Chapitre 25 : Le Complot

Le poing serré sur la crosse de son pistolet, Jonathan lança un regard en coin vers Zsasz, qui lui paraissait tout aussi stoïquement calme que d'habitude, buste légèrement penché en arrière et pouces coincés à la base de ses bretelles. Il n'avait absolument aucune confiance en cet homme. Et pas juste parce qu'il avait tripoté Kornelia, ça n'avait pas grand-chose à voir avec ça. Enfin si, peut-être un peu, mais pas par jalousie. Il voulait les tester, mais pourquoi avait-il eut besoin de le faire ? Normalement l'assassin aurait dû se contenter de confirmer le contrat et ils en seraient restés là. Après, peut-être qu'il avait voulu s'établir dans une position dominante dès le départ mais cela lui semblait bien cavalier comme attitude, surtout pour un professionnel qui cachait aussi bien ses émotions. Si émotion il y avait. Plus il lui passait de temps avec lui et plus il confirmait les rumeurs qui couraient sur sa prétendue psychopathie: deux assistantes très jolies et peu vêtues qui indiquaient certainement une sexualité débridée, visiblement aucun ressenti envers celles-ci ou qui que ce soit d'autre et pour ce qui était des pulsions sadiques il n'y avait qu'à jeter un coup d'œil à la collection d'armes et d'explosifs soigneusement rangées à l'intérieur du coffre de sa berline.

Et peut-être était-ce juste son instinct de survie qui parlait, mais il refusait de faire confiance à un psychopathe.

Quoi que, soyons honnêtes, entre les expériences illégales, les liens avec la mafia et la petite amie cinglée, son instinct de survie avait dû jeter l'éponge et prendre des vacances aux Maldives des années plus tôt. A cette pensée, il esquissa un rictus sardonique et retira la sécurité de son pistolet. La raison pour laquelle ils étaient postés devant la maison silencieuse, c'était qu'ils attendaient patiemment que le deuxième assassin se prenne dans un des pièges installés par Zsasz.

Ils avaient été détectés il y a déjà plus d'une heure et pourtant il n'y en avait qu'un seul qui s'était coincé dans la cave alors que l'autre devait encore fouiller chaque pièce à la recherche des fleurs. Crane n'avait rien dit à l'homme de main là-dessus, mais cela dit il n'avait pas demandé non plus donc ce n'était pas comme s'il avait dû faire un effort pour le lui cacher. Un mouvement à sa droite lui indiqua qu'il regardait une nouvelle fois sa montre à gousset. S'il était vraiment en train de chercher, il n'imaginait même pas l'état dans lequel allait être la maison. Il soupira avec agacement, et ce fut au tour de Zsasz de lui jeter un coup d'œil. A ce rythme-là ils n'allaient pas finir avant la nuit.

"Je pense" énonça lentement Zsasz "qu'il a dû rencontrer le Dr Burba."

Il se retourna si vite que ce fut un miracle qu'il n'attrape pas un torticolis.

"Plaît-il ?"

"Le Dr Burba est rentrée avant que vous n'arriviez et il est possible que l'un ait intercepté l'autre."

Une chape de plomb s'abattit sur ses épaules. Il regarda le visage impassible de son associé alors qu'il lui annonçait d'une voix dénuée d'émotion que sa petite amie était encore une fois seule avec un assassin et qu'il l'avait laissé poireauté là pendant une demi-heure. Sans demander son reste il s'avança à grands pas vers la porte d'entrée. L'autre n'attendit pas son signe pour le suivre.

"Et il ne vous ait pas venu à l'esprit de me faire part de ce détail ?" Siffla-t-il entre ses dents.

"Je n'ai pas été payé pour la protéger."

"Oh n'essayez même pas" rétorqua-t-il en haussant le ton "Vous avez été payé pour vous occuper des nuisibles et faire en sorte qu'ils ne soient plus une menace pour qui que ce soit y compris le Dr Burba." Il sortit ses clés et ouvrit précipitamment. "Si vous n'êtes pas capable de comprendre un ordre de mission aussi simple, je me passerais de vos services. Est-ce clair ?"

Pour toute réponse, il s'aventura à l'intérieur à sa suite et leva son pistolet dans la direction opposée en regardant autour de lui.

"Vous devriez parler moins fort."

"Pour quoi faire ?" Rétorqua-t-il d'un ton cinglant. "Ça fait une demi-heure qu'il est seul avec Kornelia s'il voulait-"

"Quarante-huit minutes."

Réprimant un soupir de frustration, Jonathan passa à toute vitesse d'une pièce à l'autre, la peur au ventre à l'idée de pouvoir la retrouver dans une mare de sang, ou prostrée à même le sol, pleurant toutes les larmes de son corps, couverte de bleus comme la dernière fois. Essayer de faire comprendre ça à l'autre n'était qu'une insipide perte de temps. Aucune trace de lutte dans l'entrée, peut-être l'avaient-ils prise par surprise ? A deux contre un et en sachant à quoi ils avaient à faire c'était fort possible. Oh mais pourquoi était-elle rentrée aussi tôt ? Il lui avait bien dit de rester le plus longtemps possible dehors ! Mais non, ils étaient tellement doués qu'il fallait qu'elle revienne pile au moment où ces gorilles avaient décidé de leur rendre visite. La cuisine était vide et ouvrir les placards à la volée ne lui donna pas plus d'indices. Aucun couteau ne manquait à l'appel. Les deux chambres du rez-de-chaussée n'étaient habitées que par des moutons de poussières et son ressentiment envers son collègue s'intensifia. Si jamais il devait se retrouver à marchander avec eux parce qu'il n'était pas fichu de faire son travail correctement…

De son côté Zsasz enquêtait de façon bien plus méticuleuse, aucunement gêné et c'est lui qui finit par venir le chercher. Il feula entre ses dents pour attirer son attention et l'entraîna à l'étage, plus précisément à la salle de bain. Jonathan remarqua immédiatement ce qui clochait. Le sol était couvert d'eau encore savonneuse mal épongée par quelques serviettes jetées ici et là. Des vêtements encore imbibés d'eau avaient été planqués sous du linge sale dans la panière. S'il en croyait les preuves, quelqu'un avait arrêté la machine en cours de programme et l'avait vidée de son contenu, probablement pour y cacher quelque chose, parce qu'autrement il ne voyait pas trop l'intérêt. Il se baissa jusqu'à ce que son visage soit au niveau de la porte tandis que Zsasz quittait la pièce, sûrement pour partir à la recherche de l'intrus maintenant qu'ils avaient trouvé le Dr Burba. Ça devait être elle là-dedans. A moins d'être coupé en rondelles l'homme de main n'aurait jamais pu rentrer. Maintenant, il espérait juste qu'elle soit encore en un seul morceau.

"Kornelia, c'est moi."

"Je sais." dit-elle platement.

Il souffla un peu en l'entendant. Au son de sa voix elle n'était ni effrayée, ni traumatisée de quelque façon que ce soit. Juste… Embarrassée ?

"Tu peux sortir, Zsasz et moi avons la situation sous contrôle."

"Non, je peux pas sortir."

"Pardon ?"

Il y eut un court silence, rapidement couvert par les hurlements de rire de l'épouvantail quand ils comprirent la situation.

"Je suis coincée."

Cette fois-ci son agacement était clairement audible. Ah, l'épouvantail avait dû rire à travers lui. Tant pis, le soulagement était trop fort et c'était trop beau : Elle avait voulu se cacher à l'intérieur de la machine à laver avant de se jeter sur sa proie, mettant à profit sa petite taille et sa minceur, mais ce faisant elle s'était retrouvée coincée dans le tambour sans aucun moyen de l'appeler pour qu'il la libère puisqu'il y avait un tueur dehors qui pourrait l'entendre.

"Arrêtes de rire, c'est pas drôle ! Ouvre, j'ai des crampes."

Par pure envie de l'embêter il eut très envie de se relever et de continuer la fouille, après tout elle était en sécurité ici, c'est solide ces engins, mais il se retînt et lui ouvrit, laissant donc le Docteur Kornelia Burba, trempée, couverte de savon, les boucles ramollies et le mascara coulant sur ses joues, sortir maladroitement de sa cachette. Il ne fit pas de commentaire, mais approuva la remarque de l'épouvantail : elle ressemblait à un cocker mouillé.

"T'es pas drôle."

"Je n'ai rien dit."

"Alors dis à l'épouvantail qu'il est pas drôle."

Ce rappel que son alter-ego pouvait maintenant agir à travers lui comme il le voulait le rendit beaucoup plus sobre. Et évidemment, il était là dans le coin assis sur la machine, ricanant dans la périphérie de son champ de vision. Kornelia s'étira de tout son long, couinant un peu à cause des craquements de son dos. Il s'abstiendrait de lui dire qu'il était là depuis une demi-heure. Tout était de la faute de Zsasz mais dans le doute il préférait garder ça pour lui. Il passa une main autour de sa taille et la guida hors de la salle de bain sans se préoccuper de leur discrétion. Avec tout le bruit qu'ils avaient fait, si le tueur ne leur était toujours pas tombé dessus, c'était qu'il devait être parti. Pourtant Kornelia gardait une certaine intensité sous-jacente qu'il trouvait inquiétante, surtout venant d'elle.

"Qu'est-ce qui est arrivé ?" demanda-t-il doucement en frottant son dos. Elle se lova contre lui en haussant les épaules.

"Oh, pas grand-chose. Je suis rentrée pour venir prendre quelque chose et il y avait deux tueurs, j'ai fini par en pousser un par la fenêtre et ensuite je me suis cachée dans la machine et je suis restée bloquée et t'es venu me chercher." Elle se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur le coin des lèvres. "Merci au fait."

Sa voix avait repris son timbre cristallin habituel mais ses épaules restaient tendues et ses yeux froids. Elle devenait une bonne actrice à force, mais pas assez pour lui échapper. Mais au moins, le mystère de l'assassin invisible était résolu. Sans lui dire qu'ils étaient désormais en sécurité pour l'empêcher de fuir, il la prit par la main et ils partirent à la recherche de Zsasz.

"Comment est-ce que tu as fait pour le jeter par la fenêtre ?" Maintenant qu'il y pensait, ni lui ni son collègue n'avaient entendu de coups de feu. "Taser ?"

"Non, il est caché sur le plafonnier en bas, je pouvais pas aller le chercher. Je suis juste arrivée dans son dos, je lui ai mis du parfum dans les yeux et je l'ai poussé. La fenêtre était ouverte." Clarifia-t-elle sans le regarder.

C'est vrai qu'il la voyait mal briser des vitres à mains nues. Faire basculer un homme aveuglé c'était déjà plus faisable pour ses tout petits muscles. Par contre, son attitude était troublante. Normalement elle saisissait la moindre occasion de se coller à lui mais là elle jetait de petits coups d'œil ailleurs, sa prise sur son bras était lâche, comme si elle cherchait une opportunité de s'enfuir. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien cacher ? Et est-ce qu'ils pourraient un jour avoir une relation relativement saine et normale où il n'y aurait pas besoin de ces âneries de films d'espionnage ?

"Le tueur est passé par la fenêtre. J'ai appelé le nettoyage."

Il la quitta des yeux en voyant arriver Zsasz en bas des escaliers, très peu émotionnel après avoir sûrement découvert un cadavre brisé dans le jardin. Il regarda Kornelia pendant quelques secondes mais elle ne dit rien. Le sourire de la polonaise devint un peu crispé à force et il se tourna vers Crane.

"Le nettoyage va arriver."

Jonathan le toisa en posant une main sur l'épaule de Kornelia. Alors comme ça il aimait les batailles de coqs ? Si c'était une tentative de le virer de son propre territoire, Zsasz pouvait aller se faire voir. Il fallait que sa compagne reste à la maison, pas par besoin de calme pour une fois, mais pour qu'il puisse lui tirer les vers du nez. Elle était toujours tellement plus docile après qu'il la force à manger, vaincue et épuisée. Il finirait de la fatiguer au lit, lui injecterait un calmant si besoin et lui susurrerait des mots doux jusqu'à ce qu'elle craque. C'était une terrible menteuse dès qu'elle commençait à se trouver des excuses, sans compter qu'il lui fallait beaucoup de contrôle pour lui refuser quoi que ce soit maintenant qu'il s'était infiltré dans chaque recoin sombre de sa cervelle folle.

"Je vais à la cave." Insista Zsasz.

Jonathan ne fit pas la grimace, mais c'était tout comme. S'il allait à la cave, ce serait pour faire parler leur captif, piégé là-bas depuis tout à l'heure. Bizarrement, il ne trouvait pas les hurlements étouffés qui en résulteraient très romantiques. Ce serait dur de lui changer les idées dans ces conditions et le Bon Docteur était persuadé qu'il avait dû voir qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez sa petite amie. Donc il faudrait obligatoirement qu'ils sortent. Il la garda contre lui et dépassa l'homme en noir, ignorant le ricanement qui provenait de l'autre ombre dans sa vision, espérant juste qu'il ne sortait pas de sa propre bouche cette fois. C'était déjà assez embarrassant qu'il soit sorti de sa tête. Kornelia eut l'air un peu perdu quand il lui tendit son cardigan en dentelle mais elle l'enfila sans rien dire et trotta à sa suite en dehors de la maison.

"Où est-ce qu'on va ?" Demanda-t-elle une fois qu'ils eurent mis une dizaine de mètres entre eux et la maison.

Il hésita un instant. Il n'en avait pas la moindre idée.

"Prendre un café." Répondit-il au tac-au-tac.

"Pourquoi faire ?"

"Parce que tu ne sais pas faire le café."

Elle lui donna un petit coup de hanche en lui prenant la main.

"Pourquoi maintenant ?"

"Tu poses trop de questions succube."

"J'en poserais pas autant si tu y répondais."

Si ses souvenirs étaient corrects, et ils l'étaient souvent, il y avait une espèce de bar à l'angle de la rue où ils pourraient se poser une heure ou deux. Ça ferait l'affaire.

"Parce qu'on doit passer le moins de temps possible à la maison et que j'aimerais boire une tasse de café sans avoir à craindre une intoxication alimentaire." Improvisa-t-il.

"Mon café n'est pas si mauvais."

"Oh non, il est pire."

"T'es pas drôle."

Il haussa les épaules et ils marchèrent en silence pendant quelques instants, regardant les voitures des autres résidents du quartier passer à côté d'eux. La soirée étrangement calme. Il aurait presque pu croire que c'était juste une sortie inopinée à la fin d'une longue journée de travail si cela n'avait été pour les actions suspectes de Kornelia et l'ombre de l'épouvantail qu'il croyait apercevoir sur le pavé devant lui, projetée là par le coucher de soleil. Il fallait que tout cela se finisse au plus vite. Jonathan n'était pas un aventurier, il ne s'était jamais identifié aux héros sans peurs tels qu'Allan Quatermain ou James Bond, trop scientifique et pas assez fantasque. Bien peu pour lui. Tout ce qu'il souhaitait c'était que ce bazar soit réglé le plus vite possible pour qu'il puisse prendre rendez-vous avec Pigeon pour lui présenter ses recherches ou tout simplement passer une soirée tranquille. Il était plus proche de Q, celui qui mettait au point les gadgets de 007 et ne restait jamais loin de son laboratoire. Son bras vînt se poser en travers des épaules de la brune pour la guider vers la terrasse quand il aperçut le petit établissement, avec sa cour intérieure, ses grands pots de bégonias un peu fanés sur les bords, ses murs vert bouteille et sa vielle carte affichée à l'entrée qui n'avait pas changé depuis au moins cinq ans. Il n'y avait personne d'autre que deux petites vieilles se disputant à mi-voix à propos de la réponse à leur grille de mots croisés, dictionnaire électronique en main. Ils prirent place à une table de jardin métallique un peu plus loin et passèrent commande auprès d'un serveur fatigué.

"Une fois que tout cela sera fini," dit Jonathan une fois que celui-ci fut parti "je pense qu'on devra commencer à regarder des appartements ensemble."

Oubliant complètement leur sujet de conversation initial, elle se rapprocha de lui avec un grand sourire, perdant son regard froid en moins d'une seconde. L'idée semblait la ravir au plus haut point. C'était presque trop facile.

"Pas quelque chose de trop grand, le prix de l'immobilier est ridicule dans cette ville, mais à deux salaires on devrait pouvoir trouver quelque chose d'un peu plus correct que des chambres étudiantes délabrées infectées de nuisibles."

"C'est toi qui a ramené les nuisibles." Pointa-t-elle en caressant son bras.

"Oui, mais le propriétaire n'a rien fait contre. Et puis de toute façon il faudra bien qu'on bouge parce que je refuse de partager à nouveau la maison avec la faune étudiante."

"Moi aussi je vais être étudiante ce semestre, elle contra. Mon dossier a été accepté et tout."

"Il y a une très vaste différence entre une titulaire d'un doctorat de médecine en cours de spécialisation et une petite dinde de littérature qui sort tout juste du lycée et passe ses nuits à boire."

"Tu es méchant."

"Réaliste." Corrigea-t-il.

Ils firent une pause le temps que leurs cafés arrivent. Bien sûr, Kornelia lui passa le biscuit, le carré de chocolat et les deux sucres qui accompagnaient sa tasse, mais il ne protesta pas. Les spéculos étaient bon et du moment qu'elle voulait bien avaler quelque chose en dehors d'un repas il était déjà content. Distraitement, il se demanda comment Zsasz pouvait-il bien utiliser les instruments de torture bizarres qu'il avait vu dans sa voiture, surtout celui qui ressemblait à s'y méprendre à une ventouse pour déboucher les toilettes. C'était bien dommage que de telles considérations ruinent que qui pourrait autrement être un moment très agréable. Il se retourna vers la brune qui orientait sa tasse dans tous les sens pour faire briller les paillettes de café.

"Tu n'as jamais été en chambre étudiante ?"

"Quoi ? Oh ça. Non. J'en avais visité une, un vieux bâtiment avec six lits par appartement -juste pour l'ambiance tu sais ?- et je n'avais vraiment pas aimé. Et puis, il y faisait trop chaud. A ma naissance mon père m'avait mis un fond étudiant de côté avec… deux cent mille, deux cent cinquante mille dollars dessus je dirais ?" Crane manqua de s'étouffer avec son café. "Alors je me suis pris un appartement vers l'université de technologie, entre l'université de médecine et l'hôpital. C'était un peu bruyant mais j'avais vue sur le parc et… Jonathan ça va ?"

Peu habitué à tant d'opulence, il l'avait regardée comme un alien pendant quelques secondes. Il savait qu'elle venait d'une famille aisée, mais pas au point que son paternel puisse se permettre de lui mettre une fortune de côté à sa naissance comme si ça allait de soi ! Il se reprit assez vite.

"Ce n'est rien c'est juste… Je ne savais pas que tu étais riche."

Il la regarda avec stupéfaction pousser une exclamation quelque peu hargneuse qui ressemblait à un croassement.

"Oh loin de là." Son expression était profondément amère pour la toute première fois depuis leur rencontre." Mon père était multimillionnaire, il avait fondé un très bon cabinet de chirurgie esthétique, le meilleur de Pologne. Le plus cher aussi. Sauf qu'il a eu un accident de ski, il a refusé de se soigner correctement pour je ne sais quelle raison et il est mort quand j'étais petite." Il prit sa main par automatisme en la voyant trembler. "D'après son testament tout aurait dû me revenir à ma majorité et un peu d'argent serait allé à ma mère tous les mois mais elle a fait quelque chose, elle est allée devant les juges pour le contester je crois, ça a marché et elle a eu le contrôle de toute sa fortune. Après ça elle m'a immédiatement déshéritée et j'ai passé le reste de mon temps entre la pension, les aux pairs et l'hôpital psychiatrique. Le fond étudiant est la seule chose qu'elle n'a pas pu voler, c'était à mon nom." Elle se força à reprendre son ton haut perché, même si son pseudo-sourire rêveur était si peu naturel qu'il aurait bien pu être agrafé à ses pommettes. "Maintenant que j'y pense, toutes les jeunes filles au pair étaient russes, je m'en étais jamais rendue compte !"

Elle soupira, sa grimace souriante presque douloureuse à voir, et prit sa main entre les siennes.

A l'origine, Crane avait pensé que l'animosité entre la mère et la fille venait juste d'une union malheureuse mais non. Depuis le début ça avait été une affaire d'argent. Sa mère avait épousé son père pour l'argent, mais à la naissance de sa fille elle avait dû comprendre que seule Kornelia était importante et qu'elle, elle n'était qu'une greluche parmi tant d'autres, remplaçable à loisir dès les premières rides, et qu'elle n'obtiendrait rien à la mort de son vieux mari. Tout irait à sa fille. C'est pour ça qu'elle l'avait détestée. Parce qu'elle l'avait conçue dans l'idée qu'elle en retirerait beaucoup d'argent et une vie facile, mais au final c'était la petite qui obtiendrait tous ces privilèges à sa place. Il ne savait pas exactement comment le paternel avait bien pu mourir et à la description vague qu'en faisait Kornelia, elle non plus. Quand elle était jeune, le système en place à la fin du communisme, célèbre pour sa corruption, était encore au pouvoir dans toutes les sphères de la justice et du gouvernement. Avec des millions en jeu et un cabinet célèbre ce n'était pas impossible que sa mort ait été aidée contre une part des bénéfices à venir ou bien seulement une cessation de la patientèle dont le rachat seul aurait coûté une fortune. Ca expliquerait aussi comment elle avait réussi à briser le testament. Kornelia n'était pas stupide, elle avait dû se rendre compte de tout ça depuis bien longtemps.

Donc non seulement sa mère l'avait rabaissée, négligée, probablement émotionnellement et verbalement maltraitée, avait ruiné son enfance, mais en plus elle avait dû parader avec les millions qu'elle lui avait volés après avoir possiblement assassiné son père, qu'elle avait assez aimé pour qu'elle garde toujours ses dents et une mèche de ses cheveux sous cloche dans sa chambre.

La seule chose qui l'étonnait, c'était qu'elle ne l'ait pas tuée plus tôt.

Ou alors…

"Tu comptais déjà quitter la Pologne avant sa mort." Comprit-il à mi-voix.

Elle hocha la tête, laissant son visage reprendre une expression attristée plus naturelle, c'est-à-dire que ses pupilles ressemblaient à des têtes d'épingles et que ses paupières étaient prises de tics.

"Je voulais repartir de zéro. Mais c'est elle qui est venue me chercher dans ma chambre … Elle a dit qu'elle voulait me garder ici et que je pouvais pas m'en sortir seule et … Elle baissa les yeux. Et elle avait compris que mon ex voyait cette sale truie avant de mourir et…"

"Et c'était un mobile." Conclu-t-il doucement.

Elle hocha encore une fois la tête et se jeta dans ses bras, son café complètement oublié. Voilà le mystère résolu. Sa mère avait mis sa liberté en danger alors elle avait fait la première chose qui lui était venue à l'esprit, ce qu'elle avait rêvé faire depuis des années : assassiner sa marâtre. Il caressa ses cheveux en regardant dans le vague, repensant à ce qu'Erin lui avait dit sur les procédures d'immigration, à ce que lui avait trouvé sur le sujet, et tentant d'ignorer la pression que l'idée qu'il avait eu mettait sur ses entrailles. Ça pourrait engendrer des effets cataclysmiques comme ça pourrait régler certains de leurs problèmes. De plus, il en avait parlé à l'épouvantail pendant qu'il conduisait et que le sac de paille était étalé à l'arrière. En fait c'était lui qui le lui avait suggéré et rien que ça, c'était suffisant pour se dire que toute cette affaire allait très mal se finir.

Vas-y dis que j'ai que des mauvaises idées aussi.

Il allait lui répondre mais Kornelia le coupa en chuchotant :

"Si vous voulez vous parler il vaudrait mieux le faire en rentrant, on vous entend."

Il le vit hausser les épaules du coin de l'œil. S'ils ne pouvaient même plus discuter discrètement ça allait devenir très compliqué. C'était beaucoup plus pratique quand il voulait bien rester à l'intérieur de sa tête, ce qu'il avoua à Kornelia. Elle fit la moue.

"Pas vraiment non… Tu t'en rendais pas compte, mais je t'entendais marmonner et tes expressions changent et ta voix n'est pas la même non plus. Et je dois pas être la seule à l'avoir vu, je suis désolée. Diana m'avais dit que d'après les rumeurs tu parlais avec toi-même des fois, quand tu croyais qu'il y avait personne autour."

C'était donc pour ça que tout le monde le trouvait bizarre depuis la fac. Parce que lui et l'épouvantail étaient encore moins discrets qu'il ne le craignait. Eh mais une minute, Kornelia passait encore, elle n'était pas un exemple de santé mentale elle-même, mais pourquoi Erin continuait à lui faire du gringue alors qu'il était visiblement instable ? Une énigme pour les âges sans doute. Ou peut-être tout simplement que Hollywood avait pourri sa cervelle de moineau.

"Est-ce que tu vas partir ?" Laissa-t-il échapper.

Elle releva les yeux vers lui, surprise, et il regretta immédiatement avoir ouvert la bouche.

"Quoi ?"

"On dit pardon." Dit-il, essayant de créer un mensonge passable en moins de trois secondes.

"Pardon ?"

Vite, changer de sujet.

"Ça m'étonne que tu ne maîtrises pas déjà ce genre de locutions, c'est tout de même une base imp-"

"Jonathan qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi est-ce que je partirais ?"

Il déglutit en la voyant se redresser lentement en le dardant sur lui ses yeux verts inquisiteurs. Peut-être était-ce de la paranoïa mais il trouvait que ça ne sentait pas bon. Tant pis, il en avait trop dit, maintenant il fallait cracher le morceau où elle commencerait à s'imaginer des choses.

"A cause de tes papiers d'immigration. On m'a- J'ai appris que c'était très compliqué d'immigrer aux Etats-Unis, plus que je ne le croyais, et que tu aurais des ennuis si tu restais trop longtemps."

Elle pencha très légèrement la tête sur le côté et son regard reprit l'intensité maladive qu'il avait réussi à dissiper.

"Ce n'est pas vrai. J'ai un contrat d'immigration temporaire étudiante, je peux rester jusqu'à la fin de ma spécialisation d'ici deux ans, j'ai tout ce temps là pour entamer une procédure d'immigration définitive et vu que je suis blanche, riche et diplômée, ce sera très simple d'obtenir la carte verte." Sa main se posa sur sa cuisse alors qu'elle feignait très mal un ton innocent. "Qui t'as raconté ça ?"

Dire à sa petite amie qui avait déjà été poussée au meurtre par jalousie que cette fausse information venait d'une seule collègue femelle conventionnellement attirante qui flirtait souvent avec lui revenait à lui demander poliment de tailler ses testicules en juliennes alors il improvisa, essayant de cacher son malaise.

"Des collègues. Ils ont entendu dire que j'avais une petite amie étrangère alors ils m'ont ennuyé avec ça."

Elle le regarda pendant quelques secondes sans ciller, puis elle fit un mouvement brusque et renversa son propre café sur elle avec un petit glapissement qui attira l'attention des deux vieilles dames de l'autre côté.

"Oh non ! Ohhh je fais n'importe quoi aujourd'hui!" Se plaignit-elle, des larmes dans la voix.

"Roh il faut pas vous en faire !" Râla l'une d'elles. "Allez le rincer vite fait aux toilettes et si ça part pas mettez-y du jaune d'œuf, c'est pas compliqué !"

Jonathan la regarda se confondre en remerciement et demander où étaient les toilettes, son regard toujours aussi froidement résolu, même s'il était le seul à le voir. Il avait enfin reconnut son regard, celui qu'elle prenait au début de leur relation.

Quelqu'un allait mourir.


Ce chapitre est tellement long mon Dieu… Meh, ça vous en fait plus à lire ! Merci à Artemis pour la review et à la semaine prochaine !

Artemis : Oui j'adore l'écrire quand elle perd les pédales ^^. Merci pour ton soutient !

- La cessation de patientèle/clientèle : AH, alors ça, c'est très chiant: si un médecin/avocat/notaire/autre veut reprendre le cabinet d'un autre qui part en retraite, il doit procéder à ce qu'on appelle un rachat de clientèle/patientèle : il devient le médecin/avocat/notaire/autre référent à tout le carnet d'adresse du précédent, ce qui lui permet de se faire plus d'argent, plus vite. Plus le cabinet est ancien/a une clientèle riche et nombreuse et plus ça coûte cher. En sachant que le rachat de la patientèle plutôt pauvre d'un cabinet d'infirmier libéral au fin fond de la cambrousse auvergnate coûte SOIXANTE MILLE EUROS, la patientèle du père de Kornelia aurait donc facilement coûté une bonne centaine de millions, mais puisqu'elle a été cédée, ce qui peut se faire bien que c'est le plus souvent entre membres d'une même famille, le complice n'aura rien eu à payer.

-Que ce soit les comics, les jeux vidéo ou la série, Victor Zsasz est toujours censé être un psychopathe et il colle plutôt bien au moule. La seule chose qui manque généralement c'est la sexualité débordante mais dans la série Gotham on le voit avec deux assistantes pas toujours très habillées, donc j'en suis arrivée à mes propres conclusions. Je ne le dirais jamais assez : il est cool le Zazou de Gotham.

- De plus, le Zazou de Gotham peut s'occuper de faire parler les gens, il a un donjon personnel rempli d'engins de torture et peut même laver le cerveau des gens !

- Je sais pas si c'est un style, mais je viens de me rendre compte qu'une grande majorité de l'histoire se passe soit à l'aube soit au crépuscule. C'est bizarre mais c'est comme ça.

- Le père de Kornelia lui a en fait laissé un million de zlotys. Ça fait plus de deux cents soixante mille dollars. Ce qui n'est rien face à l'immense fortune qu'on lui a volé (et qu'elle ne récupèrera jamais) mais tout de même une somme confortable pour commencer sa vie. Et l'histoire de Kornelia est aussi poussée parce que mince, si Crane a droit à un passé cool comme Year One, je vois pas pourquoi je pourrais pas sortir un truc un peu stylé pour notre polonaise et je voulais que sa mère ne soit pas seulement mauvaise, mais carrément maléfique, une vraie marâtre de conte de fées.

- Allan Quatermain est un chasseur fictif de l'époque victorienne plus connu pour être un des héros de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Allan Moore.

- Qui se souvient des dictionnaires électroniques portables ? C'était la grande mode dans les années 90. Mes parents avaient un Lexibook, il traduisait les mots, donnait des synonymes et corrigeait les fautes d'orthographe.

-Les bâtiments dont parle Kornelia sont basés sur les logements étudiants de Bratislava, où j'ai été logée.

- Au fait ! Petit rappel : on en est à cinq chapitres de la fin.