Bonjour tout le monde. J'ai réussi mon pari qui était d'écrire la suite avant de partir en vacances. Je dois dire que la seconde moitié du chapitre était assez inspirante, déprimante mais inspirante. Je n'en dis pas plus et vous souhaite une bonne lecture :3.
Les personnages de TRC ne m'appartiennent pas !
Chapitre 25
Tomoyo resta quelques heures, le temps pour elle d'apprécier la chaleur de notre modeste foyer avant de reprendre sa route pour son imposante demeure, située à plusieurs pâtés de maison de là. L'occasion était venue d'apprendre à se connaître l'un et l'autre, apprécier nos caractères et nos goûts respectifs. Durant cette après-midi, nous ne discutions plus de Kurogane exclusivement. L'attention se portait avant tout sur nous ou, du moins, la partie immergée de l'iceberg de notre personnalité.
Je fus informé de la passion de l'adolescente pour la confection de costume en tout genre. Croyant à un passe-temps de petite fille, quelle fut ma surprise de découvrir une photo qu'elle gardait dans son portefeuille. Le cliché montrait une imposante robe dont la blancheur était d'une pureté inégalable, parsemé de corolles de fleurs roses sur les coutures. Asymétrique, elle découvrait la partie frontale des jambes tandis que l'arrière était caché par une longue traîne de satin. Si le côté pile était une fleur, il s'agirait d'une délicate fleur de coton compte tenu de la forme du drapé. En revanche, le côté face représentait davantage un arum.
La combinaison des deux styles me semblait sans doute un peu extravagante, mais je ne pus m'empêcher de m'extasier par un « hyu » du travail pour réaliser cette œuvre. Si Tomoyo n'avait pas mentionné en être la créatrice, j'aurais imaginé l'œuvre d'un professionnel. Aucun défaut ne venait entacher l'ouvrage que je jugeais d'une pureté inconditionnelle. Peu à peu, l'épatement fit place à la fierté lorsque mon attention se porta sur le mannequin et que je découvris avec joie la jeune Sakura dont les joues roses se mariaient parfaitement avec les détails de la robe. De là, la conversation dévia ; envolés les discussions sur les hobbies, nous avions choisi de nous focaliser sur celle qui arborait magnifiquement la robe de la photo ou du moins, sa vie amoureuse.
- Tu es au courant pour Elios ? Demandai-je, après avoir peiné pour retrouver ce nom.
- Eriol. Oui et ça m'inquiète, comme tout le monde d'ailleurs. Qu'elle choisisse de tirer un trait sur le passé est une chose, oublier les Li et se réinventer des souvenirs en est une autre.
- Elle n'a pas qu'oublié les jumeaux, d'ailleurs. Elle ne se souvient même plus de l'existence de son oncle et ne voit même pas le cerisier en fleurs.
- Je l'ai plus ou moins remarqué, mais je pense que c'est une manière pour elle de faire son deuil. Il était sa seule famille – hormis Toya – et a disparu sans laisser de trace. Il faut sûrement lui laisser le temps. Après, pour le cerisier, elle refuse sûrement de le voir parce qu'il lui rappelle trop Clow. Yuuko m'a expliqué un jour que nos sens peuvent être altérés à cause des mots que l'on se répète sans cesse.
- Par exemple : si Sakura s'est mise en tête que le cerisier n'existait pas, elle est parvenue à le croire en fin de compte et finit par ne plus le voir ?
- C'est tout à fait ça.
- Donc, en tant que meilleure amie, qu'est-ce que tu préconises : attendre ?
- Attendre, oui, mais pas de manière passive. Il faut y aller en douceur, ne pas la contredire pour ne pas la brusquer mais je pense qu'il ne faut surtout pas rentrer dans son jeu : ce serait empirer la situation. Elle aurait alors un univers qu'elle et ses amis auraient créé de toutes pièces et je crains qu'il soit presque impossible de l'en sortir.
Je baissai les yeux, penaud, me souvenant de ma méprise lorsque j'avais mentionné Shaolan comme amant de Chii. Mon embarras était d'autant plus intense en sachant que ces consignes venaient d'une jeune fille de trois ans ma cadette. Mais Tomoyo avait effectivement raison : les conséquences seraient d'autant plus néfastes si l'on entraînait dans sa chute.
- Sinon, comment est-il cet Eriol ?
- Gentil, très poli : un vrai gentleman. Il devrait donner des cours aux autres garçons de mon âge !
Elle se mit à rire timidement et cessa de suite, comme si cette once de sarcasme l'empêchait d'exprimer pleinement son hilarité.
- Physiquement, il n'a rien à voir avec Shaolan ou Syaoran : on est même à l'opposé. Quitte à le comparer à quelqu'un, je dirais plutôt qu'il ressemble à Watanuki : brun – enfin, des cheveux noirs avec des reflets bleutés, les yeux gris dissimulé sous ses lunettes, une peau très claire voire laiteuse.
- Tu lui rajoutes quelques décennies et des cheveux longs et on a le portrait-robot de Clow, m'exclamai-je en riant sans pour autant trouver ma remarque comique.
- et bien, maintenant que tu le dis, c'est vrai qu'il ressemble étrangement à une version adolescente de Clow Reed.
Nous nous fixâmes, un ange passa.
Nous restions là à nous chercher du regard, une manière à chacun de ce dire « crois-tu à la réincarnation ? ». Il est aisé d'établir un jugement lorsqu'aucun événement à caractère spirituel ne survient. Seulement, quand un fait de la sorte pointe le bout de son nez, la réponse est loin d'être aussi évidente. De grands yeux noirs me dévisageaient, attendant que je fasse le premier pas et que je tire une conclusion qui nous satisferait l'un comme l'autre.
Sauf que moi-même j'attendais un retour de sa part.
Le silence dura encore et encore le temps d'entendre deux voitures circuler dans la rue, les enfants jouer et se chamailler parce que l'un a triché ou du fait que l'autre soit mauvais perdant (question de point de vue), des adolescentes glousser à l'entente d'une annonce croustillante ou encore un brave travailleur hurlant contre les manières sournoises de son employeuse.
Pour combler le malaise, j'éclatai de rire tout en agitant ma main sous mon nez comme pour me ventiler inutilement. Tomoyo se mit à rire elle aussi avec cette grâce inégalable qui la seyait à merveille tandis qu'elle porta sa main laiteuse à sa bouche.
- Enfin bon, on parle quand même du portrait-robot du parfait petit japonais. Tu vas dans une école maternelle, primaire, dans un collège ou un lycée, tu trouves ce phénotype. Les yeux gris, ça peut être des lentilles ou une déformation génétique.
- Et puis, je ne l'ai vu qu'une fois, répondit-elle. Il m'a semblé qu'il y avait ressemblance, mais il y a de fortes chances que je me trompe.
- Sinon, ce serait vraiment bizarre, surtout si Sakura s'en est rendu compte !
- Tout à fait étrange, mais je doute que ça soit le cas : sinon, je n'ose pas y penser.
- N'y pensons pas alors. Veux-tu un thé, café, chocolat ?
Elle accepta une tasse de thé et nos idées obscures disparurent peu à peu, même si ces dernières persistaient. Cette insistance venait sûrement aussi du fait que nous avions gardé le même sujet de conversation, cette fois autour d'une tasse de thé.
- Et ce fameux Eriol, est-ce qu'il sait pour Shaolan ?
- Je n'ai pas eu l'occasion d'en discuter avec lui : Sakura était tout le temps avec nous. Mais je pense qu'il faudrait lui en parler ; doucement et ne pas l'accabler là-dessus parce que c'est un gentil garçon. En tout cas, il faut l'avertir et à mon avis, personne ne l'a fait jusque-là : Sakura est toujours dans les parages et le seul qui a pu l'avoir en tête à tête plus d'une minute est Toya.
- … Et le connaissant, il a dû le fusiller du regard du style : « touche pas à mon petit monstre de sœur ou je t'arrache les yeux, tête de piaf ! ».
La manière dont s'exprimait Tomoyo signifiait deux choses. D'une : parler à Eriol était urgent et prioritaire voire vital, mais Kurogane et moi-même le savions bien avant son discours. Deuxièmement : cette mission me revenait de droit. Elle n'avait cessé de souligner que tous les malheureux avant moi avaient lamentablement échoué et vantait cette quête comme une épopée.
- Je suppose que nous – Kurogane et moi, serions les instigateurs du plan « bat les pattes, Eriol » ?
- Le nom de mission n'est pas vraiment approprié, mais l'idée est là.
- Pour commencer, il faudrait soit les inviter, soit organiser une sortie à quatre : Sakura, Eriol, Kurogane et moi.
- Ah oui : comme un double rendez-vous !
Je déglutis difficilement et peinai à respirer correctement : l'entente du mot fatidique officialisait malgré moi une relation ambigüe jusqu'à cet instant et m'embarrassait au plus haut point.
« Que se passe-t-il ? Demanda Tomoyo innocemment, je pensais que mon cousin et toi étiez amants. »
Là-encore, je m'étouffais avec ma propre salive et dus m'hydrater pour parvenir à mes fins, soit avaler et respirer avec aise et naturel. Durant ce laps de temps, mon interlocutrice demeurait sans réponse et se vit contrainte de m'observer dans ma lutte.
- S'il te plaît, Tomoyo, n'emploie pas ce genre de mots comme ça, c'est gênant !
- Je suis sincèrement navrée – quoique son rire en témoignait autrement – j'ignorais que c'était tabou de ton côté. Pour Kurogane, ça ne fait aucun doute, mais toi : je t'imaginais plus « libéré ».
- Je cache bien mon jeu, gente dame, dis-je avec un sourire un peu mélancolique malgré moi. Je ne dirais pas que cette relation est taboue, mais on préfère y aller en douceur, prendre notre temps. Et donc, parler de « relation » est un peu brusque.
- Vous faites bien, l'un comme l'autre. Je vais sans doute passer pour une grande romantique, mais la passion n'entraîne pas toujours l'amour mais l'amour déclenche la passion.
Elle sourit allègrement, fière de ses paroles. Quant à moi, une vague de timidité s'abattait sur ma tête et m'empêchait de prononcer plus de deux mots sans bafouiller. Bien entendu, ce qu'elle venait de déclarer m'avait déjà traversé l'esprit à plusieurs reprises, ne serait-ce qu'associer les termes « amour », « passion » et « romantisme » à ma relation avec Kurogane, mais l'entendre de la bouche d'une enfant de quinze ans était embarrassant.
Je me levai en vitesse, tentant tant bien que mal de dissimuler mon visage empourpré et indiquant que je comptais rendre visite au malade. Sans prendre la peine de regarder mon invité, je devinais que cette dernière était d'ores et déjà en train de rire de son œuvre. Je comprenais à cet instant pourquoi Kurogane se montrait parfois hostile vis-à-vis d'elle.
Je gravis les marches d'un pas lourd et peu discret. Bien que Kurogane était potentiellement endormi, je n'avais que faire du bruit que je pouvais provoquer. C'était donc paradoxal que de me voir ouvrir la porte doucement pour découvrir une pièce illuminée, un lit défait, un Kurogane éveillé, méditant et reniflant. Le voir éveillé me donna une envie masochiste consistant à bondir sur le lit les bras tendus vers l'alité en hurlant « Kuro-Rin ».
J'admets que venant de quelqu'un soi-disant gêné par les propos de sa convive, mon comportement était un peu ironique.
Mais le pire demeurait le fait que mon embrassade agressive n'aboutit qu'à un crash malheureux sur le lit et l'immuabilité de l'attitude de Kurogane. En effet, il maintenait ses yeux grenat clos et ne m'accordait aucune attention.
« Tu boudes, Frère-Sourire ? », demandai-je timidement. Cependant, mon interlocuteur ne répondit pas et se contenta de froncer les sourcils.
Effectivement, il boudait.
« Pourquoi tu boudes, Kuro-Pudding ? Pourquoi tu boudes ? Pourquoi tu boudes ? Pourquoi tu boudes ? Pourquoi tu boudes ? Pourquoi tu boudes ? Pourquoi tu boudes ? Etc. »
Je répétais ces paroles insupportables dans l'espoir d'obtenir gain de cause. Étant de nature à perdre son sang-froid face à mes petites provocations, il ne tarderait pas à demander le silence en hurlant de toutes ses forces ou à me poursuivre en me menaçant de m'écorcher vif.
Seulement, au lieu de cela, il se tourna pour se positionner de côté, ce qui me fit perdre l'équilibre et m'évacua du lit avec quelques peines. À cet instant, il me tournait le dos et montrait explicitement son refus de me parler.
Je changeai de tactique ; abandonnant mon engouement et ma frivolité, je contournai le lit pour me retrouver face à un Kurogane bourru au visage fermé.
- Tu peux m'expliquer ce qui se passe ?
- Quand bien même je te le dirais, tu ne me croirais pas, lâcha-t-il avec un regard défiant.
- Oh, Kuro-Câlin ; ne fais pas l'enfant, ne m'en veux pas pour ça ! Je n'y suis pour rien.
- Aux dernières nouvelles, c'est toi qui m'as envoyé dormir comme si j'étais un bambin !
- Oh Kuro-Pon…
- Tais-toi !
C'est alors que je me rendis compte de l'ampleur de ma faute. Il n'était peut-être pas si fiévreux lorsque l'envie lui a pris de me raconter quelques passages de son histoire. Je l'avais donc blessé dans son orgueil lorsque voulant le protéger, je l'avais contraint de s'accorder une sieste comme s'il eut été un petit garçon de maternelle.
- Excuse-moi, Kuro-Toutou. Je m'inquiétais pour toi !
- Rien à foutre !
- Rhô, Kurogane !
Il maugréa quelque chose d'inaudible. Vraisemblablement, le fait de ne pas employer de surnom avait un certain effet.
- D'ordinaire, tu ne me racontes jamais rien sauf quand tu es malade ou à l'agonie sur un lit d'hôpital. D'ailleurs, Tomoyo m'a dit comment tu t'étais réellement fait cette blessure : parce que, en fait, on m'avait raconté que tu t'étais fait ça en bricolant. Bon tu me diras que la raison en elle-même ne change pas trop la donne, mais tout de même, c'est important d'avoir la mainmise sur la vérité. Surtout que dans la version officieuse, c'est un accident, dans la version officielle, c'est une agression. J'espère que la crapule qui t'a fait ça regrette, qu'elle s'en mord les doigts et qu'elle a eu la raclée de sa vie. C'est important qu'il soit puni parce qu'il faut obtenir justice surtout quand on voit le prix que tu as payé : on parle d'un bras tout de même. Sans mauvais jeu de mot : ça t'a coûté un bras ! Bon d'accord, j'avoue que c'est d'un goût assez douteux, mais c'est vraiment le cas de le dire…
- J'accepte tes excuses, Fye, mais juste : tais-toi ! Tais-toi ! Ouvre la bouche encore une fois et je t'assomme.
- Mais c'est vrai… !
- Chut !
- Bon d'accord.
Je ressentis comme un frisson à la simple vue de son regard perçant. Il me semblait qu'une aura malfaisante émanait de lui et se répandait à travers la pièce. C'est ainsi que, par instinct, je frottais mes bras dans l'espoir d'atténuer ma chair de poule.
- Et je pourrai reparler dans combien de temps ? Demandai-je en appuyant mon menton contre le matelas.
- Jamais.
- Mais Kuro-méchant ! Tu m'as dit que j'étais pardonné !
- Sauf que ton silence en est le prix. Sans mauvais jeu de mot, je dirais que ça t'a coûté une langue !
- C'est nul et pas drôle : il n'y a aucune figure de style. Kuro-Clown a fait un bide !
Un témoin exempt de neutralité aurait pu admirer tout le pathétisme de la scène. Kurogane et moi étions face à face, proche l'un de l'autre, lui étendu sur le lit tandis que j'étais agenouillé à son chevet tel un dévot priant pour un malade. Seulement, mes actes et mon attitude étaient davantage semblables au comportement d'un enfant boudeur plutôt que d'un religieux.
- Et puis, à ma décharge, tout à l'heure, tu n'as pas été très crédible non plus dans ton récit.
- Pas crédible ?
- Oui, quand tu m'as raconté ton histoire. Bon le terme « crédible » n'est pas tout à fait exact, mais quand tu avances de source sûre que Fei Wan est une crapule, mais qu'au final, tu ne me donnes aucune preuve, tu peux comprendre que je me pose certaines questions notamment quant au fait que tu ailles bien.
Il détourna la tête et se redressa pour finir sur le dos, le regard rivé vers le plafond. Ses yeux étincelaient et exprimait une immense tristesse qui le tiraillait. Mes paroles l'avaient effectivement blessé et bien qu'il ne voulût pas le montrer explicitement, ces témoins le trahissaient. C'est alors que je compris que mon erreur était plus dévastatrice que je ne l'avais escompté.
- En tout cas, ça m'a ému que tu me parles de toi naturellement et je suis sincère lorsque je dis ça.
- À quoi bon puisque même toi, tu ne me crois pas.
- Tu en as parlé à d'autres personnes ?
À mon tour, je quittais mon premier point d'observation de sorte à dissimuler ma blessure. Au fond, j'étais peiné de savoir ne pas être le seul dans la confidence. Même si ma raison me soufflait de ne pas me vexer, mes sentiments en décidaient autrement. Aussi, je tournais le dos au lit pour m'attabler à mon bureau situé contre le mur opposé. De là, je m'amusais à quelques griffonnages ou dessin de chien et chat.
- À mon oncle, ma tante, Amaterasu…
- … Mais tu ne feras pas croire qu'ils ne t'ont pas cru. Si ta cousine est comme Tomoyo, elle doit te faire une confiance aveugle, répondis-je sans le laisser finir son énumération.
- Le reste, c'est la seconde partie de mon histoire.
Je reposais mon stylo et fit pivoter ma tête pour laisser entrapercevoir un de mes yeux azur sans pour autant regarder mon interlocuteur. Ce dernier attendit quelques secondes, s'assurant alors que je lui accorde tout mon attention, avant de reprendre.
« J'ai passé la nuit dans la forêt, à attendre, à guetter l'homme qui venait de disparaître. À cet âge, on croit à beaucoup de trucs irrationnels comme le fait qu'un méchant passe et repasse dans un périmètre bien défini comme une sorte de tour de garde. Pour échapper à d'éventuelles bêtes sauvages, j'étais grimpé à un arbre à proximité et m'efforçait de ne pas dormir. Autant dire que j'ai échoué. Je n'ai jamais autant cauchemardé que cette nuit-là, je revoyais les flammes, la maison se décomposer sous le bûcher, tout avait disparu…
« Lorsque le soleil se leva, je partis à la recherche de mes parents. Ils avaient forcément fui la maison, je ne voyais pas d'autres explications : à six ans, la mort est un sujet auquel on refuse de penser, surtout lorsqu'il s'agit de ses propres parents. Je hurlais de toutes mes forces, mais n'entendais aucune réponse, seulement mes cris faisant écho.
« Ma quête dura encore et encore, ils ne me répondaient pas, ils étaient introuvables. J'aurais dû me douter qu'ils étaient… J'aurais dû… »
Il marqua une pause le temps que je puisse me retourner complètement pour lui faire face.
« J'étais arrivé au bout d'un chemin. Le véritable danger de la forêt est que les ravins ne sont pas visibles à moins de bien connaître le coin. Je m'étais approché du bord, caché par les buissons, pour jauger la hauteur du précipice. C'est là que, en bas, je vis mon poney, celui qui s'était enfui, allongé sur l'herbe. Je descendis à tâtons en m'agrippant à diverses racines qui longeaient la paroi, mais finit par tomber alors que j'arrivais à deux mètres du sol. Mes genoux, mes coudes et mes mains étaient égratignés, une de mes dents de lait avait fini à terre et un peu de sang s'écoulait de ma bouche. Si ma mère avait été présente, je me serait sans doute rué vers elle en pleurant pour quémander cette douceur qu'elle savait donner. Mais ce n'était pas le cas.
« Malgré mon boucan, l'animal n'avait pas bougé, j'aurais dû déjà me douter que ça n'allait pas pour lui. Il soufflait, fort, très fort : il souffrait, mais je n'aurais pas su dire où. Ses postérieurs étaient gonflés, il saignait au niveau de l'encolure et des flancs et une plaie béante lui tiraillait la croupe. Comme sa santé n'était pas ma priorité, j'avais jugé hâtivement qu'il se portait bien et l'avais contraint de se redresser. Il fit l'effort de prendre appui sur ses antérieurs, mais retomba aussitôt lorsque le reste du corps dût entrer en action. Je pestais et l'accusais de fainéantise : je refusais l'idée que mon ami de toujours puisse m'abandonner.
« J'ai renouvelé l'expérience une fois, puis deux jusqu'à ce qu'il ne daigne même plus bouger aucun de ses membres et me regarde avec tant de pitié que je finis par pleurer, de rage et tristesse. Il était condamné et je le savais. Les jambes des chevaux sont fragiles, ce genre de blessure entraîne boiterie et souffrance à vie : il n'est pas rare que l'euthanasie intervienne à ce moment.
« Mais qu'est-ce que je pouvais faire ? J'avais six ans et je n'avais ni téléphone pour appeler à l'aide, ni seringue pour abréger ses souffrances. Je me suis alors assis à côté de lui en prenant appui contre son encolure et ai écouté sa respiration dans l'espoir que ce contact m'apaise.
« J'ai vu l'arme qui nous sauverait - ou plutôt, qui le sauverait. Il y avait une pierre à quelques mètres de là, assez petite pour que mes petits bras la porte, assez grosse pour accomplir ce qu'il y avait à faire. Je transportai le roc jusqu'à me positionner pile au-dessus de la tête du poney et je l'ai frappé entre les deux oreilles, de toutes mes forces ; une seule fois, sans me soucier si c'était la bonne. L'idée d'avoir commis un meurtre me fit paniquer: je lâchai la pierre maculée de sang et de poils et me mit à suffoquer. Je n'arrivais plus à respirer : j'avais l'impression qu'il fallait que je me lacère la gorge pour que l'air puisse passer. Inspirer était une vraie souffrance. »
De nouveau, Kurogane s'arrêta. Se remémorer un événement aussi traumatisant lui faisait perdre ses mots. Il ne pleurait pas, mais sa voix tremblait.
- Comment s'appelait ton poney ? Demandai-je : une question peu signifiante, mais dans l'optique de lui changer quelque peu les esprits.
- Yûjin…
- Ah oui, « ami ».
- Un bourricot de première classe, mais un ami quand même. Comme j'étais déscolarisé, je n'avais pas de camarade de classe. Alors ça peut sembler étrange, mais mon poney était mon seul copain.
- Et ensuite ?
C'était égoïste que de demander la suite de l'histoire comme s'il s'agissait d'un simple récit avant le coucher, mais il semblait si déterminé à vouloir raconter l'intégralité de ses mémoires que, à mon tour, je voulut abréger ses souffrances.
« Et ensuite, et ensuite… J'en sais rien. Enfin si, je sais pertinemment ce qui s'est passé par la suite, mais pas immédiatement après la mort de Yûjin. J'ai dû perdre connaissance, vu mon état, ça ne m'étonnerait pas ; toujours est-il que ça a été le trou noir pendant un certain temps. J'ai vaguement le souvenir de m'être gavé de baies à un moment, d'avoir marché. J'ai dû passer plusieurs nuits dans la forêt, à chercher mes parents. Au bout d'un certain temps, j'ai fini par rejoindre ce qui me semblait être des maisons. J'étais furieux de voir les gens paisiblement pendant que la mienne n'était plus qu'un tas de cendres.
« Mais où aller ? Franchement, où aller ? J'étais un enfant affamé et exténué, à la recherche de ses parents et sans maison. Je ne connaissais pas ce coin : lorsque ma mère se promenait avec moi, je n'ai jamais prêté attention à ce qui m'entourait parce qu'elle était mon guide et mon pilier : je n'avais pas besoin de reconnaître les environs tant que j'étais à ses côtés. Mais, à cet instant, j'étais seul et sans repère.
« J'ai erré, ce temps de vagabondage me semblait plus long que mes journées dans la forêt ; peut être parce que je ne savais pas ce que faire alors qu'auparavant, j'avais un but précis qui était de trouver mes parents. Là, je ne savais pas où chercher de l'aide. Le ciel s'assombrissait et la pluie commençait à tomber : ma tête tournait, ma gorge brûlait, mon ventre hurlait famine. Et c'est à cet instant que je l'ai vue.
« Elle se tenait à quelques mètres devant moi, ses longs cheveux noirs tombant le long de son dos : elle était vêtue d'une longue robe de jais dont l'extrémité des manches ne laissaient pas entrapercevoir le début de ses gants de dentelle. Elle était aussi effrayante que fascinante : c'est sans doute pour cela que je m'avançais vers elle lorsqu'elle me tendit les bras et acceptai son étreinte sans un mot. Elle me souffla ces mots « je suis désolée, Youhou », mais désolée de quoi ? Et comment connaissait-elle mon prénom ? Lorsque je lui demandai de quoi elle s'excusait, elle me répondit « il faudra que tu apprennes à vivre sans tes parents auprès de toi : ils sont partis, là où est Yûjin » en me serrant plus fort contre sa poitrine. Cruelle façon d'annoncer à un enfant le décès de ses parents, hein ? Sur le coup, je n'y croyais même pas, je hurlai qu'elle mentait, la traitait de sorcière et me débattait pour m'extirper de ses bras. Malgré ça, lorsque je fus dégagé, elle me tendis sa main ganté avec gentillesse et m'invita à la rejoindre.
« Je pleurais trop pour la voir entièrement. Aussi, je ne distinguai pas l'expression qu'elle aborda quand je l'invitai à rejoindre le Diable et partis en courant dans la direction opposée. Ne voyant pas où j'allais à cause de mes larmes, j'ai trébuché à plusieurs reprises, m'écorchant à l'occasion mes genoux, mon menton et mes mains, parties du corps déjà abîmées des jours précédents.
« La dernière chute fut de trop : je restai à terre à marteler le sol de mes poings. Cette femme – Yuuko donc, devait certainement mentir. Je pensais à une kidnappeuse d'enfant qui raconterait toutes sortes d'histoires pour attirer les enfants chez elle. Mais si c'était le cas, où étaient mes parents ? Je sortis le bout de tissu et me jurai de retrouver l'homme que j'avais vu dans la forêt.
« Je me relevai et vis une maison dont le portail était ouvert. La faim était passée mais je voulais au moins dormir à l'abri de la pluie dans l'espoir de ne jamais me réveiller. Je contournai la maison et réussi à m'introduire par une fenêtre. C'est vrai que j'aurais pu simplement sonner, mais je ne voulais pas prendre le risque de me faire refuser l'entrée. Le propriétaire des lieux était installé dans son salon avec un livre. Il ne me vit pas et je parvins à me glisser dans une chambre que je savais inhabitée en raison de la présence de poussière sur les meubles et de l'absence de housse sur les matelas et couette. j'ai dormi ainsi, encore vêtus de mes vêtements crasseux sur le lit immaculé.
« Qui sait combien de temps j'ai dormi, huit heures, dix, douze, vingt-quatre, plus encore ? Toujours est-il que le soleil était haut dans le ciel, la pluie avait cessé, mais ma tête et ma gorge me tiraillaient toujours. Je décidai de partir avant d'être découvert. Seulement, lorsque je m'approchais de l'escalier, j'entendis des pas s'approcher et je me cachai dans la pièce la plus proche. Il s'agissait de la chambre principale, celle ci était pourvue d'une décoration, de housse et d'une hygiène mobilière. Je voyais sur les étagères quelques photos, celles d'un homme au visage carré à la barbe fournie dont l'œil droit était habillé d'un monocle. D'autres montraient la femme qui m'avait abordé plus tôt, mais elles étaient disposées plus en profondeur et je ne parvenais pas à deviner la relation qu'entretenait le tenancier de la maison et la sorcière.
« Sur d'autres étagères, je découvris des chauves-souris empaillées dont le nombre était si important que j'en devinais une collection. Elles étaient toutes différentes, certaines étaient plus foncées que d'autres, plus petites, le nez ou les ailes différaient. Pourtant, je ne parvenais pas à comprendre d'où venait cette fascination pour ces animaux singuliers. j'en soulevai une et l'inspectai jusqu'à la disposer la tête en bas. En voyant le socle, je manquai de lâcher prise : le signe que j'avais trouvé y était collé. J'ai fini par vérifier des dizaines de fois, c'était bel et bien le même. En retentant l'expérience avec d'autres chauves-souris, j'arrivais au même point : elles étaient toutes marquées du sceau que j'avais trouvé dans la forêt. Et puis, il entra, ce monstre abject.
« Il n'avait même pas pris la peine de retirer ce signe de la poche avant de sa robe de chambre et me narguait, comme s'il était intouchable. Mais j'étais fou et déchaîné. S'il était responsable de mon malheur, il finirait dans la tombe, impérativement. Je saisis une chauve-souris et commençait à le frapper avec. Il évitait mes coups, mais pas assez pour être touché au bras, aux côtes et aux épaules. j'aurais dû me douter que son sourire dissimulait quelque chose de malsain.
« Des hommes sont arrivés dans la pièce et m'ont saisi à bras le corps pour me maîtriser. Je me débattais comme un forcené, je devais en finir avec ce type. Mais mes gardes étaient trop forts pour me laisser.
« Leur chef salua ma victime, inspecta ses blessures avant de se tourner vers moi « tu devrais t'estimer heureux que les blessures de M. Fei Wan ne soient pas si graves, autrement, tu aurais eu de sérieux ennuis ! ». Au contraire, j'étais frustré de ne pas avoir infligé une blessure fatale à ce monstre.
« On me raconta que mes parents étaient effectivement morts et on me conduisit dans un orphelinat parmi d'autres enfants dans mon cas. Sauf qu'aucun ne savait ce que cela faisait de haïr quelqu'un de manière viscérale. Tous avaient perdu leurs parents à cause d'un accident ou de la maladie donc avaient appris à canaliser leur colère, même si beaucoup s'enfermaient pour frapper un mur ou pleurer à chaudes larmes. Moi, je ne faisais que regarder mon morceau de tissu jour et nuit en me disant que si j'avais été plus fort, Fei Wan ne s'en serait pas sorti aussi facilement ; et je me jurai de devenir plus puissant, le meilleur combattant jamais connu pour venir à bout de l'assassin de mes parents.
« Mon séjour à l'orphelinat dura jusqu'à ce que mon oncle et ma tante Daidouji rentrent de leur voyage d'affaires. Ayant appris le décès de mes parents, ils avaient tout effectué pour revenir le plus rapidement possible au Japon, mais n'avais pu obtenir de billet que plusieurs jours après les faits. À son arrivée, ma tante me serra dans ses bras à la manière de Yuuko quelques jours auparavant et s'excusa à son tour. Son attitude me rappelant trop celle de la sorcière, je la repoussai aussi fort que possible. Cela jeta un froid dans notre rencontre et impacta notre relation sur le long terme. Pourtant, je lui fis confiance ainsi qu'à son mari pour lui parler de ce qui m'était arrivé : l'incendie, la course-poursuite, le tissu, mon effraction chez Fei Wan, ma nuit dans la pièce abandonnée et les chauves-souris dans la chambre principale.
« Sur le coup, mon oncle et ma tante ont cru à un cauchemar que je venais de faire. Mais Amaterasu, alors âgée de neuf ans, se joignit à moi. Sonomi et son mari durent se rendre à l'évidence et se rendre à la police. Là encore, je dus insister pour qu'ils se rendent immédiatement chez Fei Wan. Un seul fit le déplacement, prétendant que ce genre d'intervention ne se passe pas de cette façon et qu'il acceptait de me suivre sous prétexte que j'étais un enfant dont l'histoire l'avait touché.
« Mais arrivé à destination, ce type nous regardait, souriant comme s'il nous attendait depuis le début. Le policier expliqua la situation et Fei Wan donna son consentement pour fouiller sa maison. Pas besoin de fouiller, je savais où se trouvaient les chauves-souris. Seulement, arrivés dans la chambre, tous symboles sous les socles des animaux empaillés avaient disparu. Aucun n'avait de sceau rouge et noir apposé. Je me ruai vers son placard sous les cris de reproches de mes accompagnateurs et cherchai le symbole sur les vêtements, notamment la robe de chambre qu'il portait quand il m'a surpris chez lui.
« Rien ; aucun habit ne portait ce blason. Je me retournai vers ma tante et l'agent de police. Ils semblaient m'en vouloir de leur avoir fait perdre leur temps. Quant à Fei Wan, il continuait d'afficher ce sourire pervers qu'il intensifia lorsqu'il dit « vous savez, ce cher petit est complètement déboussolé, complètement perdu. Pauvre petit Kurogane ! » il fut le premier à m'appeler comme ça « Il a du confondre rêve et réalité. C'est courant après ce genre de traumatisme. Je vous conseille, Madame Daidouji, de veiller à ce qu'il prenne conscience de ce qui est réel et de ce qui ne l'est pas ». Ma tante approuva.
« Personne ne me croyait, tout le monde pensait à une machination d'enfant désorienté. Même Amaterasu avait fini par mettre en doute mon histoire. Tomoyo était trop petite, elle n'avait que trois ans à peine. Je ne lui en ai jamais parlé, mais je sais qu'elle serait du même avis que ses parents et sa sœur... »
C'était fini, il venait de mettre un terme à son récit et me regardait avec tant d'intensité qu'il n'avait pas besoin de rouvrir la bouche pour que je comprenne qu'il me demandait si je croyais à son histoire. Je n'aurais pu donner une réponse claire et précise parce que toutes ces informations me perturbaient. Bien sûr que j'étais convaincu de ses aventures dans la forêt, de ce qu'il avait vu sur les lieux du crime, de cet homme enfui dans les bois, du morceau de tissu, de ses journées de totale indépendance, du poney assommé, d'une Yuuko annonçant la mort de ses parents et de sa nuit chez Fei Wan. Ce qui altérait ma foi était l'histoire du logo sous les chauves-souris empaillées. Je ne répondis rien et ne lui fis pas part de mes doutes.
En guise de conclusion à ces souvenirs empreints d'émotions fortes, j'enlaçai Kurogane si fortement que je sentis sa respiration s'altérer à mesure que je rapprochai nos torses l'un contre l'autre. Il tremblait de tout son corps au point de me faire frémir à mon tour, mai je n'en avais que faire. Si je pouvais apaiser sa peine à travers cette étreinte, je pouvais tout endurer même de sentir ses dents se refermer sur mon épaule : manière à lui de refouler ses larmes, bien que c'était inutile tant le chagrin avait pris possession de ses émotions.
Nous restions ainsi un bon moment. Ashura était entré entre-temps pour annoncer que Tomoyo était repartie chez elle et m'avertir qu'il s'agissait de la dernière visite avant le reste de la semaine compte tenu de notre punition. Je le laissais dire et lui fis signe de partir. Pendant cet instant, les sanglots de Kurogane s'étaient fait bruyants, chaque expiration était agrémentée d'une plainte étouffée par l'emprise sur mon épaule alors endolorie. Je le retirai doucement de son point d'ancrage et le forçai à me regarder.
« Tu n'es plus seul, Youhou ou Kurogane Suwa : je suis là. Tomoyo est là, Sakura est là, les Mokona sont là et les jumeaux Li aussi même s'ils sont loin à présent. Personne ne te remettra en question, même si ce que tu dis semble insensé. Je veux faire tous les efforts possibles et imaginables pour te croire inconditionnellement. »
Je ne savais pas si ce que je lui avais soufflé était si rassurant que ça. Pour donner une certaine crédibilité à mes propos, je l'embrassai. Mes lèvres se posèrent sur les siennes avec à la fois douceur et vigueur. Le moment n'était pas venu pour entamer quelque chose de plus anatomique ; je me contentais de garder ma bouche scellée à la sienne, happant toutefois de temps en temps sa lèvre inférieure dans l'espoir de garder toute son attention sur mes actions.
Après tout, j'étais sincère : il n'était plus seul et moi non plus.
À suivre...
J'avoue que c'est un peu déprimant cette partie, mais en même temps, j'avais promis de mettre la seconde partie de l'histoire de Kurogane dans ce chapitre. Méfait accompli ! :)
En guise de source d'inspiration, on retrouve "Bambi" quand il cherche désespérément sa maman dans la forêt avec une musique bien sinistre en fond sonore et que son père lui annonce la nouvelle sans pinccettes "ta maman ne pourra plus jamais être auprès de toi": biiiim, headshot ! D'ailleurs Yuuko devait reprendre cette phrase sauf que les termes "ta maman" étaient remplacés par "tes parents". Mais déjà 1) ça faisait trop "inspiré de" limite plagiat 2) ça faisait trop sec comme annonce, même venant de la sorcière des dimensions. Donc voilààà.
Pour la suite, je vais profiter de mes vacances pour avancer sur la suite. L'idéal pour tout le monde (moi y compris) serait qu'elle arrive avant le 30 août, mais je ne promets rien, il y a beaucoup de choses de mon côté à prendre en compte (pas d'ordi pendant une partie des congés, famille qui me reprochera mon côté nerd, boulot à partir du 23, etc.). Mais voyons le verre à moitié plein et espérons que la force soit avec moi.
Bécots et licornes :3 !
