Le personnel médical tire les rideaux qui entourent le lit et s'éloigne à pas de loup.
- Tout ira bien ? s'enquiert Domino. Rien de grave ?
- Il va s'en sortir, assure le médecin. Il a trop présumé de ses forces, mais nous allons le maintenir sous calmants pour qu'il soit coopérant, et le requinquer.
Des bruits d'explosion et d'effondrements se font entendre, en provenance de l'autre aile du bâtiment.
- Que se passe-t-il ? s'inquiète une infirmière.
- Chen, répond Domino sombrement. Il est allé trop loin et a lâché des pokémons dangereux dans les couloirs. Vous feriez mieux de vous mettre à l'abri.
Elle se dirige vers la porte puis se retourne :
- Et passez plutôt par les escaliers de secours extérieurs. Les premiers étages sont inondés d'acides et de poisons.
Raphaël et d'autres sbires sur les talons, déterminée, la femme serre les poings. Si c'est la guerre que le vieux Japonais veut, c'est la guerre qu'il aura. Elle va retrouver ses lieutenants, reprendre le contrôle de la situation et des pokémons en liberté, puis elle va pourrir la face de ce vieux fou. À mains nues. Avant de l'égorger de ses propres dents. Puis elle lui fera sauter les yeux à la cuiller et les mangera en soupe.
- Euh, hum, excusez-moi… ?
- Quoi ? demande-t-elle avec humeur en se retournant.
- Vous n'allez quand même pas… continue Raphaël, visiblement mal à l'aise.
- Ah pardon, je pensais tout haut ?
Elle se mord les lèvres et étouffe un petit rire nerveux. Puis :
- Nous avons du pain sur la planche. Allons-y.
Elle se frotte le dessus du crâne, tout endolori, et reprend son souffle. Derrière la porte avec la petite fenêtre grillagée, les pokémons musculeux fouillent les décombres, aveuglés par la poussière, à sa recherche. Elle s'est téléportée juste à temps, mais a lâché ses réserves de nourriture dans la panique. Elle doit donc absolument préserver ses forces et n'utiliser ses pouvoirs psychiques qu'en cas d'extrême nécessité.
Résolument, elle s'avance dans les entrailles des souterrains du quartier général de la Team Rocket. Tristement, elle constate qu'elle connaît finalement très mal les locaux, qui sont pourtant sa maison, son lieu de naissance et de vie et bientôt, peut-être, sa tombe.
Au détour d'un couloir, une présence familière se fait soudain sentir. Megara !
La mentalie sort tranquillement de l'ombre.
- S'éloigner du danger n'est pas synonyme de sécurité, murmure l'évolie psychique.
- Que suis-je censée faire ? se désole Shym en réponse.
- La meilleure défense est l'attaque, répond la chatte mauve en se léchant une patte qu'elle passe avec mille prudences derrière son oreille gauche.
- Donc, tu penses que je devrais faire demi-tour et affronter les dizaines de pokémons qui ont été lancés à mes trousses ? C'est de la folie ! Ils sont bien plus nombreux et bien plus forts que moi ! Je n'y arriverai jamais !
- Qui part perdant échoue forcément. Qui part gagnant réussit assurément.
Shym s'assoit sur ses talons, pas très certaine de comprendre où Megara veut en venir, et pas très certaine de savoir si elle veut vraiment comprendre.
- Bon, soupire la pokémone quadrupède. On ne va pas y passer la nuit. Tu ne peux pas fuir, et tu ne peux pas te laisser tuer. Il ne te reste que la solution de te battre. Un point c'est tout.
- Je peux me cacher, rétorque la femelle mewtwo. Je peux me cacher et attendre que Kami revienne.
- Et que crois-tu qu'il pensera de toi lorsqu'il te trouvera terrée dans un trou à moitié morte de peur ?
Elle baisse les yeux, honteuse. La faible lumière des lampes de secours se reflète sur son pelage si particulier.
- Tu n'as de toute façon pas le choix.
Megara bondit brusquement, d'une détente prodigieuse, et un rocher s'écrase là où elle se tenait une fraction de seconde auparavant. Un vent glacé la cueille en plein vol ses yeux s'illuminent et son visage devient féroce. Des ondes psychiques d'une intensité extraordinaire s'échappent de son corps. Puis tout redevient calme et elle se laisse retomber gracieusement sur le rocher, qui doucement disparaît.
- Ils sont déjà là, commente-t-elle en désignant du bout de la queue les quelques créatures qu'elle vient de mettre hors-combat.
Des voix humaines résonnent dans les souterrains, appelant Shym à revenir, lui assurant qu'elle ne sera pas punie si elle se rend sans résister, lui promettant du gâteau. Les deux pokémones échangent un regard entendu : elles vont faire regretter à ces pitoyables humains d'avoir osé se dresser contre elles.
Domino toise de toute sa hauteur et de toute sa férocité le pauvre sbire qui, tremblant, honteux, la tête basse, est en train d'être interrogé.
- Et il n'est venu à l'esprit de personne que les ordres de Chen pourraient n'être ni logiques ni légitimes ? insiste la féroce femme.
- Mais Madame, proteste l'intéressé, nous avons reçu des ordres clairs de la part du Boss ! Sapin et Chen doivent être obéis à la lettre pour tout ce qui concerne la femelle mewtwo !
Elle soupire et se passe la main dans les cheveux.
- Bon, ce qui est fait est fait. Que sais-tu d'autre au sujet des plans de Chen ?
De nombreuses lianes traversent les murs et le couloir de part en part, coupant toute avancée et toute retraite à Shym et Megara.
- Comment parviennent-ils à nous repérer ? se désole la femelle chromatique.
- Je n'ai pas l'impression qu'ils parviennent à vraiment nous suivre à la trace, rétorque l'évolie en repoussant des lianes supplémentaires. Ils donnent plutôt l'impression d'attaquer au hasard dans tout le manoir, en se concentrant autour des dernières zones dans lesquelles tu as été aperçue.
- En d'autres termes, ils doivent se contenter d'extrapoler notre position ?
- Exactement.
Shym pousse un cri de surprise alors qu'une ombre froide glisse vivement le long du mur pour soudain l'étreindre férocement.
- C'est un spectrum, informe Megara en continuant de repousser les lianes. Il possède un double-type poison, tu peux aisément le battre !
Yeux fermés pour ne pas avoir à l'affronter en face, la mewtwo dissipe des ondes psychiques dans toutes les directions, jusqu'à ce que l'étreinte froide du spectre disparaisse de son esprit.
- Concentre-toi ! encourage Megara. Rassemble tes idées ! Si tu te laisses dominer par la peur, tu n'arriveras qu'à gaspiller tes forces !
- J'aimerais bien t'y voir, piaule Shym en réponse.
- Bon, changement de tactique, soupire la mentalie. Tu t'occupes des lianes, je m'occupe du reste.
La créature quadrupède bondit derrière sa compagne et repousse calmement mais implacablement quelques pokémons aux mâchoires terribles qui jaillissent sans bruit de l'ombre. La mewtwo se retrouve seule face au réseau sans cesse renouvelé de lianes et maintenant de tentacules suintant de poison et autres substances qui ne cesse de trouer les murs. Si elle ne se dépêche pas, elle sera bientôt exposée directement aux propriétaires de ces obstacles, et ses chances de leur échapper s'amenuiseront encore.
Elle a besoin de quelque chose pour pouvoir trancher ces barrières. Quelque chose de résistant et d'incisif. Un peu comme de grands couteaux, ou des griffes, mais en plus féroce. Malheureusement il n'y a aucune arme à portée et ses doigts sont dépourvus même d'ongles. Elle ne parviendra jamais à se frayer un chemin là-dedans à mains nues.
- Qu'est-ce que tu fabriques ? s'impatiente Megara. Dépêche-toi !
Rageusement, Shym se précipite en avant, poings fermés, bien décidée à en découdre malgré tout. Elle prépare ses pouvoirs psychiques, fait de violents moulinets avec les bras…
…des morceaux de lianes et de tentacules tombent au sol. Des sortes de griffes brillantes, faites de psi condensé, jaillissent d'entre ses doigts, deux à chaque main.
- Continue ! encourage Megara en sautant sur ses épaules. Sors-nous de là !
Vaillamment elles traversent le couloir, les dents serrées, le regard dur et froid. Megara tapote l'épaule de sa compagne, lui désigne une gaine technique. De leurs pouvoirs, elles écrasent les tuyaux qui s'y trouvent afin de se frayer un chemin à l'intérieur et de remonter vers les étages. La mentalie prend néanmoins quelques secondes supplémentaires pour détruire une partie des locaux de la zone, afin de brouiller les pistes, et d'éviter d'attirer trop l'attention sur l'éventration de la gaine.
C'était moins une. Silencieuses, immobiles, elles entendent à-travers la fine paroi qui les dissimule leurs poursuivants parvenir à leur niveau. Ils jurent sous le coup de la colère. La piste est à nouveau perdue.
- T'en fais pas, lance une voix. On va la coincer, comme l'a demandé Chen. Et un jour, toute cette histoire ridicule va nous faire rigoler.
- En attendant, rétorque une autre voix, nous avons quinze capsumons hors de combat, et trois qui se sont éteints. Je me demande en quoi ça pourrait être matière à rigoler.
