NAUSICAA
La fête battait son plein au cœur de l'ancienne cité naine. La musique et les voix tonitruantes se frayèrent un chemin jusqu'au camp des blessés. Nausicaa écoutait distraitement ce joyeux tintamarre, en tamponnant un linge humide sur les joues d'une elfe aux cheveux dorés et au teint laiteux. Sa respiration sifflante emplissait le pavillon dans lequel régnait une tiédeur moite et étouffante. La jeune femme plongea ses mains dans une bassine d'eau froide avant de s'humidifier le front. Elle ferma les yeux un bref instant. La fatigue accumulée la rattrapait. Elle s'agenouilla près du lit, les coudes contre les bordures boisées, la tête nichée entre ses paumes.
Que faisait la compagnie ? Avait-elle pris part aux réjouissances ? Nausicaa soupira. Encore une fois, elle n'avait pas eu le courage d'affronter les nains. Elle craignait leur réaction, maintenant que Fili et Kili n'étaient plus. Bien que les griefs de Balin et de Dwalin semblassent s'être apaisés, elle ignorait ce qu'il en était concernant leurs comparses. Dans le doute, elle préférait se tenir à l'écart.
La tête de la change forme dodelina. Ses idées perdirent leur netteté et ses pensées s'embrumèrent. Petit à petit, le sommeil l'enveloppa, telle une vague invisible et irrésistible. Elle voulut lutter contre cette sensation, mais ses paupières étaient trop lourdes. Sa volonté s'effrita et elle abandonna ce combat perdu d'avance.
Une main la secoua avec douceur. Il lui fallut plusieurs secondes pour parvenir à ouvrir les yeux. Elle avait l'impression qu'elle venait de s'endormir. Lorsque son œil unique retrouva une vision claire, elle comprit qu'elle s'était affalée sur le lit de l'elfe, dont le souffle semblait s'être apaisé. Une douce flagrance de citronnelle et de menthe embaumait les draps. Nausicaa s'étira sans réussir à réprimer un bâillement.
"Désolée Ayaëlle, je me suis assoupie... Gwindor est déjà là ? Il m'a dit qu'il passerait dans la soirée, après les rites funèbres. Il faut que je lui demande quelque chose à propos..."
"Nausicaa."
La jeune femme sursauta. Cette voix caverneuse, elle l'aurait reconnue entre mille.
Elle se leva précipitamment, grimaçant lorsque sa blessure lui tirailla la hanche. Elle lissa ses cheveux emmêlés avec ses doigts, tirant au passage sur son bandage.
"Ah... Euh... C'est... Toi. Évidemment que c'est toi. Qui d'autre ? Enfin, bref. Qu'est-ce que tu fais là ?"
"Lorsque j'ai quitté Erebor, tu n'étais plus là. Le hobbit m'a dit qu'il t'avait vue partir vers le campement des réfugiés. Ça fait bien une demi-heure que je tourne en rond entre ces fichues tentes pour te trouver."
"Pour me trouver... Moi ?"
Thorin ne répondit pas. Il se contenta de croiser les bras. Pendant un instant, elle crut qu'il savait. Pour l'Arkenstone et son plongeon dans le Celduin.
"J'ai cru que tu étais partie."
"Partie, hein ? Pour aller où ?, répliqua-t-elle avec amertume. Personne ne m'attend."
"Je pense que tu as tort."
Le nain lui tendit la main avec un demi-sourire. Il avait revêtu une tunique en cuir et ses épaules étaient coiffées d'une cape de fourrure.
"Sortons. L'air nocturne est agréable. Ici, la chaleur est étouffante."
"Je ne peux pas, je dois veiller les blessés du Pavillon Est. Ayaëlle m'a demandé de..."
"Rien qu'un instant."
Une lueur inhabituelle brillait dans le regard du roi sous la montagne. Cela intrigua Nausicaa et, malgré la fatigue, elle acquiesça avec lassitude.
"D'accord, mais pas longtemps."
La lumière argentée des étoiles auréolait la vallée de Dale, donnant un aspect onirique au paysage. Parée d'un manteau nacré, la montagne paraissait irréelle. La princesse rohirrim frissonna. Tout semblait si calme. Pourtant, ce n'était qu'une façade. L'odeur ferreuse du sang et de la mort avait imprégné la terre. Des mois, des années, seraient nécessaires pour que la désolation de Smaug retrouve sa quiétude d'antan.
"Tu voulais me dire quelque chose ?"
"Oui. Ce n'est pas facile à expliquer et je ne suis pas doué... Pour manier les mots."
"Alors que l'acier..."
Il hocha la tête.
"Je suis un guerrier, pas un roi."
Nausicaa fronça les sourcils.
"Bien sûr que si, tu l'as toujours été. C'est dans ton sang."
Elle fit un geste circulaire du bras, pour embrasser Erebor.
"Ici se tient le 7ème Royaume des nains, la terre de tes ancêtres. Tu en es le souverain légitime. Maintenant que la montagne est reprise, il t'est interdit de l'abandonner. Tu dois la gouverner, lui redonner sa gloire d'antan, comme ton grand-père l'a fait pendant des années."
Le pas de Thorin ralentit. Son regard se fit songeur. Il ne s'était jamais complètement remis de la disparition de son père, Thrain. Un jour peut-être, il parviendrait à l'accepter, alors il se considérerait enfin comme l'héritier de la lignée de Durin.
"Nausicaa, ce n'est pas de cela dont je veux te parler."
"Je me suis sans doute emportée, pardonne-moi. Je t'écoute et je ne t'interromprai pas. Promis."
Elle ne l'aurait avoué pour rien au monde, mais elle avait délibérément changé de sujet. Malgré son évanouissement, elle se souvenait de chacun des mots qu'elle avait prononcés alors qu'elle gisait sur la glace de la rivière Celduin. Pour cette raison, elle n'avait pas rejoint Thorin à l'intérieur d'Erebor. Pour cette raison, et tant d'autres, elle se tenait loin de lui.
Elle craignait que ses sentiments ne soient pas partagés.
"Lorsque tu étais en train de mourir, tu m'as dit... Tu m'as dit que tu éprouvais..."
"Je... Ce que j'ai... Enfin..."
La demoiselle déglutit avec difficulté. Elle voulut parler, mais sa voix s'étrangla dans sa gorge.
La brume tomba sur la vallée de Dale. Des nappes blanches serpentaient entre les rochers et les monticules inégaux. Un cor résonna dans le lointain. Un son puissant mais harmonieux. Un son qu'elle avait entendu des dizaines, des centaines de fois.
Des sueurs froides perlèrent le long de son dos, et les poils de ses bras se hérissèrent.
Sa plus grande crainte, cette peur qui la tenaillait depuis le début de l'aventure, semblait sur le point de quitter ses pensées et de basculer dans la réalité.
"Nausicaa ?"
"Tu n'as rien entendu ?"
Le roi sous la montagne haussa les épaules.
"Non. Qu'y-a-t-il ?"
L'appel du cor retentit une seconde fois. Il était plus proche et cette fois-ci tout à fait audible. Le nain se raidit instantanément. Son regard se durcit et l'inquiétude fit naître des rides sur son front.
"Les orques. Une attaque ?"
"Non, répondit Nausicaa d'une voix suraiguë. Ce ne sont pas... Eux."
Presque contre sa volonté, ses jambes se mirent en mouvement. Thorin l'interpella, mais elle continua de courir. Sans se retourner. Elle souleva sa robe au-dessus de ses genoux, et s'élança à perdre haleine en direction d'Erebor, ignorant la douleur qui se répandait en une onde lancinante à travers son ventre. Ses cheveux flottaient derrière elle, dégageant son visage blafard.
Le martèlement des sabots, bien qu'étouffé par le tapis herbeux, se rapprochait.
Le Rohan était venu à elle.
Elle savait que le nain la suivait, mais la peur lui donnait des ailes. Elle volait littéralement au-dessus de la plaine. Ses pieds ne touchaient plus le sol.
Certes, Thorin était rapide.
Seulement, elle l'était davantage.
Elle ignorait de quelle manière le roi Fengel avait retrouvé sa trace. Qui l'avait trahie ? Les nains ? Elrond ? Gandalf ?
Qu'importe ! Une chose était certaine.
Personne ne la forcerait à épouser cet Ecthelion, fils de Turgon, Intendant du Gondor.
Le souverain d'Erebor hurla son prénom, mais elle ne se donna pas la peine de répondre. Il fallait qu'elle quitte cet endroit au plus vite, qu'elle trouve un cheval et s'enfonce dans la forêt de Mirkwood. Là où ils ne pourraient pas la suivre. Un coup d'œil en arrière lui apprit que les cavaliers gagnaient du terrain. Leur silhouette se devinait à travers le brouillard grisâtre.
La change forme franchit l'entrée principale de la montagne, et s'engouffra à l'intérieur de la grande salle parée de colonnes de pierres. Celle-ci était illuminée par des torches. Des hommes, des nains et des elfes, se bousculaient Des chopes de bières circulaient. Des chants, des rires et des éclats de voix emplissaient ce vaste espace, créant d'interminables échos. Elle se fraya un chemin à travers les joyeux lurons, les poussant sans ménagement. Des grognements s'élevèrent à son passage. Une main voulut lui saisir bras. Sans vergogne, elle tordit aussitôt le poignet de son malheureux propriétaire. Celui-ci cria lamentablement avant de s'écrouler au sol, déclenchant les rires de ses compagnons de beuverie. Nausicaa s'était déjà éloignée, se noyant parmi la foule.
"A la victoire !, hurla un nain."
Son cri fut repris par des dizaines de personnes. Un plan germa alors dans l'esprit de la jeune femme. Il fallait qu'elle gagne la porte secrète de la montagne. Ensuite, elle pourrait voler un cheval dans l'écurie des hommes de Lake Town, et filer tout droit à travers la forêt. Bien sûr, elle devrait entamer une désescalade de la falaise, mais c'était un moindre mal comparé à sa capture par les soldats de Fengel. Elle aurait pu rejoindre directement les écuries, sans retourner à l'intérieur d'Erebor, mais ces dernières étaient trop éloignées du camp des blessés. Les cavaliers du Rohan l'auraient reconnue et tout aurait été fini.
Elle entraperçu les escaliers en colimaçon qui menaient dans les hauteurs de l'ancienne cité naine. Tandis qu'elle enjambait la première marche, une voix l'interpella.
"Nausi ? Mais qu'est-ce-que tu fais ?"
Bilbo se tenait adossé derrière une colonne, une pipe entre les lèvres.
"Je m'en vais."
"Quoi ?"
La demoiselle entama l'ascension de l'escalier, le hobbit sur ses traces.
"Tu pars ? Où veux-tu aller ?"
"Loin. Je ne sais pas encore où, mais je dois quitter cet endroit. Immédiatement."
"Pourquoi ? Je croyais que tu voulais rester ici, à Erebor."
"Les choses ont changé. Le Rohan m'a retrouvée. Fengel me veut et je ne le laisserai pas mettre la main sur moi. Les cavaliers arrivent. Je les ai vus. Je les ai entendus ! Je n'ai pas d'autres choix que de m'échapper par la porte secrète et de les semer dans la forêt de Mirkwood."
"Je viens avec toi ! Tu ne peux pas t'enfuir seule, c'est trop dangereux."
"Non."
Nausicaa s'arrêta, le souffle court, encaissant silencieusement la souffrance qui semblait figée dans son corps. Le semi-homme posa ses mains sur ses genoux et se plia en deux pour reprendre sa respiration.
"S'ils te trouvent avec moi, tu auras des problèmes. Je ne sais pas ce qu'ils te feront et je ne peux te protéger. Reste ici. En sécurité. Lorsque tu verras Thorin, dis-lui... Dis-lui juste que je suis désolée. Tout ce que j'ai pu lui avouer est vrai. Je suis..."
Sans terminer sa phrase, elle se détourna et reprit son ascension.
"Attends. Il y a sûrement d'autres solutions !"
"Pas dans le monde des hommes, maître Baggins. Je suis une femme, je ne peux que me soumettre où fuir. Prends soin de toi, mon ami !"
Les dents serrées, les mains tremblantes, la change forme accéléra le pas. Elle déboucha sur une plate-forme rocheuse, surplombant l'une des grandes salles d'Erebor. Cette dernière, bardée d'immenses colonnes sculptées, contenait toujours d'impressionnants tas d'or massif. Cependant, des sacs de toile étaient entassés ci et là, tandis que des dizaines d'étagères avaient été construites pour exhiber les objets les plus précieux. Des gardes avaient été postés tout autour de ce vaste ensemble. Des nains, armés de pied en cap, faisant partie de l'armée de Dain Pied d'Acier.
Malgré l'harmonie de façade qui régnait entre les différentes espèces ayant pris part à la bataille des cinq armées, la méfiance restait de mise. Les nains n'étaient pas prêts à laisser leur précieux trésor sans surveillance, à la merci des maraudeurs et des voleurs.
Sans un bruit, Nausicaa se faufila dans l'ombre de la passerelle accolée au mur. Elle la longea, le dos plaqué contre la pierre, pour que personne ne remarque sa présence. Lorsqu'un pavé se détacha et roula sur les pentes de pièces dorées, elle crut qu'elle avait été repérée par les soldats. Elle retint son souffle lorsqu'un guerrier à la longue barbe rousse tourna le regard dans sa direction. Ses yeux vides et las parcoururent la salle. La jeune femme s'enfonça dans l'obscurité, se faisant aussi petite que possible. Le nain haussa finalement les épaules avant de reprendre sa garde.
La princesse rohirrim essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front et poursuivit son chemin. Elle quitta la salle du trésor et grimpa une volée de marches qui la conduisit près de la salle des gardes Est. Elle passa devant l'entrée, abritant encore les cadavres momifiés des guerriers de Thror, et s'engouffra dans un large couloir en forme d'arche. Nausicaa grinça des dents. Le prochain corridor sur la gauche grimpait tout droit vers la sortie secrète de la montagne. Cependant, un véritable dédale de galeries l'attendait et elle ignorait dans quel ordre elles se succédaient. Si elle se perdait, il lui faudrait davantage de temps pour trouver la sortie (dans le cas où elle parviendrait à ouvrir la porte de l'intérieur), et cela diminuerait ses chances de réussir sa fuite.
En bref, tout reposait sur des « Si ».
Alors qu'elle s'apprêtait à pénétrer dans l'étroit passage, une voix forte l'interpella.
"Nausicaa !"
La change forme s'immobilisa. Ses doigts se crispèrent dans les interstices des pavés sculptés. Les paupières fermées, elle appuya son front contre la paroi glaciale. Son dos se voûta subitement sous le poids des soucis accumulés.
"Thorin. Tu n'aurais pas dû. Tu n'aurais pas dû me suivre. Je ne suis rien pour vous, alors laisse-moi m'en aller sans me poser de questions."
"Vas-tu cesser de raconter de telles stupidités !"
La jeune femme se retourna, le visage déformé par la colère.
"Je ne vais rien arrêter du tout ! C'est Bilbo n'est-ce pas ? J'aurais dû me taire. Si j'avais su qu'il... Enfin bref. Je dois m'en aller. Le Rohan est à mes trousses. Tu ne comprends donc pas ?, s'étrangla-t-elle. Ils veulent que je me marie. Ils m'y contraindront, d'une manière ou d'une autre. Je m'en vais. C'est terminé. De toute façon, vous m'oublierez très vite. Je ne suis qu'une sang-mêlé contre-nature. Je n'étais que de passage."
Un profond silence suivit sa tirade houleuse. Nausicaa baissa les yeux. Il fallait qu'elle parte avant qu'elle ne perde le contrôle de ses émotions. Elle emporterait ses sentiments avec elle et les oublierait avec le temps.
"Pourquoi crois-tu toujours... Que l'on ne veut pas de toi ? Que nulle part n'est ta place ?"
"Parce que c'est comme ça ! Je suis trop différente. Les êtres comme moi ne peuvent s'intégrer dans une communauté. Regarde Beorn ! Il vit seul dans une cabane à la lisière de Mirkwood. Mon destin n'est sûrement pas si différent du sien !"
Elle avait crié en frappant du poing contre la pierre. Une onde de douleur se répandit dans ses phalanges et des larmes de souffrance lui montèrent aux yeux.
"Encore une fois, tu te trompes."
"De toute façon, ça n'a pas d'importance. Les cavaliers rohirrims..."
Thorin se rapprocha. Le crissement de ses bottes se répercuta contre les parois, déclenchant des échos interminables. Sa cape bordée de fourrure traînait derrière lui, se soulevant à chacun de ses pas.
"Tu penses vraiment que nous les laisserions t'enlever sans réagir ? Grandis un peu, Nausicaa ! Tu ne peux pas fuir tout tes problèmes. Ton passé finira toujours par te rattraper. Il te faut l'affronter une bonne fois pour toute."
Ses joues s'empourprèrent sous l'effet de l'insulte.
"Ne parle pas comme si j'étais un enfant !"
"Alors arrête de te comporter en tant que tel."
Nausicaa tira violemment sur la manche droite de sa robe, coincée dans une anfractuosité de la pierre, avant de remettre en place le bandeau sur son œil gauche.
"Tu ne sais pas ce dont Fengel est capable ! Il est prêt à tout pour parvenir à ses fins."
Un sombre sourire étira les lèvres du roi sous la montagne.
"C'est plutôt ton père qui ignore à quel point je peux être tenace."
"Que... Veux-tu dire ?"
Thorin s'avança si près de la jeune rohirrim, qu'elle sentit son souffle dans son cou. Ses épais cheveux noirs frôlèrent son visage. Le corps du nain dégageait une chaleur intense, comme s'il bouillonnait de l'intérieur. Une odeur de fer et de cuir tanné effleura les narines de Nausicaa. Elle inspira à plein poumon et se laissa envahir par ce parfum rassurant.
"Je crains pour ta vie à chaque instant, à chaque seconde. Ne doute pas de cela un seul instant."
Il reprit son souffle et lâcha d'une traite :
"Je m'inquiète pour toi avant de me soucier de tous les autres et ce, depuis le jour où je t'ai rencontrée dans les bois de la Comté. Il y a longtemps que je veux t'en parler. Si mourir au combat ne m'effraie pas, j'ai peur que te refuses d'écouter ce que j'ai tant de mal à dire."
"Non, ce n'est pas possible, tu te moques de moi. Tu mens ! Je ne veux pas t'écouter, tais-toi !"
Thorin écarta les mèches sombres qui tombaient devant les yeux de la demoiselle.
"Personne ne décidera de ta vie. Reste ici aussi longtemps que tu le désires. Fengel ne t'obligera pas à le suivre. J'en fais le serment."
"Il n'abandonnera pas, insista Nausicaa. Jamais ! Jamais !"
Celui-ci soupira, visiblement agacé par son entêtement. Puis, sans crier garde, il attrapa la jeune femme par la taille et l'embrassa sauvagement. Elle voulut se dégager de son emprise, mais le souverain d'Erebor avait de la force. Il la maintint fermement contre son torse. La change forme lutta mollement contre ses envies, ses doutes et ses remords, avant de s'abandonner au bonheur qu'elle n'aurait jamais cru connaître. Elle lui rendit son baiser avec une fougue insoupçonnée. Une vague de chaleur la submergea, et ce n'était pas dû au feu du dragon. Ses doigts glissèrent dans l'épaisse chevelure de Thorin, et ses bras se nouèrent autour de son dos. Les mains du nain se perdirent au creux de sa nuque et de sa taille. Lorsqu'il se décida enfin à rompre leur baiser passionné, Nausicaa s'écarta à regret.
"Le Rohan ne t'atteindra pas tant que tu seras l'hôte du septième royaume des nains. Tu es sous la protection de la lignée de Durin."
"Je peux prendre soin de moi, protesta-t-elle à demi-mot."
"Que l'on me préserve de ton obstination !"
"Ah ! Tu peux parler !"
Des lèvres chaudes s'approchèrent des oreilles de la princesse rohirrim.
"Le hobbit m'a avoué qu'aucune de tes paroles n'étaient un mensonge, n'est ce pas ? Ce pendentif, dit-il en caressant l'objet argenté, en est la preuve. Tu l'as gardé malgré tout le mal que je t'ai fait."
"C'était toi. Tu l'as noué autour de mon cou, pendant que je dormais."
"Je l'ai trouvé alors qu'il gisait dans l'herbe, au pied du lit. Je suis resté à ton chevet toute la nuit, priant mes ancêtres pour que tu ouvres les yeux."
"Pourquoi... Pourquoi Thranduil m'a-t-il aidé ? Tu lui as promis quelque chose, j'en suis certaine."
"Les pierres de Lasgalen en échange de ta vie."
Le roi sous la montagne s'éclaircit la voix tandis que jeune femme piétinait sur place. L'appréhension dégoulinait du moindre de ses pores.
"Je t'aime, au-delà de ce que tu peux imaginer. L'or d'Erebor n'est rien comparé au feu puissant et ardent que je vois brûler à travers toi, chaque fois que tu es à mes côtés. Dragonne ou humaine, ça n'a aucune importance. Ça n'en a jamais eu. Gandalf avait raison. Cette Lumière dans la nuit, celle qui m'a guidé lorsque je me suis égaré parmi les sombres chemins, c'était bien toi."
"Je peine à croire que ce soit vraiment toi qui parles. Où est passé le Thorin que je connais ?"
"Il a perdu son amertume en même temps que l'Arkenstone. Il a fait la paix avec lui-même. J'ai mis si longtemps à m'en rendre compte..."
Il caressa la joue de Nausicaa, qui fut bientôt noyée par les larmes. Finalement, la perte de cette gemme n'était pas d'une grande importance.
"Lorsque tu es près de moi, je suis apaisé. Toute cette culpabilité qui me ronge accepte de se taire et je respire à nouveau."
Ces perles salées, le souverain d'Erebor les cueillit délicatement du bout de ses doigts, usés par le maniement des armes et le travail de la forge.
"Je ne voulais pas te faire pleurer."
"Ne dis rien, marmonna-t-elle en se pelotonnant dans ses bras. Laisse-moi rester auprès de toi encore un peu, ça me donne du courage. Et je vais en avoir besoin si je dois affronter les fantômes de mon passé."
Il la serra contre lui en souriant avec douceur.
"Toute une éternité, si tu le désires."
Nausicaa ferma les yeux.
Si l'on pouvait mourir de joie, elle ne serait déjà plus de ce monde.
« Je ne doute pas que le trouveras.
Quoi donc ?
Ce bonheur que tu recherches avec tant d'acharnement. »
