours toi qui t'excuses pour lui. Qui te dit que je ne suis pas celle qui le pousse sur le matelas ?
George émit un sifflement appréciateur, et Angelina ne put s'empêcher de sourire en le voyant jouer des sourcils d'un air taquin.
- Tu devrais quand même lui dire, dit-il d'un ton plus sérieux. Que c'est peut-être une histoire sans importance pour lui, mais…
- Je dois y aller. Dis à ton frère que je le déteste autant que je t'apprécie.
- Ce qui fait une bonne moyenne. Bonne journée, joli brin de fille.
Alicia poussa un profond soupir en s'écroulant dans un vieux fauteuil, dont elle se releva aussitôt pour échapper au nuage de poussières qu'elle avait provoqué.
- Par la barbe de Merlin, mais il n'y a plus rien de bon ici !
Elle se tourna vers Angelina en se mordant les lèvres, ce à quoi la jeune femme répondit par un petit sourire, signifiant à son amie qu'elle ne lui en voulait pas.
Depuis le décès de ses parents, quelques mois plus tôt, la maison de son enfance était restée à l'abandon : Angelina se doutait d'ailleurs qu'auparavant, son père avait préféré s'occuper de sa femme, gravement malade, que d'apprendre quelques sortilèges ménagers de base. Ainsi, la grande demeure était devenue le terrain de jeux de nombreux nuisibles, dont on voyait encore les traces dans la poussière sur le plancher des pièces inutilisées.
Angelina se retrouvait ainsi avec cet immense travail de nettoyer la maison et la rendre à nouveau habitable, et Alicia et Cassandra avaient eu la bonté d'âme de l'aider pendant plusieurs jours.
Elle ne savait pas quoi faire de cet héritage : brouillée avec ses parents depuis quelques temps, elle n'avait pas eu le temps de revenir auprès d'eux avant qu'ils ne décèdent brutalement, d'abord sa mère, qui avait emporté Patrick Johnson avec elle.
Cassandra parut lire dans ses pensées, et posa la question qu'Angelina redoutait :
- Et maintenant ? Qu'est-ce que tu vas faire ?
Angelina haussa aussitôt les épaules, se mettant à gratter un peu de crasse sur un vaisselier à côté d'elle.
- Je ne sais pas. Faire le ménage, débarrasser… Vendre ce que je peux, et puis vendre aussi la maison.
Ca me fera une entrée d'argent, à côté de tous les petits boulots que j'accumule.
- Pour ce que j'ai comme attache ici, murmura-t-elle comme pour elle-même.
Angelina sursauta quand on frappa à sa porte en fin de soirée : emmitouflée dans une couverture dans son fauteuil près du feu, elle mit un moment à se dégager. On frappa avec plus d'insistance, et Angelina récupéra sa baguette sur la table basse avant d'aller ouvrir. L'épisode de Gringotts lui revint soudain en mémoire et elle retint sa main qui se tendait déjà vers la poignée, de peur que des agents du Ministère ne viennent l'interroger.
- Allez, Angie, dit la voix désincarnée de Fred de l'autre côté du panneau de bois. Je sais que tu es là, ouvre…
- Comment je sais que c'est bien toi, Weasley ? , demanda-t-elle d'un ton plus agressif qu'elle ne l'aurait voulu.
- Parce qu'il y en a un deuxième, juste à côté, dit aussitôt George.
- Pas convaincant. Mais si vous chantiez un duo, ça me convaincrait peut-être.
Avec un sourire, elle sentit les jumeaux hésiter un instant, puis la dernière chanson de Celestina Moldubec s'éleva dans la cage d'escalier, chantée par un duo de voix si fausses qu'Angelina ne put s'empêcher de rire.
Elle finit par ouvrir la porte, et Fred et George entrèrent aussitôt, affichant le même sourire.
- Des agents du Ministère ou des crétins à tête de mort n'auraient pas eu le courage de faire ça, expliqua Angelina.
- Bien pensé, gamine, admit George en enlevant sa cape noire.
- Et ils n'auraient pas eu notre talent naturel pour la chanson, renchérit Fred en esquissant une révérence. Bon, Angie, on a quelqu'un à te présenter.
Fred tâtonna un peu autour de lui, sembla poser la main sur quelque chose, et tira dessus. Un jeune garçon apparut, ébouriffé par la cape d'invisibilité qu'on venait de lui enlever, puis Fred répéta l'opération et un deuxième apparut, plus jeune, plus petit, qui était vraisemblablement le frère du premier. Angelina ouvrit la bouche, sous le choc, les yeux rivés sur l'aîné.
- Je te présente donc…
- Je connais. Colin. Et son petit frère, sans doute…
Elle se tourna vers Fred, dont le sourire avait disparu, remplacé par une expression anxieuse :
- … vous êtes vraiment des grands malades.
- Non ! , s'exclama Angelina pour la énième fois.
Elle se retourna pour faire face aux jumeaux, assis à la minuscule table de sa petite cuisine : les frères Crivey étaient restés au salon, assis devant une tasse de chocolat chaud.
- Je n'ai pas de quoi les héberger, enfin ! Je cumule les petits boulots, je n'ai pas le temps, je n'ai pas la place, et surtout je n'ai pas l'envie !
- Angie, tu as une grande maison vide, répliqua Fred. Et si on finance les frais pour les gamins, tu n'auras pas besoin de…
- Je n'ai surtout pas besoin que tu me fasses l'aumône, merde ! Si je n'ai pas les gosses, je n'ai pas besoin de l'argent. Tu veux m'acheter ? Je te fais pitié, peut-être ?
George lui adressa un regard de reproche, qu'Angelina décida d'ignorer, et elle fut sur le point de reprendre sa tirade contre Fred, quand la porte s'ouvrit et laissa entrer Colin.
- Si je vous dérange, il faut me le dire, dit-il d'un air bravache. Je sais pas pourquoi vous m'avez ramené ici, on peut y arriver sans vous.
- Tu as failli te faire chopper à Gringotts, gamin, dit Fred avec un sourire indulgent. Tu n'as pas une Mornille de côté, accessible du moins…
- Où sont tes parents, Colin ? , demanda soudain Angelina d'une voix un peu plus douce. Tu ne peux pas leur expliquer la situation, et fuir ?
Les lèvres de Colin se contractèrent en un tic nerveux, et la jeune femme regretta sa question.
- Ma mère est morte depuis des années. Pour mon père… Vous devez bien vous en douter.
Fred, George et Angelina restèrent silencieux, et Colin tapota nerveusement l'encadrement de la porte, les yeux rivés sur le bout de ses chaussettes. Elle croisa le regard de Fred, et hocha la tête pour échapper à la culpabilité qui l'envahissait.
- Tu as de la place, reprit Fred. On a de l'argent, et donc tu auras le temps. C'est temporaire, le temps qu'on parvienne à les envoyer ailleurs…
- Et avec l'argent des jumeaux, tu ne peux pas quitter le pays ?
- Je les échange où et comment, des pièces d'or grosses comme des plats à tarte, si je ne peux plus remettre les pieds à Gringotts ? , demanda Colin avec un sourire désabusé. Je suis coincé.
Angelina l'observa un long moment : il avait beaucoup changé, depuis Poudlard. Il avait le regard fuyant et accusateur des victimes d'une injustice, et avait perdu cette étincelle, cet enthousiasme un peu effrayant de prime abord. Il était devenu adulte, alors qu'il avait à peine seize ans, et l'innocence et la naïveté qui le caractérisaient si bien avaient disparu comme sous l'effet d'un Détraqueur.
- De toute façon, quiconque demande de l'argent moldu va paraître louche à Gringotts. D'après Bill, il y a un sorcier pour trois gobelins. Rien ne leur échappe.
Angelina tenta de trouver un autre argument, les yeux plongés dans ceux de Colin, qui tentait de ne pas montrer l'espoir que les jumeaux avaient pu lui donner, mais son esprit resta vide. Elle finit par hausser les épaules, mais lâcha tout de même une légère tape à l'arrière de la tête de Fred, puis de George, dont les visages s'animaient d'un petit sourire victorieux.
Angelina renversa la casserole d'eau bouillante au-dessus d'une passoire dans l'évier, récupérant les pâtes, pour la énième fois de la semaine. S'il y avait bien un truc qu'elle détestait faire pour sa nouvelle maisonnée, c'était la cuisine. Mais malgré ses réticences, malgré l'angoisse de voir apparaître des Mangemorts sur le pas de sa porte, à toute heure, elle devait s'avouer qu'avoir Colin et Dennis sous son toit était un réel réconfort, une présence agréable après cette étrange vie qu'elle s'était construite, où elle pensait qu'elle était bien entourée et heureuse. Et où finalement elle se sentait seule et sans appétit pour la vie.
- Arrête ça ! Ah ! Ignoble personnage !
Angelina sourit en entendant les adolescents chahuter dans la pièce à côté, presque fière de leur avoir rendu un semblant de joie de vivre.
- Quand vous aurez fini, le repas est prêt ! , s'exclama-t-elle en posant la sauce tomate et les œufs durs sur la table.
Les garçons arrivèrent aussitôt, en chaussettes, s'assirent et se servirent de généreuses portions : Angelina nota au passage que Colin avait suffisamment de correction pour la servir en premier. La nourriture fut engloutie en peu de temps et sans un mot, Angelina se leva, et revint avec un gâteau au chocolat, qu'elle posa devant Dennis. Elle alluma l'unique bougie qu'elle avait réussi à trouver chez elle, et quand Dennis leva les yeux vers elle, elle ne put s'empêcher de l'embrasser sur le front.
- Joyeux anniversaire, petit mec.
Dennis fut sur le point de souffler sur la petite flamme, quand on frappa à la porte avec une violence inouïe, faisant sursauter les trois jeunes gens. Angelina serra les épaules de Dennis, et fit signe à Colin de rester assis. Elle sortit sa baguette, et osa s'aventurer dans le salon, jetant un coup d'œil à la porte d'entrée comme si elle pouvait voir au travers. Elle retourna à la cuisine, et fit signe aux garçons de la suivre.
Les jumeaux, Alicia ou Cassandra ne lui auraient pas rendu visite aussi tard. Des Mangemorts, ou des agents du Ministère : il n'y avait plus grande différence entre eux à présent. Elle devait faire sortir les frères Crivey, ils devaient partir, le plus vite possible.
- Vous filez à la cheminée, et vous ne vous retournez pas, murmura-t-elle. C'est bien clair ?
Dennis acquiesça aussitôt, mais Angelina lut dans le regard de Colin qu'il n'était pas prêt à la laisser en arrière.
- Fais ce que je te dis, Colin.
On frappa de nouveau à la porte, et la jeune femme sentit que ses visiteurs s'impatientaient.
Elle poussa Dennis vers l'âtre où brûlait quelques bûches, et lui tendit la boîte qui contenait la poudre de Cheminette. L'adolescent en prit une poignée d'une main tremblante, la jeta dans les flammes, et entra dans la cheminée en criant :
- Green Plane, Swindon !
Bien sûr, les inconnus de l'autre côté de la porte l'entendirent également, et Angelina entendit l'un d'entre eux pousser un juron, puis les gonds gémirent un instant, avant que la porte ne soit envoyée à l'autre bout de la pièce par un sortilège puissant. La jeune femme poussa Colin derrière le canapé, où elle disparut elle-même, jetant un maléfice à l'une des silhouettes noires à travers les pieds de la table basse. Les étincelles s'écrasèrent sur la cape de sa cible, et Angelina fit exploser les globes lumineux pour plonger la pièce dans le noir. Elle profita de l'instant d'inattention des Mangemorts pour jeter une poignée de poudre dans la cheminée, poussant Colin dans cette direction, malgré la résistance que lui opposait son jeune protégé.
- Je te laisse pas toute seule ! , dit-il dans un murmure furieux.
- Tu files ! , ordonna-t-elle en le poussant une dernière fois. Green Plane, Swindon !
Et malgré sa mauvaise volonté, Colin disparut au milieu des flammes émeraude. A présent seule, Angelina retint sa respiration, attentive au moindre craquement du plancher, et au moindre murmure de ses ennemis. Sûre d'elle, la jeune femme se redressa brusquement, et juste avant de transplaner, vit deux gerbes d'étincelles fendre l'air dans sa direction.
L'un des sortilèges la toucha à l'épaule, et la jeune femme s'effondra sur le plancher : elle voulut riposter, mais son bras droit refusait de lui obéir, et Angelina n'eut pas le temps de changer sa baguette de main : elle fut désarmée par l'une des silhouettes.
La peur commença vraiment à l'envahir en voyant les deux hommes s'approcher d'elle, mais un bruit soudain dans la cheminée détourna l'attention des Mangemorts.
- C'est moi que vous voulez, déclara Colin d'une voix forte.
Les Mangemorts se retournèrent vers lui, et Colin parvint à en toucher un en plein visage, mettant le feu à la cagoule noire. Son ennemi réagit aussitôt en enlevant le tissu en train de brûler : Colin échappa aux étincelles rouges que l'autre Mangemort lui envoya à son tour. Le jeune homme se jeta derrière un fauteuil, Angelina atteignit enfin sa baguette du bout des doigts, et parvint à se redresser :
- Impedimenta !
L'autre Mangemort s'immobilisa, pétrifié par le sortilège, mais au moment où la jeune femme se relevait, elle manqua de se faire assommer par un objet qui volait en direction de Colin. Ce dernier l'attrapa au vol, et commença à le manipuler avec des mains fébriles. Un sortilège fit glisser le fauteuil, renversant la table basse au passage, et Colin se retrouva à découvert. Angelina ouvrit la bouche pour le défendre, mais le jeune homme releva les mains au dernier moment, brandissant l'objet vers le Mangemort. Un éclair de lumière blanche traversa l'obscurité de la pièce, et la jeune femme fut momentanément aveuglée. Soudain, elle sentit un bras entourer sa taille, et une main couvrir sa bouche. Elle tenta de hurler, mais elle sentit l'air quitter ses poumons, et l'instant d'après elle se retrouva sur le plancher du petit salon de la maison de ses parents, dans les bras de George, qui respirait avec difficulté. Un peu plus loin, Colin se dégageait de l'étreinte de Fred, tenant son appareil photo avec précaution. Dennis les regardait tous les quatre, serrant convulsivement sa baguette, l'air totalement perdu.
- Nom de nom…
- Dennis nous a prévenus, expliqua George en aidant Angelina à se relever. Le temps qu'on réagisse, Colin était déjà reparti pour t'aider.
Les jumeaux passaient fréquemment la nuit dans la maison des parents d'Angelina, afin d'avancer les travaux qu'ils ne pouvaient réaliser dans la journée. En attendant qu'elle et les Crivey s'y installent, ce qui était arrivé un peu plus vite que prévu. Heureusement, ils avaient déjà déménagé la plupart des meubles et des objets de l'appartement.
- Bon, vous allez raconter ça plus tard, intervint Fred, le teint pâle, les yeux rivés sur la tâche de sang qui commençait à s'étendre sur le chemisier rose d'Angelina. On va d'abord te soigner ça.
Angelina hésita un instant sur le pas de la porte, mais finit par frapper sur le panneau de bois. La porte s'ouvrit aussitôt, et le froncement de sourcils de Colin disparut dès qu'il l'eut reconnue.
- Ca va ? , demanda-t-elle d'une voix étranglée.
- Oui, répondit-il en haussant les épaules. Toi ?
- Ca va mieux.
Elle fit quelques mouvements d'épaule pour lui montrer qu'elle ne la faisait plus souffrir, puis trouva le courage de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres :
- Pourquoi… pourquoi tu as fait une photo du type ?
Colin passa sa langue sur ses lèvres sèches, et sourit d'un air sarcastique.
- Pour qu'un jour je puisse prouver que ce pourri a fait partie des Mangemorts, ou des imbéciles du Ministère. C'est pas le premier de ma collection.
- Mais j'espère que c'était le dernier, acheva Angelina. Ne recommence jamais ça. Tu aurais pu te faire tuer.
Elle avait été plus agressive qu'elle ne l'aurait voulu, mais elle avait appris à aimer Colin, et le voir revenir en arrière pour lui venir en aide l'avait certes beaucoup touchée, mais lui avait fait également très peur.
- Toi aussi, répondit simplement Colin.
Elle voulut répondre, mais Fred arriva à ce moment précis, ses mains s'insinuant à la taille de la jeune femme.
- On va se coucher ? , demanda-t-il doucement.
Angelina acquiesça, et se tourna vers Colin pour lui souhaiter une bonne nuit. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Colin referma la porte avec un sourire étriqué, non sans qu'Angelina ne voie le regard de mépris qu'il adressait à Fred.
En arrivant dans la cuisine, Angelina eut le plaisir de voir George mettre la table du petit-déjeuner, jetant de temps en temps un regard au bacon qui grésillait dans la poêle.
- Bonjour, Miss Johnson, la salua-t-il en souriant. Bien dormi ?
Angelina ne répondit que par un sourire et s'attabla devant une tasse de thé que venait de verser George. Ce dernier s'affaira encore quelques instants, puis s'assit en face d'elle, attendant visiblement qu'elle se mette à parler.
- Quoi ? , demanda-t-elle en abaissant sa tasse.
- Comment va ?
Angelina ne répondit pas immédiatement : elle pensa aux quelques semaines qu'elle et les Crivey avaient déjà passées dans la maison de ses parents, aux fréquentes nuits qu'elle avait partagées avec Fred, à la peur de voir les Mangemorts revenir, au deuil de ses parents qu'elle n'avait pas eu le temps de faire…
- Ca va.
George ne parut pas convaincu, mais n'insista pas, et la jeune femme lui en fut reconnaissante. Curieusement, en tête à tête, pour discuter, elle s'était toujours mieux entendue avec George qu'avec son jumeau. Elle entretenait d'ailleurs une relation particulière avec chacun d'entre eux, et ses conversations avec George lui permettaient encore de supporter ce que Fred lui faisait involontairement subir.
- Le Ministère est parti à la chasse aux Weasley, annonça George de but en blanc. Cela ne devrait être qu'une question de jours avant qu'il lance enfin une arrestation contre chacun de nous.
- Pourquoi ?
George haussa les épaules, pensif :
- C'est un miracle qu'on n'ait tenu aussi longtemps. Ginny fait trop de vagues à Poudlard, et Fred et moi ne sommes pas en reste. Donc… on n'aura probablement pas le temps de faire partir les Crivey. Tu devras les garder un peu plus longtemps que prévu.
- Il y avait une durée prévue ? , lança Angelina d'une voix sarcastique.
- Non, admit George.
- C'est pas grave. Je les aime bien, et puis j'ai au moins trouvé de quoi me rendre utile. Et vous allez vous cachez où, finalement ? Ici ?
- Non. On va rester avec nos parents. Chez tante Muriel. Je me réjouis d'avance…
Angelina acquiesça, mais ne répondit pas : le séjour dans cette grande maison serait probablement moins drôle sans les visites fréquentes et inopinées des jumeaux. Elle n'était pas certaine de pouvoir tenir Dennis et Colin à bout de bras encore longtemps : elle avait réussi à retrouver l'enthousiasme caractéristique des deux frères, mais l'aîné était déjà beaucoup plus taciturne depuis l'anniversaire gâché du plus jeune. Il était pourtant de son devoir de les protéger de la noirceur qui les entourait.
Angelina était assise au salon, tentant vainement de lire son livre, mais elle avait l'esprit ailleurs : le matin même, on avait annoncé que les Weasley étaient recherchés par le Ministère. Et s'il était certain qu'aucun d'entre eux n'avait été arrêté, elle ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi ni Fred, ni George n'avaient essayé de la contacter.
- Je ne comprends pas pourquoi tu t'inquiètes autant.
Angelina sursauta et releva les yeux sur Colin, qui se tenait dans l'embrasure de la porte, visiblement de mauvaise humeur.
- Ils vont certainement bien. Si on les avait arrêtés, la radio ferait tourner l'information en boucle. Ils sont sûrement à l'abri.
- Ca je le sais, répliqua Angelina de mauvaise humeur en quittant son fauteuil. Mais je me fais quand même du souci pour mes amis, c'est tout.
Elle le dépassa et s'engagea dans le couloir, où elle descendit les escaliers, Colin sur les talons.
- Il ne te mérite pas, lança-t-il brusquement en atteignant le rez-de-chaussée.
- Quoi ?
- Fred. Il ne te mérite pas. Il se comporte comme un fumier avec toi, et tu n'es pas fichue de lui résister.
- Attends, gamin, pour qui tu te prends ? , demanda Angelina en se retournant vivement. Tu y connais quelque chose, en matière de relations ? Tu peux me donner des conseils, c'est vrai ?
Colin parut pris au dépourvu par l'argument, et baissa les yeux. Angelina le regarda un instant, blessée et vexée par sa soudaine déclaration, laissa échapper une petite exclamation méprisante, puis voulut repartir en direction de la cuisine. Mais l'adolescent la retint par le poignet, et Angelina fut surprise par la douceur et la fermeté de son geste. Elle se retourna une nouvelle fois, et Colin la poussa doucement contre le mur. Immobile, il l'observa un instant, puis se pencha quelque peu et posa ses lèvres contre les siennes. Incapable de le repousser, Angelina ferma les yeux à son tour, et laissa l'adolescent s'enhardir.
Colin fit glisser ses bras autour de la taille de la jeune femme, la rapprochant de lui, tandis que ses lèvres commençaient à danser avec les siennes, et Angelina releva les mains pour les passer dans les cheveux bouclés du jeune homme.
Puis son cerveau sembla sortir du brouillard, ses mains quittèrent les cheveux de Colin pour se poser sur ses épaules, et elle le repoussa sans brutalité. Elle baissa les yeux, incapable de le regarder en face, incapable de comprendre ce qui venait de se passer.
Elle entendit le souffle court de Colin près de son visage, puis l'adolescent la lâcha et s'écarta. Angelina lui jeta un coup d'œil, et vit qu'il paraissait aussi sonné qu'elle.
- Désolé, finit-il par dire d'une voix rauque. Je sais pas… Enfin si, je sais…
Il croisa son regard, et Angelina fut surprise de le voir esquisser un sourire timide :
- Tu es probablement la seule jolie fille qui n'a pas fui devant moi… A bouger dans tous les sens, à sautiller partout, et…
Angelina sourit à son tour, puis se rapprocha de lui, passa sa main dans la nuque du jeune homme pour l'attirer à elle, et l'embrassa sur la joue. Elle entendit Colin retenir son souffle à ce contact.
- Colin…
- Oui, un gamin. Tu l'as dit toi-même.
Le jeune homme lui jeta un dernier regard lourd de sens, puis se dégagea et remonta l'escalier sans vraiment se presser. Angelina le regarda partir, souriant légèrement, se souvenant encore de l'effleurement des mains inexpérimentées de Colin, et étrangement, elle était ravie de savoir que plus tard, quand tout serait terminé, il pourrait encore agir comme un adolescent. Il n'avait pas encore perdu toute son innocence et sa naïveté, comme elle l'avait cru au départ.
Angelina abaissa la poignée de la porte d'entrée après avoir levé les sortilèges de protection, dans un état second. Elle avait beau regardé autour d'elle, rien ne lui était familier. D'un pas traînant, elle se dirigea vers la cuisine, et se laissa tomber sur une chaise, les oreilles bourdonnantes.
Quand elle ferma les yeux, les images de la bataille lui revinrent en tête, plus cauchemardesques qu'elle n'aurait pu imaginer. Les larmes lui vinrent tout à coup, glissèrent d'entre ses cils, et finirent par s'écraser sur la table. Les sanglots s'échappèrent de sa poitrine, ses bras finirent par lâcher, et elle s'écroula sur la table.
- Colin ?
Angelina se redressa aussitôt, pointant sa baguette devant elle : la poignée du placard se mit à bouger, et la jeune femme retint sa respiration.
- Colin ! Colin ! Laisse-moi sortir, espèce de fumier ! Sors-moi de là !
Angelina se releva, contourna la table, notant au passage qu'une baguette y était posée, et s'approcha de la porte du placard, qu'on tambourinait de l'intérieur. Elle agita sa baguette, la porte s'ouvrit enfin, et révéla Dennis, en sueur, les joues humides de larmes. Il regarda un instant autour de lui, les yeux hagards, puis releva le regard vers elle.
- Où est Colin ? , demanda-t-il à mi-voix.
Angelina l'observa un instant, incapable de lui répondre, voyant encore en pensée le visage inexpressif de Colin, allongé sur les dalles froides de la Grande Salle, qu'il n'aurait jamais dû rejoindre. Dennis sembla comprendre, et recula dans l'ombre du placard, les lèvres entrouvertes, sous le choc.
- Dennis…
Elle tendit la main vers lui, mais l'adolescent s'écarta vivement, hochant la tête. Il tenta de s'enfuir, mais Angelina le retint par les épaules, le serrant contre elle avec toutes les forces dont elle était capable. Dennis voulut s'écarter, la respiration saccadée, mais au bout de quelques secondes de lutte, ses jambes cédèrent sous son poids, et il s'écroula sur le carrelage, entraînant Angelina avec lui. Elle referma les yeux, embrassant sans y penser les boucles blondes de son plus jeune protégé, honteuse de n'avoir pas pu retenir efficacement le plus âgé.
- Je voulais venir aussi, chuchota Dennis d'une voix brisée. Il m'en a empêché. Il est parti tout seul.
Un bruit soudain la fit sursauter, et Angelina se releva aussitôt, avalant sa salive avec difficulté. D'un air absent, George avançait vers la porte arrière du Terrier, les yeux rivés sur le bout de ses chaussures. Quand enfin il la vit, il l'observa d'un air indifférent, froid, qui transperça le cœur de la jeune femme comme un poignard : elle ne l'avait jamais vu ainsi, depuis presque dix ans qu'elle le connaissait. Elle n'aurait jamais pensé qu'un jour il ne lui sourirait pas en la voyant.
- Salut, dit-elle d'une petite voix.
George se contenta d'un hochement de tête, et se dirigea vers la porte de la cuisine, sans plus un regard.
- J'voudrais te parler, reprit-elle en le retenant par la manche.
George se dégagea aussitôt, et la regarda sans mot dire. Angelina hésita, ne sachant pas vraiment quoi faire.
- Ben vas-y, parle. Tu es là pourquoi ? Me dire qu'il faut que j'avance ? Que je peux pas rester comme ça ? Que c'est pas ce qu'il aurait voulu ? Qu'il faut que je me batte ? Les phrases classiques, quoi…
Angelina ouvrit la bouche pour protester, mais se rendit compte qu'elle aurait dit exactement la même chose.
- Fous-moi la paix, Angie.
George finit par ouvrir la porte, et s'apprêta à rentrer quand la jeune femme retrouva sa voix.
- C'est Angelina.
Son ami s'arrêta sur le pas de la porte, interdit.
- Tu m'as toujours appelée Angelina.
« Angie », c'était le surnom que Fred lui donnait. Et si elle n'en voulait pas à George pour avoir brusquement changé ses habitudes, elle ne pouvait imaginer quelqu'un d'autre l'appeler Angie. Cela avait fait partie de leur petit rituel, de leurs petites traditions. George devait l'appeler Angelina. Ou Miss Johnson, ou « joli brin de fille »… Mais pas Angie.
- Ca t'est insupportable ? , demanda George en redescendant une marche. Faut que t'apprennes à vivre avec. Avance. Tu peux pas rester comme ça. Et puis, il faut bien que je reprenne sa place, vu que c'est ce que tout le monde attend de moi. Fonctionner en duo, tout seul. Tiens, c'est pas mal ça. C'est drôle, tu ne…
- Arrête ! , l'interrompit Angelina. Arrête ça !
George obéit, les mâchoires serrées, les yeux rivés sur elle, qui était incapable de croiser son regard.
- Je préférerais qu'on ne se voie plus, s'il te plaît, dit-il d'une voix plus douce. Je… Je peux pas. Accepter ton aide, te voir tous les jours… Je peux pas.
Angelina n'eut que le courage d'acquiescer, et elle entendit George refermer doucement la porte. Trop émue pour transplaner, elle s'éloigna en pleurant.
- Il te faut encore quelque chose ? , demanda Angelina en consultant la liste des affaires scolaires de Dennis, les bras chargés de paquets en tous genres.
- Mmh. Des nouvelles robes.
- Bon, ben on y va, soupira la jeune femme en se retournant.
Elle laissa Dennis entrer seul chez Madame Guipure, déposant les paquets au passage, et partit chercher des glaces pour eux deux chez le nouveau glacier.
Les choses avaient déjà bien changées, en un an : elle avait légalement obtenu la garde de Dennis, lui évitant ainsi l'orphelinat magique. Angelina soupçonnait Harry d'avoir intercédé en leur faveur auprès du juge des affaires familiales, et lui en était profondément reconnaissante. Quoique, l'obtention d'un emploi de vendeuse dans le magasin de Quidditch avait certainement également joué en sa faveur.
Mais l'adolescent de seize ans allait entrer en cinquième année quelques semaines plus tard, et elle devrait à nouveau lui dire au revoir, ressentant la séparation d'avec son jeune protégé taciturne et silencieux comme un véritable déchirement.
Angelina secoua brièvement la tête pour chasser ces pensées de sa tête, et fut aussitôt percutée de plein fouet par une silhouette plus grande qu'elle : elle faillit tomber, mais l'homme la retint de justesse et la remit d'aplomb.
- Salut, Angelina.
La jeune femme releva les yeux vers George, qui lui souriait d'un air presque timide.
- George… Par Merlin, mais tu…
Elle s'écarta de lui et l'observa de pied en cap. Lui aussi avait changé : s'il était nettement plus soigné qu'un an auparavant, son regard était toujours hanté, mais Angelina put y retrouver une petite étincelle malicieuse qu'elle ne lui avait plus vue depuis longtemps.
- Tu as laissé ton petit grincheux faire les magasins tout seul ?
Angelina ne put s'empêcher de rire, mais adressa tout de même un regard de reproche à George, dont le sourire s'élargit. Le silence retomba bien vite entre eux, et étrangement il était encore supportable.
- Je suis content de te revoir, dit-il soudain. J'ai souvent regretté la façon dont je t'avais parlé, la dernière fois, mais… Fichue fierté…
Angelina sourit, heureuse de retrouver le George de ses souvenirs : franc, honnête, et direct.
- Tu me laisserais l'occasion… de te présenter des excuses un peu plus plates, repassées, efficaces et irrésistibles ? Disons, quand Dennis sera reparti ?
- Avec plaisir, répondit-elle après une petite seconde d'hésitation.
C'était peut-être une mauvaise idée : cela réveillerait peut-être d'anciennes blessures, pas tout à fait refermées. Mais c'était aussi son meilleur ami.
- Lina…
Angelina essuya ses larmes et ouvrit la porte de mauvaise grâce, pour se retrouver face à George, ruisselant, trempé par la pluie diluvienne qui s'abattait dehors : elle avait encore craqué. Elle avait trop bu, elle ne savait pas vraiment… Mais elle n'avait pas pu résister…
George s'avança à l'intérieur de l'appartement, et referma la porte derrière lui : appuyé sur cette dernière, il l'observait sans un mot.
- Je te demande pardon, finit-elle par murmurer. Je t'assure que c'est pas ce que tu crois. J'ai pas… je voulais pas retrouver Fred. Je te voulais, toi. Même si c'est dur à croire, j't'assure…
George l'interrompit en la prenant dans ses bras, et Angelina sentit le froid et la pluie d'automne l'envahir à travers son vieux tee-shirt. Mais elle n'en avait cure : elle passa ses bras autour de la taille de son meilleur ami, et le laissa la bercer.
- J'te crois, dit-il simplement. C'est pas son nom que tu murmurais. C'est moi que tu voulais.
Il desserra un peu son étreinte, et frôla ses lèvres des siennes, y posant un baiser interdit, mais doux, et tentant.
- J'te crois. Et j'voulais pas prendre sa place… Je te le promets…
Angelina acquiesça en silence, et l'embrassa une nouvelle fois. Elle se fichait d'avance de ce qu'on pourrait dire d'eux. Eux connaissaient la vérité : plus rien d'autre n'avait d'importance, à présent.
