LA NUIT ATTEND


Scorpius avait perdu la notion du temps. Les jours et les nuits s'étiraient les uns à la suite des autres, se confondaient dans le blizzard qui soufflait autour de la Tour Ecarlate. Il avait vaguement le souvenir de la voix de Christopher Cadwallader qui le suppliait de manger quelque chose, d'un baiser de Wendy sur sa joue, d'avoir senti le sol trembler au décollage du Cyrano.

La nourriture qu'on avait gentiment poussée vers sa bouche avait un goût de cendres et la chaleur amère du café dans son œsophage ne durait que quelques secondes avant que la sensation glacée ne revienne dans ce corps qui lui paraissait presque étranger tellement il était engourdi.

Son cœur battait de plus en plus lentement.

Il ne savait plus très bien la différence entre les moments où il dormait dans le fauteuil au dossier inconfortable et ceux où il fixait la plaine à travers le dôme de cristal. Les étoiles pâles scintillaient dans la nuit, puis une ombre rougeoyante passait sur lui et l'observatoire était baigné de lumière. Le crépuscule filait comme une aquarelle jetée dans une rivière, tout devenait gris et la neige tournoyait de l'autre côté de la vitre.

Combien de temps s'était-il écoulé depuis qu'Albus avait laissé échapper ce léger soupir en se renfonçant dans ses oreillers ? Ses yeux verts souriaient. Un battement de cils fatigué, une pression amicale sur la main froide de Scorpius, et tout avait été terminé.

Comme ça, sans bruit, sans éclat, la moitié de son cœur lui avait été arrachée.

Parfois il tâtait machinalement sa poitrine, presque étonné de ne pas la sentir poisseuse de sang. Aucune marque sur son torse, aucune tache sur sa chemise blanche. Et pourtant il pouvait sentir la déchirure à chaque respiration.

Albus était mort.

Son corps reposait dans un cocon de magie pure un peu plus bas dans les étages, mais il n'était plus là.

Scorpius ne se rappelait plus très bien ce qu'il avait fait cette nuit-là. Avait-il exécuté le charme ? Etait-ce lui qui avait hurlé à s'en casser la voix ? Il ne savait même pas s'il avait pleuré.

Il se souvenait seulement d'avoir invoqué le Patronus et de l'avoir vu s'envoler vers le Nord, les ailes alourdies par une douleur qui ne pouvait s'exprimer avec des mots.

Albus était mort.

Et Scorpius était toujours vivant.

Ce n'était pas normal. Ce n'était pas humainement possible. Personne ne pouvait vivre sans la moitié de son cœur. Et pourtant il entendait toujours le battement ralenti, faible mais obstiné.

Voulait-il vivre ? Il était presque certain que non. Pourtant il était toujours là.

Il avait un vague souvenir de Wendy accrochée à lui, mouillant son col de larmes. Il sentait parfois dans sa paume le contact froid et lourd de la montre à gousset. Dans ses pensées confuses émergeait parfois la sensation incongrue d'une tape sur sa nuque et il entendait de loin la voix bourrue de Cada-le-ver en train de râler.

Il était sur le balcon de l'observatoire et des flocons de neige lui chatouillaient le visage, mouchetaient ses cheveux et sa redingote noire. Il n'avait pas froid. Le hurlement du blizzard n'avait rien de menaçant. On appelait son nom. Il devait venir. Il souriait… et une goutte de sang perlait à ses lèvres gercées, soudain on le tirait en arrière, une gifle lui brûlait la joue. Quelqu'un frictionnait ses doigts gourds, on l'obligeait à ingurgiter une goulée de Whisky Pur Feu et il crachotait, furieux, désorienté.

Les visages flous flottaient autour de lui. Des silhouettes dans un monde sans contours, gris et opaque. Des voix inquiètes, des mains qui le palpaient, le secouaient. Il les repoussait sans un mot, trébuchait pour reprendre sa place derrière la vitre.

Combien de jours depuis qu'il avait invoqué le Patronus ?

Pourquoi aucune aide ne venait-elle ?

Il avait mal.

Il suffoquait.

Il se noyait sans pouvoir se débattre.

Son cerveau embrumé ne faisait plus la différence entre la réalité et ses rêves. L'observatoire était-il toujours là ? C'était comme se tenir debout dans une de ces bulles de verre que l'on secoue. La neige montait du sol marbré de noir et il était debout, la tête à l'envers. Le soleil se levait et se couchait au-delà des crêtes des Dents de Crystal. La banquise au-dessus de sa tête, l'océan dans l'immensité du ciel et la plaine sombre fleurie de milliers d'étoiles.

Peut-être qu'il était de retour dans l'Axe.

Les battements de son cœur se faisaient de plus en plus lointains, de plus en plus ténus.

La douleur qui l'étouffait s'apaisait peu à peu.

Albus était mort.

Personne ne pouvait plus sauver Scorpius.

Wendy avait disparu. Peut-être était-elle déjà partie rejoindre Al et Terrence. Tout était bien.

Il n'avait plus aucune raison de vivre.

Scorpius savait qu'il oubliait quelque chose, quelque chose d'important, mais il n'avait pas la force d'essayer de s'en souvenir.

C'était plus facile ainsi.

Laisser son cœur saigner jusqu'à ce qu'il n'ait plus de larmes, jusqu'à ce qu'il s'arrête.

Ensuite il se réveillerait.

Et tout serait terminé.

- Scorpius ?

La voix perça difficilement dans le brouillard.

Il voulut la chasser d'un bref mouvement de tête agacé, comme on chasse un moustique qui trouble une sieste bien méritée.

Mais elle insista.

- Scorpius ?

La souffrance lovée dans sa poitrine tressaillit et se réveilla.

Dans ses membres glacés, le sang se remit à circuler, brûlant et douloureux.

Il voulait que cela cesse. Il ne voulait plus lutter. Il avait presque tout oublié.

- Scorpius ?

Ses yeux encroûtés s'ouvrirent lentement. Ses cils étirèrent en longs fils le liquide blanchâtre qui suintait à sa cornée.

Tout était rouge et brouillé comme vu à travers une fiole de grenat.

Les multiplettes boréales, le fauteuil Empire, le guéridon avec la montre et la tasse vide, l'ascenseur de verre. Tout basculait, vacillait, se distordait en silence.

- Scorpius, réveille-toi.

Une main toucha son menton mal rasé et il sursauta.

Un vertige le fit chanceler. L'observatoire tomba avec lui, au ralenti. Il sentit qu'on glissait un coussin sous sa tête, puis réalisa qu'il était allongé sur les dalles froides en sentant leur contact froid à travers ses vêtements.

Un visage rond et constellé de taches de rousseur se pencha sur lui, auréolé de bouclettes fauves en désordre. Deux yeux cerclés de lunettes le scrutèrent avec inquiétude.

- Scorpius ? Tu me vois ?

Dans les prunelles gris tourterelle si semblables aux siennes, c'était le regard d'Albus. La même tendresse, la même pureté.

Euphrosine.

Il voulut sourire et soudain tout lui revint – une vague de douleur, de regrets, de fatigue, d'angoisse qui le submergea. Incapable de reprendre sa respiration, il hoqueta, agrippa le gilet en laine, se recroquevilla sur lui-même avec un faible gémissement.

Une main large et chaude glissa dans ses cheveux. Sous cette caresse, la boule dans sa gorge se défit et les larmes débordèrent enfin sur ses joues, après des jours et des jours d'attente.

- C'est fini, mon garçon, dit la voix enrouée de son père. "C'est fini. Je suis là."

- Scorpius ? dit la voix hésitante d'Arthur. "S'il te plaît, réveille-toi. Nous avons besoin de toi."

Un baiser effleura sa tempe et l'étau dans sa tête commença à se dissiper. Il se souvint du Patronus qui avait emporté son chagrin, du regard de Wendy avant qu'elle ne monte dans l'ascenseur de verre et de la promesse qu'il avait faite.

Il ouvrit péniblement les yeux, frissonnant.

Euphrosine était toujours là. Elle avait grandi depuis la dernière fois qu'il l'avait vue et il n'y avait plus grand-chose d'un enfant dans son regard. Des cernes creusaient son visage pâle et sa coupe de cheveux était encore plus désastreuse que celle d'Harry Potter.

Elle sourit tristement.

- Merci d'être revenu, chuchota-t-elle en se penchant pour déposer un autre baiser sur son front.

Alors Scorpius sentit son cœur se remettre à battre doucement, douloureusement, mais de plus en plus vite, comme s'il se rappelait soudain pourquoi il voulait vivre.


oOoOoOo


Arthur se mordilla les lèvres. Son regard glissa en direction de son parrain installé sur le divan, toujours aussi pâle mais les yeux enfin clairs, sur les genoux de qui Euphrosine était en train d'étendre un plaid en crochet.

- Il y a quelque chose qui cloche, marmonna le garçon entre ses dents.

Drago s'arrêta à côté de lui, un bol de soupe fumant à la main, et lui pressa un instant l'épaule.

- Je sais, murmura-t-il sombrement.

Remus était assis en tailleur dans l'un des fauteuils crapauds, plongé dans un épais bouquin poussiéreux, sa baguette glissée sur l'oreille. Les sourcils froncés, il cherchait lui aussi une explication à ce qu'aucun d'entre eux ne comprenait – à ce qu'ils devinaient tous être faussé.

A côté de la fenêtre ronde derrière laquelle la nuit jouait avec une guirlande de flocons, Thaddeus fumait la pipe tout en observant Drago Malefoy qui s'efforçait de ne pas couver son fils trop ouvertement.

Le salon tapissé d'émeraude n'avait pas été dévasté par les invasions des Mangeurs d'Ombres et restait confortable, accueillant, même si les tableaux étaient vides et les plantes vertes avaient fané. Au centre, le globe terrestre transparent, cerclé d'or, tournait sur lui-même, traversé de temps à autre par la silhouette fugitive d'une baleine volante ou d'un dragon. Les murs étaient toujours recouverts jusqu'au plafond de livres sur tous les sujets imaginables.

Scorpius avala plusieurs cuillerées de soupe puis fit une pause pour laisser le temps à son estomac de s'ajuster. Il avait déjà le teint un peu moins cireux et un sourire s'était esquissé sur ses lèvres en écoutant bavarder la petite fille. Adossé à une pile de coussins, il n'avait visiblement pas encore la force de se lever, mais il était bel et bien réveillé.

Il n'avait aucun souvenir des semaines qui s'étaient écoulées depuis la mort d'Albus. Il ne se rappelait pas du soir où les voyageurs étaient arrivés, ni d'avoir parlé avec Euphrosine et Arthur.

- On a atterri le dix décembre, lui expliqua encore son père. "Est-ce que tu te sens de manger un bout de toast ?"

- Pas encore. Quel jour avez-vous dit que nous étions ?

- Le dix-huit décembre, répéta patiemment la petite fille. "Tu as assez chaud ?"

- Oui, sourit Scorpius en reposant le bol à moitié vide sur le guéridon à côté du canapé.

Ses mains tremblaient et il fit la grimace, agacé par la faiblesse générale de son corps. Il ferma les yeux un instant, renversant la tête sur ses coussins pour chasser un nouveau vertige, puis les rouvrit et croisa le regard sévère de son père.

- C'est ce qui arrive quand on oublie de prendre soin de soi, grogna Drago malgré lui.

Scorpius l'ignora.

- Alors tu dis que Terrence est venu vous chercher en Angleterre et vous a dit de venir ici pour me… m'aider ?

Arthur vint se percher sur l'accoudoir de Remus qui avait relevé la tête et se grattait le crâne d'un air fatigué.

- Ouais. Il n'a pas arrêté de répéter que Zophine devait absolument te ramener si on voulait sauver maman. La vieille Euphrosine est apparu dans un rêve et elle a aussi dit ça. Et la prophétie avait l'air de vouloir aller aussi dans ce sens.

Le garçon inspira profondément. Il se racla la gorge.

- C'est juste que… c'est juste que c'était trop facile. Je veux dire, Euphrosine a passé beaucoup de temps avec toi…

- Nous aussi, interrompit Drago.

- On a tous essayé de te parler, de te toucher, de t'atteindre d'une façon ou d'une autre. Des fois tu avais l'air de nous entendre, d'autres fois non. Et puis aujourd'hui, t'es tombé, et d'un coup tu nous regardais vraiment.

Arthur se mordit de nouveau le coin des lèvres.

- Je ne comprends pas. Il n'y a rien eu de spécial aujourd'hui. C'était comme si… comme si à force de te parler, tu avais fini par nous entendre. Mais il n'y a rien eu de… magique.

- Peut-être qu'on a compris les messages de travers, interprété la prophétie selon ce qui semblait logique, mais qu'on s'est planté, dit Remus. "Les prophéties, c'est toujours délicat. Et on ne peut pas dire que le fantôme et l'étoile se soient montrés particulièrement clairs quand on leur posait des questions."

Drago échangea un coup d'œil avec Thaddeus qui faisait des ronds de fumée, ses sourcils blanchâtres rassemblés en un buisson fourni au-dessus de son nez en forme de topinambour.

- Peut-être que Terrence et Calcifer avaient leurs raisons de ne pas tout nous expliquer, marmonna l'aristocrate. "Peut-être que depuis le début, le "cœur perdu entre ici et là-bas" n'est pas celui de Scorpius…"

Il y eut un silence lourd, puis Euphrosine toussota.

- En tout cas, c'était une bonne chose qu'on vienne ici, non ? dit-elle légèrement. "Scorpius n'allait pas bien. Il avait besoin de nous. Ça, c'était vrai, au moins."

Arthur ne put s'empêcher de sourire.

- Bien dit, p'tite sœur, lança-t-il.

Drago hocha la tête, la gorge obstruée. Scorpius avait fermé les paupières, mais on ne pouvait savoir si c'était pour rassembler ses forces ou pour qu'on ne voie pas l'expression fugitive dans ses yeux.

Euphrosine se rengorgea.

- Okay, dit-elle. "Maintenant, il nous reste maman à sauver. C'est quoi le plan ?"

Arthur faillit s'étouffer mais les cheveux de Remus prirent une joyeuse teinte bleu fluo alors qu'il jetait un coup d'œil admiratif en direction de la petite fille au menton levé avec défi. Il passa sa main dedans pour les ébouriffer et toucha machinalement la plume porte-bonheur qui pendait à son oreille.

- Elle a raison. On a encore du pain sur la planche.

Drago était sur le point de protester qu'il ne pensait pas son fils soit déjà en état de participer à une réunion comme celle-ci lorsque Thaddeus émit un borborygme qui attira tous les regards vers lui. La porte s'ouvrit derrière eux et Christopher Cadwallader se glissa dans la pièce sans être remarqué. Les mains dans les poches, il appuya son épaule contre la bibliothèque et resta silencieux.

Le vieil homme enleva sa pipe de sa bouche et s'humecta les lèvres.

- Le problème, s'pas l'Ascenseur de Verre. Il fonctionne très bien. Tous les systèmes du Cyrano sont opérationnels aussi, d'après les relevés qu'reçoit la Tour. C'qui va pas, c'est qu'nous n'avons plus aucun contact 'vec les gens à l'intérieur d'la machine.

- Nous avions anticipé cela, dit Scorpius en fronçant ses fins sourcils noirs. "Qu'est-il arrivé à l'équipe qui devait intervenir dans un cas comme celui-ci ?"

Remus fit léviter vers lui un des gros dossiers en cuir entassés autour de son fauteuil mais Drago l'intercepta.

- Tu liras ça quand tu n'auras plus la migraine, articula-t-il froidement à l'intention de son fils qui leva les yeux au ciel.

- Ton père a raison, Malefoy, dit Christopher dont la voix fit sursauter les autres. "Contente-toi d'écouter pour l'instant. La version résumé est déjà suffisante pour te faire des nœuds au cerveau."

Il se détacha de l'étagère.

- Est-ce que les enfants devraient être ici ? demanda-t-il d'un ton nonchalant en s'approchant.

- Je ne sortirai pas de la pièce, dit sèchement Arthur.

- Moi non plus, s'empressa d'ajouter Euphrosine avant que Drago n'ait eu le temps de parler.

- Très bien, dit Cadwallader froidement.

Il s'assit dans un des fauteuils vides, posa ses coudes sur ses genoux et joignit machinalement les mains après s'être frotté l'arcade sourcilière. Ses yeux bruns fatigués se posèrent sur le visage tendu de Scorpius. Il soupira, puis se décida à parler.

- En gros, chaque fois que quelqu'un s'éjecte de l'Ascenseur de Verre pour rejoindre le Cyrano, il… il s'endort. Littéralement.

Le jeune homme blond se redressa, alarmé.

- Alors ils sont en train d'errer…

Un vertige lui coupa la parole et il retomba, haletant. Euphrosine l'aida à se réinstaller sur les oreillers, tandis qu'Arthur, inquiet, remplissait un verre d'eau et l'apportait à son parrain.

- C'est bon, je vais bien, protesta faiblement Scorpius quand il eut bu quelques gorgées. Il se pinça le nez, repoussant de toute sa volonté le malaise qui l'avait saisi. "Chris."

- Présent, dit le géologue de sa voix bourrue habituelle. "Désolé pour le raccourci, j'aurais dû être plus clair. Aucun membre de l'équipe n'est en train de croiser dans l'espace comme une bouteille à la mer."

Il se racla la gorge.

- Je sais pas si c'est mieux pour autant, mais… ils sont – comment dire ça ? Le Cyrano est pris au piège derrière la Lune dans une espèce de toile d'araignée géante. Quand quelqu'un essaie d'aller les rejoindre, il est automatiquement punaisé dessus aussi.

Scorpius avait tellement pâli qu'ils crurent qu'il allait de nouveau s'évanouir.

- Depuis combien de temps ? souffla-t-il.

Cadwallader passa une main sur son visage, massa sa mâchoire puis fit face au regard gris tourterelle épouvanté.

- Une semaine.

- Une semaine, répéta Scorpius, hébété.

- Tu n'aurais rien pu y faire, dit Cadwallader avec un haussement d'épaules fataliste. "Ils sont enveloppés dans des espèces de cocons. Avec un peu de chance, ça les aura maintenu en vie après que leur réserve d'oxygène se soit vidée."

Remus, qui avait assisté à des dizaines de rapports de mission faits sur le même ton détaché n'eut aucune peine à entendre la peine derrière les mots. Thaddeus dut la sentir aussi car il ne fit aucune remarque, se contenta de tirer sur sa pipe. Drago serra le poing sur sa canne pour ne pas cracher de remarque acerbe en voyant son fils se décomposer devant la nouvelle. Arthur et Euphrosine lancèrent un coup d'œil choqué en direction du géologue.

- Qui ? articula leur parrain d'une voix blanche.

- Willy Murdoch, Samuel Tyler, Dana Scully et John Sheppard.

- Billie et Dave ? demanda Scorpius après avoir pris une inspiration hachée qui ressemblait terriblement à un sanglot.

- Les Mangeurs d'Ombres ont eu Dave Spencer, dit sobrement Christopher. "Billie va bien. Elle n'a pas essayé de faire le saut, c'est tant mieux. C'est grâce à ses allers-retours dans l'Ascenseur de Verre que nous avons un peu plus d'informations sur ce qui se passe là-haut."

Il consulta la pendule dans un coin du salon.

- Elle ne devrait plus tarder. Ecoute, Malefoy, ne te mets pas martel en tête. Tous ceux qui faisaient partie de ce projet en connaissaient parfaitement les risques. Personne ne t'en veut.

Scorpius secoua farouchement la tête. Ses mains étaient crispées sur le plaid en crochet et ses phalanges étaient livides.

- Les Mangeurs d'Ombres…

- Ne sont pas uniquement ta responsabilité, idiot, interrompit le géologue. "Sûr qu'on aurait aimé avoir un coup de main, mais… c'est comme ça. Il n'y a pas d'aventure sans danger et on ne peut rien apprendre si l'on a peur de se blesser. C'est toi qui répètes ça aux nouvelles recrues chaque année, je te signale."

- Besoin d'une piqûre de rappel, patron ? demanda une voix gouailleuse tandis que la porte se refermait derrière eux.

Tout le monde tourna la tête.

- Salut les gars, dit la nouvelle venue. "N'applaudissez pas tous en même temps, surtout. Je suis revenue en un seul morceau."

Scorpius, Christopher et Remus poussèrent ensemble un soupir de soulagement. Drago et Thaddeus tiquèrent devant autant d'insouciance. Euphrosine fit joyeusement signe à la jeune fille et Arthur se trouva un intérêt soudain pour le napperon démodé qui recouvrait l'accoudoir du divan.

Billie Drake n'avait pas encore vingt ans et d'opulents cheveux blonds cendrés qu'elle rabattait sur le sommet de sa tête avec une barrette. Quand elle souriait, sa langue pointait malicieusement entre ses dents blanches. Elle avait le menton prognathe et des lèvres charnues, le nez insolent, des sourcils sombres et de grands yeux bruns-dorés entourés d'un halo de crayon noir. Souvent vêtue d'un survêtement rose qui la moulait et d'un t-shirt bleu informe qui lui faisait un décolleté plongeant, elle avait comme manie quand elle réfléchissait de jouer avec la fermeture éclair de son sweat à capuche, sans sembler se douter le moins du monde de ce que cela pouvait avoir d'envoûtant.

Arthur avait toujours du mal à se concentrer lorsqu'elle s'adressait à lui, mais Euphrosine la trouvait absolument fantastique.

La mère de Billie, l'astronome Vivienne Drake, avait fait partie de la première expédition dans l'Axe. De son père… eh bien, on ne savait pas grand-chose. Elle l'appelait "le grand méchant loup" et riait en clignant de l'œil, mais Remus était certain qu'il n'y avait pas une goutte de garou dans les veines de l'héritière du Capitaine Nero.

(Il était par contre très soulagé que le sang de Vélane qu'ils avaient en commun l'immunise face aux charmes de la jeune fille.)

Billie mâchait du chewing-gum en permanence et son anglais manquait sérieusement d'élégance, mais elle était l'une des personnes les plus intelligentes et les plus courageuses de la Tour. Elle avait postulé pour faire partie du voyage et avait été refusée en raison de son âge. Wendy, qui l'avait eue en stage d'ingénierie magique, avait intercédé pour qu'elle vienne travailler à la base d'Inlandsis.

Bien qu'elle soit la plus jeune sur place, sa capacité à réagir en situation de crise avait rapidement fait d'elle le bras droit de Christopher Cadwallader, le plus ancien à bord, quand Scorpius Malefoy n'avait plus été en mesure de mener son équipe.

Billie Drake comprenait parfaitement le fonctionnement de l'Ascenseur de Verre et savait parfaitement qu'elle noierait son auditoire si elle se lançait dans des explications scientifiques. Aussi alla-t-elle droit au but.

- Tant qu'on reste à l'intérieur de la cabine, on ne risque rien. C'est le saut vers le Cyrano qui est dangereux. On le voit très bien quand on arrive en haut du fil. Il brille dans le noir, au milieu de la toile. Il est et paraît très proche, mais quand on sort de la cabine, on tombe sous l'influence de ces…

Elle se mordilla l'intérieur de la joue.

- J'suis pas zoologiste, moi…

- Ethologue, corrigea machinalement Arthur.

- En tout cas les créatures magiques, c'est pas mon domaine, enchaina Billie en collant une photo floue et sombre sur le tableau qui trônait maintenant au milieu du salon. "Enfin, de ce que j'ai pu voir, ce sont des sortes de panthères. Sauf qu'elles vivent dans l'espace où on ne peut pas respirer, techniquement, et qu'elles ont quatre ailes, qui ne leur servent à rien, autant que je sache. Est-ce que votre papa vous avait parlé de quelque chose comme ça ? Ce serait cool si on savait comment les neutraliser. Il n'y a rien à leur sujet dans la bibliothèque de la Tour."

Euphrosine fit un geste d'ignorance.

- Tous les animaux fantastiques ne sont pas encore répertoriés, dit Scorpius en s'appuyant sur un coude pour se redresser sur ses oreillers. "Norbert Dragonneau n'a jamais mis les pieds dans l'Axe et il n'avait pas les moyens d'aller sur la Lune à l'époque."

- L'avait pas répertorié les ouranozo-zo… les, euh… les calamars volants non plus, grommela Thaddeus. "L'a fallu attendre qu'on décolle du plancher des vaches pour ça. Sacrés bestiaux, j'vous dis. On aurait aimé être prévenus, la première fois qu'on les a croisés…"

Arthur secoua la tête.

- Papa n'a jamais mentionné aucune espèce de panthère lunaire, confirma-t-il.

Remus sourit.

- J'aime bien, dit-il. "Lunar pardus. Adjugé vendu."

- En latin, c'est affreux, lança Euphrosine avec une grimace.

Drago leva les yeux au ciel.

- Et ce n'est pas forcément accordé correctement. Revenons-en au plan d'action, si vous le voulez bien.

Scorpius hocha la tête et Billie reprit sa baguette pour continuer d'accrocher par magie des documents sur le tableau.

- Les panthères ne font strictement rien pour le moment, d'après ce que j'ai pu observer. Je ne sais pas si elles attendent un cycle lunaire spécifique ou s'il y a autre chose, mais pour l'instant elles n'ont pas tenté de pénétrer à l'intérieur du Cyrano. Elles n'ont pas non plus…

La jeune fille marqua un temps d'arrêt.

- Elles n'ont pas non plus essayé de dévorer les autres, termina-t-elle à voix basse.

- Pourquoi dîtes-vous qu'on tombe sous leur influence en quittant l'Ascenseur ? interrogea Remus.

- Parce que je ne vois pas ce qui causerait ça autrement. Tous ceux qui ont fait le saut ont commencé par naviguer correctement, puis ils se sont mis à s'embrouiller dans les formules, à parler d'une voix pâteuse et finalement ils se sont… endormis, je suppose. Je suis presque certaine que les passagers du Cyrano ont subi le même sort dès qu'ils ont quitté le fil et sont entrés dans la zone d'ombre derrière la Lune.

- Et il n'y a pas moyen de ramener le Cyrano vers l'Ascenseur avec un sortilège d'attraction ? demanda Euphrosine.

Christopher laissa échapper un grognement mais Billie sourit gentiment.

- Déjà essayé, ma belle. Mais outre qu'il pèse une tonne depuis qu'il n'est plus soumis à la gravité, il est quand même trop loin. Et plus les jours passent, plus la toile est épaisse autour de lui. Non, ce qu'il faut, c'est réussir à y aller, relancer les machines et faire marche arrière. Sauf que pour l'instant… tous ceux qui ont essayé ont échoué.

- Alors il faut continuer à réfléchir, dit sombrement Scorpius. "On ne peut pas les abandonner."

Son front pâle s'était couvert de sueur et ses narines se pinçaient.

- Cela ne sert à rien de s'épuiser. Faisons une pause, dit Drago en se levant brusquement.

Billie ouvrit la bouche, puis la referma et se remit à mâcher son chewing-gum en triant les papiers éparpillés autour d'elle. Christopher ne protesta pas non plus. Il se contenta de passer les deux mains dans ses cheveux avec un soupir, puis quitta la pièce.

Remus vint se planter devant le tableau, tripotant machinalement la plume à son oreille. Thaddeus s'était enfoncé dans un fauteuil et bourrait de nouveau sa pipe, le regard pensif sous ses sourcils broussailleux.

Drago aida Scorpius à se mettre debout après avoir étouffé ses protestations d'un geste vif. Les yeux de l'aristocrate flamboyaient et son fils était trop épuisé pour insister que sa place était aux commandes. Il laissa son père l'entrainer vers la porte.

Euphrosine se glissa sous le bras du jeune homme pour le soutenir de l'autre côté.

- Ne t'inquiète pas, chuchota-t-elle tout en l'aidant à descendre péniblement les escaliers en direction de sa chambre. "On va trouver une solution. L'autre Euphrosine a dit qu'on sauverait maman, tu sais. Elle n'a juste pas dit comment. Et Calcifer a promis que tout irait bien."

Scorpius eut un reniflement ironique.

- Il ne faut jamais faire confiance à Calcifer, marmonna-t-il.

- Mais on peut faire confiance à Terrence Swanson, n'est-ce pas ? répliqua la petite fille.

Le jeune homme ferma les yeux un instant. Il s'appuya plus lourdement sur son père, puis rouvrit les paupières et sourit à Euphrosine.

- Oui. A Terrence, on peut faire confiance.

Dans le salon, Arthur s'était rapproché de la fenêtre et scrutait la nuit enfin claire de l'autre côté du hublot géant. En se tordant un peu le cou, il pouvait voir la lune énorme, crevassée, monstrueuse, qui se détachait parfaitement sur la voûte de velours noir, comme si elle était sur le point de tomber sur la Tour et de l'écraser.

Il frissonna.

- Il fait encore plus froid là-haut qu'ici, dit la voix chaleureuse de Billie derrière lui.

Il sourit amèrement.

- Ce n'est pas comme si j'allais pouvoir vérifier. Je ne sais pas pourquoi on est là. On ne va pas nous autoriser à participer au sauvetage…"

… et clairement Scorpius n'avait pas besoin de nous pour se réveiller.

Tout ce qu'il avait fait jusque-là, ses mensonges, fuguer de Poudlard, la monumentale bêtise avec la Trace, Euphrosine embarquée dans cette folie… tout ça pour quoi ?

Terrence avait menti au sujet de Scorpius.

Peut-être qu'il mentait aussi au sujet de Wendy.

Peut-être qu'Arthur avait tout imaginé, depuis le début…

Une main toucha son bras et il tressaillit en sentant le picotement agréable sur son bras même à travers son pull. Il leva la tête vers Billie.

Elle contemplait la plaine enneigée plongée dans la nuit avec une expression tendue.

- Je voulais attendre que Malefoy soit en meilleure forme pour l'expliquer, mais… je suis presque certaine qu'il faut un immense effort de volonté pour arriver jusqu'au Cyrano. Ils n'ont pas tous cédé à l'influence des panthères à la même vitesse ni de la même façon… je…

Un soupir gonfla sa poitrine, mais pour une fois Arthur ne fut pas distrait par le mouvement voluptueux au creux de la fermeture éclair.

- Je pense que personne d'autre que toi ou ta sœur ne peut parvenir au Cyrano. Peut-être que Malefoy le pourra, mais j'en doute. Je crois qu'il faut être… désespéré pour l'atteindre - désespéré de vivre, aussi. Je…

Elle se mordit la lèvre, repoussa derrière son oreille une longue mèche de cheveux blonds puis planta son regard brun-doré très triste dans les yeux verts du garçon.

- Je pense que ta mère ne voulait pas revenir, dit-elle doucement. "Et qu'il n'y a que vous pour la convaincre de le faire."

Arthur déglutit. Il serra les poings, cherchant de nouveau la lune qui le défiait tout là-haut.

Il le ferait.

Il ramènerait sa mère à Euphrosine.

Il ne vit pas la silhouette de Terrence fluctuer, argentée, dans un coin du salon.

Il ne savait pas que le temps lui était compté car les panthères lunaires attendaient le solstice d'hiver pour dévorer leurs proies. Il ne savait pas que ce ne serait pas lui qui monterait dans l'Ascenseur de Verre. Il ne savait pas que dans trois jours, il verrait sortir de l'ombre son pire cauchemar.

Il ne savait pas que la prophétie avait dit vrai et qu'au soir du vingt-et-un décembre, le choix d'Euphrosine aurait décidé de leur destin.


Prochain chapitre : L'ASCENSEUR DE VERRE

(Pour de vrai, cette fois. Désolée pour le délai... l'histoire insistait pour rajouter des précisions. Mais cette fois on y est. Au prochain chapitre, ce sera l'aube du 20 décembre, veille du solstice d'hiver. Préparez-vous pour de l'action, de l'épique et des frissons ! Team Euphrosine, en avant !)