Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort

Rating: M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.

Note : Désolée pour le temps d'attente depuis le dernier chapitre mais en période de vacances, il n'est paradoxalement pas toujours évident de trouver un moment (et une connexion internet !) pour poster. Quoi qu'il en soit, voici la suite.

Bonne lecture !


Chapitre 23 : Invitations

La réponse qu'il reçut de Kakashi le laissa perplexe.

Quand il l'avait trouvée dans sa boîte aux lettres, il n'avait pu s'empêcher de déchirer violemment l'enveloppe et de se lancer dans une lecture avide mais, très vite, son empressement s'était calmé, déçu du peu d'intérêt de ce qu'il découvrait. C'était comme si le jounin avait calqué sa propre lettre sur la sienne pour s'empêcher de révéler la moindre information utile. A la question « comment va tout le monde ? », par exemple, Kakashi avait répondu par un « tout le monde va bien ». Et ainsi de suite.

Du reste, Iruka ne savait même pas ce qu'il avait voulu dire par « tout le monde », qui avait-il englobé dans cette expression ? Naruto ? Shizune ? Kurenai et sa fille ? Gai, peut-être… En fait, il avait surtout utilisé « tout le monde » pour ne pas avoir à demander directement de ses nouvelles à Kakashi. Mais ça, le jounin l'avait-il seulement compris ? S'était-il intégré dans sa réponse ? Allait-il bien ? Et surtout, Iruka avait-il vraiment envie qu'il aille bien ? Il se surprenait parfois à espérer le contraire et se jugeait monstrueux quand il s'en apercevait.

Après ces quelques premières lignes laconiques, la lettre devenait un simple catalogue de tout ce que Kakashi avait envoyé. Les affaires avaient été soigneusement emballées dans plusieurs cartons que sa vieille concierge lui avait apportés et Iruka pouvait presque cocher chacune d'entre elles dans la marge de la lettre de Kakashi.

Seul le dernier paragraphe éveilla un peu son intérêt : Kakashi, après moult formules de politesse, lui annonçait qu'il s'était permis d'ajouter à la commande première d'Iruka quelques objets qui lui semblaient pouvoir lui être utiles. Ils n'étaient pas indiqués alors il dut tout déballer pour savoir de quoi il retournait. Au fur et à mesure qu'il arrachait les scotchs, les vieux journaux et les papiers-bulle, l'excitation montait en lui. Kakashi avait choisi ces objets pour lui, n'était-ce pas une sorte de message ? L'impersonnalité de sa lettre se rattraperait peut-être par l'intimité des objets. Les premiers qu'il découvrit le déçurent : il y avait cet absurde bandeau ninja dont il ne se servirait jamais ainsi que le manuel, écrit par ses propres mains, qui permettait aux élèves des petites classes de s'initier au combat. Plus que le désappointement, ces objets éveillèrent en lui de la tristesse. Le milieu ninja n'était plus le sien, sa vie était civile, désormais. Kakashi ne serait-il donc jamais capable de le voir autrement que par le spectre de son ancien lui-même ?

Il soupira et continua plus mollement son exploration des cartons. Les affaires d'hiver étaient aussi sobres et ternes qu'il l'avait espéré. Le manteau était presque neuf, les écharpes de différentes épaisseurs, les gants de bonne qualité et, au fond du dernier carton, était enroulé quelque chose.

Il sortit le paquet enrobé de papier fin, le déballa et discerna le tissu et le cuir. Ses mains s'empressèrent, tâtèrent et quand l'objet apparut dans son entièreté, il reconnut un cartable. Un cartable tanné, déjà abîmé par l'usage mais beau encore. Quand il le souleva, il s'aperçut qu'il était plein. Et il trouva tout un lot de feuilles et de classeurs, des pochettes et autres affaires ainsi qu'une boîte entière de stylos rouges. Il était comme un gosse à son anniversaire. Il essaya les stylos, s'enfouit le visage dans les cahiers neufs. Il regretta de ne pouvoir retrouver l'odeur du papier qu'il savait être agréable et en revint au sac pour lequel il avait eu un véritable coup de foudre. Il compara avec son propre cartable, pourtant quasi-neuf et certainement de meilleure qualité, et préféra sans conteste celui envoyé par Kakashi. Ce sac-là possédait du vécu et, l'essayant devant la glace, il jugea qu'il lui allait bien. La sangle, usée en son sommet, se courbait parfaitement sur son épaule et le sac, en bandoulière, retombait agréablement sur sa hanche gauche. Il voulut transvider son matériel d'un sac à l'autre et remarqua alors l'usure de certaines poches. Et il chercha à deviner ce que chacune avait pu contenir, ce qu'il allait lui-même y ranger et quand son œuvre fut finie, il ne sut dire à quel point son ancien lui-même l'avait influencé.

Il alla amoureusement poser son nouveau cartable près de son bureau et quand il se retourna, il se rembrunit en voyant tous les cartons éventrés qui jonchaient le sol de son salon minuscule. Au moment où il se baissa pour commencer à ramasser, il réalisa subitement quelque chose : ce merveilleux cartable, c'était ce qu'il avait trouvé en dernier, enfoui tout au fond du carton. C'était donc forcément ce que Kaksashi y avait mis en premier. Bien sûr, il y avait deux autres cartons mais c'était dans celui-ci qu'était le manteau, le vêtement le plus important qu'il avait demandé… Le cœur d'Iruka se gonfla : finalement, le jounin ne s'obstinait peut-être pas uniquement à le voir comme un ancien ninja. Avec ce carton, il s'était adressé au professeur.

L'ancien ou le nouveau ? Cette partie de la question était plus difficile à élucider mais Iruka ne s'en inquiéta pas outre mesure, préférant continuer son rangement l'esprit plus tranquille.

~/~/~

Il avait eu envie de pleurer quand le dernier livre avait trouvé sa place sur l'étagère. Pleurer, c'était pourtant un besoin qu'il avait toujours considéré comme bassement primaire, inutile et surtout puérile et, en conséquence, il avait ravalé ses larmes en contemplant son œuvre.

Il soupçonnait Aryuu d'avoir freiné sur la fin, pour que leur quête dure plus longtemps. Ils étaient nombreux, au village, à avoir remarqué l'amélioration de son moral durant ses recherches mais quand Gai et Kurenai avaient obtenu le fin mot de l'histoire, ils n'avaient pas caché leur inquiétude. Kakashi semblait rester bloqué dans le passé. Kurenai ne pouvait pas vraiment le lui reprocher. Sur ce point, elle était tout aussi coupable que lui, mais elle était aussi la mieux placée pour savoir que cette attitude ne faisait que prolonger et même intensifier la douleur. Et puis, elle craignait la rechute, le moment où Kakashi n'aurait plus de nouveaux livres à se mettre sous l'œil pour contenter son obsession. Aryuu, qui était devenu pour lui une sorte de garde-malade, redoutait la même chose. Aussi, Kakashi avait simulé la satisfaction quand sa collection avait été complète et, en retour, ils firent semblant de le croire.

Son estomac gargouilla, ce qui le sortit de la contemplation de cette étagère si insupportablement pleine. Son œil avisa la pendule du salon : il était l'heure où les gens normaux se nourrissent mais il savait son frigo vide et l'idée d'aller faire les courses lui sembla être une activité bien trop laide et ordinaire. Il préféra se traîner jusqu'au restaurant de viandes grillées. Il ne mettait plus les pieds à l'Ichiraku depuis l'épisode des petits-déjeuners qu'il avait laissés des jours sur la table basse. Les traces de gras qui en résultaient lui rappelaient douloureusement à quel point Iruka se moquait de lui.

Tandis qu'il errait dans les rues de Konoha, la sordide lettre de l'absent lui revint en tête. A vrai dire, elle était toujours dans sa tête. Il l'avait tellement lue qu'il la connaissait par cœur. Comme les notes de son concours, comme tous ces bouquins récupérés par Aryuu, comme tout ce qui pouvait le toucher de près ou de loin. Aucun sentiment ne se dégageait de cette fichue lettre, ce n'était qu'un bon de commande joliment emballé dans une écriture magnifique. Une écriture qui, elle, était restée la même.

Il se demanda ce qu'il avait bien pu faire pour dégringoler du statut de guerrier légendaire à celui de bonne poire de service dont on ne se rappelle l'existence que pour servir de coursier.

Iruka avait voulu déménager, voir du neuf. C'était donc si compliqué de lui raconter un peu ce qui lui arrivait, de le rassurer ? Il fallait croire qu'il ne valait pas même le prix de l'encre dépensée à lui faire un résumé. Kurenai avait essayé de l'encourager à se montrer plus mature que lui et à se livrer en retour. Mais se livrer sur quoi ? Son malheur ? Cette envie de rien qui le taraudait toute la journée ? Sa sensiblerie ? L'autre ne s'en émouvrait même pas, en plus de ça. Au mieux, il interprèterait ça comme des reproches au pire, sa caboche d'amnésique en garderait à peine le souvenir. S'il ne se rappelait à lui que pour demander des affaires, cela ne signifiait-il pas qu'il faisait officiellement partie du passé ? Iruka se foutait bien de savoir comment il allait.

Il jugea le restaurant plus silencieux qu'à l'accoutumée quand il y pénétra mais il n'était pas inhabituel que les gens se taisent à son entrée. Il ne s'en formalisa pas et alla au fond de la salle, s'installant au dernier tabouret du comptoir. Le patron l'avait suivi de l'œil et s'empressa – peut-être encore plus que d'habitude – de venir prendre sa commande.

Ce fut vite fait, il prenait toujours la même chose. Mais alors qu'il patientait, il sentit cette brûlure caractéristique sur sa nuque, celle qu'on ressent quand on est observé. Il allait se retourner pour en avoir le cœur net mais le patron, étrangement prévenant, vint lui proposer une consommation gratuite. Kakashi l'accepta et supporta le bavardage du gérant qui, normalement, savait pourtant respecter son humeur taciturne. Il le dévisageait, méfiant, et surprit son regard qui louvoya une seconde pour fixer un point, derrière lui. Ce point précis qu'il allait regarder avant son intervention. Il fit donc le geste de se retourner mais le patron se permit alors de lui attraper le bras.

« Hatake-san, implora-t-il, c'est un établissement paisible ici, je ne veux pas de problèmes. »

Cette prière ne fit qu'exciter sa curiosité et, quand il fit volte-face, il eut bien du mal à comprendre l'inquiétude du gérant : ce n'était que Chôgi et Shikamaru qui se goinfraient comme à leur habitude. Il se leva pour les saluer, comme il l'aurait fait en toute autre circonstance. Tous deux le fixaient d'un air inquiet et sursautèrent légèrement à son approche. L'énorme bras de Chôgi était tendu vers l'arrière, paume écartée, en posture défensive et alors qu'il arrivait à leur table, il comprit pourquoi.

Il reconnut Ino, recroquevillée dans le coin de la banquette, elle paraissait si frêle derrière le coude démesuré de Chôgi. Elle ne le regardait pas.

« Yo, les jeunes ! », salua-t-il.

« Kakashi-sensei. », répondirent-ils de concert.

Kakashi n'était pas sûr qu'Ino ait parlé, penchée comme elle était, il ne discernait pas ses lèvres et sa voix avait pu être noyée par celles plus fortes des garçons.

Aucun ne paraissait à l'aise. Il n'avait plus vraiment croisé Chôgi et Shikamaru depuis la mission boucherie durant laquelle ils avaient pourchassé les bourreaux d'Iruka. Quant à Ino, cela faisait bien plus longtemps qu'il ne lui avait plus parlé. Depuis l'hôpital, s'avoua-t-il.

Il passa en revue les mets présents sur la table. Leur quantité était astronomique et il reconnut certains des plats les plus chers de la carte.

« Vous fêtez quelque chose ? »

Il discerna une certaine amertume dans sa propre voix qui n'était pourtant pas volontaire. Il avait simplement du mal à assimiler que d'autres puissent se réjouir pendant que lui se morfondait.

« Ino vient de passer jounin. », expliqua Shikamaru dans un murmure.

« Ah oui ? Eh bien, toutes mes félicitations, Ino. »

Il avait accentué la prononciation de son prénom. Si elle ne voulait pas se montrer impolie, elle ne pouvait pas faire autrement que de lever les yeux vers lui et de lui répondre.

Elle n'osa affronter son regard qu'une seconde. Puis, se détournant, elle balbutia :

« Merci, Kakashi-sensei. »

Chôgi et Shikamaru observaient l'échange sur le qui-vive, comme s'ils étaient prêts à intervenir à tout instant. Kakashi devinait le patron derrière lui qui l'épiait également. Croyaient-ils donc sincèrement, tous, qu'il allait faire du mal à cette gamine ?

Il allait l'interroger plus avant quand il sentit la main de Shikamaru sur son poignet. Il baissa un œil dur sur lui : il n'aimait pas qu'on le touche et c'était déjà la deuxième fois depuis qu'il était entré dans ce restaurant.

« S'il vous plaît, le pria Shikamaru, elle n'est pas en état. Ne la tourmentez pas. »

« La tourmenter ? répéta Kakashi. C'est tourmenter quelqu'un, maintenant, que de le féliciter ? »

Il allait poursuivre mais un bruit de sanglot l'en empêcha.

Ino se cachait le visage dans une de ses mains mais le mouvement de ses épaules ne laissait aucun doute sur son état.

« Ino… », commença Kakashi mais elle l'arrêta, soudainement brusque et affolée.

« Je suis désolée ! glapit-elle. Vraiment, vraiment désolée ! J'ai fait tout ce que j'ai pu, je vous jure ! Je voulais tellement vous aider ! Je vous en supplie, Kakashi-sensei, acceptez de me pardonner. »

Elle répéta encore et encore les mêmes excuses rendues à moitié inaudibles par les sanglots et les reniflements. Kakashi assistait à cette scène l'œil écarquillé. Chôgi et Shikamaru avaient baissé la tête.

« J'ai étudié, continuait-elle. Très sérieusement. Tous les jours et la nuit aussi. Je me suis entraînée dur. Tsunade-sama a jugé que j'étais prête. Ca aurait dû marcher ! Je suis tellement désolée que ça n'ait pas marché ! Oh, par pitié Kakashi-sensei, pardonnez-moi ! »

Et les pleurs redoublaient, elle semblait impossible à arrêter.

Il n'aurait pas cru qu'elle puisse être restée bloquée là-dessus. Cela faisait des mois qu'Iruka avait quitté le village, bien plus qu'il était sorti de l'hôpital. Elle l'avait opéré, certes, mais ça ne voulait pas dire qu'elle était responsable de ce qui avait suivi.

« Ino… », tenta-t-il mais à moitié hystérique, elle ne l'écoutait pas.

Il se pencha en avant et se permit, sous les regards avisés des deux autres, de toucher son épaule nue un bref instant. Elle se calma à ce contact et osa se tourner vers lui. Il n'en demandait pas davantage. Il se recula aussitôt, rangeant sa main dans sa poche.

« Ce n'est pas ta faute. », déclara-t-il, simplement.

Mais les larmes continuèrent à couler.

« Il est parti ! se lamentait-elle. Il ne serait pas parti si j'avais été un médecin valable ! Mon père aurait réussi ! J'aurais dû réussir ! Mai j'ai échoué ! Echoué ! »

« Non, reprit-il doucement, tu n'as pas échoué. »

Elle se calmait un peu, reniflant.

« Il est parti. », rappela-t-elle.

« Pour toutes sortes de raisons mais ce n'est pas vraiment ce qui importe, en réalité. »

« Ah non ? »

La stupeur avait bloqué les larmes au coin de ses yeux.

« Enfin, se ravisa Kakashi, bien sûr, ça importe. Ça nous importe tous. Et moi, ça me rend parfois tellement malheureux que ça me donne envie de crever mais… »

Il fit une pause, le temps de rassembler ses esprits. Il était si rare qu'il se livre. Et ses larmes à elle remuaient quelque chose en lui.

« Mais, continua-t-il, il est en vie. Peut-être qu'il n'est plus le même mais quelle importance pour lui ? Il vit. Il respire, il marche, il avance… Et peut-être même qu'un jour il sera capable d'être heureux. Peut-être même qu'il l'est déjà. Et ça, c'est grâce à toi, Ino, parce que tu l'as sauvé. »

Elle resta pensive. Elle n'avait pas l'impression que de séparer Iruka-sensei de Kakashi soit le sauver véritablement.

Lui se sentait fautif. Il s'était montré tellement injuste envers cette jeune fille. Cela faisait des mois qu'elle traînait cette culpabilité injustifiée. Et il repensa à cette nuit qu'il avait eue où il avait cru retrouver Iruka, un peu. Une nuit fausse mais qu'il n'aurait rendue à aucun prix. Plus que de ramener Iruka à la vie, Ino lui avait permis d'avoir cette nuit.

« Il y a longtemps, se souvint-il, Tsunade m'avait suggéré de me prosterner à tes pieds pour te remercier de tout ce que tu avais fait pour moi… »

La panique se lut sur la face encore humide d'Ino et, déjà, les deux autres tentaient de le dissuader.

« Je ne vais pas le faire, les rassura-t-il, ce serait gênant pour tout le monde, je pense. Mais pour te remercier de tout ce que tu as fait pour moi, Ino, et si ça ne vous dérange pas, les garçons, j'aimerais vous offrir ce repas. »

Personne ne protesta, cette fois, et le patron, dont les oreilles traînaient toujours, ajouta la facture sur la note du jounin.

« Votre commande est prête, Hatake-san. », l'informa-t-il du même coup.

Toute l'équipe lui proposa de rester. Déjà, Shikamaru se reculait pour lui laisser une place sur la banquette mais il déclina l'offre d'un revers de main. Manger avec des gens heureux était encore au-dessus de ses forces et il ne voulait pas gâcher leur fête.

Il ne s'était cependant éloigné que de quelques mètres quand il entendit Ino le rappeler. Le temps qu'il se retourne, il ne put qu'ouvrir les bras pour la réceptionner alors qu'elle se jetait contre lui. La sensation lui parut étrange : c'était comme la caresse d'une mère qui cherche à consoler son petit garçon.

Sauf que c'était elle qui pleurait.

« Je suis désolée. », renifla-t-elle.

Il ne comprenait pas, il pensait pourtant s'être montré suffisamment bienveillant.

« Je suis tellement désolée… pour vous. »

Elle se recula un peu, tentant de maîtriser ses soubresauts et il scruta sans comprendre ses beaux yeux clairs et humides.

« Peut-être qu'Iruka-sensei est heureux. Ou peut-être qu'il le redeviendra mais… Mais vous, sensei… Vous, vous n'êtes pas heureux. »

« Ça reviendra peut-être aussi. »

Mais aucun d'eux n'y croyait et elle reprit :

« Personne dans ce village ne mérite plus d'être heureux que vous. C'est injuste… »

Comme elle pleurait en même temps, elle avait parlé fort. Le restaurant était quasiment vide mais le patron, Shikamaru et Chôgi avaient très bien entendu ce qu'elle venait de dire. Leurs yeux étaient baissés mais Kakashi sentit qu'Ino se faisait l'intermédiaire de tous.

Elle pleurait toujours dans ses bras et il la serra contre lui.

Il sentit l'humidité des larmes pénétrer le tissu de son masque, dans son cou. Et ces larmes qui coulaient sur lui n'étaient plus les mêmes qu'auparavant. Ino était en train de pleurer pour lui. Cette fille superficielle et égoïste et qui n'avait jamais vu d'un très bon œil les garçons qui s'aiment, cette fille-là pleurait pour lui.

Il eut bien du mal à ne pas en faire autant.

~/~/~

Les vacances de fin d'année civile approchaient et ça angoissait considérablement Iruka. Déjà qu'il déprimait quand il devait passer deux jours seul chez lui, alors deux semaines…

Qu'allait-il bien pouvoir fabriquer pendant deux semaines ?

Ça le désespérait tant qu'il avait même songé à retourner à Konoha. Il avait évidemment rejeté cette idée saugrenue dès qu'elle lui était venue à l'esprit. Cependant, il repensait souvent à cette fois où Shibu lui avait dit qu'il n'avait pas de passé. Il en avait un, de passé et, plus le temps défilait, plus Konoha lui apparaissait comme le lieu de ses origines et les habitants du village comme une sorte de famille. Ceux qu'il n'avait pas choisis mais qui avaient pris de l'importance, à son corps défendant, et qu'il n'aurait pas été malheureux de revoir.

Dans cette optique, il avait beaucoup hésité à répondre à la lettre de Kakashi. Ca aurait été facile, il suffisait de le remercier pour les affaires envoyées et surtout le cartable. Mais une pudeur l'en avait empêché. A quoi cela aurait-il rimé, d'entretenir une correspondance avec cet homme ? Sa vie était à Sugusoba, maintenant. Il se devait de réussir ce nouveau départ pour que la souffrance qu'il savait avoir infligée à ceux de Konoha ne reste pas vaine.

« C'est mort ici ! », râla Yasui en pénétrant dans la salle des maîtres.

C'était un énième vendredi soir, l'avant-dernier avant les vacances. Il avait neigé toute la journée.

Iruka avait levé le nez de ses cahiers, tout comme Meijin et Shibu qui travaillaient ensemble sur un projet. Ce soir-là, la neige abondante les avait tous découragés de rentrer immédiatement chez eux.

« Tu n'avais pas rendez-vous avec des amis ? », hasarda Iruka.

Yasui, laissa les différents sacs qu'elle portait s'écraser au sol et alla elle-même s'écrouler sur une chaise.

« Toutes les rues sont bloquées, grommela-t-elle, et le bar où on s'est donné rendez-vous est à l'autre bout de la ville… J'arrive pas à croire que je me retrouve coincée au travail un vendredi soir ! »

« Y a des gens très bien à qui ça arrive… », osa lui répondre Iruka.

Yasui laissa son regard vagabonder dans la pièce et constata, qu'effectivement, tout le monde était au travail sauf elle.

« Vous êtes sérieux ? s'insurgea-t-elle. On est vendredi soir, putain ! »

Ils haussèrent les épaules, un peu embarrassés tout de même d'être si bons élèves.

« C'était quel bar où tu avais rendez-vous ? », demanda Meijin qui n'était pas la dernière quand il s'agissait de tester les endroits branchés.

« Le Hankouki, ça s'appelle. »

« Le Hankouki ? répéta Meijin les sourcils froncés. Mais c'est pas un bar… »

« Si, si, la coupa Yasui. Mais ils acceptent les hétéros aussi quand ils sont bien accompagnés. »

« Pardon ? », lâcha Shibu d'une toute petite voix.

Iruka, lui aussi, avait tendu l'oreille.

« Le Hankouki est un bar homo, expliqua tranquillement Yasui, et trop bien, vraiment ! Je suis dégoûtée de ne pas pouvoir y aller ! »

« Mais… poursuivit Shibu. Pourquoi fréquentes-tu ce genre d'établissement ? »

Iruka discerna de la désapprobation dans son ton mais Yasui parut n'y prêter aucune attention.

« Tu plaisantes ou quoi ? Tu verrais comment les gars sont gaulés là-bas, tu ne me poserais pas la question ! »

« Mais enfin, continua courageusement Shibu, toi tu… tu n'es pas… Tu ne l'es pas, n'est-ce pas ? »

La pauvre Shibu semblait catastrophée.

« Et toi, Shibu ? la taquina Yasui, en retour. Toi, tu ne l'es pas ? J'aurais juré pourtant… »

Shibu ne goûta pas du tout la plaisanterie. Rouge de gêne, elle se leva et tout en serrant ses maigres poings, elle affirma :

« Pas du tout ! Je ne suis pas comme ça ! D'ailleurs… D'ailleurs, j'ai un fiancé ! »

Ils en restèrent pantois.

« Un fiancé ? reprit finalement Yasui. Et toi, petite coquine, tu ne nous en parlais pas ? »

« C'est nouveau… », expliqua Shibu qui regrettait déjà d'avoir parlé.

« Ca ne doit pas être si nouveau si vous êtes fiancés… »

« Il vient de demander. », révéla-t-elle encore.

Ils cherchèrent à en savoir plus mais Shibu resta obstinément muette. Heureusement, Yasui avait plus d'un tour dans son sac elle était bien placée pour savoir que l'alcool déliait les langues.

« Et si on allait se prendre un verre entre nous ? », proposa-t-elle, près d'une demi-heure plus tard, après avoir habilement changé de sujet plusieurs fois afin d'endormir la méfiance de sa proie.

« Entre nous ? répéta Iruka qui rêvait d'une telle invitation depuis des mois. Alors là, je suis partant ! »

« Y a un bar juste en bas de la rue, informa Meijin la mine réjouie, c'est un peu miteux mais ça fera bien l'affaire pour un soir de neige. »

« Shibu ? interrogea Yasui. Tu viens avec nous ? »

Les bars n'étaient pas vraiment un lieu où Shibu se rendait habituellement mais elle était si heureuse d'être désirée pour une fois.

Elle accepta timidement et, à la grande joie d'Iruka, il connut, selon Yasui, son premier véritable vendredi soir.