Chapitre 130 : Damaged Penguin (le 11 mai au soir)

Nous pénétrâmes dans le restaurant et un garçon de salle vint à notre rencontre pour nous débarrasser de nos manteaux. Il me signala que nos amis nous attendaient à la table cinq, une table à l'arrière de la salle, là où c'était plus calme.

Il était vingt et une heures ! Nous avions deux heures de retard...

Louis marcha à mes côtés, mais une fois en vue de la table de nos amis, il se rua chez les femmes pour les embrasser.

- Vérification ! fit Meredith en le faisant tourner sur lui même. Il m'a l'air intact le petit... Hélène ? Tu vois une chose qui manque à cet enfant ?

- Une montre qui indique l'heure juste pour sa nounou du jour...

Hélène et Meredith étaient assises côte à côte, dos au mur, sur une banquette confortable. Watson était en face de Meredith et il restait deux chaises. Louis prit place entre nous deux et je m'assis en face d'Hélène.

- Holmes ! me dit Watson avec un regard implorant. Dieu que je suis content de vous voir ! Deux heures en compagnie de ces charmantes dames et me voici devenu incollable sur la cuisine et la mode féminine ! Loué sois votre arrivée providentielle ! Encore une heure ainsi et j'allais commencer à me vernir les ongles...

- Vous n'avez pas reçu le mot que je vous ai fait envoyer ? demandai-je.

- Si... me répondit Meredith en jouant avec le pied de son verre de vin. Il y a une demi heure je pense... Apparemment, une policière voulait rentrer dans le restaurant mais les serveurs ont essayé de l'en empêcher. C'est lorsqu'elle a dit qu'elle avait un mot pour le docteur Watson qu'ils l'ont laissé entrer... Hélène et moi nous nous sommes faites détailler de la tête aux pieds par la policière...

En effet, me dis-je, la policière allait sans doute raconter en détail les femmes qui m'attendaient à la fameuse Alice ! La policière bête comme un huître allait être jalouse !

- Mot laconique en plus ! précisa Hélène. « Dois aider Lestrade pour enquête importante. Aurai du retard, si plus de deux heures, ne m'attendez pas et commandez. Louis est avec moi, je ne l'ai pas perdu en cours de route ». C'est succinct comme message ! Surtout que cela faisait une heure et demie que l'on t'attendait et que l'on se demandait ce qui avait bien pu vous arriver.

- Désolé mesdames ! Lestrade avait besoin de mes lumières pour une enquête...

- Et il ose noter qu'il n'a pas perdu Louis en cours de route ! ajouta Meredith avec malice.

- Tu as donc vraiment emmené Louis sur le lieu d'une enquête criminelle ? me demanda Hélène en fronçant les sourcils.

- Avais-je le choix ? Lestrade nous est tombé dessus alors que nous étions dans le fiacre pour partir. Cela s'est joué à une minute...

- Monsieur Holmes m'a confié à la garde d'une policière et je l'ai attendu bien sagement ! J'étais loin des lieux de son travail... C'est pas grave vous savez...

Mes épaules se haussèrent et, de la main je désignai Louis :

- Il vient de vous l'expliquer mesdames... Il n'était pas présent sur les lieux ! Peut-on commander ? Parce que le petit démon meurt de faim !

- Sherlock, mon ami, me dit Meredith en me fusillant du regard, tu es l'homme le plus culotté que je connaisse !

- Et encore mesdames ! s'exclama Watson en levant les bras au ciel. Vous ne vivez pas avec lui dans le même meublé ! En plus d'être culotté, il est exécrable !

- Vous avez sans doute raison, ajouta Hélène en prenant la carte, mais il a raison... Je meurs de faim !

Le patron vint lui même à notre table pour prendre notre commande. Meredith était une vieille habituée et j'y avais moi aussi mes habitudes.

Il nous conseilla en entrée des crevettes de la mer du Nord, fraîchement pêchées ce matin au large d'Ostende, ville située au nord de la Belgique.

Vu que nous mourrions de faim, nous décidâmes de faire l'impasse sur l'entée.

L'avantage de sa carte, c'était qu'elle était fort détaillées et rédigée dans trois langues : Italien, Anglais et Français. Pas besoin de traduire à Louis la composition des plats.

Meredith commanda des fettuccine Bolognese, Hélène sélectionna des tagliatelles carbonara, Watson se décida pour des cannellonis à la ricotta et aux épinards, je choisis une assiette de penne rigate carbonara.

Louis était plein d'hésitations et ne savait quoi choisir :

- Si j'avais la capacité, je mangerais bien tout... (Un mot en français attira son attention). Hé ! Ils servent des nouilles ! Mais c'est dégoûtant ! Ils ont été les couper sur des morts ?

Hélène et Meredith restèrent interdites pendant quelques secondes.

- Quoi ? fit Watson interloqué. Mais de quoi parle-t-il ?

- Louis ! lui signifiai-je. Parle plus bas ! Les nouilles, en fait, sont appelées des linguine ou tagliatelle en italien ou miantiao en chinois. Cela n'a rien à voir avec la petite nouille à laquelle tu penses...

- Pourquoi vous l'appelez ma « p'tite nouille » alors ?

- Bon sang ! s'exclama Watson. Meredith ! Vous auriez pu vous abstenir de celle là !

- Hé ! lui répliqua-t-elle choquée. Mais je n'ai rien dit moi !

- Vous en aviez parlé lorsque l'on visitait la ville de Bruxelles et sa statuette fort particulière ! Cela avait même fait rire Hélène qui s'était imaginée une réponse que je pourrais faire à un de mes patients...

- Oui mais... (Un discret coup de pied de ma part lui fit comprendre qu'elle devait se taire). Pardon... mais comment voulez-vous que je l'appelle puisque vous êtes si malin mon cher docteur Watson ?

Hélène leva les mains en signe d'apaisement :

- Non ! On arrête tout ici ! Nous avons un enfant à notre table. Louis... Le mot « nouille » ne concerne pas ce que tu as pensé... la définition exacte du mot, c'est tout simplement une pâte alimentaire découpée en lanière... En fait, c'est une image pour... l'autre définition...

- Comme quand maman parlait de mon petit oiseau ?

Watson appuya son front dans une de ses mains et il hésitait entre rire ou rougir.

- Oui... Les nouilles que l'on te servira ici n'ont rien avoir avec celle que tu as dans ton pantalon. C'est ce que j'aurai dans mon assiette puisque j'ai prit des tagliatelle...

- Ha ! C'est plus clair maintenant ! Oncle John ! Tu dois pas te fâcher sur Meredith parce que c'est pas...

Un coup discret de mon genou droit dans celui de Louis le fit arrêter sa phrase à temps. Un regard noir de la part de mon œil lui fit comprendre qu'il ne devait pas divulguer l'identité de l'auteur de ce mot. Watson n'était pas au courant de mon escapade nocturne lors de l'orage et encore moins de ma discussion avec Louis cette nuit là.

- Parce que ce n'est pas grave, acheva Louis. Bon, revenons à mon repas... Je pense que je vais prendre comme monsieur Holmes... les machins qu'il a choisis là !

- Si tu aimes le lard, la crème et le fromage... alors tu vas aimer !

Le patron s'en alla avec notre commande et je me servis un verre de vin.

- Tiens, fit soudain Louis à mon adresse.

- Je sens que « monsieur Pourquoi » va poser une question ! fis-je en haussant les yeux au plafond.

- Oui... Pourquoi tu portes toujours des costumes noirs ? Même en Normandie quand tu étais à cheval tu portais un costume de cette couleur...

- Le noir va avec tout ! lui répondis-je. Il est indémodable en plus !

- Ton ami a des costumes plus variés... Il porte du tweed, des costumes avec des carreaux, du brun... Bref, jamais du noir ! Tu ne penses pas que cela fait croque-mort ?

- Justement ! m'exclamai-je. On me fiche la paix ainsi ! Personne n'a envie de venir s'asseoir à mes côtés et encore moins me déranger ! D'ailleurs Watson, vous devriez porter plus souvent du noir, il a un effet amincissant !

- Je resterai de marbre face à cette vilénie Holmes ! me dit-il en haussant les épaules.

- Oui mais on ne sait pas si tu t'es déguisé en croque-mort ou en pingouin...

- Pingouin ? Pourquoi pas après tout ? J'aime bien cette idée de pingouin...

- Un pingouin déguisé en croque-mort ! fit Louis tout heureux de sa trouvaille. Une sorte de pingouin blessé sur sa banquise...

Les plats arrivèrent et le repas se déroula dans une bonne ambiance. Nous avions du vin italien et il était délicieux. C'était un Montepulciano d'Abruzzo provenant d'un vignoble italien de la région Abruzzes. Hélène n'en bu que quatre verres... Les conseils avisés de son avocat portaient-ils leurs fruits ?

Malgré l'heure tardive nous prîmes notre temps et profitâmes pour discuter. Enfin, Watson discuta beaucoup et moi peu.

Il était près de deux heures du matin lorsque les femmes et Louis montèrent dans le fiacre qu'Amélia avait mit à leur disposition.

Watson et moi en hélèrent un autre et nous rentrâmes à Baker Street.

- Vous avez aidé Lestrade alors ? me demanda soudain Watson.

- Oui, murmurais-je sans rien ajouter d'autre car je n'avais pas envie de parler.

- Et Louis est resté en retrait ?

- Hummm... fis-je en espérant qu'il comprenne que je n'avais vraiment pas envie de discuter.

Watson resta silencieux le reste du trajet. Il avait compris que je ne voulais pas en dire plus. Surtout que Louis n'était pas resté en retrait ! Il avait même vu un cadavre !

Si Hélène savait ça, elle m'arracherait les yeux ! Et je le méritais ! Pourvu qu'il ne fasse pas de cauchemars...


Note de l'auteur au sujet du tire du chapitre « damaged penguin »

C'est en fait encore un gros clin d'œil à la série Granada et surtout à l'acteur Jeremy Brett !

Je vous livre un extrait d'anecdote de la série au sujet du costume porté par Jeremy quand il était Holmes. Le terme « damaged penguin » vient de lui...

Tout le temps de la série, Jeremy resta attaché sentimentalement à son premier costume de Holmes. Tant et si bien que sa redingote était élimée jusqu'à la trame après 10 ans de bons et loyaux services.

Mais dans un esprit fétichiste, Jeremy ne voulait rien porter d'autre que son vieux costume. Les dernières années, différents pantalons étaient utilisés et retouchés chaque jour selon ses fluctuations de poids.

Jeremy avait surnommé Holmes le "damaged penguin" (pingouin blessé) - ou le "black beetle" (scarabée noir) - à cause de sa tenue essentiellement noir et blanc qui le faisait ressembler à un pingouin !

Il raconta les inconvénients de cette austère et macabre tenue : "L'autre chose est que, bien entendu, si vous allez à la cantine pour déjeuner, vêtu de ce que j'appelle le « damaged penguin » personne ne voudra s'asseoir avec vous, parce que vous ressemblez à un mort. Quand vous avez mis le masque, avec les cheveux noirs et le costume noir, vous êtes véritablement gai à faire peur, pour avoir quelqu'un en face de vous."

Dans le Canon, Holmes s'habillait d'une élégance plutôt stricte. Il restait très classique principalement vêtu de noir. Il ne se permettait pas de fantaisie et ne suivait pas la mode, comme le faisait plus volontiers Watson qui osait les couleurs et les carreaux.

Mais dans la vie courante, Holmes pratiquait un débraillé qui déplaisait au docteur. Dans l'intimité, il vivait en robe de chambre. Il en possédait trois, une pourpre, une bleue, et la dernière : gris souris.

En ville, Holmes était habituellement en redingote, pantalon uni noir ou à rayures et haut de forme. Il variait très peu ses habitudes.

A la campagne ou en voyage, il pouvait porter un long manteau gris à capuche ou un costume de tweed.