CH24 « Choisir sa prison »
Sirius avait abandonné Ruzard, qui, encore prit de sa parano, s'imaginait qu'il y avait des intrus dans la Salle de bains des préfets. A la place de l'accompagner comme il était censé le faire dans ces cas-là, il…écoutait aux portes. Plus précisément, à la porte de la salle de classe de Severus, dans les cachots. Il faisait cours aux septième année de Serdaigle et de Beauxbâtons.
Sirius avait presque l'impression que Severus était seul dans cette pièce, car pas un bruit ne parvenait jusqu'à lui excepté ce timbre glacial et brûlant. Froid, parce qu'il était adressé à des élèves « par nature incompétents ». Chaud, parce que Sirius connaissait la voix que Severus n'utilisait pas en cours, et que ce timbre se laissait découvrir quelque fois, sur l'usage de certains mots, d'expressions : « ellébore » était par exemple un mot qu'il n'arrivait pas à articuler avec un ton si onctueux par rapport à la sécheresse avec laquelle il articulait les noms d'élèves. La voix de Severus avait ces accents inattendus, une façon de finir ses fins de phrase par une glissade grave des torrents de suavité, qui, même pour se rendre faussement mielleux, n'en rendait pas moins sa voix immensément exquise aux oreilles de Sirius. Et aux oreilles de Fleur aussi ? Pourquoi fallait-il que se rappeler maintenant qu'elle était sûrement en face de Severus en ce moment même ? Sirius riait jaune. Et dire que Severus pensait que c'était vers lui, Sirius, que les attentions de la jeune femme avaient été dirigées, et dire que lui-même l'avait pensé, au début… faux. C'était Severus. Le monde ne tournait qu'autour de Severus… et Sirius avait un tel tournis, d'ailleurs. Il fallait croire qu'il tournait un peu plus vite que les autres.
Autour de lui presque que des ombres. Aujourd'hui, Severus lui avait bien fait comprendre qu'il devait travailler, corriger des copies, ce soir, parce que les piles s'accumulaient sur son bureau. Et avec tout le respect que lui devait Sirius, il ne pouvait pas s'empêcher de soupirer. Un peu trop fortement d'ailleurs pour que la poussière des cachots ne fasse pas une envolée lyrique dans l'air, devant lui. Il y avait un rayon de lumière qui était parvenu à se glisser là et qui éclairait les particules aériennes de l'atmosphère pleine de la putréfaction de l'endroit. Il fallait qu'il soit bien atteint pour qu'il reste ici.
Allait-il accepter qu'on le préfère à une pile de parchemins ? Non, évidemment. Il fallait pourtant qu'il se plie aux règles. Mais Merlin, il y en avait trop, justement, de règles, ici. Il ne pouvait rien tenter sans que quelque chose lui barre la route. Manger avec Severus, il ne le pouvait pas : il y aurait des remarques de Dumbledore, qui, il le sentait, était bien décidé à ne plus le louper depuis qu'il avait appris pour le sort de répartition.
Lui parler en public, c'était risqué : on avait trop, beaucoup trop pris l'habitude d'aimer écouter leurs échanges piquants. Satanée curiosité malsaine qui bouffait toute intimité ! En suite, les rares moments de la journée où ils arrivaient à se croiser, seuls, s'achevaient par un importun se perdant dans les couloirs. En somme, ils ne se voyaient presque jamais, à part le soir, mais souvent Severus épuisé s'endormait dans ses bras, et le matin des idiots frappaient à la porte... pensant bien faire. (parler de son meilleur ami en ces termes le laissait songeur, mais c'était la vérité !). Certes, arriver tous deux en retard aux petits-déjeuners, c'était se faire repérer en l'espace d'une fraction de seconde et voir leur vie privée étalée aux yeux de tous. Mais, bon sang... parfois, il voulait s'en foutre de tous ces détails qui ne devaient même pas en être, de tous ces implicites misérables qui modulaient malgré eux leurs comportements. Certes : pour un prof, rien de plus désagréable que d'avoir devant soi une assemblée d'individus chuchotant des ragots sur soi - au lieu d'écouter le cours, aurait dit Severus. Sa vie n'avait pas et ne devait pas être connue des élèves, pour le bien de tous. Seule la réputation comptait, et après s'en être une bâtie une pareille, Sirius comprenait aisément qu'on veuille la maintenir coûte que coûte : pas parce qu'elle était bonne en soi, mais parce qu'en changer aurait été un pur scandale. Pour ces gens, certainement, il y avait quelque chose d'impensable dans le fait que Severus ait quelqu'un dans sa vie, que ce quelqu'un soit au Chateau, que ce quelqu'un soit Sirius. Mais voilà, c'était le cas, c'était bel et bien le cas et Sirius n'était prêt à échanger sa place avec personne. Personne ! C'est ça, au fond, qu'il aurait voulu dire à tous ces imbéciles.
Parfois, il comprenait pourquoi Severus avait l'insulte si facile pour parler des autres. Mais Sirius savait aussi qu'au lieu de se plaindre, parfois...
xx
La nuit qui s'invitait dans le salon empêchait Severus de distinguer clairement si Ron Weasley avait cette fois écrit une réponse intelligible ou encore une aberration monumentale. Lors du dernier devoir, en essayant de copier sur Hermione, il avait malencontreusement loupé une ligne et inversé deux phrases. Mélangez le tout avec une autre réponse pompée de la copie d'Harry, lui-même copiant sur Parvati, et vous obtiendrez une migraine de quarante huit heures. Car oui : le boulot de Severus était davantage une comparaison minutieuse en vue de trouver le dénominateur commun de toutes les copies qu'une correction à proprement parler. Pourquoi fallait-il qu'ils se donnent tous la peine de tricher avec autant de zèle ? Dès qu'il ne surveillait pas le devoir en personne, il se retrouvait avec un même travail de groupe à corriger une quarantaine de fois. Toujours pareil ! L'originalité n'existait pas chez ces gosses.
Souvent il pensait à ne mettre d'emblée que des inacceptables: par principe. Malheureusement, Dumbledore avait très mal accueilli qu'il le fasse l'an dernier, et il avait du promettre de ne plus recommencer. S'il ne pouvait même pas appliquer entièrement sa propre pédagogie, il ne fallait pas s'étonner que les élèves restent si mauvais...
Il suffit pourtant d'un détail pour qu'il se vautre soudainement dans la rondeur d'une pensée plus tendre : à cause de regard un peu trop longtemps posé sur sa main gauche, celle que Sirius avait réussi à frôler, tout à l'heure, au détour d'un couloir... Juste devant Minerva. Qui lui avait bien fait comprendre d'un regard entendu qu'elle connaissait la nature de leur relation. C'était parfait : ne pouvait-elle pas la lui expliquer, dans cas ? Parce que Severus ne savait pas. Rien n'avait été tiré au clair depuis qu'il avait avoué ses sentiments. Pourtant, ces doigts chauds glissant sur le dos de sa main... Tu aurais pu aller jusqu'au bout, Sirius. Tu aurais pu prendre ma main. Ma main, mon bras, mon cœur, tout, tout est à toi, tu le sais... Tu le sais mais tu fais tout à moitié ; c'est ça qui me trouble, tu te contentes d'être là, trop près, pas assez, à me faire respirer tous ces fantastiques espoirs qui pourraient m'étouffer parce que je les inspire trop vite, beaucoup trop vite. Sirius, Sirius, Sirius, décide toi, décide moi, choisis moi, reste, je t'en supplie reste, ne sois pas seulement ce rêve...
Les doigts de Severus partirent masser son crâne douloureux, laissant sa plume rouler sur son bureau et le tâcher d'encre. Il resta quelques longues minutes la tête pleine de ces pensées, le regard fixe inexorablement rivé sur un mot mal orthographié de la copie de Ron, se donnant ainsi l'impression d'essayer de travailler malgré tout. Pourtant l'évidence était là : ça faisait une heure qu'il corrigeait ce devoir maintenant. Autrement dit, ses pensées obsédantes pompaient toute son attention et son objectif ne serait pas atteint ce soir. Mais il aurait dû rendre ce devoir il y a trois semaines déjà... Ça n'allait pas. Que faisait-il ?
Un léger tambourinement se fit entendre de l'autre côté de la porte. Narcissa, il espérait que c'était elle, il avait besoin de lui parler, de l'entendre dire que tout allait bien...
Il se leva rapidement et alla ouvrir.
- Attends ! le coupa Sirius en voyant son expression. Je ne suis pas là pour te déranger, je te promets, j'ai bien compris que tu avais beaucoup de boulot. Et justement.
- Justement ?
Il aimait la façon dont leurs regards s'accrochaient. Il aimait leurs contre-discussions visuelles, il aimait ce que Sirius dégageait, il aimait le coucher du soleil derrière lui qui mettait ce petit reflet doré à la surface de ce doux gris translucide. Sirius avait une idée derrière la tête, cela se voyait. Mais il n'y avait pas que ça : son sourire espiègle s'était fait sérieux pour l'occasion.
- Je suis venu t'aider. A corriger les copies.
Un rictus moqueur qu'il ne put réprimer attira l'attention de Sirius.
- La dernière fois, quand tu devais me remplacer..." II se racla la gorge. "Est-ce que je dois vraiment te rappeler comment s'est fini ce cours et dans quel état j'ai récupéré ma salle de classe ? à quel point tu es un danger pour la matière ? Et tu voudrais...m'aider ?
- Ça n'a rien à voir! Il suffit que tu me donnes un barème, une correction... Et je suis capable de mettre une note. Tout le monde peut faire ça. Tu sous-entends que je suis stupide ?" Il s'arrêta un instant, observant Severus en plein dilemme. "Après, si tu ne veux pas, je comprends très bien... Mais réfléchis, parce que-
Des pas se firent entendre dans le couloir. Severus attrapa le bras de Sirius et le tira à l'intérieur avant de fermer brutalement la porte.
- Bon..." Il le lâcha et haussa les épaules. "Puisque tu es là de toute façon, c'est d'accord.
- Merci." Grand sourire sincère qui agressa Severus dans son besoin de rester sérieux. "Et tu n'avais pas besoin de me cacher, tu sais. Je viens ici par pur professionnalisme, je ne fais donc rien de mal.
- J'espère bien.
Ce qui n'était pas tout à fait la vérité.
- Laisse moi quand même ajouter une condition, reprit-il. Ne me parle pas, ne me regarde pas, travaille en silence, et ne mets aucune bonnes notes.
- Ça fait quatre. Quatre conditions.
Un sourcil faussement sarcastique se leva. "Et si je décide que la condition c'est qu'il y en ait quatre ?
Sirius souffla un éclat de rire par le nez, eut un mouvement de la tête qui déplaça un bloc d'air contenant son odeur, tout ça jusqu'aux narines de Severus qui, précisément à cause de ça, n'écoutait même pas sa réponse.
- Maintenant, au boulot, lâcha alors plutôt froidement celui-ci. Prouve moi que tu es bien venu ici pour m'aider.
Sirius ne broncha pas. "Je m'installe où ?
- Là." Il pointait le canapé du doigt. Sirius alla s'y asseoir.
Severus partagea sa pile de copies en deux, en tira une du lot pour la mettre sur le tas, chercha une deuxième plume dans un tiroir et apporta le tout à Sirius.
- Ça, fit-il en désignant la première copie, ça fera guise de correction. Compare les réponses et mets des notes en fonction de l'originalité de la réponse. Plus ça s'éloigne de la copie de Granger, plus c'est faux mais plus les réponses sont personnelles, ce qui veut dire qu'il n'y a pas eu de triche. Si jamais il y a des réponses qui sont celles de Granger mais dites complètement autrement, tu peux aller jusqu'à l'Acceptable. D'accord ?
- ... D'accord.
Ce n'était peut-être pas le moment de critiquer les méthodes de Severus. Il avait l'air pour le moins tendu.
- Attends... s'enquit-il quand même alors que Severus lui tournait le dos pour retourner à son bureau. La correction... la copie de Hermione... n'a qu'un Acceptable ?
- C'est moi qui note, donc oui!
- C'est injuste.
Severus tourna la tête vers lui, à la limite de l'agacement.
- Je l'incite à se dépasser.
Et il n'aurait pris la peine de se justifier avec personne d'autre.
- Et si ça ne fait que la décourager ?
- Non. Je n'ai jamais vu Granger se décourager. Elle a les meilleures notes de la classe, elle le sait et si elle ne cherchait que la satisfaction personnelle, ça lui suffirait, crois moi. Si elle aime la matière malgré ses notes, c'est là que pour moi ça devient intéressant, que je comprends qu'on peut faire quelque chose d'elle... tu vois ?
- C'est plutôt orignal, mais oui, je vois. A peu près.
- Bon. Alors au travail.
Severus détourna le regard après ces mots, regard fatigué qu'il rabattit sur le parchemin devant lui.
La mauvaise humeur chez lui n'était souvent qu'une déception sur son propre compte. Au moment où il avait tiré Sirius à l'intérieur de cette pièce, il avait compris : il venait encore de saboter une soirée de travail qu'il faudrait reporter le lendemain. Voir qu'il ne se maîtrisait pas à ce point le désemparait. Voir qu'il changeait d'avis si vite aussi : maintenant, il était quasiment en train de se dire qu' "il fallait vivre cette vie comme si c'était la dernière" – ce genre de stupidités insensées qui sortaient si naturellement d'habitude de la bouche de Narcissa. Les prétextes ne manquaient jamais à Narcissa pour l'autoriser à faire n'importe quoi. D'ailleurs où était-elle quand on avait besoin d'elle ? Elle, elle aurait su quoi lui dire, elle aurait su lui donner une de ses "bonnes raisons" magiques qui aurait justifié qu'il foute tout simplement toutes ces copies à la poubelle et qu'on n'en parle plus, et qu'au lieu de faire subir ce calvaire à Sirius ils s'en aillent tous les deux passer la soirée ailleurs; sortir peut-être! Faire un tour au lieu de se décomposer dans cette chambre close! Merde, il commençait à devenir claustrophobe à force d'être ici!... Mais elle n'était pas là, bien sûr. D'où un énième constat horripilant : il se faisait négliger. Et pas pour n'importe qui, pour Lupin, cet homme qui ne pourrait jamais remonter assez haut dans son estime pour dépasser le stade de "nuisible", même en imaginant qu'il ne soit finalement pas pire que Lucius. Après tout, c'est vrai, tout le monde peut se vanter de valoir mieux que Lucius ! En vérité c'est si facile de l'être qu'à force ça ne veut plus rien dire du tout. Et Narcissa se laissait prendre ? Il avait suffit que Remus soit comme tout le monde, c'est à dire un peu au-dessus de la médiocrité stupéfiante de Lucius, pour qu'elle se laisse berner ? Pour qu'elle quitte le Château avant même de venir le voir, lui, après des semaines d'absence ? Est-ce que l'amitié veut encore dire quelque chose de nos jours ?
- Tu pourrais penser moins fort ? Ça me gêne.
Sirius avait prononcé ces mots avec un tel dédain. Et qu'il soit celui à se plaindre d'être déconcentré... L'hôpital qui se fout de la charité.
- Mais bien sûr. Depuis quand les pensées font du bruit ? rétorqua-t-il immédiatement. C'est toi qui viens de me déranger! Encore!
- Encore? C'est pas très gentil... Je suis ici pour t'aider, je te rappelle. Regarde, j'ai corrigé trois copies déjà. Et toi ?... Zéro, oui, c'est bien ce qui me semblait aussi.
Ah, mon dieu. Fallait-il que Sirius s'amuse autant de son humeur massacrante ? Il ne connaissait personne d'autre qui pouvait trouver ça si divertissant. A part Narcissa peut-être. Mais fallait-il le rappeler ? Elle avait déserté.
- Ne me provoque pas. Ma répartie pourrait bien te tuer et je te trouve bien jeune encore pour trépasser ce soir.
Un gloussement rauque s'envola et vint lui arracher un pan de son aigreur.
- Bon. Je m'y remets, lâcha-t-il pour contrer ce sourire traître qui faisait remonter ses joues.
- Si tu veux.
Severus avait tourné la tête à ce moment mais devant ses yeux se dessinait, rien qu'à l'intonation de cette voix, le soulèvement d'épaules nonchalant de Sirius. Comment ça, "si tu veux"? Est-ce qu'il essayait de lui faire comprendre de manière détournée qu'ils pourraient faire tout autre chose que s'emmerder si il en décidait ainsi ?
Quelques minutes de souffrance passèrent durant lesquelles il se débattit pour arriver à lire une phrase entière de la copie de Ron. C'était quand même étonnant que toutes ses facultés connaissent un tel échec à chaque fois qu'il devait corriger cet élève en particulier. Car oui, ce n'était pas la première fois, non, loin de là ! Ron lui donnait un véritable tournis intellectuel ! Écrire avec tant de mots quelque chose de si vidé de sens était pour sûr une agression...
- Dieu que je n'aime pas les roux ! pesta-t-il à mi voix.
- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
-... RIEN.
- Severus, regarde moi.
Il s'exécuta très stupidement. C'était presque un réflexe que d'obéir lorsque Sirius prenait ce ton.
- ... Tout va bien ?
Severus passa une main lasse sur son visage. "Dis moi juste. Est-ce qu'on peut faire confiance à Lupin ? s'écria-t-il subitement.
Un sourire. "Je me demandais justement où il était passé. Je crois que j'ai ma réponse...
- Narcissa n'est même pas venue me voir, soupira Severus. Depuis le procès. Je voudrais juste savoir si...
- Ne t'inquiète pas, elle a l'air d'aller bien. Et puis… pas de nouvelle, bonne nouvelle ? avança doucement Sirius.
- ... C'est aussi ce que j'essayais de me dire quand tu étais en prison mais ça n'a jamais bien marché, murmura-t-il en contemplant le visage de Sirius qui se décomposait lentement à cause de la référence. "Désolé" ajouta-t-il calmement.
Severus avait toujours ce sang-froid insoupçonné en situation de crise, ce qui, il fallait le dire, lui avait sauvé la vie plus d'une fois lorsqu'il était au service de Voldemort. Sirius baissait les yeux pour couper court à la discussion, faisant mine de se replonger intégralement dans sa correction. C'était presque des glaçons qui coulaient à présent dans les veines bleues du serpentard. Il fallait qu'il le fasse.
- Tu te rends compte qu'à l'époque je pensais que tu étais un criminel ? continua-t-il.
En face, une bouche qui se tord.
- Ouais, répondit amèrement Sirius, qui n'arriva pas à retenir la suite : « Si tu demandes si j'ai conscience que vous m'avez tous laissé pourrir là-bas, alors oui, je m'en rends très bien compte.
- Comment c'était, Sirius ?
Severus enfonçait toutes les portes. Et il fallait être Sirius pour ressentir la rudesse de cette question. Ca paraissait anodin et justement : entendre demander le pire sur ce ton-là secoua Sirius de haut en bas.
- Attends… juste, de quoi tu te mêles ?" Et la colère l'emporta. Sirius la sentait mugir dans sa poitrine. Toute cette souffrance, il était indécent que quelqu'un la sache, et plus encore, les gens qui auraient pu le sortir de là mais qui s'étaient contenté de constater, le sachent ! Severus faisait partie de ceux-là. Severus faisait partie de ces hypocrites.
Au même moment Severus tentait de retenir une phrase sur le bout des lèvres. Cela ne fonctionna pas.
- II faut que tu me dises enfin ces choses Sirius. Je crois que c'est la seule raison qui t'empêche de-
- Oui, le coupa-t-il sèchement. Oui. Tu as raison. Si je n'arrive pas à te dire que je veux m'engager, c'est bien à cause de ça. » Et tout redescendit. Avant qu'un vertige traître ne le reprenne. « Tu veux que je te dise ? Vraiment ? » Ricanement froid. « Là-bas, c'était moi contre le reste du monde, c'était moi contre vous, moi contre toi surtout. Je te détestais. Tu as tout laissé faire et je me suis retrouvé seul dans l'horreur, à essayer de résoudre l'énigme de notre rupture ! D'ailleurs c'est peut-être stupide mais je pensais bien, au début, que tu aurais quelques notions de justice suffisantes pour tenter de faire éclater la vérité malgré ça. Oui, je croyais en toi… et j'ai eu tellement tord ! Je ne peux pas croire que vous me pensiez tous fou ! Je ne peux pas le croire et malheureusement, le temps ne fera pas disparaître ce petit détail ! parce que j'aurais beau tout faire pour l'oublier, je ne serai plus jamais jeune à nouveau ! Ces choses-là ne se rattrapent pas !... Tous les beaux moments qu'on peut me promettre maintenant, ils ne rachèteront jamais ce temps que vous m'avez tous volé, et toi encore plus que les autres, parce que tu me connaissais, tu savais, tu savais qui j'étais, ces années de pur… Oh non, ce n'est pas la violence que je regrette! C'est d'en être sorti! comme ça, si vite! C'est de me regarder dans la glace, c'est de voir à quel point mon reflet hurle que je suis différent! C'est de rester attacher aux gens qui m'ont saccagé! Mais après tout, tu m'as bien pris des souvenirs, non ? Tu ne peux pas répondre à tes questions tout seul !
Il cria ces derniers mots, le visage enflammé par cette colère un peu folle. Celle qui avait macéré dans l'humidité d'une cellule froide et répugnante, baignant dans la tentation d'un suicide. Le tenant éveillé la nuit. Pendant douze années.
- Sirius, attends, si je t'ai pris tes souvenirs, c'est justement parce qu'il fallait que je sache si tu étais innocent ou non. Est-ce que tu penses réellement toutes ces choses ? Essaye de comprendre…, tenta de le raisonner Severus à mi voix.
- Comprendre ? Tu te rends compte de tout ce que tu me demandes ? Comment je pourrais comprendre qu'on me pense capable de tuer mes deux meilleurs amis ! Comprendre ce serait trouver ça possible ! » Les yeux humides, il respirait bruyamment. « Tu sais Severus, parfois j'ai l'impression que je t'aime mais malgré moi, par défaut, parce que je ne sais pas quoi faire d'autre quand tu es là, et que si j'avais un peu plus de cran je ne retomberais pas stupidement amoureux de quelqu'un qui m'a fait tant souffrir, qui n'a même pas levé le petit doigt pour me sortir de l'enfer. Je te trouve bien ingrat de revenir encore après tout ça pour me dire que tu m'aimais. Je me trouve bien con pour y être si sensible. Alors que tu étais sûrement aussi satisfait que les autres de savoir que je vivais ce cauchemar ! Quel amour, Merlin ! Tu sais quoi ? Je crois bien que je n'en veux pas de ton putain d'am- !" Il s'arrêta brusquement, les yeux grands ouverts. "Severus. Attends.
Une erreur temporelle s'était glissée là. Il avait oublié qu'il s'adressait à ce Severus, ce Severus qui n'était quand même pas exactement celui qu'il avait fini par haïr de toutes ses forces à Azkaban. Malheureusement les deux se ressemblaient tant. Face à cette confusion, cette ancienne rage dont les échos se faisaient toujours entendre dans l'air n'avait jamais semblé avoir une telle consistance. Et Severus le regardait en silence. Il n'était pas intervenu.
Sirius se leva à ce moment parce qu'il vit un peu plus nettement ces yeux d'ébène troublés, troublants.
- …Tu avais tout prévu. Tu voulais que je m'énerve, lâcha-t-il avec effarement. Tu ne serais pas si calme sinon !
Sans doute Severus avait cru nécessaire de demander à Sirius d'exploser le dernier mur entre eux.
- Oh, parce que tu voudrais que je m'énerve aussi ? » Cette voix… cette voix n'était pas normale. « Tes désirs sont des ordres ! Je vais donc te demander de bien vouloir sortir d'ici. Immédiatement.
Etrange combat de regards. C'était à crever que de réitérer cette ancienne animosité.
Sirius répondit à son rictus méprisant. Une nuée de souvenirs tentaient de l'étouffer. Il comprenait qu'il s'était menti à lui-même : il n'avait rien oublié. Tout ça c'était trop, bien trop. Et c'était peut-être insurmontable.
- Donc tu me demandes la vérité et après tu te plains d'en être blessé ? Réfléchis !
- Je t'ai demandé de partir, cracha Severus.
- Avec plaisir. » Sirius fit quelques pas en arrière car Severus s'était levé lui aussi, exultant visiblement de colère.
Le serpentard lui attrapa le bras au moment où il se retournait. « Aimer par défaut… répéta-t-il en un murmure gelé. C'est tellement stupide ce que tu viens de me dire. Vas-y, vas donc rencontrer d'autres hommes, tu réaliseras peut-être que tu ne m'aimes pas du tout. » Il le traîna devant la porte qu'il ouvrit. « Tu es un imbécile si tu crois que je suis responsable de ce qui t'es arrivé. Et je pense que notre relation est carrément irrécupérable si tu vas jusqu'à t'imaginer que c'est ce que j'ai voulu. Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ? J'aurais essayé. J'ai tout essayé Sirius.
La porte claqua.
