Chapitre 24

Les trois jours suivant notre arrivée à Phoenix filèrent à la vitesse de la lumière.

Je me consacrais entièrement à la recherche d'un appartement où Lily et moi pourrions loger. Heureusement, Phoenix était une ville dynamique et je ne tardai pas à trouver une annonce pour un petit appartement de quarante mètres carré. Le loyer était cher mais j'avais les moyens de le payer grâce à l'argent que j'avais dérobé aux Volturi. Le propriétaire me fit visiter les lieux. L'endroit était en plein centre ville, donc plus difficilement repérable par les Volturi, car notre odeur et les sons que nous produisions étaient étouffés. Je payai d'avance pour trois mois seulement, puisque j'ignorais combien de temps nous resterions ici. J'espérais que les Volturi ne nous dénicheraient pas de sitôt, et que nous n'aurions pas à passer le reste de nos jours à nous déplacer de ville en ville et de pays en pays. Nous avions donc emménagé dans l'appartement j'avais acheté quelques meubles de base et des jouets pour Lily –elle les avait mentalement réclamés et j'avais été incapable de lui résister.

Maintenant que nous étions à peu près installées, j'avais plus de temps pour m'occuper des choses importantes, à commencer par mon déni de grossesse. En trois jours, je n'avais pas trouvé une minute pour faire le test de grossesse, ce qui jusqu'alors me convenait parfaitement. J'aimais mieux me persuader que je n'avais pas de bébé.

Mais finalement, la réalité me rattrapa.

Mon ventre, contre toute attente, commença à grossir très rapidement. Le matin du troisième jour, mon affolement fut sans borne. On aurait dit que j'étais enceinte de trois mois. Je m'inventai prétextes sur prétextes, tous plus stupides les uns que les autres : j'avais attrapé une maladie rare, j'avais des problèmes intestinaux, je mangeais trop… Autant de choses qui ne pouvaient pas arriver à une demi vampire dont la constitution était solide. Si j'observais mon ventre le matin et que je le comparais avec celui que j'avais le soir, je remarquais immédiatement la différence entre les deux. Morte d'angoisse, je fis des recherches sur le net. Je fus aussi soulagée que paniquée lorsque je constatais que le phénomène était normal. Dès lors qu'une femme réalisait qu'elle avait fait un déni de grossesse, le fœtus se remettait en place et le ventre pouvait grossir à vitesse éclair. Le phénomène était sans doute accentué par la non-humanité du bébé.

Force me fut d'admettre que j'étais bel et bien enceinte. En faisant un rapide calcul, je compris que mon ventre prenait un mois de grossesse par jour. Au bout de six ou sept jours, selon le stade auquel j'étais, mon ventre aurait repris sa taille « normale », ce qui m'angoissait terriblement.

Mais accepter l'existence du bébé était déjà un grand pas en avant. A présent, je comprenais mieux mon corps et ses réactions. Mon régime alimentaire –uniquement constitué d'aliments humains, à l'instar de celui de Lily- me paraissait moins malsain depuis que je savais qu'il était causé par ma grossesse. En effet, après réflexion, il m'avait sauté aux yeux que c'était le fœtus qui me forçait à me nourrir ainsi. Comme il était à moitié loup-garou, boire du sang humain ou animal était pour lui contre-nature.

Mais ça n'était que la partie physique de l'affaire. A présent, je pouvais techniquement gérer mon corps et celui du bébé mais où était l'amour au milieu de tout cela ? De quoi avais-je réellement envie ? Serais-je une bonne mère, moi qui peinais déjà à gérer Lily ? Etais-je prête à m'occuper d'un enfant sang-mêlé, dont les traits me rappelleraient constamment ceux de Jacob ? J'avais déjà eus tant de mal à reconstruire partiellement ce que sa mort avait brisé en moi… Ce bébé allait-il réduire à néant mes efforts pour survivre ? Cependant, ces interrogations marchaient également dans l'autre sens. Jamais je ne pourrais abandonner un enfant –le mien de surcroît- sans lui assurer un avenir heureux. Et puis, j'avais tellement aimé Jacob ! Ne pourrais-je pas reporter cet amour sur le bébé de manière naturelle ?

Mais je sentais que le fond du problème n'était pas vraiment là. Le problème ne venait pas de moi, ni de mes sentiments mitigés à l'encontre du bébé, mais des Volturi. Je savais pertinemment que ma fuite les ferait enrager et qu'ils n'auraient de cesse de nous poursuivre, Lily et moi. Je ne pouvais pas exposer un troisième être à pareil danger. Si j'aimais ce bébé le centième de ce que j'avais aimé Jacob, je me devais de le protéger le mieux possible. Alors, n'y avait-il pas un moyen de lui offrir la vie dont il avait besoin, dénuée de tout danger ?

Je fis alors ce que je faisais depuis déjà trop longtemps : je remis mes spéculations, mes doutes et mes interrogations au lendemain. J'étais très douée en ce qui concernait la procrastination.

Le matin de mon quatrième jour à Phoenix, je me levai tôt. Lily avait rendez-vous à onze heures avec la directrice de l'école maternelle du quartier. Comme je m'inquiétais parfois qu'elle ne voit pas d'autres enfants de son âge, je l'avais amenée à la garderie pour savoir s'ils accepteraient de la prendre à la prochaine rentrée scolaire. J'aurais besoin de temps pour moi si je voulais gérer ma grossesse. Mais on m'avait répondu de la scolariser en première année de maternelle, étant donné son intelligence indéniable. Ils la disaient surdouée et arguaient que son mutisme anormal ne pourrait être soigné qu'avec des enfants du même niveau intellectuel qu'elle. Je soupçonnais fortement la directrice, au vu de ses pensées -elle m'avait serré la main- de vouloir se simplifier la tâche en envoyant le plus d'enfants possible en maternelle. Elle flattait les parents avec une description glorieuse de leur avance mentale sur les autres. Mais je savais qu'elle n'avait pas menti dans le cas de Lily, aussi m'étais-je empressée de prendre rendez-vous avec la directrice de l'école maternelle.

Je me douchai et m'habillai rapidement. Le miroir de la salle de bain me força à constater que j'avais maintenant un ventre de trois mois et demi de grossesse. Je me mordis la lèvre et enfilai un gilet ample par-dessus mon tee-shirt trop moulant. Entre temps, Lily s'était réveillée je la vêtis d'habits légers et démêlai ses cheveux blonds. Je posai doucement ma main sur sa joue.

« Aujourd'hui, nous allons voir une dame qui décidera si tu peux entrer en maternelle à la rentrée prochaine. Est-ce que ça te plairait d'être avec d'autres enfants ? »

La petite hocha, la tête enthousiaste. Ses pensées étaient approbatrices. J'étais certaine qu'elle n'était ni asociale ni autiste, en dépit du fait qu'elle ne prononce pas une parole.

« Mais elle voudra peut-être discuter avec toi. Pourquoi ne veux-tu pas parler ? »

« Pas envie. » pensa-t-elle avec mélancolie. Je décelai dans ses yeux bleus une note de tristesse et de crainte. Comme moi, elle était consciente que notre situation était précaire. Elle avait peur du retour des Volturi et ça l'empêchait de se détendre. Ces vampires l'avaient tout de même arrachée à sa famille. Je sentais aussi que je n'étais pas forcément de très bonne compagnie. Moi non plus, je n'aimais pas parler.

Je terminai d'attacher ses cheveux en queue de cheval et l'installai devant son petit-déjeuner. Alors qu'elle se contentait de picorer comme un oiseau, je mangeai comme quatre. Le bébé serait un aussi gros mangeur que moi.

Comme nous avions quelques heures devant nous avant le rendez-vous, je tuai le temps en cuisinant le repas de midi -avec quatre heures d'avance. Je m'étais rendue compte que l'ennui –tel que celui que je ressentais lorsque j'étais encore chez les Volturi- m'étais terriblement fatal. Si j'étais inactive, je laissais libre cours à mes pensées, lesquelles tournoyaient immanquablement autour de la mort de Jacob. J'allais devoir trouver un moyen d'occuper mon temps libre, car je n'en manquais pas. Si Lily était acceptée en école maternelle, peut-être pourrais-je me trouver un emploi, bien que l'argent ne soit pas un problème pour nous –j'avais volé aux Volturi l'équivalent d'une année de revenus d'un chef d'entreprise.

Non sans surprise, je découvris que j'étais plutôt douée pour cuisiner, même si je m'aidais du livre de recettes que j'avais acheté. Je mis un plat de lasagnes au four, enclenchai le minuteur et consultais l'heure –il était temps de se rendre à l'école.

Dans le salon, Lily regardait la télé. Je la pris par la main nous sortîmes de l'appartement et j'en verrouillai la porte. A l'extérieur, le soleil brillait. De nombreuses rues étaient bordées de palmier Phoenix était une ville magnifique, mais je n'en appréciais pas la beauté. C'était bien là mon problème : je n'appréciais jamais rien. L'école se trouvait non loin de l'appartement, ce qui se montrerait très pratique si Lily y était acceptée.

Nous entrâmes dans le hall de l'école, un bâtiment datant des années quatre-vingt. Une secrétaire nous salua et nous fit signe de patienter. Je m'assis sur une chaise, Lily sur les genoux.

-Mme Dwyer est prête à vous recevoir, annonça la secrétaire quelques minutes plus tard.

Je lui souris poliment, soulevai Lily et entrai dans le bureau de la directrice. La petite pièce était encombrée de papiers le fouillis était inimaginable. Une femme d'une bonne cinquantaine d'années, blonde aux yeux bleus, était assise derrière le bureau. Elle semblait s'ennuyer à mourir, mais son visage s'éclaira d'un sourire franc à notre arrivée.

-Vous devez être Vanessa Black ? Enchantée de vous rencontrer.

-De même.

Elle se leva, contourna son bureau et me tendit la main. Je la serrai en grimaçant, sachant que j'allais entrer dans sa tête. Ses pensées bourdonnantes me parvinrent.

Quel ennui ce poste de directrice ! Vivement que je prenne ma retraite ! Si seulement Phil n'avait pas arrêté le baseball ! Oh mon dieu, ce qu'elles sont belles ! Vanessa ressemble tellement à ma fille et son mari ! Serait-il possible que… ? Tu délires ma pauvre Renée ! Cela ne fait que huit ans d'écart, c'est impossible !

Je tressaillis et relâchai sa main. Sa fille ? Son mari ? C'était impossible qu'il y ait un lien quelconque entre eux et moi. J'ignorai la partie de mon cerveau qui spéculait sur la ressemblance entre nos prénoms, Renée et Renesmée.

-Oh, et voici Lily ! s'exclama Mme Dwyer, volubile. Comme elle est mignonne !

La petite lui sourit angéliquement.

-C'est votre fille ?

-Ma petite sœur, mentis-je. Nos parents sont morts dans un accident de voiture.

Les humains mouraient toujours dans des accidents.

-Oh, je suis navrée, dit-elle. Comme vous êtes courageuse d'endosser de telles responsabilités ! C'est amusant, ma fille aussi a adopté la nièce de son mari il y a huit ans de cela, alors qu'elle-même n'avait même pas dix-neuf ans. Mais je ne l'ai jamais vue en réalité, je n'étais même pas censée être au courant de son existence, mais mon ex-mari n'a pas su tenir sa langue et il a craché le morceau.

Je souris poliment, absolument pas concernée.

-Mais reprenons, enchaîna Mme Dwyer. D'après ce que j'ai entendu, votre sœur est surdouée, n'est-ce pas ?

-Oui, acquiesçai-je. Mais elle ne parle pas et il me semble judicieux de la scolariser en maternelle plutôt qu'à la crèche.

-D'ordinaire, les parents doivent inscrire leurs enfants plus tôt dans l'année mais je veux bien faire une exception pour vous puisque vous venez tout juste d'arriver, lança-t-elle.

Nous continuâmes à discuter de Lily et de paperasse. Mme Dwyer, impressionnée, l'observa faire un puzzle en quelques minutes. Nous convînmes que Lily irait à l'école dès la rentrée, mais seulement le matin afin de se familiariser avec son nouvel environnement. J'espérais que nous serions encore Phoenix dans deux mois. J'avais l'étrange impression de n'être qu'une humaine parmi tant d'autres. En même temps, j'avais conscience de ne pas être à ma place. Je ne faisais cela que pour Lily.

Mme Dwyer était d'une compagnie agréable, bien qu'elle fut très démonstrative également. Elle ne manqua pas de remarquer ma grossesse, à mon grand dam.

-Oh ! s'exclama-t-elle. Mais vous êtes enceinte ?

Je me refroidis immédiatement.

-En effet.

-Pour quand est prévu le bébé ? me questionna-t-elle.

Du coin de l'œil, je vis Lily quitter son puzzle pour nous observer attentivement. Je n'en avais pas parlé avec elle, n'étant pas certaine qu'elle comprendrait.

-Aucune idée, sifflai-je.

Mme Dwyer me dévisagea, interloquée… et se montra malheureusement très perspicace.

-Oh, le père ne vit pas avec vous ? J'en suis désolée.

Ses yeux bleus se plissèrent et détaillèrent mon visage figé. Elle fit encore mouche.

-Vous avez du mal à accepter votre bébé, n'est-ce pas ? Mais vous n'avez pas avorté, c'est déjà une preuve d'amour et…

-L'entretien est terminé, non ? la coupai-je. Nous allons rentrer, à présent.

Lily se leva et glissa sa main dans la mienne. Coupée dans son élan, mon interlocutrice afficha une moue déçue.

-Merci pour Lily, me forçai-je à lui dire. Au revoir, et à la rentrée prochaine.

En réalité, je souhaitais surtout ne jamais la recroiser.

-Au revoir, sourit Renée. Désolée de m'être montrée aussi indiscrète.

Je balayai ses excuses d'un geste de la main et sortis de son bureau à toute allure. Je voulais mettre le plus de distance possible entre cette femme et moi. Je détestais être confrontée à la réalité de façon aussi brutale. Il nous fallut moins de cinq minutes pour rentrer dans notre appartement, alors que nous avions mis dix minutes à l'aller. J'en claquai violemment la porte. Renée Dwyer avait trouvé le moyen le plus fiable de pourrir ma journée.

Je sortis le plat de lasagnes du four. Alors que je mettais la table, mon regard fut attiré par un couteau de cuisine épais et très tranchant. Mon doigt suivit le contour de sa lame –ma peau était trop dure pour s'entailler. Songeuse, je repensai aux paroles de Mme Dwyer : « Vous n'avez pas avorté ». C'était si facile de tuer un bébé, fut-il à moitié loup-garou. Personnellement, j'avais déjà commis ma part de crimes : j'avais tué Elliot -le jeune humain- intégré les Volturi, et assommé deux personnes. Alors, que changerait un péché de plus ?

Tout, réalisai-je, stupéfaite. Tuer mon propre enfant changerait tout. Dans le cas contraire, pourquoi mon cœur se serrerait-il à ce point à l'idée de commettre pareille ignominie ?

Soudain, je me rappelais de quelque chose enfoui dans les tréfonds de ma mémoire.

Jacob aimait les enfants. Pire, Jacob voulait des enfants. Et moi ? Avais-je rêvé d'être mère, dans ma vie d'avant ?

Mais que m'importais, après tout, ce que j'avais bien pu désirer auparavant ? Seul le moment présent comptait. Seul ce que je ressentais maintenant, tout de suite, était important. Et je me rendis compte que les sentiments que j'éprouvais à l'égard du bébé n'étaient pas ceux auxquels je m'attendais.

Je ne le détestais pas. Je pouvais haïr tout ce qui provenait de moi, mais pas de Jacob. Or, ce qui grandissait en moi, n'était ni mon enfant, ni le sien. C'était le nôtre. Je ne pouvais pas le tuer, ni l'abandonner ou me séparer de lui. Alors que ma raison me poussait à la haine envers ce petit être, mon cœur était déjà plein d'amour. Cela ne relevait même pas d'un choix : c'était une évidence.

Le couteau tomba sur le sol dans un bruit fracassant. Mes genoux plièrent et je m'affalai à terre. Mes bras entourèrent mes genoux, formant ainsi une muraille entre mon ventre et le monde extérieur.

-Pardon, pardon, pardon, chuchotai-je. Je suis désolée d'être une aussi mauvaise personne et une aussi mauvaise mère.

Je posais ma main sur le sommet de mon ventre qui pointait.

« Je t'aime, pensai-je. Envers et contre tout. Maintenant et pour toujours. »

Des larmes jaillirent de mes yeux et coulèrent le long de mes joues. Cependant, seule la joie les provoquait.

Lily entra dans la cuisine à petits pas. Quand elle me vit, elle arbora une moue interrogative.

Je souris à travers mes larmes et lui ouvris mes bras. Elle s'y blottit.

Tout en reniflant, je songeai qu'il allait falloir lui trouver un prénom, à ce bébé surprise …

Renée est vraiment mêle-tout, je sais, mais elle est ainsi parce que Nessie lui rappelle sa fille.

Nessie peut sembler girouette à changer d'opinion sur le bébé aussi rapidement, mais elle ressentait cela depuis le tout début, il lui fallait juste le réaliser.

Vous préconisez quoi ? Fille, garçon, jumeaux ?